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III

DU GLOBE

Il y a un mopde sous ce monde, dessus, dedans, ' tout autour, dont nous ne doutons pas.

A peine, par moments, l’entendons-nous quelque peu murmurer, bruire , et sur cela nous disons : ‘

« C’est peu de chose , ce n’est rien. » Mais ce rien est l’infini. ’ " ,

L’infini de la vie invisible, de la vie silencieuse, le monde de la nuit, du fond de la terre, du ténébreux océan, les invisibles de l’air que nous respirons, ou qui mêlés à nos liquides, circulent en nous inaperçus. / '

Monde énormément puissant , qup l’on méprise en détail, et qui , par moments , terrifie , quand il apparaît aux yeux dans quelqu’une de ses grandes révélations imprévues.

Le navigateur, par exemple, qui, la nuit, voit l'Océan étinceler de lumière, danser en guirlandes de feu, s’égaye d’abord de ce spectacle. Il fait dix lieues : la guirlande s’allonge indéfiniment, elle s’agite, se tord, se noue, aux mouvements de la lame ; c’est un serpent monstrueux qüi vA toujours s’allongeant, jusqu’à trente lieues , quarante^ lieues. Et tout cela n’est qu’une danse d’animalcules imperceptibles. En quel nombre '( A cette question l’imagination s’effraye ; elle sent là une nature de puissance immense, de richesse épouvantable, peu en rapport avec l’autre, avec la nature réglée, économe eh quelque sorte, de la vie supérieure.

On ne peut parler des insectes, d*e s mollusques, sans nommer ces animalcules, qui semblent en être l’ébauche, qui, dans leur très-simple organisme, les représentent déjà, les préparent, les prophétisent. Avec un fort microscope on aperçoit ces miniatures de l’insecte, qui en simulent l’organisme et en jouent les mouvements. Quand on parvient à distinguer les vojvox, on croit, à leurs agrégations , aux tentacules de leur bouche, reconnaître de petits polypes. Les rhizopodes, pour être

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à peu près imperceptibles, n’en ont pas moins de bonnes et solides carapaces , qui les défendent aussi bien que les grosses coquilles des mollusques, des huîtres, des limaçons. Les tardigrades microscopiques tiennent déjà des insectes, et les lejicophres des vers.

Que sont ces petits des petits ? Rien moins que les

constructeurs du globe où nous sommes. De leurs

corps, de leurs débris, ils ont préparé le sol qui est sous' nos pas. Que leurs minimes coquilles soient encore reconnaiséables, ou qu’elles aient, par décomposition, passé à l’état de craie, ils n’en sont pas moins notre base dans d’immenses parties de la terre. Un seul banc de cette craie, qui va de Paris à Tours, a cinquante lieues de longueur. Un autre, de largeur énorme , s’étend sur toute la Champagne. La craie pure ou blanc d’Espagne , qu’on trouve partout, n’est faite que de coquilles en poudre.

Et ce sont les plus petits qui ont fait les plus grandes choses. L’imperceptible rhizopode s’est bâti un monument bien autre que les Pyramides, pas moins quelTtalie centrale, une notable partie de la chaîne des Apennins. Mais c’était trop peu encore: les masses énormes du Chili , les prodigieuses Cordillères qui regardent le monde à leur pied , sont le monument funéraire où cet être insaisissable et

pour ainsi dire invisible , a enseveli les débris de son espèce disparue.

Arrière-monde, caché sous le monde actuel et supérieur , dans les profondeurs de la vie ou dans l’obscurité du temps.

Que de choses il aurait à dire, si Dieu lui donnait la parole, lui permettait de rappeler tout ce qu’il fit ou fait pour nous ! Les plantés élémentaires, les animalcules ébauchés qui, de leur poussière, nous ont fabriqué la féconde écorce du globe, ce beau théâtre de la vie , quelles justes réclamations ils pourraient nous adresser! « Pendant que vous dormiez encore, diraient les fougères, nous Seules, transfor^ mant, épurant l’air non respirable alors, nous fîmes dans des milliers d’années la terre où devaient vefiir le blé et la rose. Nous fîmes le trésor souterrain des bancs énormes de charbon qui réchauffent votre foyer, et la maése, entre autres, de cent lieues de long dont vit la grande forge du monde (de Londres jusqu’à New-Castle). »

« Nous, diraient les imperceptibles , les animalcules obscurs, innommés, que l’homme méprise ou ignore, nous sommes tes nourriciers, nous sommes les préparateurs de tes cultures, de tes demeures. Ce ne sont pas les grands fossiles, rhinocéros ou mastodontes, qui ont fait ce sol de leurs os. IL est nôtre, ou plutôt nous-mêmes. Tes cités, tes

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Louvres , tes Capitoles se sont bâtis de nos débris. . La vie même en sa haute fleur, dans ce pétillant breuvage où la France distribue la joie à toute la terre, d’où vient-elle ? Dés collines arides où la vigne croit de, la blanche poussière qui fut nous, et qui retrouve la chaleur cachée de nos existences antérieures. » -

, Longue serait là réclamation ; la restitution impossible. CeS myriades de morts, ayant alimenté de leur calcaire ce qui fait notre nourriture, ont passé dans notre substance. D’autres aussi réclameraient. Le caillou même, le dur silex, il eut vie et nourrit la vie. •

L’étonnement fut grand en Europe lorsqu’un professeur de Berlin, Ehrenberg, nous apprit que la pierre siliceuse singulièrement âpre, aigre, cassante, le tripoli qui polit les métaux, n’est autre chose qu’un débris d’animalcules, un agencement de carapaces d’infusoires d’une terrible petitesse. L’être dont il s’agit est tel, qu’il en faut 187 millions pour peser un gain. ' -

Ces travaux des imperceptibles constructeurs du globe, que les savants admiraient dans les espèces éteintes, les voyageurs les ont retrouvés dans des espèces vivantes. Ils ont surpris, de nos jours même, en activité permanente, ces laboratoires immenses d’êtres invisibles en eux-mêmes ou d’une impuis-

34 LES IMPERCEPTIBLES CONSTRUCTEURS sance apparente, mais d’efficacité sans bornes, à . juger par ses résultats. Ce que la mort fit pour 1a vie, la vie elle-même le raconté. Nombre de petits animaux sont par leurs œuvres actuelles les interprètes, les historiens de leurs prédécesseurs disparus. ,

Ceux-ci comme ceux-là, de leurs constructions ou de leurs débris, élèvent des îles dans la mer, des bancs immenses de rescifs qui, reliés peu à peu, deviendront des terres nouvelles. Sans aller bien loin, en Sicile, parmi les madrépores qui en couvrent les côtes déchirées par les feux souterrains, un petit animal, le vermet, a fait un travail que l’homme h’eût jamais osé entreprendre. Il avance en protégeant son corps mpu d’une enveloppe de pierre qu’il va sécrétant sans cesse. Continuant,, développant ces tubes qui successivement l’abritèrent, il remplit parfaitement les vides que laissent entre eux les madrépores ou les coraux, comble l’intervalle entre les rescifs, jette de l’un à l’autre des ponts qui les font communiquer ; enfin il crée une voie dans les. passes jusqu’ici impossibles. Avec le temps , ce constructeur aura accompli l’œuvre énorme d’un trottoir tout autour de l’ile, dans sa circonférence de cent quatre-vingts lieues.

Mais c’est spécialement dans l’immensité de la mer du Sud que ces travaux se continuent en grand

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par les polypes calcaires, les coraux et madrépores

de tout genre. Végétation animale qu’on pourrait

comparer au travail des mousses de la tourbe , qui continuent de pousser dans sa partie supérieure tandis que les inférieures se transforment et se décomposent. Tout comme des végétaux, ces polypes et leur œuvre même, le corail mou et tendre encore, sont parfois la nourriture de poissons ef de vers qui les paissent, les broutent à la façon de nos bestiaux-, s’en nourrissent et les rendent en craie que rien ne ferait supposer avoir jamais eu vie. Récemment les marins anglais ont découvert au fond des mers cette manufacture de craie, qui la fait passer sans cesse de l’état vivant à l’état inorganique. '

Ces causes de destruction n’empêchent pas les polypes de continuer imperturbablement leurs travaux immenses, élevant incessamment des îles, des barrages solides, parfaitement entendus pour résister à l’action de 1’Oeéan. Ils se distribuent le travail selon leurs espèces. Les uns, plus paresseux, fonctionnent dans les eaux tranquilles, ou, plus loin de la lumière, dans les grandes profondeurs; d’autres, sous le jour, dans les brisants même, dont ils deviennent les maîtres.

• Mous, gélatineux, élastiques, adhérant à leur appui, à la masse pierreuse et poreuse, ils amortis-

’ 36 LES IMPERCEPTIBLES CONSTRUCTEURS sent la furie de la vague bouillonnante qui userait le granit, ferait voler le rocher.

Sous les doux vents alizés qui régnent dans ces climats, la mer, uniformément, irait d’un flot régulier, si elle ne trouvait ces digues vivantes qui la forcent de reculer sur elle-même, dissipent la vague en poussière et lui donnent un éternel tourment.

L’eau les bat, c’est ce qu’il leur faut la vague ne leur fait pas de mal, et elle travaille pour eux. Sa violence ne les use pas; mais elle use les bri- * sanls, eh détache par atomes la chaux dont ils vivent et bâtissent. Cette chaux, absorbée par eux, animalisée, se change en cent fleurs brillantes, vivantes, actives, qui sont no,s polypes eux-mêmes , et tout un moude analogue qui émaillé le fond des eaux. # . '

Sur le bord de ces îles, généralement circulaires comme un anneau, se fait de débris la terre végétale qui verdoie bientôt, et s’orne du seul arbre qui tolère l’eau salée, le cocotier. Voilà l 'humus, voilà la vie qui ira toujours augmentant. L’eau douce y viendra, sollicitée par la végétation.

' Type original d’un monde naissant qui pourra être habité tout à l’heure, le cocotier a ses insectes ; les oiseaux s’y arrêteront; l’homme en recueillera les fruits. Les naufrages, les bois flottants, pous-

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sés par la mer, y amèneront à la longue des habitants de toute espèce.

Telle de ces îles, étendue, agrandie et affermie, n’a pas moins de vingt-cinq lieues de circonférence. Il en est de plus grandes encore, fertiles, habitées, populeuses, comme sont plusieurs des Maldives.

L’ambition des architectes pouvait se contenter, ce semble, de si vastes créations. Mais, pour assurer la solidité, ils ont augmenté l’étendue. Les contreforts par lesquels ils étayent leur œuVre au fond de la mer, se prolongeant, s’élevant, sont devenus des bancs qui relient les îles aux îles dans des longueurs prodigieuses. Sur la ligne de la vie brûlante, dans la zone des tropiques, ces constructeurs infatigables ont hardiment coupé la mer, rompu ses courants; ils arrêtent déjà les navigateurs.

La Nouvëlle-Çalédonie est maintenant entourée d'un rescif de 145 lieues. La chaîne des îles Maldives à 480 milles anglais. A l’est de la Nouvelle- Hollande, un banc de polypes a 360 lieues, 127 sans interruption. Enfin, dans la mer Pacifique, ce qu’on appelle l’archipel Dangereux a environ 400 lieues de long sur 150 de large.

S’ils continuent de la sorte, reliant toujours leurs travaux, ils pourront féaliser la prophétie de

M. Kirby, qui déjà y voyait un nouveau monde, brillant et fertile, et peu à peu, avec des siècles, un passage, un pont immense pour rattacher l’Amérique à l’Asie.

L’AMOUR ET LA MORT

L’AMOUR ET LA MORT

Au-dessus de cet infini de la vie élémentaire, de cette vie quasi végétale où la génération n’est encore qu’un bourgeonnement, va coin- ’ mencer l’être distinct, individuel et complet, en qui le réseau électrique des nerfs fortement centralisé suivra l’énergie rapide des actes et des résolutions.

Quelque humble que puisse sembler l’apparition de l’insecte, il est d’abord indépendant de l’existence immobile, expectante, de tous ces peuples inférieurs. Il naît dégagé de ce fatalisme communiste où chacun fut asservi, perdu dans la vie de tous. Il est par luimôme, il se meut, va, vient, avance ou retourne, se

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détourne à volonté, change de détermination, de direction, scion ses besoins, ses appétits, ses caprices. Il se suffit; il prévoit, pourvoit, se défend, fait face aux hasards imprévus.

N’y a-t-il pas déjà ici comme une première lueur de la personnalité?

L’individu s’est détaché. Il se montre tout d’abord pourvu admirablement des instruments qui l’aide^ ront à soutenir et fortifier l’existence individuelle. II naît avide, absorbant. Et cette absorption môme, c’est précisément le service que la nature attend de lui. Il arrive pour épurer et désencombrer le monde, pour faire disparaître les vies morbides ou éteintes, qui font obstacle à la vie, pour sauver celle-ci des excès de sa profonde fécondité, du danger de la plénitude.

Nul être, nous le montrerons, n’aura autant que celui-ci puissance sur le globe. Nul n’influera sur la . condition de l’existence générale avec ce degré d’énergie. Mais cette force extraordinaire, disproportionnée à la taille, au volume, au poids de l’insecte, est soumise à une loi dure : le renouvellement rapide, absolu, complet (à chaque génération), de l’individu. . .

L’amour implique la mort. Engendrer, et enfanter, c’est mourir. Celui qui naît tue.

Sentence commune à tous les êtres, mais qui

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n’est accomplie sur aucun plus littéralement que sur l’insecte.

Pour le père d’abord, aimer, c’est mourir. Il faut qu’il se donne, s’arrache le meilleur de soi, qu’il périsse en ,lui, pour revivre en celui à qui il aura transmis son germe de résurrection. . ' .

Et pour la mère elle-même, dans la plupart des espèces d’insectes, la condamnation est la même. Elle aimera, enfantera, et bientôt elle en mourra. L’amour n’aura pas pour elle son prix et sa récompense. Elle ne verra pas son fils. Elle n’aura pas les consolations ,de la mort, ne se voyant pas survivre dans un autre elle-même.- . . -

Grande et sévère différence entre cette mère et les mères des animaux supérieurs ! La femme, la femelle des mammifères, en général, garde en soi son cher trésor; réchauffé de sa propre flamme, alimenté de son amour. Que la mère insecte serait envieuse, si elle connaissait ce suprême bonheur maternel! Elle, il lui faut chercher dans la froide nature, demander à un autre être, arbre, plante, fruit (ou à la terre même), de vouloir bien continuer sa maternité. Cela est sévère, non cruel. Regardons-y sérieusement. Si la mort sépare la mère et l’enfant, c’est qu’ils ne pourraient vivre ensemble, étant fortement séparés par les conditions opposées de vie et de nutrition. Lui, d’abord humble chenille, larve ou

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ver, mineur obscur, travailleur caché de la nuit, doit longtemps encore s’alimenter de pâtures grossières, et parfois de la mort même. Elle, ailée, transfigurée, qui est montée à la vie haute et légère et ne vit que du miel des fleurs, comment s’accommoderait-elle des ténèbres, de l’utile abjection où l’enfant se fortifie? Ce qui est salutaire et vital pour ce fils ténébreux de la terre serait mortel à une mère aérienne qui déjà a volé dans la tiédeur et la douce lumière du ciel. .

Pour que l’enfant vienne à bien, il faut qu’elle lui crée l’ensevelissement provisoire d’un triple ou quadruple berceau où elle le déposera non dépouvu et sans secours, mais muni des premiers aliments, légers et propres à sa faiblesse, qu’il doit trouver à son réveil. Gela fait, elle ferme la porte, la scelle, et s’exclut elle-même, s’interdit d’y retourner. Elle doit céder ses droits à la mère universelle, qui la remplacera, la Nature.

Que cet enfant vive là fort commodément, que, de lui encore, il tire une enveloppe soyeuse qui ta-' pisse sa douce prison, qu’enfin devenu assez fort il

sorte quand la chaleur l’appelle, Cela se comprend et s’explique ; on l’admire sans étonnement. Ce qui étonne infiniment, c’est que cette mère (papillon, scarabée, etc.), après tant de changements où elle a passé, tant de mues, de sommeils transitoires, de

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métamorphoses, retrouve pour son enfant la cohnaissance du lieu, de la plante, où jadis, n’étant que chenille, elle se nourrit, grandit, d’où elle prit son point de départ. Merveille à confondre l’ésprit ! ... Ceux que nous croyons les plus étourdis, la mouche, le papillon à la tête légère, au moment où la mort prochaine s’éclaire du rayon de l’ainour, ils se posent, ils se recueillent , ils ont l’air de songer et de se ressouvenir. Puis , sans se tromper, ils vont. Le voici, ce végétal, qui fut leur patrie première , leur lieu natal et leur berceau. Ï1 va le redevenir et protégera leur enfant.

Ils se montrent tout à coup prudents, prévoyants, habiles. Ils pratiquent, pour lui ouvrir cette retraite, des arts inconnus, déploient des adresses incroyables. Comment cela? Qu’arrive-t-il? Parfois leurs armes de guerre , tournées à d’autres usages , deviennent des instruments d’amour. Parfois des appareils nouveaux, jusque-là cachés, apparaissent, tels d’extrême complication, et pour ce seul acte pourtant et pour cet unique jour !

On a fait un curieux livre sur la mécanique et l’ihstrumentation infiniment variée dont les insectes sont pourvus pour cette fonction maternelle. Ces outils sont souvent charmants de précision, de finesse, de subtilité. Qu’il suffise de citer celui de la mouche du rosier, fort bien décrit par Réaumur, cette scie

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dont les deux lames agissent en sens inverse, avec

des dents dont chacune est elle-même dentelée.

Puissance inouïe de l’Amour ! Soit que ce divin ouvrier leur prépare leurs petits outils, soit qu’il leur donne de les faire par l’effort et la véhémence du brûlant désir maternel, vous les voyez surgir en eux et fonctionner au moment d’une manière tout inattendue.

La tâche est simple du moins pour les tribus d’insectes sociables qui travaillent avec le secours et la protection d’une république nombreuse ; mais elle est infiniment laborieuse et pénible pour les mères solitaires, qui, sans auxiliaire, époux, ni ami, entreprennent des travaux énormes, parfois des constructions qui sont des œuvres de géant. C’est le nom qu’on peut donner aux nids des guêpes maçonnes. On est émerveillé de ce qu’une construction pareille a demandé de patience et de force de volonté.

La mère vieillit en quelques jours dans ce travail excessif. Elle s’use et n’en a pas le fruit. Ce berceau laborieux sert fréquemment pour un autre. Une usurpatrice étrangère ne s’en empare que trop souvent, profite de l’œuvre méritante, y établit son rejeton, qui non-seulement va consommer l’aliment de l’hôte, légitime, mais de cet héritier même va se faire un aliment. • . •

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Qui n’accordera, à ce grand travail, d’un résultat si peu certain, un regard de compassion?

Aux jours ardents de juillet, quand l’étroit cercle de forêts dont cette ville (Fontainebleau) est environnée y concentrait la chaleur, malgré la saison paresseuse, nous étions émerveillés du travail incessant, soutenu, d’une abeille solitaire qui toujours allait, venait. Les voyages infatigables la ramenaient • toujours près de quelques vases de camélias et de lauriers-roses. Je la vois encore grande et svelte, d’un beau brun mêlé de noir, qui, à intervalles égaux, à peu près de cinq minutes, rapportait plié un fragment de feuilles (je crois de rosier) qu’elle introduisait par un trou profond dans la terre du vase où elle avait fait son, nid.

Trois jours elle travailla avec la même ferveur. Rien n’indiquait qu’elle prit la moindre pâture. Toute à son œuvre, elle paraissait avoir déjà abandonné le soin de sa vie. v

- Si forte était sa préoccupation , si pressée son action, qu’on pouvait approcher très-près. Elle ne s’effrayait de rien; et nous pûmes, à notre aise, nous établir près du vase, nous y asseoir, et observer avec la même constance qu’elle mettait au travail.

Le matin du quatrième jour, nous trouvâmes l’ouverture fermée, et nous ne la revîmes plus. Elle

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avait fini. Épuisée, mais heureuse d’avoir fini, elle était restée sans doute au fond de quelque coin obscur pour y attendre son sort.

Nous procédâmes délicatement à détacher la terre qui tenait aux parois du vase pour examiner son travail.

Il y avait au fond, sous la forme à peu près de deux dés à coudre, deux berceaux, donc deux enfants. Elles ont toujours ce soin. Autant de petits , autant de cellules. •

Chacune était formée de vingt-six fragments de feuilles. Réaumur, dans un nid semblable, n’en a compté que seize. Six de ces fragments qui fermaient l’entrée étaient parfaitement ronds, chose remarquable , si l’on songe à l’instrument nullement approprié à ce travail qui l’a accompli. Ils avaient cependant la précision identique qu’aurait donnée l’emporte-pièce.

Les autres portions de feuilles, taillées en ovale, posées très-bien les unes sur les autres en suivant les contours du nid , étaient comme autant de toits que l’infatigable mère avait opposés au froid, à la pluie. Au fond un peu de miel, doux et dernier legs maternel, laissé par elle à ceux qu’elle abandonnait pour toujours.

Nous eûmes la satisfaction de les voir filer leur abri d’hiver. Il leur sera plus doux sous notre toit

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qu’au fond du vase. Les intentions de la mère seront parfaitement remplies. Adoptées, soignées, portées à Paris, les nymphes de Fontainebleau prendront, un malin de printemps, leur essor sur nos fenêtres, et pourront, jeunes abeilles, récolter, sinon le miel des bruyères, du moins celui du Luxembourg.

Nous avons dit le plus facile , le plus doux à raconter, l’histoire de la créature privilégiée, pour qui sa mère a prévu, qui est nourrie, vêtue par elle. Mais beaucoup, le plus grand nombre, vien-

nent nécessiteux, dépourvus. Ils tombént nus dans le vaste monde.

Pauvreté l’audacieuse , nécessité l’ingénieuse , le dur travail intérieur de la faim et du désir, les stimulent et développent les organes énergiques qui vont leur venir en aide.

Quels organes? le grand Swammerdam, le martyr de la patience , les démêla le premier. D’un œil perçant, sur l’œuf éclos, sur ce fond douteux,

obscur, il saisit les premiers linéaments de la vie, et en eux les caractères décisifs et profonds qui sont le mystère de l’insecte.

11 vit la petite bête, d’un corps mou, pousser en avant des mandibules ou mâchoires, organe arrêté, prononcé, placé au devant de la bouche, destiné visiblement à nourrir et à défendre cet être si faible encore.

Derrière cet appareil actif, il vit sur les côtés du corps un autre appareil passif, une série de petites bouches ou soupapes qui attendaient l’air et s’ouvraient pour le recevoir (les stigmates).

Précautions ingénieuses. L’orphelin qui naît tout nu, qui, seul lancé dans la vie, doit subir sans protection les plus laborieuses métamorphoses, ne suffit à ce travail qu’autant que, dés le premier * jour, il mange avidement, absorbe, dévore. Il doit manger partout, toujours, même dans l’air le moins respirable , dans les lieux malsains, mortels. Voilà pourquoi la nature lui donne une circulation et une respiration plus lentes , plus défiantes , si je puis ainsi parler, que celle des êtres supérieurs qui ne vivront que dans l’air pur. Chez ces êtres, comme chez l’homme, le sang va sans cesse à la rencontre de l’air pour s’y vivifier. Et chez l’insecte, au contraire, des appareils protecteurs qui gardent ses bouches latérales sont disposés de manière à

pouvoir toujours modérer, tamiser, exclure, s’il le faut, l’air envahisseur. On trouve là une variété infinie de combinaisons pour le même but, je ne sais combien d’arts mécaniques, chimiques, des plus compliqués. On est terrassé de surprise. Recevoir sans recevoir, respirer sans respirer, rester

maître dans une fonction qui, pourtant, doit être passive* se fier et se défier, se livrer et se garder, c’est le difficile problème que la vie se posait ici et auquel elle a trouvé d’innombrables solutions. Donner l’air à une chenille] voilà, orgueilleux humains qui vous dites le centre des choses^ l’effort le plus laborieux où s’est épuisée la nature.

Sa circulation ressemble à celle de l’embryon au sein de sa mère. Mais combien la condition de l’insecte est moins favorable ! Le fœtus est en contact

fort médiat avec le monde par le doux milieu maternel. L’insecte embryon sans mère ne nage pas, comme l’autre, dans la mer de lait. Il est dans la rude matrice de la vie universelle ; il y chemine à grand péril, sur l’àpre terre, de choc en choc.

Les modernes l’ont reconnu, l'insecte est un embryon. Mais cela seul semble devoir le condamner à la mort. Quelle rude contradiction ! Un embryon lancé en pleine guerre, qui sera la proie de tous, des oiseaux, des insectes même! Embryon armé, il est vrai. Rien de plus, étrange que de voir les

molles chenilles brandir des mâehoires menaçantes, tandis que leur faible corps, dépourvu de toute défense, est exposé de tous côtés.

La fuite leur offre peu de chances. Ce qui les protège le mieux, c’est la nuit. Donc, elles fuient la lumière, elles vivent autant qu’elles peuvent sous la terre, dans le bois, au moins sous la feuille. Si cela est vrai des larves, des chenilles, de celles qu’on appelle vers, on peut le dire de l’insecte. Car son âge premier (celui de larve) dure longtemps, et celui de nymphe, enfin son troisième âge, durent généralement très-peu. Chez de nombreuses espèces (hannetons, cerfs-volants, etc.), trois ans, six ans de vie ténébreuse sous la terre, et sous le soleil trois mois.

Même les insectes qui vivent longtemps au soleil, Comme les abeilles et les fourmis, travaillent volontiers dans l’obscurité; ils chérissent les ténèbres de leurs ruches, de leurs fourmilières.

On le peut dire en général : l’insecte est le fils de la nuit.

La plupart évitent le jour. Mais comment éviter l’air? Même dans les pays chauds, le contact de l’atmosphère variable sur un corps nu et à vif", dont l’épiderme ne s’est pas durci encore, est infiniment pénible. Dans nos climats sévères, chaque souffle d’air doit lui faire la sensation de perçantes petites

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flèches, d’un million de fines aiguilles. Que seraitce, grand Dieu! pour un pauvre fœtus humain, de sortir, à huit jours, quinze jours, du sein de sa mère, et, au lieu d’y faire en paix les transformations qui le fortifient, de les subir nu, sous le ciel? quelles seraient ses sensations en quittant son doux abri et en tombant dans l’air froid? Telles doivent être celles de l’insecte, quand mou , faible, attaquable et pénètrable de partout, • flottant presque encore et gélatineux à l’œil, il subit le froid, lé vent, le choc de tant de choses rudes.

Certaines espèces velues sont un peu mieux garanties. Certaines sont logées dans un fruit. Quelques-unes (abeilles, fourmis) ont une société protectrice. Pour l’immense majorité, l’insecte natt seul et nu.

Quelques-uns de nos lecteurs, toujours bien vêtus, bien chauffés, diront r j’en suis sûr, que le froid est une chose excellente qui réveille l’appétit, rend plus fort, etc. Mais ceux qui ont été pauvres comprendront très-bien ce qu’on vient de dire. Pour ma part, mes souvenirs d’enfance me disent que le froid est proprement un supplice : nulle habitude n’y fait ; la prolongation n’en rend pas l’effet plus doux. Quelle joie intime (dans les rudes et nécessiteux hivers) je sentais à chaque dégel qui me tirait de cet état agité, effaré, farouche, et m’amenait le

bienheureux rétablissement de l’harmonie intérieure!

Je ne conteste pas, du reste, que le froid ne soit un puissant tonique qui éveille fortement l’esprit, l’aiguise, et n’en puisse tirer des efforts d’invention.

Le froid, autant que la faim, et plus que la faim peut-être, est le grand aiguillon des arts ; la faim alanguit, le froid fortifie.

Il est l’inspirateur puissant des multitudes infinies de ces petites frileuses qui, en naissant, cherchent avant tout des moyens de se voiler. La nourriture ne manque pas; la nature leur a préparé partout un ample banquet. Tout le règne végétal, l’animal en grande partie, sont là qui attendent;

elles vivraient molles et paresseuses, comme l'enfant dort à son aise sur le placenta maternel qui nourrit son oisiveté. Mais le froid leur cuit, le froid humide les morfond et paralyse leurs entrailles, enfin la lumière les blesse. Elles n’ont pas de repos qu’elles ne se soient fait un abri. Au moindre degré • de la vie, la plus intime chenille est artiste, et par le tissage, le filage, le découpage, a bientôt mis une robe, et, comme une seconde peau sur sa trop sensible peau, couvert sa nudité souffrante. Heureuse celle qui se trouve posée tout d’abord sur un terrain préparé, un drap de chaude laine, une bonne fourrure, elle ne manque pas de se faire au plus

vite, dans notre habit, un joli paletot à sa taille, qu’elle laisse pourtant un peu flottant, comme font les mères économes aux jeunes enfants qui grandissent, et pour qui. l’habit trop lâche aujourd’hui sera juste et collant demain.

Celles qui naissent en contact avec les froides et vertes feuilles, avec leurs glacis lustrés, sont plus industrieuses encore. Elles pratiquent des arts qui étonnent. Telles élèvent dés masses énormes avec des câbles imperceptibles, par des procédés mécaniques analogues à ceux qu’on a employés pour enlever et dresser l’obélisque de la place de la Concorde. D’autres découpent des figures savamment irrégulièrès, que la couture adapte ensuite dans son ensemble harmonique.

Toutes les corporations d’industrie se retrouvent ainsi dans ce petit monde : tailleurs, tisseurs, feutrcurs, fileurs, mineurs, etc. Et, dans chaque corporation, on découvre des espèces qui spécialisent ‘ encore à leur façon, par des procédés divers qüi leur appartiennent en propre. ’ .

Les tailleurs coupent des patrons. Us enlèvent sur la feuille une* pièce convenable. Puis, ils la transportent sur une autre feuille, la faufilent, en taillent une seconde sur le premier modèle, et les cousent ensemble. Cela fait, de leurs têtes écailleuses ils aplatissent les nervures , comme le tail-

leur aplalit les coulures avec son fer. Puis, ils doublent de la plus iine soie cet habit qu’ils devront transporter avec eux.

D’autres travaillent en mosaïque, d’autres en marqueterie, en placage. Après avoir filé la robe, ils la dissimulent en y collant avec art des matières qui les entourent. Les aquatiques, par exemple, déguiseront leur robe avec de la mousse, des lentilles, deâ moules ou de petits limaçons.

Les mineurs font des galeries entre deux feuilles, y circulent, se ménagent dans leurs souterrains des entrées et des sorties.

Grand labeur. Mais il y a entre les espèces une justice admirable. Qui travaille enfant, agit peu adulte, et réciproquement. L’abeille qui, à l’état de larve^ est grassement nourrie pair ses parents, toujours voiturée, bercée, l’abeille aura une vie extrêmement laborieuse. . , .

Au contraire, un autre insecte, qui, chenille, a fatigué, tissé, filé, n’aura rien à faire plus lard qu’à conter fleurette aux roses. C’est monsieur le papillon.

Pour la grande majorité, le dtir travail est pour l’enfance, pour l’état de larve ou chenille. Travail double et violent. D’une part la recherche constante, urgente, exigeante, de la pâture que sollicite un immense besoin intérieur ; le besoin de se réparer et

L’ORPHEUNE, LA FRILEUSE. 61

de se renouveler, de refaire les organes acquis et d’en préparer de nouveaux.

La vie de ces pauvres enfants sans mère est faite de deux choses sévères : le travail et la croissance par la maladie.

Les mues ne sont pas autre chose.

, Le moment douloureux étant venu pour la petite bêle de changer son vêtement, celui qui adhère à sa chair, elle se sent prise de malaise, abandonne sa feuille, et languissante se traîne en quelque lieu solitaire. A lavoir ainsi molle, inerte, flétrie, si différente d’elle-même, vous diriez qu’elle va mourir. Et en effet beaucoup succombent, dans cette crise laborieuse.

Passive, suspendue à quelque branche, elle attend que la nature fasse sou œuvre, que son épiderme se détache de la seconde peau qui est au-dessous, appelant à elle seule les énergies de la vie.

C’est alors ,que l’on voit la robe, si brillante naguère, se dessécher, se durcir comme une chose désormais inutile qui va être emportée par le vent.

Mais pour qu’il cède et se rompe, il faut que la malade, malgré sa faiblesse, s’agite en tous sens, se torde, se gonfle, se contracte et fasse tous les actes d’un être en sa plus grande force. ,

Enfin elle a vaincu, le vieux fourreau éclate et je la vois qui s’en dégage toute baignée de sueur.

N’y touchez pas encore, le moindre contact la blesserait. Elle le sent, ne bouge. Elle est pàlc et comme en défaillance ; il faut qu’elle attende pour se remettre en marche que sa peau soit moins sensible et ses jambes affermies. Bientôt heureusement la nourriture la remettra; un terrible appétit lui vient qui lui fait reprendre force, et la prépare em core à la mue. Tel est son sort. Elle est condamnée à s’enfanter toujours dans une série d’accouchements, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin à sa transformation dernière. '

Si l’effort ou la douleur lui donne une lueur de pensée, elle doit se dire à chaque mue : « Me voilà quitte!... j’ai fini, je serai tranquille, c’est mon dernier changement. » A quoi la Nature répond : « Pas encore ! et pas encore t Tu ne t’es pas engendrée.... Qui es-tu? rien qu’une larve, un masque qui va tomber. »

Quoi! un masque qui veut et travaille, qui s’ingénie, souffre, qui semble parfois plus avancé que ne sera l’être qui doit en surgir ! Tant d’industrie, tant d’adresse dans une peau qui tout à l’heure doit sécher ej voler au vent!

Quoi qu’il en soit, un matin, je ne sais quelle irritation, quelle inquiétude la saisit, un aiguillon mystérieux la pousse à un travail nouveau. On dirait qu’en elle, une autre elle se meut, s’agite, suit un

but tout tracé, et veut devenir.... quoi? le sait-elle? on ne peut le dire, mais enfin vous la voyez agir, se conduire sagement, tout comme si elle le savait. Le pressentiment du sommeil qui va la gagner, la paralyser, la livrer inerte à tous ses ennemis, lui fait déployer tout à coup une activité nouvelle. « Travaillons bien! travaillons vile!... Ah! que je vais bien dormir ! »

MÉTAMORPHOSÉ

MÉTAMORPHOSE

Respectons l’enfance du monde. Pardonnons aux premiers âges les consolations et les espérances qu’ils tirèrent du drame étrangé que l’insecte représente, les pensées d’immortalité qu’y puisa la grave Égypte. Ce drame a calmé plus de cœurs, a essuyé plus de larmes que tous les mystères de Canope et les fêtes d’Éleusis.

Quand la veuve en deuil, l’éternelle Isis qui se reproduit sans cesse avec les mêmes douleurs, s’arrachait de son Osiris , elle reportait son espoir sur le scarabée sacré, et elle essuyait ses pleurs.

MÉTAMORPHOSE

Oui est la mort ? qui est la vie ? qui est la veille ou le sommeil?... Ne voyez-vous pas ce petit miracle, confident muet du tombeau, qui nous joue le jeu de la destinée? Il dort dans l’œuf, et plus tard il dort encore dans la nymphe? Il naît trois fois, il meurt trois fois, comme larve, nymphe et scarabée. Dans chacune de ses existences, il est la larve ou le masque, la figure de l’existence suivante. Il se prépare, H s’enfante et il se couve lui-môme. Du plus rebutant sépulcre il jaillit étincelant. Sur la poudre, il resplendit ; sur la grise plaine d’Égypte , en son moment d’aridité, il brille , il éclipse tout. Dans son aile de pierreries se mire le tout-puissant soleil.

Où était-il? Dans l’ombre immonde, dans la nuit et dans la mort. Un Dieu a su l’évoquer. Il le fera bien encore pour cette âme aimée 1... Doux rayon!... L’espoir fondé sur la justice, sur l’impartial amour du créateur de toute vie.

Donc, la veuve met près de son mort le brillant gage d’avenir, expression de ce cri de femme; « Dieux bons ! faites pour lui et pour moi ce que vous faites à l’insecte ; n’accordez pas moins à l’homme, n’accordez à mon bien-aimé pas moins que vous ne donnez à ce frère du moucheron! »

La science moderne a-t-elle brisé cette antique

poésie? a-t-elle tout a fait ramené le miracle à la nature? * . • . ■

, L’inaugurateur de cette science, Swammerdam, a trouvé que la chenille contenait déjà la nymphe ; bien plus, le papillon même. Dans la chenille il a surpris l’aile ébauchée , la trompe de cet être à venir.

Ce n’est pas tout, Malpighi vit la nymphe du ver à soie dans son sommeil virginal, déjà pourvue des attributs de sa maternité future , contenant les œufs que, papillon, elle doit féconder.

Et ce n’est pas tout encore. Réaumur, dans la chenille du chêne (t. I, p. 360), dans une chenille âgée à peine de quelques heures, trouva les œufs du futur papillon. C’est-à-dire que l’insecte enfant, à cet état où la chenille n’est elle-même qu’un œuf mobile (Harvey), cet enfant, cet œuf mobile, contenait des enfants, des œufs.

C’est l’identité des trois êtres. Plus de morts intermédiaires, ce semble; une seule vie continue.

Tout semble clair, n’ est-il pas vrai? Le mystère antique a péri ? L’homme a vu, dans sa plénitude, le secret des choses?

Réaumur ne le pense pas ; Réaumur lui-même,

, qui nous a menés si loin. En donnant ses observations, il ne paraît pas satisfait et avoue « qu’elles laisseront encore beaucoup à désirer. » (T. I, p. 351 .)

MÉTAMORPHOSE

Il y a, en effet, de quoi confondre, effrayer l’imagination, à songer qu’une chenille, d’abord de la grosseur d’un fil, renferme tous les éléments de ses mues* de ses métamorphoses; qu’elle contient ses enveloppes en nombre triple, et même octuple ; de plus le fourreau de sa nymphe, et son papillon complet, le tout replié l’un dans l’autre, avec un appareil immense de vaisseaux pour respirer, digérer; de nerfs pour sentir, de muscles pour se mouvoir 1 Prodigieuse auatomiel suivie pour la première fois en détail complet dans l’ouvrage colossal de Lyonnet sur la Chenille du saule (un vol. in-folio). Ce monstre double, doué d’un fort estomac de chenille pour détruire tant de feuilles dures, aura tout à l’heure un léger et fip appareil pour baiser le miel des fleurs. La bêle velue, qui contient toute une manufacture de soie, va annuler tout à l’heure ce système compliqué, etc., etc.

On sait les doux ménagements par lesquels la nature fait passer le petit des animaux supérieurs de sa vie embryonnaire à la vie indépendante, appropriant d’anciens organes à des ouvrages nouveaux. Ici, ce n’est pas cela. Ce n’est pas un simple changement d’état. La destination n’est pas différente seulement, mais contraire, dans un eonstraste violent. Donc, il faut des instruments de vie tout nouveaux, et l’abolition, le sacrifice définitif de l’organisme primitif.

LA MOMIE, NYMPHE OÜ CHRYSALIDE. 7L La révolution si bien cachée pour les autres êtres ici est à nu. Plusieurs chenilles qui se changent en pleine lumière, et suspendues à un arbre par un petit câble de soie, nous permettent de voir de près, de nos yeux, ce prodigieux tour de force. < , Effort digne d’admiration et de pitié ! que cette nymphe, courte, faible, molle et gélatineuse, sans bras ni pattes, par la seule adresse qu’elle met à dilater et contracter ses anneaux, parvienne à se dégager de la lourde et rude machine qui fut elle, qu’elle parvienne à jeter là ses jambes, à se délivrer de sa tête, et, ce qu’on ose à peine dire, à tirer d’elle et rejeter plusieurs de ses grands organes intérieurs ! •

Cette petite masse, échappée ainsi du long masque pesant (qui tout à l’heure vivait pourtant d’une vie si énergique), le laisse pendiller, sécher, et remonte habilement jusqu’à l’attache de soie. Là elle va se fixer en sdh nouveau moi de nymphe, tandis que son ancien moi, battu du vent, va bientôt s’envoler je ne sais où.' . ,

Tout est et doit être changé. Les jambes ne seront pas les jambes. Il en faut de toutes légères. Que voudriez-vous que le fils de l’air, qui posera à peine à la pointe des herbes, fît de ces grosses courtes pattes, armées de crochets, de ventouses et de tant d’outils pesants? ■

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La tête ne sera pas la tête, du moins l’énorme appareil des mandibules disparait, et derrière, celui des muscles qui les ont tant agitées. Tout cela jeté avec le masque. Chose énorme ! de masticateur, l’animal devient suceur. Une trompe flexible surgit.

Si quelque chose paraissait fondamental dans la chenille, q’était l’appareil digestif. Eh bien! celte base de son être n’est plus! Gosier absorbant, puissant estomac, avides entrailles, tout cela est supprimé, ou presque réduit à rien. Qu’en ferait l’être nouveau qui, dans certaines espèces de papillons, est dispensé d’aliments, n’a de bouche que par agrément, si bien affranchi de la digestion que souvent il n’a pas même d’ouverture inférieure? Il quitte sans difficulté un meuble désormais inutile, expectore la peau de son estomac!

Cela est grand et magnifique , et nul spectacle plus grand ! que la vie puisse à ce point changer, dominer les organes, qu’elle surnage victorieuse, tellement libre de l’ancien moi!... A ceux qui nous Ont révélé ce prodige de transfiguration , du fond du cœur je dis : « Merci ! »

Quelle sécurité merveilleuse dans cet être qui quitte tout, qui laisse là sans hésiter sa forte et solide existence, l’organisme compliqué qui fut lui tout à l’heure, sa propre personne! On dit sa larve.

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son masque; mais pourquoi? La personnalité semble au moins aussi énergique dans la chenille vigoureuse que dans le papillon si mou. Donc, c’est bien réellement son être personnel qu’elle laisse courageusement sécher, s’anéantir, pour devenir quoi? rien de rassurant, une courte masse molle, blanchâtre. Ouvrez la nymphe peu après qu’elle a filé ; dans son linceul vous ne trouvez qu’une sorte de fluide laiteux, où rien n’apparaît, à peine de douteux linéaments qu’on voit ou que l’on croit voir. Dans quelque temps, vous pourrez , avec une fine aiguille, isoler ces je ne sais quoi, et vous figurer que ce sont Jes membres du futur papillon. Lacune effrayante. Il y a (pour beaucoup d’espèces) un moment où rien de l’ancien ne parait plus, où rien du nouveau ne paraît encore. Quand Éson, taillé en pièces, fut mis, pour le rajeunir, dans le chaudron de Médée, vous auriez, en fouillant là, trouvé les membres d’Éson. Mais ici, rien de pareil.

Confiante, cependant, la momie s’entoure de ses bandelettes, acceptant docilement les ténèbres, l’inertie, la captivité du sépulcre. Elle- sent une force en elle, et une raison d’être, une cause de vivre encore, causa vivendi. Et quelle cause ? quelle raison ? la vitalité amassée par son travail antérieur. Tout ce qu’elle a, comme chenille laborieuse, accumulé, c’est son obstacle à la mort, son impuissance

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de périr, ce qui fait que tout à l’heure elle doit nonseulement vivre, mais d’une vie douce et légère, dont la facilité est proportionnée précisément aux efforts qu’elle fit dans l’existence antérieure.

Admirable compensation !... En plongeant si bas • dans la vie, je croyais y rencontrer les fatalités physiques. Etj’y trouve la justice, l’immortalité, l’èspérance.

Oui, l’antiquité eut raison, et la science moderne a raison. C’est mort , et ce n’est pas mort; c’est, si l!on veut, mort partielle. Et la mort est-elle jamais autrement? N’est-elle pas une naissance?

A mesure >que j’ai vécu, j’ai remarqué que chaque jour je mourais et je naissais; j’ai subi des mues pénibles, des transformations laborieuses. Une de plus ne. m’étonne pas. J’ai passé mainte et mainte fois de la larve à la chrysalide et à un état plus complet , lequel , au bout de quelque temps, incomplet sous d’autres rapports, me mettait en voie d’accomplir un cercle nouveau de métamorphoses, ■ , ■ '

Tout cela de moi à moi, mais non moins de moi à ceux qui furent encore moi, qui m’aimèrent, me voulurent, me firent, ou bien que j’aimai, que je fis. Eux aussi , ils ont été ou seront mes métamorphoses. Parfois, telle intonation, tel geste que je surprends en moi, me fait écrier : « Ah ! ceci, c’est

. ,LA MOMIE, NYMPHE OU CHRYSALIDE. 75 un geste de mon père! » Je ne l’avais pas prévu, et, si je l’avais prévu, cela ne se fût pas fait; la réflexion eût tout changé; mais, n’y pensant pas, je l’ai fait. Une émotion attendrie , un élan sacré me saisit , de sentir mon père si vivant en moi. Sommes-nous deux? Fûmes-nous un?... Oh 1 il fut ma chrysalide. Moi, je joue le même rôle pour ceux qui viendront demain, mes fils ou fils de ma pensée. Je sais, je sens qu’outre le fonds que je tenais de mon père, de mes pères et maîtres, outre l’héritage d'artiste-historien que d’autres prendront de moi, des germes existaient chez moi qui ne furent point développés. Un autre homme , et meilleur peut-être, fut en moi, qui n’a pas surgi. Pourquoi des germes supérieurs qui m’auraient fait grand, pourquoi des ailes puissantes que parfois je me suis senties, ne se sont-ils pas déployés dans la vie et l’action ?

Ces germes ajournés me restent. Tard pour cette vie peut-être; mais pour une autre ? qui sait?

Un philosophe ingénieux a dit : Si l’embryon de l’homme, prisonnier au sein maternel, pouvait raisonner, ne dirait-il pas : « Je me vois pourvu d’or- « ganes qui ne me servent guère ici, de jambes pour « ne pas marcher, d’estomac, de dents pour ne pas «■ manger. Patience 1 ces organes me disent que la « nature m’appelle ailleurs; un temps viendra, et

MÉTAMORPHOSE

« j’aurai un autre séjour, une vie où tous cesoutils «trouveront emploi.... Ils chôment, ils attendent « encore!... Je ne suis d’un homme que la chry- « salide. »

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LE PHENIX

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