‹ L'insecteChapitre 17 sur 29 · COMME AGENT DE LA NATURE · texte numérisé non relu

COMME AGENT DE LA NATURE

Les insectes herbivores ont été la répression de l’épouvantable encombrement végétal du monde primitif.

Mais ces herbivores débordant toute loi et toute raison, arrivèrent pour les réprimer les insectes insectivores.

Ceux-ci, robustes et terribles, tyrans de la création, par leurs armes et par leurs ailes, eussent été vainqueurs des vainqueurs, et auraient poussé à bout les espèces les plus faibles, si, sur tout le peuple insecte et sur son vol le plus faible, ne fût survenu la grande aile, un tyran supérieur, l’oiseau. La demoiselle orgueilleuse fut enlevée par l’hirondelle.

Par ces destructions successives, la production a été non supprimée, mais contenue, et les espèces équilibrées. De sorte que tous durent et vivent. Plus une espèce est émondée, plus elle est féconde. Déborde-t-elle ? à l’instant ce trop-plein est balancé v par la fécondité nouvelle qu’elle ajoute à ses destructeurs.

Hommes de cette époque tardive, fils du maigre et sobre Occident, élevés dans ces petits jardins serrés, soignés, éplqchés, que vous appelez grandes cultures, agrandissez, je vous prie, étendez vos conceptions et tâchez d’imaginer autre chose que ces miniatures, si vous voulez comprendre un peu les forces primitives du globe, l’abondance etsurabon-

dance que put déployer la terre, quand, trempée de chauds brouillards, elle poussa de son sein le flux de sa première jeunesse. Les plus chaudes contrées du globe actuel en montrent encore quelque chose, mais dans une pâle décadence. L’Afrique qui, en majeure partie, a perdu ses eaux, garde pour souvenir d’alorsdans ses zones les mieux conservées cette herbe énorme et ventrue, arbre herbacé, le baobab. Les forêts inextricables delà Guyane et du Brésil, dans leur enchevêtrement, dans leurs chaos de plantes folles qui, sans règles ni mesure, enveloppent des arbres géants, les étouffent, les pourrissent, les enterrent dans les débris, voilà des images imparfaites de ce grand chaos antique. Les seuls êtres assez impurs pour en souffrir l’impureté, en aspirer les souffles mortels, c’étaient les reptiles à gros ventre, les lourds crapauds, les caïmans verts, les serpents gonflés de boue, de venin. Et tels auraient été les habitants delà terre. Ne pouvant reprendre haleine, sous cet horrible étouffement, elle n’eût jamais pu souffler cet air pur qui nous a fait vivre.

Alors, d’en haut, fondit l’oiseau qui, plongeant au gouffre, rapportait au ciel sur la pointe des hautes forêts quelqu’un de ces monstres. Mais son combat incessant serait resté à jamais au-dessous de l’abominable fécondité de ces races, si, par en bas, des milliards de rongeurs n’eussent éclairci

COMME AGENT DE IA NATURE. 131 l'encombrement, dénudé ces affreux repaires, rouvert aux traits du soleil la bourre sous laquelle haletait la terre. Les plus humbles des insectes tirent l’ouvrage le plus énorme qui rendit le monde habitable; ils dévorèrent le chaos.

« Petits moyens, grand résultat! direz-vous. Comment ces petits vinrent-ils à bout d’un infini ?» Vous ne garderiez pas ce doute, si seûlement vous aviez été témoin une fois du réveil de nos vers à soie, quand un matin ils éclosent, avec cette faim immense qu’aucune abondance de feuille? ne peut satisfaire. Leur hôte se croyait en mesure de les contenter avec une belle et riche plantation de mûriers. Mais ceci n’est rien encorè. Vous leur apportez des forêts et ils demandent toujours. A vingt pas et davantage, vous entendez un bruissement étrange et non interrompu, comme de ruisseaux qui couleraient toujours, et toujours en frottant, usant le caillou. Et vous ne vous trompez pas, c’est un ruisseau, c’est un torrent, un fleuve infini de matières vivantes qui, sous cette grande mécanique de tant de petits instruments, bruit, résonne et murmure, passant delà vie végétale à celle d’insectes, et doucement, invinciblement, se fond dans l’animalité.

Pour revenir au premier âge, les destructeurs les plus terribles, les rongeurs les plus implacables, qui percèrent la pourriture inférieure du grand

chaos, qui plus haut délivrèrent l'arbre de l’étreinte de ses parasites, enfin s’en prirent aux rameaux, éclaircirent l’ombre livide, ceux-là furent les bienfaiieurs des espèces à venir. Leur travail non interrompu d’indomptable destruction mit à la raison l’orgie végétale où s’était perdue la nature. Elle eut beau produire, ils vainquirent, ils firent de superbes clairières, et les monstres, exilés des gouffres où ils pullulaient, devinrent de plus çn plus stériles, livrés par celte grande révélation des forêts au fils de la lumière, l’oiseau. , .

Profond accord et beau traité entre celui-ci et son opposé, le fils de la nuit, l’insecte, qui lui fit jour dans l’abîme, lui livra ses ennemis. Ajoutez qu’à mesure qu’une nourriture exubérante fortifia, exalta l’insecte, quand son sang fut enivré de tant de brûlants végétaux, une âpreté inconmie commença, et des espèces hardies, féroces, ne s’amusèrent plus à ronger les abris des monstres. Elles ‘s'en prirent aux monstres mêmes. Aiguillons, tarières, ventouses, dents tranchantes, pinces acérées, un arsenal d’armes inconnues qui n’ont pas de noms encore, naquirent, s’allongèrent, s’aiguisèrent pour travailler la matière vive* Il le fallait. Ce fut 'le rasoir qui trancha la gourme immonde du monde naissant. Elle avait nourri, multiplié la gent, faiblement animalisée, des vers engourdis, des larves

COMME AGENT DE LA NATURE. 133 à sang blême, une vie pâle; infime encore, qui gagna à travers ce brûlant creuset de vie âpre, qui fut l’insecte supérieur.

Je ne connais rien sur terre qui semble plus fort, plus ferme, plus durable et plus redoutable que ces miniatures cuirassées du rhinocéros, qui courent sur * la ferre aussi vite que ce mammifère est lourd et pesant. Les carabes, les nasicornes, les cerfs-volants, . qui emportent avec tant d'agilité des armures plus redoutables qoe toutes celles du moyen âge, ne nous rassurent que par leur taille. La force est épouvantable ici, relativement. Si vous supposiez un homme aussi fort en proportion, il emporterait dans ses bras l’obélisque de Louqsor.

Ces énergies d’absorption, concentrant en ces insectes d’énormes foyers de forces, se traduisirent dans la lumière par des énergies de couleur. A celles-ci, dans les espèces où la vie s’exalta le plus, succédèrent les énergies morales. Ces superbes héros barbares, les scarabées, furent effacés par les modestes citoyens, fourmis et abeilles, où la beauté fut l’harmonie.

C’est toute l’histoire des insectes. Mais, quelque haut que ces derniers doivent nous conduire, ne méprisons pas le point de départ, les utiles rongeurs et mineurs, qui ont travaillé, préparé le globe.

Leur œuvre est-elle terminée? Nullement. Des

zones immenses restent pour ainsi dire antiques, condamnées à une fécondité terrible et malsaine.

Au centre de l’Amérique, les plus riches forêts du monde semblent toujours repousser l’homme qui n’y vient que pour mourir. Ses bras, amaigris de • fièvre, n’ont pas même assez de force pour en recueillir les trésors. Qu’un arbre tombe sur la voie, c’est pour l’homme nonchalant un insurmontable obstacle. Il le tourne, et vous voyez le circuit marqué dans les hautes herbes. Heureusement les ter- „ mites ne reculent pas si aisément. S’ils viennent en face de l’arbre, ils ne l’évitent point, n’en font pas le tour. Ils l’attaquent bravement de front, y mettent autant de travailleurs qu’il faut, quelques millions, et en deux jours ou trois jours l’arbre est dévoré, la voie libre.

La haute loi de la nature, la loi de salut, dans de telles contrées, c’est la destruction rapide de tout ce qui est décroissant, languissant, stagnant, donc nuisible, sa purification brûlante par le creuset de la vie. Ce creuset, c’est surtout l’insecte. Il ne faut pas accuser sa furie d’absorption. Qui songe à accuser la flamme? La flamme n’est accusable que quand elle ne brûle pas. Et de même, ce feu vivant, l’insecte,

est fait pour dévorer. Il faut qu’il soit ardent, cruel, aveugle, d’un appétit implacable. Loin de lui la sobriété, la modération, la pitié ! Toutes ces vertus de

COMME AGENT DE LA NATURE. 135 l’homme et des êtres supérieurs seraient des nonsens qu’on ne peut même imaginer. Concevez-vous un insecte avec la sensibilité et la tendresse du chien? qui pleurerait comme un castor? qui aurait Jes aspirations, la poésie du rossignol? enfin, la pitié de l’homme?... Mais ce serait un insecte incapable, très-impropre à son métier d’anatomiste, de disséqueur et destructeur, disons mieux, de traducteur universel de la Nature, qui, précipitant la

mort, en supprimant les langueurs, accélère par

cela même le brillant retour de la vie. Par lui, dégagée et légère, elle dit, d’une joie sauvage : « Nulle maladie, nulle vieillesse ! Fi de toute décroissance !.. . Salut à l’éternelle jeunesse !... Meure ce qui vécut plus d’un jour !»

Notez que cette furie d’insectes ailés qui semblent des agents de mort est souvent une cause de vie. Leur persécution acharnée des troupeaux malades, alanguis de chaleur humide, est le salut de ceux-ci. Ils resteraient stupidement résignés, et, d’heure en heure, moins capables de bouger, mornes, liés par la fièvre, et ne se relèveraient plus. L’inexorable aiguillon sait bien les remettre debout ; tremblants sur leurs. jambes, ils fuient; l’insecte ne les quitte pas, les presse, les pousse, et, sanglants, les amène aux régions salubres des terres sèches et des eaux vives, où, moins satisfait lui-même, leur furieux

l’insecte

guide les quitte, et retourne aux vapeurs malsaines, à son royaume de mort.

En Afrique, dans le Soudan, un petit insecte, la mouche Nâm, dirige souverainement les migrations des troupeaux. Aux temps de la sécheresse, elle sé 7 vit contre le chameau ; elle s’introduit hardiment dans l’oreille de l’éléphant. Les géants , invinciblement poussés par ce pasteur ailé, échappent aux feux du Midi, et s’en vont, en grande hâte, chercher la brise du Nord. Les bœufs, au contraire, ménagés par elle, avec l’Arabe, leur maître, restent paisibles au Midi.

Les plus terribles des insectes, les grosses fourmis de la Guyane sont bénies précisément pour leur puissance dévorante. Nul moyen sans elles de purger à fond les habitations de toute sorte d'engeances obscures qui pullulent dans les ténèbres, dans les planchers, les charpentes, dans les moindres fentes. Mais un matin, l’armée noire se présente aux portes des habitations : ce sont les fourmis de visite. On se retire, ou leur fait place, on évacue la maison. «Entrez, mesdames, allez, venez; faites ici comme chez vous.... » Il y aurait peu de sûreté pour les maîtres à rester ; car ces visiteuses exactes ont pour loi de ne laisser où elles passent nulle chose vivante. Tout insecte périt d’abord, les plus gros, les invisibles, les œufs même les mieux cachés. Puis,

Page 1