Cross, p
seule à le soigner et le médecin répétera longtemps après qu'il n'a jamais rencontré de garde-malade plus habile et plus dévouée. En effet cette forme du devoir était bien dans ses goûts et son attrait, mais d'ailleurs elle ne s'y livrait pas sans une fatigue très déprimante. Lasse et désolée, des amis lui proposent un tour sur le continent. C'est le remède universel en Angleterre, Elle s'embarque donc avec les Bray. Paris, Nice, Milan, Côme, le lac Majeur, ils arrivaient à Genève vers la troisième semaine de juillet. Après une courte halte, les Bray repartent pour Coventry et miss Evans que rien ne presse s'installe à Genève. Elle y restera plusieurs mois.
L'originalité de cette période, où d'ailleurs rien de curieux ne va se passer, est que pourla première fois G. Eliot est heureuse, ou du moins presque heureuse ^ du genre de bonheur dont elle est capable et que nous avons un certain intérêt à définir. Une de ses amies, miss Edwards, qui passa avec elle les derniers jours de l'année 1870, raconte que G. Eliot et Mme Bodichon étant allées au service de Noël dans une église anglicane, furent toutes deux ravies de la musique et des chants. Mais quand il fut question de retournera cette église pour l'office du soir, G. Eliot trouva un prétexte pour n'y pas aller et là-dessus miss Edwards ajoute cette réflexion que je sens très
1. Je dis « presque 0, beaucoup plus à cause des considérations qui suivent que pour me conformer à une lettre où G. Eliot dit qu'au moment de son séjour à Genève elle était encore malheureuse (Cross, p. .337). Dans cette lettre écrite longtemps après, elle confond peut-être ces mois de Genève avec la période qui les avait immédiatement précédés. Les lettres, écrites de Genève même, rendent décidément un autre son.
juste: « Tandis que Mme Bodichon n'avait jamais assez d'une chose qu'elle aimait et que sa fiévreuse énergie rêvait toujours d'une expansion nouvelle, la nature de G. Eliot avait vite besoin de repos. Elle ne tenait pas à sortir d'elle-même pour se mettre en quête d'une émotion '. »
A ce point de vue et dans les circonstances où elle se trouvait, ces vacances de Genève lui allaient à souhait. Qu'on y pense. Jusque-là G. Eliot n'avait jamais été libre de toute contrainte. Toujours à la lâche, elle ne pouvait s'éloigner longtemps de cette maison dont tout le souci reposait sur elle. Cet ensemble de devoirs et de fatigues, raisonnablement et courageusement elle l'acceptait, elle l'aimait, mais non pas sans souffrir inconsciemment de cette existence d'abnégation, non pas sans appeler tout bas une autre vie plus facile et plus entourée. Elle qui aime tant et qu'on l'aime et qu'on le lui montre -, elle attend depuis si longtemps qu'on s'aperçoive de ce besoin et qu'on y réponde ! A la maison, constamment dévouée, on a cru trop souvent que ce dévouement était à soi-même sa récompense ; au dehors, curieuse de livres et de science, ses amis, heureux de causer idées avec elle, ont oublié aussi, je crois, qu'à ce cœur de femme les livres ne pouvaient suffire. Voici enfin que, dans une petite pension bourgeoise, en face d'un splendide paysage, elle n'est plus qu'une convalescente à qui les longs repos sont commandés, auprès de qui, bientôt, tout le monde s'empresse. Car on a vite compris que cette gravité encore un peu douloureuse