Markchal, Lamennais et Victor Hugo, pp
LA DETRESSi: DE l.AMENxMAIS 75
les philosophes de profession. Je le voudrais parfait <le tous points, et la perfection implique certaines minuties que le dernier des humanistes a le droit de rappeler à l'allention des penseurs. Le beau passage qu'on vient de lire contient des lignes entières où l'on chercherait vainement un e muet. Malebranche les aimait pourtant et Platon, s'il en avait eu le moyen, les eût aimés davantage encore. Ils pèsent si peu, et leur discrète harmonie est si favorable à l'épanouissement des pensées profondes. Les syllabes muettes atténuent la rigueur excessive du raisonnement, elles humanisent la dureté des abstractions. Sans elles, il n'est point de page qui puisse défier le temps. Aussi longtemps que la phrase manque de rythme, soyez sûr que la pensée n'a pas encore trouvé son expression définitive. Les rudes notations de M. Maréchal ressemblent au programme d'un concert. Si l'orchestre arrivait, nos plaisirs seraient sans mélange, mais l'orchestre a manqué le train. La philosophie est seule coupable. Cette contre-muse, si je puis l'appeler ainsi, prétend que toute musique est frivole et que la réflexion ne souffre d'autre parure qu'une cuirasse d'airain. Le reste n'est que fanfreluche inutile et perte de temps. Elle se trompe. Le reste, c'est la réflexion elle-même, et pour la longueur, trois pages ailées se lisent plus vite que trois lignes de théorèmes : Car si, agissanl,de ce que nous pensons vrai notre action est fortifiée... surtout si nous sentons... la vérité est devenue pratique... J^on, cette langue-là ne mérite pas les confidences de M. Maréchal. Qu'il choisisse entre la prose des poètes et celle des manuels de philosophie. Son choix est fait. Ce jeune et rare talent ne
trahira pas l'espérance des amis inconnus qui le saluent, dès ses premiers pas et qui l'estiment trop pour mettre, en le célébrant, une sourdine à leur franchise.
Le lecteur voit, dès maintenant, à quelles enseignes j'ai pu dire plus haut que la méthode suivie par M. Maréchal était une sorte de via média entre les deux autres méthodes. L'auteur de Lamennais et Victor Hugo semble se plier avec allégresse aux exigences de l'érudition contemporaine. Les statisticiens les plus fanatiques ne lui refuseront pas droit de cité dans leur fourmilière. 11 est exact, patient, subtil, fureteur, méticuleux, menu autant que M. Feugère et plus qu'un professeur allemand. 11 croit pieusement aux petits papiers. 11 a mis cent fois sur les dents les employés de la Nationale. Il a des inédits plein les poches et, chose plus rare, à force de braquer sa loupe d'une certaine façon, il fait des trouvailles authentiques jusque dans les livres les plus populaires. Nous croyions tous, de bonne foi, connaître le fameux roman de Sainte- Beuve. M. Maréchal nous ôle cette illusion. De ce livre plein de mystères, il sait, ligne par ligne, tous les secrets. Que ne sait-il pas encore, et quel écrivain insupportable ne ferait-il pas, s'il lui prenait fantaisie de nous accabler sous le poids de cette science. Mais non, tous ses documents, il les domine, il les maîtrise et les ordonne en véritable artiste, pour notre plus grand plaisir et pour le sien propre. Ses fiches sont d'un Allemand, ses livres d'un pur Français.
Pour que le miracle soit complet, M. Maréchal est philosophe. L'histoire des idées l'intéresse plus encore que l'histoire des âmes et personne, à mon sens du moins, n'a peut-être mieux pénétré les idées de Lamennais. Dans les études de ce genre, l'école moderne a encore bouleversé toutes nos vieilles habitudes et frappé de suspicion des procédés séculaires qui nous semblaient de tout repos. On croyait jusqu'ici que, pour connaître les idées d'un philosophe, il suffisait d'analyser les différents ouvrages où ces idées se trouvent exposées. C'est la méthode qu'a suivie M. Boutard, avec beaucoup de pénétration et de vigueur. Méthode excellente, encore une fois, mais insuffisante. Car enfin, ces idées, il est constant que Lamennais les a formulées à sa grande manière, mais nous voudrions savoir encore si, oui ou non, elles lui appartiennent en propre et par quel obscur travail elles sont lentement arrivées à le posséder. On a écrit, tout récemment, à la manière ancienne, plusieurs études sur la philosophie de Lamartine. Rien de mieux. Par malheur, voici venir encore M. Maréchal avec sa loupe et ses instruments de précision, « Vous avez raison, dit-il, ce sont bien là les idées de Lamartine, mais prenez garde. Toute cette philosophie n'est, point par point, qu'une traduction magnifique de la philosophie de Lamennais. Gomme Lucrèce pour l'école d'Épicure, l'auteur des Méditations est le poète des Mennaisiens. » Et ce qu'il dit, il le prouve. Jamais élève ne se montra plus docile que Lamartine, trop docile même, puisqu'il suivit fidèlement son maître « non seulement dans ses progrès, mais encore jusque dans sa chute».
78 L INOLIETUDE RELIGIEUSE
C'est un assez beau titre de gloire pour un poète — écrit M. Maréchal — dans l'ordre de la pensée, d'avoir reconnu la valeur philosophique de Lamennais, si constamment et généralement méconnu, à travers les phases si diverses ea apparence, en réalité si étroitement solidaires, de son progrès doctrinal. Sans doute, il n'existe pas de philosophie de Lamartine ; qu'importe du reste, et qui jamais a supposé que l'originalité du poète était là ! Mais qu'on trouve chez lui un foyer religieux intense, un perpétuel souci de vivre et de penser en Dieu, voilà le caractère propre, original, voilà le génie même et l'immortelle beauté de sa poésie : Lamennais, dont loeuvre entière est un admirable commentaire du nom divin, Lamennais alluma cette flamme ; il la plus de vingt ans colorée des formes de sa pensée : voilà qui n'enlève rien au mérite incontesté du poète, inventeur, sur ce thème, de rythmes et de sentiments.
Eh bien, ce même travail que M. Maréchal vient de terminer sur les idées de Lamartine, il faudra qu'on l'entreprenne, et d'après celte même méthode^ sur les idées de Lamennais. Que savons-nous, au juste, sur les origines, le développement, l'influence l'histoire enfin des doctrines mennaisiennes? Au moment où parurent les encycliques de Léon XIII, plusieurs allaient répétant que l'heure de Lamennais avait enfin sonné, et que le malheureux, s'il eût vécu de nos jours, n'aurait pas écrit /e6- Affaires de Rome, De tels propos sont trop vagues pour mériter sans plus notre adhésion ou pour appeler une critique positive. Nous voulons savoir, de façon précise, ce que les enseignements de Lamennais contiennent de vérité durable et féconde. M. Maréchal nous le dira. Sur un point déjà, et sur un point de toute importance, il vient d'éclairer ce vaste problème. Le « ca-
Iholicisme social « de Lamennais repose sur une piiilosophie, à la fois traditionnelle et originale, qu'il serait puéril et injuste de confondre avec le système du sens commun. iM. Maréchal a eu la bonne fortune de retrouver le code authentique de cette philosophie, c'est-à-dire, les conférences de Lamennais à ses élèves de la Chênaie et de Juilly. C'est là qu'il faut aller chercher désormais la pensée maîtresse del'auteur de l'Essai sur l'indifférence; c'est sous lafraîche impression de ces pages qu'il faut relire la Censure de Toulouse et autres pièces gallicanes, dont les prudents auteurs, désespérant, et pour cause,, d'obtenir de Rome la condamnation des ultramontains, dénonçaient bruyamment aux foudres pontificales le scepticisme de Lamennais. Il faut méditer attentivement la magnifique introduction qu'a écrite M. Maréchal pour V Essai d'un système de philosophie catholique. Pour ma part, je n'ai rien lu, depuis, longtemps, qui m'ait donné tant de plaisir.
Mais enfin, cette philosophie même, dans quelle mesure pouvons-nous dire qu'elle appartient à Lamennais? Que M. Maréchal me permette de lui proposer à ce sujet une question extrêmement vague et que j'aimerais qu'il me précisât à moi-même. C'est plutôt une de ces impressions contre lesquelles on ne peut se défendre. Je n'arrive pas à saisir un lien nécessaire entre la vie intérieure et la philosophie de Lamennais. On se croit toujours en présence de deux hommes, ou, pour mieux dire, d'un homme et d'un système. Les différents livres où ce système est exposé portent bien le nom de cet homme. Ce sont bien les pensées qu'il a rédigées, pour lesquelles il a bataillé, oi^i, lui-même, il a cru trouver l'expression.
de son àrae profonde, et néanmoins, on se demande : celle pensée, esl-ce bien lui? Le chapitre essentiel sur la docilité de Lamennais où Sainte-Beuve trouvait la clef de tant d'énigmes, ne faudra-t-il pas l'écrire aussi quand on racontera la vie intellectuelle de ce vigoureux et souple génie. Je dis « souple » à bon escient. N'y a-t-il pas chez Lamennais des parties de grand journaliste? N'élait-il pas de ces hommes qui rencontrent la vérité, comme une sublime étrangère, et qui, lavant reconnue d'intuition, se mettent à la défendre avec la fougue des amours soudaines et Tivresse des découvertes imprévues ? Sans hésitation, sans effort, ils s'improvisent convaincus. D'autres tâchent péniblement de dégager, d'expliciter les idées qu'ils portent au plus intime de leur être et qui sont nées, pour ainsi dire, avec eux. Ils ne se rappellent pas un seul jour de leur vie consciente qui n'ait vu luire, avec plus ou moins de clarté, le crépuscule de ces idées. Ils sentent qu'ils n'auront jamais que cela à dire et que toutes leurs puissances d'expression deviendraient inertes s'ils se proposaient de les appliquer à un thème nouveau. En même temps, ils devinent que celte unique source ne tarira pas et que sans cesse les infdtrations du dehors viendront la grossir, mais sans la corrompre. Ils se développent, ils s'enrichissent, et cependant, leurs amis, après des années d'absence, n'hésitent pas aies reconnaître. Toujours la même tige, mais plus vigoureuse, la même fleur, mais plus odorante. Aujourd'hui encore, il est de tels hommes parmi nous. Ceux qui ont eu le bonheur d'entrer dans leur intimité savent d'expérience que la moindre page écrite par eux est un rayon-
nement de leur vie intérieure. La foule les trouve obscurs, les écrivains à la journée estiment qu'ils disent toujours la même chose. En parlant ainsi, on ne les calomnie pas tout à fait. Obscurs, oui, comme la source qui se fait jour à travers les fentes du rocher et brillera, demain, d'une incomparable lumière. Toujours la même pensée, oui encore, mais chaque fois, plus vivante et plus nourrissante. Nous cesserons de les écouter et de les lire, le jour où ils ne se répéteront plus
Où placerons-nous Lamennais? Seule, l'histoire de ses idées nous permettra de répondre à cette question. Je proposerai cependant à M. Maréchal quelques indices de solution. N'est-ce pas déjà un phénomène bien remarquable que les tâtonnements littéraires de ce grand homme ? Qu'il a mis de temps à trouver sa voie ! En laissant de côté les ressemblances de style, il y a loin des Réflexions sur l'état de rÉglise à l'Essai et de VEssai aux articles de l'Avenir. Je sais bien que pendant toute cette évolution, il reste un écrivain de combat. Mais, précisément, ce goût pour la polémique n'annonce-t-il pas d'ordinaire un esprit qui se nourrit parle dehors? Sincère toujours, personne n'en doute, mais sincère dans une conviction toute fraîche, et comme imprévue. « Passionné pour l'absolu, logicien indomptable », dit M. Boutard, mais la question est de savoir d'où lui viennent les idées auxquelles il applique cette logique, et qu'il moule dans sa catégorie de l'absolu. Une autre remarque de M. Boutard me vient en aide. « Il n'a, écrit-il, pour les institutions qu'elle (la Révolution) a renversées ni une expression de regret, ni une parole d'espérance. Obéissant II 6
à ce qui sera toujours une des tendances les plus marquées de son génie, il semble se désintéresser du passé ; tout l'etïort de sa pensée se porte vers Tavenir. »
On ne saurait mieux dire, mais remarquez l'étrange contraste. Ce même hom,me a placé la tradition, c'est-à-dire enfin le passé, au cœur même de sa doctrine. N'y a-t-il pas là trace d'une antinomie entre ses vraies tendances et l'enseignement de ses livres ? Qu'est-ce qu'un tradiiioniste qui n'aime pas le passé ?
La Chênaie, r Avenir, les trois pèlerins de Rome, l'encyclique Mirari vos, les pathétiques oscillations du condamné, la désastreuse intervention des censeurs de Toulouse et de l'Archevêque de Rennes, la chute enfin, cette cruelle histoire est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. A la vérité, je n'aurais pas cru qu'on pût rien ajouter au Montalembert du R. P. Lecanuet, et cependant je dois reconnaître que ]\1. Boutard renouvelle ce sujet qui sera longtemps encore à l'ordre du jour. « Ayant à raconter, — écrit-il, — le douloureux conflit de Lamennais avec la cour de Rome, je me suis appliqué à en exposer les diverses phases exactement, de manière à convaincre les plus défiants que rien au monde n'est cher à un écrivain catholique plus que ia vérité. »
Les plus exigeants de droite et de gauche conviendront sans peine, après avoir lu le second volume de M. Boutard, que ces nobles promesses sont
magnifiquement tenues. La vérité, les apostats les plus décidés, un Arius, un Luther, un Calvin même, y ont droit comme tout le monde, mais il semble que rÉg-lise elle-même, indulgente non point aux ■erreurs, mais à la personne d'un Tertullien et d'un Origène, nous permette déparier de Lamennais avec une sorte de tendresse. M. Boutard n'innocente pas, « en quelque mesure que ce soit, l'homme dont la retentissante et coupable défection a désolé l'Eglise •entière », mais il préfère l'invincible mansuétude de Mgr de Quélen à l'extrême rigueur de l'archevêque ■de Rennes. Ah ! si Lamennais, seul avec Gerbel et Montalembert, n'avait eu devant lui que Rome, Rome que, malgré tout, il aimait encore et qui, tout €n le frappant, ne voulait pas l'accabler ; mais il y avait les violents, les insulteurs, il y avait VAmi de la religion, tous les insensés qui prophétisaient l'apostasie de leur adversaire, et escomptaient cette catastrophe comme une victoire. M. Boutard le remarque excellemment,
La crise flnale on sombra cenobleycniene rappelle quetrop «elle qu'il avait subie aussitôt après son ordination au sacerdoce. C'était même souffrance aiguë, mêmes alternatives d'abattement et de colère, même dégoût du présent, même effroi de l'avenir. Sa santé, ébranlée par de trop vives secousses, s'altérait rapidement. Il ne dormait plus, mangeait à peine, et les spasmes nerveux qui déjà avaient mis sa vie en danger se reproduisaient plus fréquents et plus forts. « Ils l'ont tué ! », s'écriait avec désespoir Maurice de Guérin... (mais maintenant) il ne demandait plus « à s'endormir au pied du poteau où l'on avait rivé sa chaîne », car, au contraire, cette chaîne, il songeait à la briser. Comme il en cherchait le moyen, tout à coup il se souvint qu'il avait
sous la main le manuscrit des Paroles d'un croyant. Immédiatement, et par une de ces fatales impulsions qui firent le malheur de sa vie, sa résolution fut prise de le publier.
Pour que le rapprochement entre ces deux crises fût plus lumineux, j'aurais voulu que M. Boutard insistât davantage encore sur un point encore très obscur et dont il a très bien vu l'importance capitale. Dévotion et foi, c'est presque toute la vie chrétienne. Nous avons vu que la dévotion ne fut jamais pour Lamennais qu'un devoir et qu'un effort. La foi, du moins, le soutint longtemps dans cette épreuve, mais au moment de la rupture, avait-il encore la foi? Dès le mois de mars i83.'{, il écrivait à Montalembert : « Je voudrais changer notre langage en un point, et substituer le mot de christianisme à celui de catholicisme, pour mieux montrer que nous ne voulons plus avoir rien à faire avec les catholiques. »
Ce n'est pas là simplement une boutade. Reçues ou non du dehors, Lamennais sentait très bien que plusieurs de ses idées ne s'accordaient pas de tous points avec l'enseignement de l'Église ; et par moment, dans le secret de son cœur, il devait se dire, comme plus tard Newman assailli par les évêques anglicans : « Je ne veux pas qu'ils me repoussent, mais ce qu'il y a de plus désolant, c'est qu'ils ont raison de me repousser. »
La dernière page de M. Boutard me semble appuyer ces conjectures :
On venait de raconter (à Lamennais) qu'à Rome, lambassadeur de Russie avait dit : « M. de La Mennais a voulu refaire du catholicisme une puissance ; nous ne le soutFrirons jamais. — Eh bien, franchement, avait-il répondu, je
suis bien aise qu'il ne l'ait pas souffert. La solution n'était pas là. » Où était-elle donc à ses yeux? Dans la démocratie, dans le peuple « seul dépositaire du principe de vie qui ranimera le monde mourant ».
C'est bien à cette conclusion que devait aboutir la philosophie de Lamennais, c'est elle, c'est une logique sans frein et fouettée, en quelque sorte, par la colère qui l'entraînait à sortir du catholicisme pour aller bientôt se perdre dans un vague déisme, dernier et triste refuge de ceux qui ont horreur de sombrer dans une totale incrédulité. Il ne paraît pas que l'orgueil ait eu autant de part qu'on l'a dit à sa défection. L'opiniâtreté qu'il mit dans ses idées s'explique plutôt par cette dangereuse sécurité que donne aux esprits absolus, même une conclusion fausse, quane elle leur paraît déduite rigoureusement. Il aurait pu redire, après beaucoup d'autres, le cri d'Abélard : Logica me perdidil.
J'ai cité la page entière, d'un côté parce qu'elle dégage admirablement quelques-unes des leçons de cette navrante histoire, de l'autre parce qu'elle fixe notre attention sur le délicat problème que devra résoudre Thistorien définitif de Lamennais : dans les derniers mois qui ont précédé la catastrophe euj)rêrae, l'auteur de VEssai sur l indifférence avai'.-il encore la foi "?
Je me rappelle une soirée que j'ai passée à Cambridge avec G. Eliot, dans le jardin des fellows de Trinilé, un soir de mai où il pleuvait. Elle, un peu plus exaltée que de coutume avait pris comme texte ces trois mots sou vent employés pour rendre du cœur aux hommes : Dieu, VImmortalilé, le Devoir. Terriblement et passionnément sérieuse, elle montrait comment le premier de ces objets était inconcevable,, le second inadmissible et cependant comment seul le troisième restait debout, péremptoire et absolu. Jamais peutêlre ne fut affirmée d'une façon plus solennelle la souveraineté de la loi, de la loi impersonnelle et qu'aucune sanction ne soutient! J'écoutais. Le soir tombait. Dans Tobscurit ', les yeux fixés sur moi, grave et majestueuse comme une sibylle, elle arrachait lune après l'autre de mon étreinte les deux chartes qui ont nourri l'espérance humaine et ne me laissait que la troisième, sombre monument dune irrévocable destinée !
Ainsi parle Frédéric Myers en une page dont j'ai vainement essayé de rendre l'éloquence fatidique. Ainsi parlent d'autres témoins, encore pénétrés des. lentes et solennelles confidences que leur faisait la
sibylle en les regardant de ses yeux profonds, cependant qu'au milieu du salon du Priory, le bon gros Lewes continuait ses joyeusetés intarissables.
Avouons que ce témoignage nous déconcerte, nous les amis de Milly Barton, de Dinah Morris et de tant d'autres héroïnes simplement et suavement humaines. Ce front plissé, ce geste dur, cette impitoyable vertu de tant d'autres professeurs de morale indépendante, c'est précisément ce que nous voulions fuir en venant à G. Eliot et voici qu'avant même le premier abord, sur la foi de ses disciples, notre maître nous fait trembler.
Mais n'allons pas nous décourager trop vite. Vue de plus près, dans le détail de sa longue formation, cette vertu nous paraîtra plus compatissante et moins rigide, peut-être même la verrons-nous sourire à la pensée de tant de faiblesses qui la rapprochent de nous, si bien qu'enfin l'image que nous garderons d'elle se confondra insensiblement avec celle qu'évoquait déjà la lecture d'Adam Bede et de Middlemarch.
Il nous faut cependant renoncer à trouver en elle la grâce facile, le charme pliant, l'abandon, la verve, le prime-saut du cœur, enfin toutes les séductions qui s'ajoutent à la tendresse comme l'esprit à l'intelligence et sans lui donner plus de profondeur, la rendent plus attrayante. La barre puritaine qui marque ce front le laissera toujous grave. Quand, très jeune, on lit G. Eliot pour la première fois, volontiers on l'identifie avec cette Maggie, étourdie et passionnée, intense et légère. De fait il y a un peu de Maggie en elle. Son père n'est pas Anglais et nous retrouvei'ons quelquefois, chez Marie-Anne Évans,
la fougue et Vimpulsiveness du pays de Galles, mais enfin, qu'on me pardonne de le dire, nous retrouverons aussi en elle quelque chose de tanle Glegg, comme, par exemple, une certaine raideur de doctrine morale, le calme et l'épaisseur du bon sens. Complexité remarquable, mystère fascinant de cette vie, ces deux séries d'éléments vont peu à peu se fondre et concourir à l'achèvement d'un talent fait de douceur et de force, d'une morale dont la sévérité se tempère d'indulgence et de sympathie.
« Cette dame est trop sévère, disait d'elle une jeune fille qui venait de déjeuner à côté d'elle, chez des amis, je crois que je ne l'aimerai guère. » G. Eliot rapporte elle-même ce propos, et elle ajoute : « Dès que je lui ai parlé et qu'elle a pu me regarder dans les yeux, elle a senti qu'elle m'aimerait ^ »
Dans une étude un peu tendancieuse, mais d'ailleurs admirable, R. H. Hutton raffine, je crois, sur cette apparence de raideur, solennelle et triste. Il pense y découvrir la conséquence du pénible et constant elïbrt que G. Eliot, incroyante, devait s'imposer pour trouver en elle-même une loi morale et un attrait désintéressé vers le bien. « La conception de cet idéal remplit, dit-il, sa correspondance. Mais cette ardeur qui la stimulait tendait en même temps les fibres de son caractère. Évidemment G. Eliot était à elle-même son Dieu... son législateur, son juge, son sauveur. De là cette apparence de contrainte qui grandit toujours. Elle n'avait jamais eu beaucoup de spontanéité, mais le peu qu'elle en avait ne tarda pas à disparaître. Elle essayait de se donner
1. Cross, Life and lellers of G. Eliol, p. 120. Je renvoie toujours à l'édition en un volume. (Blackvvood.)
elle-même ce que les personnes religieuses attendent de Dieu '. »
La remarque paraît juste et nous ne devons pas la négliger. Gardons-nous cependant d'exagérer l'intensité de cette lutte morale dont parle Hutton et dont la figure de G. Eliot, à la fois majestueuse et légèrement tourmentée, donne par moments l'impression. Ces dehors austères et cette façade puritaine indiquent plus de gravité que de vertu. Pas plus que la frivolité naturelle, une certaine facilité innée de tout prendre au sérieux n'exige un long apprentissage, et il n'est pas évident que ce don de naissance apporte avec soi la promesse d'un avancement rapide dans cette carrière où le progrès se mesure à la vivacité et à la générosité de l'effort.
A Dieu ne plaise cependant que je réduise la vertu de G. Eliot à des apparences et encore moins que je songe à évoquer un souvenir triste que ses amis veulent oublier. Si elle n'a pas eu la passion héroïque du bien, elle en a eu le souci presque constant, et cette préoccupation qui exigeait d'elle une inquiète surveillance sur ses actes, a pu mettre encore moins de liant dans ses gestes et, dans toute son allure moins d'abandon. Je voulais seulement montrer que par cette demi-sévérité et contrainte naturelle, par ce besoin de correction, par tant d'autres signes enfin, elle se rattache à la race austère, triste et un peu massive dont elle sort. Chrétienne ou incroyante, vertueuse ou non, j'ai simplement voulu dire, avec cette jeune fille de Genève, que, avec elle, il fallait rompre une première glace,