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D’UNE ENFANT

moins essentielle ? J’en vois qui filent, et Dieu s’en passe. Pas un genre d’insectes ne manque à l’appel. Qu’une seule espèce de fourmis' fît défaut, cela serait grave , et ferait une dangereuse lacune dans l’économie générale.

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LA PITIE

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Le peintre Gros vit un jour entrer dans son atelier un de ses élèves, beau jeune homme insouciant, qui avait trouvé galant de piquer à son chapeau un superbe papillon dont il venait de faire la capture et qui se débattait encore. L’artiste fut indigné, il entra dans une violente colère : « Quoi ! malheureux, dit-il, voilà le sentiment que vous avez des belles choses! Vous trouvez une créature charmante, et vous ne savez en rien faire que de la crucifier et la tuer barbarement !... Sortez d’ici, n’y rentrez plus ! ne reparaissez jamais devant moi 1 »

Ce mot ne surprendra pas ceux qui savent quelle fut la vive sensibilité du grand artiste, sa religion

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de la beauté. Ce qui étonne davantage, c’est de voir un anatomiste, un homme qui vécut le scalpel à la main, Lyonnet, parler dans le même sens et au sujet des insectes qui intéressent le moins. Cet homme habile et patient a, coifime on sait, ouvert à la science une voie toute nouvelle par son immense travail sur la chenille du saule , où, l’on apprit que l’insecte est identique pour les muscles aux animaux supérieurs. Lyonnet se félicite d’avoir pu mettre à fin ce long travail, sans avoir tué plus de huit ou neuf individus de l’espèce qu’il voulait décrire.

Noble résultat de l’étude ! En approfondissant la vie parce travail persévérant, bien loin de s’y refroidir, il lui était plus sympathique. Le détail minutieux de ^infiniment petit lui avait révélé les sources de vive sensibilité qu’a cachées partout la nature. Il l’avait retrouvée la môme au plus bas de l’échelle animale , et y avait pris le respect de toute existence.

Les insectes nous répugnent, nous inquiètent, parfois nous font peur juste . en proportion de

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notre ignorance. Presque tous, spécialement dans nos elimats, sont pourtant inoffensifs. Mais nous suspectons l’inconnu. Presque toujours nous les tuons, pour tout éclaircissement» • •

Je me rappelle qu’un matin, à quatre heures, en juin, le soleil étant déjà' haut, je fus -éveillé assez brusquement, lorsque j’avais encore beaucoup de fatigue et de sommeil. J’étais à la campagne , dans une chambre sans volet ni rideau , en plein levant, et les" rayons arrivaient jusqu’à mon lit. Un magnir tiqué bourdon, je ne sais comment, était dans la chambre, et joyeusement, au soleil, voletait et bourdonnait. Ce bruit m’ennuyait. Je me lève, et, pensant qu’il voulait sortir, je lui ouvte la fenêtre.

Mais point; telle n’était son idée. La mâtinée, quoique belle, était très-fraîche, fort humide ; il préférait rester dans la chambre, dans une température meilleure qui lé séchait, le réchauffait; dehors, il était quatre heures; dedans, c’était déjà midi. Il agissait précisément comme j’eusse fait, ot ne sortait point. Je voulus lui donner du temps; je laissai la fenêtre ouverte, et me recouchai. Mais nul moyen de reposer. La. fraîcheur du dehors entrant, lui , aussi il entrait plus avant et voletait par la cham-. bre. Cet hôte obstiné, importun , me donna un peu d’humeur. Je me levai , décidé à l’expulser de vive force. Un mouchoir était mon arme, mais je m’en

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servais sans doute assez .maladroitement; je l’étourdis , je l’effrayai ; il tourbillonnait de vertige, et de Inoins en moins songeait à sortir; mon impatience croissait; j’y allai plus fort, ettrop fort sans doute*... Il tomba sur l’appui de la fenêtre, et ne se releva plus. . 1

Était-il mort ou étourdi? Je ne fermai point, pensant que, dans ce cas, l’air pourrait le raviver et qu’il s’en irait. Je me recouchai cependant, assea mécontent. Au total, c’était sa faute : pourquoi 11e s’en allait-il pas?, ce fut la première raison que je me donnai. Puis, en réfléchissant, je devins plus sévère pour moi ; j’accusai, mon impatience. Telle est la tyrannie de l’homme : il ne peut rien supporter. Ce roi de la création , comme tous les rois, est violent; à la moindre contradiction, il s’emporfe, il éclate, il tue. ■ •

La matinée était très-belle, fraîche et pourtant peu à peu déjà presque chaude. Heureux mélange de température, propre à ce très-doux pays et à ce moment de l’année ; c’était juin et en Normandie. Le caractère propre à ce mois et qui le distingue tout à fait de ceux qui suivront, c'est que les espèces innocentes, celles qui vivent de végétaux, sont nées toutes, mais pas encore les espèces meurtrières qui ont besoin de proie vivante; force mouches, et point d’araignées. La mort n’a pas com-

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mencé, et il ne s’agit que d’amour. Toutes oes idées me venaient, mais point du tout agréables. Dans ce moment béni, sacré, où tous vivent en confiance, moi j’avais déjà tué ; l’homifte seul rompait la pais de Dieu. Celte idée me fut amère. Que la victime fût petite ou grande, il importait peu; la mort était toujours la mort. Et c’était sans occasion sérieuse, sans provocation, que j’avais brutalement troublé cette douce harmonie du printemps, gâté l’universelle idylle.

En roulant toutes ces pensées, je regardais par moments de mon lit vers la- fenêtre, j’observais si le bourdon ne remuerait pas encore un peu, si réellement il était mort. Mais rien malheureusement, une immobilité complète.

Cela dura une demi-heure ou trois quarts d’heure environ. Puis, tout à coup, sans que le moindre mouvement préalable l’eût pu faire prévoir, je vois mon bourdon s’élever d’un vol sûr et fort , sans la moindre hésitation , comme si .rien ne fût arrivé. Il passa dans le jardin , alors complètement réchauffé et plein de soleil.

Ce fut pour moi, je l’avoue, un bonheur, un soulagement. Mais lui, il ne s’en doutait pas. Je vis qu’il avait pensé, dans sa petite prudence, que, s’il trahissait par le moindre signe la vie qui lui revenait, son bourreau pourrait l’achever. Donc, il fit le

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mort à merveille, attendit qu’il eût bien repris la force et le souffle, que ses ailes, sèches et chaudes fussent toutes prêtes à l’emporter. Et alors , d’une volée, il partit sans dire adieu.

C’est dans ün voyage en Suisse , dans le pays des Haller, des Hubert et des Bonnet, que nous commençâmes à étudier sérieusement, ne nous contentant

plus des collections qui ne montrent que le dehors, mais décidés à pénétrer les organes intérieurs par le scalpel et le . microscope. Alors aussi il nous fallut commettre nos premiers crimes.

Je n’ai pas besoin de dire que cqtte préoccupation, cette émotion , plus dramatique qu’on ne le supposerait, fit tort à notre voyage. Ces lieux ravissants, sublimes, solennels, ne perdirent pas sans doute leur puissance sur nous. Mais la vie , la vie souffrante (et qu’il fallait faire souffrir), y faisait diversion. L’hymne ou l’épopée éternelle de ces infiniment grands combattait à peine lè draine de nos infinirpent petits. Une mouche nous dérobait les Alpes. L’agonie d’un coléoptère qui fut dix jours à mourir nous a voilé le mont Blanc; l’anatomie d’une fourmi nous fit oublier la Jungfrau.

N’importe, qui dira bien ce qui est grand, ce qui est petit ? Tout est grand, tout est important, tout est égal au sein de la nature et dans l’impartialité de

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l’amour universel. Et ou est-il plus sensible que dans l’infini travail du petit monde organique sur lequel nous tenions les yeux? Les relever vers ces monts, les abaisser sur ees insectes, c’était une et même chose- , . ' . .

« Le 20 juillet, par une journée très-chaude, mais rafraîchie encore de la brise matinale qui se jouait sur le lac entre Chillon et Clarens , je me prome- nais seule; mon mari était resté à écrire. Le soleil glissait oblique entre nos vallées du pays de Vaud et frappait d’uneqdeine lumière les montagnes opposées de Sayoie. Le lac déjà illuminé reljétait les vives arêtes des rochers, dont le pied, couvert de pâturages, prend vie et fraîcheur sur ses bQrds.

« Plus tard, le soleil tourne et lq scène change. Un chaud rayon de lumière pénètre, au delà de Chillon, le long défilé du Valais, illumine la Dent .aiguë du Midi et colore vaporeusement le faîte du lointain Saint-Bernard. Mais je préférais à cette scène de splendeur l’heure du matin où notre Montreux repose dans l’ombre. C’était l’heure religieuse pour sa petite église , dont la terrasse à mi-côte, adossée aux pentes rapides, boisées et alors obscures,* en verse l’eau cristalline aux vignes altérées d’en bas. Sous la terrasse, Une belle grotte moussue, parée de stalactites, garde une pénétrante fraîcheur. Audessus, le temple, entouré de bancs de bois liospita-

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liers, une petite bibliothèque (autre temple) où les vignerons viennent emprunter des livres , enfin la jolie fontaine ,' font un charmant petit ensemble d’une gracieuse austérité. Le matin surtout, dans le demi-voile de brume qui annonce un jour de chaleur, ce beau lieu a reffet d’une pensée religieuse, recueillie en soi et cependant étendue de cet immense tableau qu’elle embrasse, admire et bénit.

« J’y venais souvent, en montant la première , pente des montagnes, solitaire et bordée de fleurs. J’y venais avec un livre, et pourtailt je n’y lisais guère. La vue était trop absorbante : soit qu’elle se portât au loin sur la plane glace du lac, sur le"vis-àvis Savoyard, les rochers de Meillerie (forêts, prairies, précipices), ou près de nous sur le niddeClarens efles basses tours de Chillon, soit qu’eUfm mon regard revint aux jolies maisons à contrevents verts de nos amis le médecin et le ministre chez qui mon mari travaillait 1 , j’y restais dans un demi-rêve, où mon cœur, bien qu’ému, sentait les douceurs d’une harmonie sainte.

> Mais bientôt je m’apercevais que je n’étais pas ,

1. Nous avions te bonheur de demeurer à Montreux, au plus beau lieu de la terre, chez une très-rare personne que j’aurais crue une personne italienne ou espagnole , si je ne l’avais sue Genevoise , et même sœur du chaleureux et savant historien de l’église de Genève. Porté à porte, un grand médecin , homme simple, d’autant plus pénétrant dans les choses de la nature.

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tout à fait seule. Des abeilles ou des bourdons, qui s’étaient aussi levés de bonne heure, étaient déjà au travail, cherchaient dans les fleurs le miel distillé sous la rosée, plongeaient au fond des campanules, ou se glissaient adroitement dans la mystérieuse corolle du charmant- Sabot de Vénus. Dp brillantes cicindèles ouvraient la chasse aux mouéherüns, tandis que des tribus plus lourdes, les bousiers, sombres saphirs , cherchaient leur vie au fond des herbes. ■ , >

« Ce jour dqrtc, le 20 juillet, laissant tomber mes regards machinalement à mes pieds et reposant un moment mes yeux du trop lumineux tableau, je vis avec étonnement une scène qui contrastait fort avec ce lieu- charmant, béni; une lutte atroce- de guerre. L’insecte géant qü’on appelle, cerf-volant, l’un des plus gros de nos climats, masse noire et luisante aux cornes armées de superbes pinces en croissant, avait saisi et entamé un coléoptère de taille inférieure. Toutefois ces deux ennemis étant également couverts d’armes défensives admirables , à l’instar des corselets, brassards et cuissards de nos anciens chevaliers, la lutte; était longue et cruelle. Tous deux de race meurtrière et qui vivent de petits insectes, grands seigneurs habitués à dévorer - leurs vassaux; quelle qu’eût été la victime du duel , le petit peuple eût certainement applaudi. Cependant le mouve-

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ment instinctif, aveugle, qui nous porte, en pareil cas, à séparer les combattants, m’entraîna à intervenir, et du bout de mon ombrelle, adroitement, délicatement, sans blesser les deux partis, j’obligeai le pliis fort des deux lutteurs à lâcher prise. »

Ce prisonnier ramené fut, sans forme de procès, adjugé à nos observations, en punition de sa voracité fratricide. Du reàte, notre système n’est point de piquer jamais les insectes : horrible supplice, désolant spectacle qui ne finit pas. Un mois après et da-* vantage, vous voyez s’agiter encore ces pauvres crucifiés. L’éther donne généralement une mort rapide > et qui semble plus douce. Nous éthérisâmes donc largement le prisprmier. En un moment il tourna, tomba; nous le crûmes fini. Une heure ou deux se passèrent; le voilà qui reprend vie, qui se remet sur ses pattes tremblantes, essaye de marcher; il retombé, se relève encore. Mais, ij faut le dire, il ne marchait que comme un homme ivre. Un enfant en aurait ri. Nous n’avions guère envie de rire, étant obligés encore de l’empoisonner. Une dose plus forte fut administrée. En vain, il revenait toujours. Il sembla mêfne, chose bizarre, que cette espèce d’ivresse qui énervait, tuait presque les facultés du mouvement, avait surexcité d’autant les nerfs et ce qu’on appellerait les facultés amoureuses. L’emploi qu’il cherchait à faire de sa marche

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vacillante et de ses derniers efforts, c’étaitde joindre «ne femelle de son espèce que nous avions trouvée morte et qui ^tait sur la table. Il la palpait de ses palpes et de ses bras tremblotants. Il parvint à la retourner , tâtonna (très-probalement il ne voyait plus)» pour bien s’assurer si elle vivait. II ne pouvait s’en séparer l’on eût juré qu’il avait entrepris, lui mourant , de ressusciter cette morte. Spectacle bizarre, funèbre, mais touchant pour qui sait (de cœur} que la nature est identique. Nous en fûmes contristés ; nous essayâmes d’abréger, à force d’éther, et de séparer cette Juliette de ce Roméo. Mais cet indomptable mâle se moquait de tous les poisons. Il se traînait lugubrement. Nous l’enfermâmes dans une grande boîte, où il ne finit qu’à la longue et par des doses incroyables. Il fallut bien quinze jours pour consommer son supplice ; lecteur, tu peux bien dire le nôtre.

Cet être fort, résistant, d’une inextinguible flamme, nous mit en grande rêverie. Au premier pas dans le meurtre, la nature avait voulu nous montrer, et de main de maître, les persévérances étranges, indomptables, qu’elle donne à la vie. « L’amour est fort comme la mort. » Qui dit cela ? c’est la Bible. Oui , et c’est aussi la Bible éternelle. Or qui plus que l’amour consacre la vie, la rend émouvante, respectable et sainte? Et quelle tris-

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tessc esl-ce donc de trancher celle-ci au moment divin où tout être a sa part de Dieu 1 Nous nous disions pour excuse que cet insecte, qui a vécu six années dans la nuit, ne vit ailé et sous le ciel que deux mois au plus, assez pour avoir le temps de se reproduire. Nous lui ôtions donc peu de temps ; un mois sur six ou sept années I Oui, mais ce mois, c’était l’époque où toute sa vie avait tendu ; il végétait jusque-là, mais alors vraiment il vivait, régnait , était puissant, heureux. Longtemps insecte, pour cette heure il était devenu presque oiseau ; fils de la terre fleurie et de la

chaude lumière. Nous avions fait comme la Parque, qui se plaît à couper lu fil tout juste au moment du

bonheur.

DU GLOBK

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