COMME AGENT DE LA NATURE
les petits animaux, crapauds, couleuvres, mulots, rien n’échappe. La place est nette, sans débris; les moindres restes sont consciencieusement dévorés.
Les grosses araignées des Antilles, sans se piquer d’arriver à une purification si terrible et si complète, travaillent cependant très-bien à la propreté de la maison. Nul insecte dégoûtant n’est souffert par elles. Ce sont de très-bonnes servantes, plus propres que les esclaves. Aussi pn les apprécie, et on les achète comme domestiques indispensables. Il est des marchés où l’on fait la traite des araignées.
L’araignée, en Sibérie, jouit de la considération qu’elle mérite partout à tant de titres. Ce monde de l’extrême Nord, dont l’été si court n’en, est pas moins infesté de cousins, de moucherons, voit son bienfaiteur dans l’utile insecte qui oppose à cette armée une chasse industrieuse au profit de l’homme. Sa prudence consommée, son habileté supérieure, la prescience qu’elle a des variations de l’atmosphère et des phases du climat, ont porté si haut l’idée que s’en font les Sibériens, que plusieurs de leurs tribus rapportent la création du monde à une gigantesque araignée.
Un chasseur de petits oiseaux, dans un ingénieux mémoire académique, a émis ce paradoxe : « Que leur multiplication récente est la cause de la maladie de la vigne, de la pomme de terre, etc. » Gomment celât Cette maladie, qui éclata la première fois en septembre 1845 , est venue, dit l’auteur, des animalcules microscopiques et des végétations parasites que les insectes détruisaient jusque-là. Mais ces insectes protecteurs de l’agriculture auraient péri, dévorés par les oiseaux, en 1844 . La fatale loi de mai 1844 , qui protège les oiseaux, aurait multiplié ceux-ci au point que les insectes , chassés et détruits par eux , ne purent continuer à nos plantes
le secours qu’ils leur prêtaient contre les ennemis invisibles.
Cette hypothèse, exposée avec esprit et talent, et qui semble même appuyée de faits et de dates, porte tout entière sur. un point. Si ce point manque, elle s’écroule.
Elle suppose que les oiseaux ont été efficacement protégés par la loi, et que, depuis douze ans, ils ont pu multiplier, devenir maîtres du terrain, tyrans, exterminateurs des espèces utiles d’insectes, qu’enfin malheureusement ces insectes auraient à peu près disparu.
A cela il y a trois réponses :
1° Les oiseaux n’ont nullement multiplié. Ce n’est pas au Bulletin des lois qu’il faut le demander, c’est aux oiseleurs, aux chasseurs. Or, voici ce qu’ils répondent : « On a tant détruit d’oiseaux depuis que la loi les protège , qu’en certains pays la chasse est effectivement impossible, parce qu’il n’y a plus rien à tuer. »
Dans la Provence, aux lieux mêmes où les cousins sont le plus insupportables (donc les oiseaux plus précieux), dans la Camargue, les chasseurs, au défaut d’oiseaux mangeables, tuent maintenant les hirondelles. Ils se placent à l’affût aux points où elles sont en files, et réussissent à en tuer plusieurs d’un même coup de fusil.
2° Les insectes n’ont nullement été détruits par les oiseaux. Demandez aux agriculteurs quelle est cette classe d’insectes qui a disparu. Ils ont beau chercher, ils ne trouvent pas qu’une seule espèce ait diminué. Au contraire, on les a vus, dans les années en question, multiplier, croître, fleurir, et rien ne les empêchait de faire la guerre à leur aise aux animalcules invisibles.
Pas une espèce d’insecte ne manque; mais, en revanche, d’excellents observateurs nous apprennent, dans leurs livres de chasse ou d’histoire naturelle, que plusieurs espèces d’oiseaux auront bientôt disparu. <
3° Les oiseaux ne sont pas, autant que le dit l’auteur du mémoire , d'inintelligents assassins. Loin de là, ils assassinent de préférence les insectes qui nous sont le plus nuisibles. L’époque où ils leur font une guerre réellement meurtrière , c’est celle où , ils en nourrissent leurs petits. Que leur portentils î Bien peu d’insectes insectivores; ceux-ci armés, cuirassés, des carabes, des cerfs-volants, couverts d’écailles métalliques , armés de pinces et de crocs, d’une vie indestructible, seraient un man-. ger effrayant pour les petits de la fauvette; ces petits fuiraient plutôt devant un pareil aliment. Ce n’est pas cela du tout que la judicieuse mère cherche et donne à ses enfants. Ce sont des in-
sectes mous et quasi laiteux , des larves grasses et succulentes, de bonnes petites chenilles tendres, tous animaux herbivores, fructivores, légumivores, justement ceux qui font du tort à nos jardins, à nos campagnes.
Donc, le travail capital de l’oiseau contre l’insecte coïncide précisément avec le travail de l’agriculteur.
Du reste, nous sommes loin de dire, comme l’auteur nous le fait dire, que l’oiseau soit le seul épurateur de la création. 11 faudrait être bien aveugle et bien inintelligent pour ne pas voir qu’il partage ce rôle avec l’insecte. L’action même de celui-ci est sans doute plus efficace dans la poursuite d’un monde d’atomes vivants, que l’insecte dont les yeux sont des microscopes, distingue, atteint, dans beaucoup de lieux obscurs, inaccessibles à l’oiseau. Celui-ci, d’autre part, est l’épurateur essentiel pour ce qui demande et la vue lointaine et le vol, pour les nuées effroyables d’autres animalcules invisibles qui flottent et nagent dans l’air, et de là , dans nos poumons.
L’équilibre des espèces est désirable, en général. Toutes ont leur utilité. Nous nous joignons volontiers à l’auteur du mémoire dans le vœu qu’on distingue spécialement et qu’on épargne surtout les insectes aptes à détruire des insectes plus petits. Le
INSECTES AUXILIAIRES DE L’HOMME. 145 paysan les détruit tous, sans savoir qu’en tuant, par exemple, la libellule ou demoiselle, la brillante meurtrière qui tue mille insectes en un jour, lui, il travaille pour eux; il est l’auxiliaire des insectes, le conservateur et propagateur de ceux qui mangent son bien. La terrible cicindèle, sans avoir un si haut vol, avec les poignards croisés, ou plutôt les deux cimeterres qui lui servent de mâchoires, fait des ravages d’insectes rapides, inouïs. Ménagez-la, respectez-la. N’écoutez pas l’enfant séduit par la richesse de ses ailes , et n’allez pas, pour lui plaire, mettre à la pointe d’une épingle votre excellent chasseur d’insectes, auxiliaire si efficace des travaux de l’agriculture.
Les carabes, tribus immenses de guerriers armés jusqu’aux dents, qui, sous leurs lourdes cuirasses, ont une activité brûlante; ce sont les vrais gardes champêtres qui, jour et nuit, sans fêtes ni repos, protègent vos champs. Jamais ils ne se permettront d’y toucher la moindre chose. Ils procèdent uniquement à l’enlèvement des voleurs , et ne veulent de salaire que le corps du voleur même.
D’autres travaillent sous la terre. L’innocent lombric, qui la perce, la remue, prépare à merveille les terres glaises et' argileuses qui ont peu d’évaporation. D’autres, en compagnie de la taupe, poursuivent dans les profondeurs la cruelle ennemie de
146 INSECTES AUXILIAIRES DE L’HOMME, l’agriculture, la larve horriblement vorace, destructive, du hanneton, qui, trois ans durant, eût coupé la racine des plantes en dessous.
Les insectes insectivores ont des droits trop évidents à la protection de l’homme , dont ils sont les alliés. Mais, parmi les herbivores même, il y a d’excellents destructeurs de plantes nuisibles. L’ortie, inutile, piquante, désagréable en tous sens* est respectée des quadrupèdes; à peine un seul daigne y toucher: et cinquante espèces d’insectes travaillent, d’accord avec nous, pour nous en débarrasser.
Une fort belle classe d’insectes, les uns riches de costumes , les autres d’intelligence, sont les nécrophores, ceux qui nous rendent le service de faire disparaître toute chose morte du sol. La nature, à qui ils sont si tuiles, les a traités en véritables favoris, les honorant de beaux habits et les rendant industrieux, ingénieux dans leurs fonctions. Chose remarquable, avec ce métier, sinistre, loin d’être plus farouches, ils sont remarquablement sociables au besoin ; ils savent réunir leurs forces , combiner leur action et agir avec concert. Bref, ces honnêtes croque-morts sont, dans le peuple des insectes, une brillante aristocratie. ,
La nature évidemment n’a pas les mêmes idées que nous. Elle comble les plus utiles; quelles que soient leurs fonctions. Le bousier, par exemple, qui
INSECTES AUXILIAIRES DE L’HOMME. 147 fait disparaître la fiente, en payement de ce service, est habillé de saphir. Le célèbre bousier d’Ëgypte , l’attacus sacré des tombeaux, apparaît gratifié d’une auréole d’émeraude. ' .• <
Qui dirait tous les services que rendent ces expurgateursîMais on n’est guère juste pour eux. Il m’arriva, en avril, quand je voulais mettre au jardin des dahlias qui avaient passé l’hiver au verger, que l’humidité du climat (de Nantes), le sol de terre glaise compacte et sans écoulement, avaient pourri les tubercules. Nombre d’insectes étaient là, fort utilement occupés A purger ce foyer choquant de dissolution. Et celaà la grande indignation du jardinier, tout près de les accuser du mal qu’ils faisaient disparaître. , L’ennemi des jardins humides, le limaçon, est poursuivi par un insecte, le drilus, qui le guette, et ppur mieux le suivre, monte sur lui, se fait porter,
saisit le moment favorable , et le limaçon rentrant,
entre aussi, vit chez lui, de lui. Un limaçon lui dure
quinze jours. Alors il passe à un autre, plus gros, puis à un troisième plus gros encore. Il lui en faut trois. Au troisième, comme il va se changer en nymphe , le drilus fait place nette , et, pour dormir
commodément, prend la solide maison de l’ennemi
qui l’a nourri.
Rien ne serait plus utile que d’éclairer le paysan sur la distinction à faire entre les insectes utiles et
148 INSECTES AUXILIAIRES DE L’HOMME, les insectes nuisibles à l'agriculture ; sur ceux dont les arts divers peuvent tirer parti , spécialement les arts chimiques , qui trouveront probablement des ressources inattendues dans des êtres doués d’une vie si riche et si intense. Une très-honorable initia-
tive, en ce genre, revient à l’éminent naturaliste qui a -si bien organisé le muséum de Rouen. Tous ses élèves en ont gardé une mémoire reconnaissante ; et je dois à l’un d’eux la reproduction d’une leçon originale et instructive, sur l’insecte comme comestible.
« Un regrettable préjugé, un raffinement. ridicule a éloigné notre Occident d’une source d’alimentation des plus riches et des plus exquises. Quel droit les mangeurs de gibier faisandé, d’oiseaux non vidés, quel droit encore les mangeurs d’huîtres, de ce mollusque glaireux, auraient-ils de repousser l'alimentation dé l’insecte?
« La Bourgogne a le bon sens de profiter, sans vain dégoût, du mollusque excellent dont les vignes sont ' peuplées, je veux dire du limaçon, qu’elle accommode au beurre et aux fines herbes, mets aussi sain pour la poitrine qu’il est agréable à la bouche et profitable à l’estomac.
« Un savant célèbre, Lalande, osa faire un pas de plus, et passer à la chenille, s’élevant d’un degré encore au-dessus du préjugé. Nous lui devons de
INSECTES AUXILIAIRES DE L’iIÛMME. 149' savoir que- la chenille a le goût d’amande et l’araignée de noisette.il s'habitua à celle-ci, qu’il trouvait plus délicate. » Je le crois bien. En tous sens l’araignée est un être supérieur. >
« Plusieurs insectes sont tellement savoureux et substantiels, qu’entre tous les aliments ils avaient été choisis par les dâmes, comme renouvellement de vie, de beauté, de jeunesse. Les Romaines de l’empire vieilli reprenaient les formes amples des Cornelia de la république, par l’usage du cossus. . Les sultanes de l’Orient? des pays voluptueux où l’amour cherche les contours arrondis, se font apporter des blaps, et oisives dans les jardins, au bruit des eaux jaillissantes, puisent dans le succulent insecte une Jouvence éternelle.
« Au Brésil, la Portugaise tire des malalis du bambou, quand l’arbre a sa fleur nuptiale, un beurre frais pour les aliments, et mange en bonbons les fourmis, au moment où l’aile les soulève dans les airs comme une aspiration d’amour.
« Mais généralement, l’insecte, à part sa valeur réelle, a été recherché des peuples dont il détruisait la culture. Il leur ôtait les aliments, ils l’ont pris pour aliment. La terrible sauterelle dont la milltiplicatioh a mis tant de fois l’Orient en péril, a d’autant plus été poursuivie, dévorée par l’Orient. On dit que le calife Omar, à sa table de famille, vit
150 INSECTES AUXILIAIRES UE L’HOMME, tomber une sauterelle et lut sur son aile : « Nous pondons quatre-vingt-dix-neuf œufs : et, si nous
en pondions cent, nous dévasterions le monde. »
« Heureusement la sauterelle est la manne de , l’Asie. Qui ne sait que les prophètes, dans les grottes du Carmel, ne vivaient pas d’autre chose? Les prophètes de l’islamisme suivaient le même régime. On disait un jour à Omar : « Que pensez- vous des « sauterelles? — Que j’en voudrais un plein panier. » Un jour, elles lui manquèrent. A grand’peine un serviteur lui en trouva Une, et, reconnaissant, charmé, il s’écria : « Dieu est grand ! »
Aujourd’hui encore, on vend des sauterelles dans tout l’Orient, et on les mange au café comine dessert et friandise. On en charge des vaisseaux; on en trafique à pleins tonneaux.
« Nous avons ici des insectes bien autrement substantiels et plus riches d’alimentation. Qui nous arrête? Et quel scrupule avons-nous de prendre contre eux de si utiles représailles? »
A ce point de son discours , l’orateur trouva dans son auditoire, où affluaient les paysans intelligents de Normandie, une attention profonde, comme aux endroits où retentit dans le parlement britannique le cri d’usage : « Hear! hear! Écoutez! écoutez! »
Il avait prévu ce moment ; car, ayant mis sur sa table quelques-uns des insectes les plus redoutés
INSECTES AUXILIAIRES DE L’HOMME. 151 de l’agriculture, il les prit, les mit sous sa dent, les avala gravement avec cette forte parole qui ne perdra pas son fruit : Ils nous ont mangés.... Man-
geons-lçs! »
LA FANTASMAGORIE
LA FANTASMAGORIE
Si l'insecte ne nous parle pas et ne veut pas nous parler, est-ce à dire qu’il n’exprime pas la brûlante intensité de la vie qui est en lui ?
Nul être ne se révèle plus clairement, mais de lui à lui, d’insqcte à insecte. Ils sont entre eux; c’est un monde fertpé qui ne dit rien cU dehors, ne se parle qu’à lui-mfime.
Pour les usages ordinaires, une télégraphie électrique existe dans leurs antennes. Mais le grand, l’éloquent langage, apparaît chez eux vers la fin, pour un moment court, il est vrai, qui de près annonce la mort, la grande fête de l’amour.
LA FANTASMAGORIE
Ils parlent par l’insigne ornement qu’ils revêtent alors, par l’aile, le vol cl la vie légère, » par la fantaisie qui leur vient (dit le bon Du Tertre) de se faire oiseaux. » Ils parlent par ces brillants hiéroglyphes de couleurs, de dessins bizarres, cette coquetterie étrange de toilettes extraordinaires. Ils parlent par la lumière même, et quelques espèces révèlent leur flamme intérieure par un visible flambeau.
Ils dépensent magnifiquement, royalement, ces derniers jours. Et pourquoi les ménager, ils mourront demain. Éclate donc la vie splendide! Étincellent l’or et l’émeraude, le saphir et le rubis! et quelle ruisselle elle-même, cette incandescente ardeur, torrent d’existence, torrent de lumières prodigués dans un commun et rapide écoulement.
L’espace manque dans nos musées pour étaler la
variété prodigieuse, infinie, des parures dont la
Nature a voulu maternellement glorifier l’hymen de l’insecte et lui paradiser ses noces. Un amateur distingué ayant eu la patience de me montrer de suite, genre par genre, espèce par espèce, son immense collection, je fus étourdi, stupéfié, comme épouvanté de la force inépuisable , j’allais dire de la furie d’invention que déploie ici la Nature. Je succombai, je fermai les yeux et demandai grâce; car mon cerveau se prenait, s’aveuglait, devenait obtus. Mais, elle, elle ne se lassait pas ; elle m’inon-
DES COULEURS ET DES LUMIÈRES. 157 dait et m’accablait d’êlres charmants, d’êtres bizarres, de monstres admirables, en ailes de feu, en cuirasses d’émeraudes, vêtus d’émaux de cent sortes, ^ armés d’appareils étranges» aussi brillants qüe menaçants, les uns en acier bruni, glacé d’or, les autres à houppes soyeuses, feutrées de noirs Velours; tels à fins pinceaux de soie fauve sur un riche fond acajou ; celui-ci en velours grenat piqué d’or ; puis des bleus lustrés, inouïs, relevés de points veloutés. Ailleurs des rayures métalliques, alternées de velours mats.
Il en était qui semblaient dire : « Nous sommes toute la nature à nous seuls. Si elle périt, nous en jouerons la cômédie, et nous simulerons tous les êtres. Car, si vous voulez des fourrures, nous voici en palatines, telles que n’en porta jamais l’impératrice de Russie ; et, si vous voulez des plumes, nous voici tout emplumés pour défier l’oiseau-mouche ; et, si vous voulez des feuilles, nous sommes feuilles à s’y tromper. Le bois même, toutes les substances, il n’est rien que nous n’imitions. Prenez, je vous prie, cette branche, et teriez.... ç’est un insecte.»
Alors, je défaillis vraiment. Je fis une humble révérence à ce peuple redoutable, je sortis de l’antre magique la tête en feu, et longtemps ces masques étincelants dansaient, tournaient, me poursuivaient, continuant sur ma rétine leur bal effréné.
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Je les avais vus là pourtant sous des cadres et dans des bottes, aussi morts que dans la nature ils furent ardents et fourmillants. Qu’eût-ce donc été de les voir dans l’animation, vivants , surtout dans les climats de feu où ils abondent et surabondent, où tout s’harmonise avec eux, où l'air,. où l’eau, où la flore, imprégnés de flammes fécondes, rivalisent avec fâpre ardeur des légions animales pour la fureur de l’amour, la production précipitée et renouvelée sans cesse par la mort impatiente?
Les forêts américaines du Brésil et de la Guyane sont les redoutables officines où se brasse incessamment le grand échange des êtres. La féerie bizarre du règne végétal s’accorde à celle des forces animées. Des cris sauvages, âpres, plaintifs, non des chants, en sont le concert. Des voix étranges d’oiseaux, dans les bois, dans les savanes, se relayent vibrantes, rauques, mais régulières et comme pour indiquer les heures. Elles sont l’horloge du désert. Autres de jour, autres de nuit, parfaitement distinctes aussi en ces trois moments, du matin, du midi et du soin Elles inquiètent, en ce qu’elles reproduisent nos voix ou nos bruits; elles semblent ironiques et moqueuses. Tel crie, tel siffle et tel soupire. Celui-ci sonne la cloche, celui-là frappe du marteau, et un autre fait entendre les sons de la cornemuse. L’immensité des. campos retentit de la
DES COULEURS ET DES LUMIÈRES. 159 grande voix du cariama. Et celle du vainqueur des serpents, du courageux kamichi, âpre et forte, sur les marécages, fait tressaillir. le sauvage, qui a cru ouïr passer les esprits.
Le soir, au chant de la cigale, au cpassement des, grenouilles, au cri des chouettes, aux lamentations des vampires, s’unit le hurlement des singes. Mais un sifflement arraché comme d’une poitrine déchirée les fait taire, répand la terreur. Il indique la présence du rôdeur aux griffes aiguës, du rapide jaguar.
Du reste, rien ne rassure ici. Ces eaux vertes, si paisibles, d’où s’entendent par moments quelques soupirs étouffés, si vous y mettiez le pied, vous verriez avec terreur que ce sont dés eaux solides. Des caïmans, de leurs dos verdâtres, comme des mousses ou herbes aquatiques, en font la superficie. Qu’un être vivant paraisse, tout lève la tête, tout grouille ; on voit dans toute sa terreur se dresser l’étrange assemblée. Est-ce tout?... Ces monstres eux-mêmes qui régnent à la surface, ils ont en dessous des tyrans. Le piranga, poisson rasoir, aussi rapide que le caïman est lourd, de la. fine scie de ses dents, avant qu’il ait pu se tourner, lui coupe la queue et l’emporte. Le caïman, presque toujours ainsi mutilé, périrait, si sa cuirasse n’empêchait
son ennemi de le disséquer. Ce terrible anatomiste,
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d'un éclair de son scalpel, ampute au passage, au vol, les oiseaux qui rasent les flots. Nombre d’oiseaux aquatiques qu’on prend sont ainsi mutilés.
Qu’est-ce donc des quadrupèdes? les plus puis-
sants sont dévorés. Un horrible combat se passe sans cesse dans ces eaux profondes, eaux vivantes et combles de vie, mais combles de mort aussi, où se réalise à la lettre un rapide et furieux suicide de la nature, se dévorant pour se refaire.
Les insectes sont au niveau en furie et en beauté. L’exaltation de la vie, manifestée chez les taons, les moustiques, par la soif du sang, se révèle en d’autres espèces par de ravissantes couleurs, des bizarreri de dessin, des singularités de formes, qui étonnent ou qui effrayent. Le charançon impérial, fier dans sa verte cuirasse pointillée de poudre d’or, semble avoir traversé les mines de cette terre des métaux, et s’être enrichi au passage. Les buprestes, d’un vert plus jaune, semblent des pierreries toutes montées qui vont et qui marchent. L’arlequin de la Guyane, faucheur gigantesque, armé d’antennes démesurées et de prodigieuses jambes, pour courir par les obstacles innombrables d’herbes hautes, l’arlequin est marqueté sur fond jaune de virgules noires, d’inexplicables hiéroglyphes, être doublement étrange, doublement énigmatique. Il rappelle singulièrement la combinaison des tissus
indiens, où, pour accorder des couleurs qui n’iraienl pas toujours ensemble, l’artiste fait des lignes brisées, ondulées, qui en adoucissent, en achèvent l’harmonie.
Les papillons, doux insectes qui aiment la société, couvrant les rives de leurs tribus ailées, trans-forment toute la prairie en ravissants tapis de fleurs. Le papillon par excellence, le glorieux papillon du Brésil, d’un bleu riche à reflets changeants, plane mollement, aux heures brûlantes, sur les eaux que couvre le dôme impérial des forêts en fleurs. Être pacifique et splendide, qui semble le roi innocent de cette puissante nature. D’autres le suivent, non moins beaux, et toujours d’autres encore. Lg magnifique légion suit, de son azur flottant, le courant des eaux.
Voilà les langues de l’amour. L’iris infini de tant de couleurs n’est pas autre chose; c’est sa traduction variée. Mais quoi? si l’amour lui -même paraissait sans intermédiaire.
Déjà, chez nous, la timide luciole, immobile sous le buisson, laisse voir sa petite lampe qui doit guider dans la nuit l’amant vers l’amante. En Italie, elle s’agite, et sa flamme a pris des ailes. J’en fus frappé, dès le Piémont, aux eaux brûlantes d’Acqui, où le soufre était partout; la danse effrénée des lumières semblait aiguillonnée des feux que la terre
162 LA FANTASMAGORIE
a dans ses entrailles. Au Brésil, des feuilles môme > sont inondées de phosphore. Comment manqueraitil à l’insecte pour l'illumination des noces? Celte merveille, sous les tropiques, brille partout et enchante tout. On en connaît deux cents espèces à qui la nature a donné la poétique faculté d’expirer la flamme et d’enchanter leur grande fêle par cette poésie de lumière. L
Une charmante femme allemande, Mlle Mérian, transplantée sous ces zones de feu, nous a conté naïvement l’effroi qu’elle eut de leurs merveilles. Fille, petite-fille d’excellents et laborieux graveurs, elle-même artiste et très-lettrée, elle nous a donné eu latin, en hollandais et en français, un admirable ouvrage pittoresque sur les insectes de Surinam.
La savante dame, dans une vie exemplaire de malheurs et de vertus, n’eut qu’une folie (qui n’a la sienne?) : ce fut l’amour de la nature. Elle quitta l’Allemagne pour la Hollande, attirée par ses collections uniques, brillantes des trésors des deux mondes. Puis cela ne lui suffit pas, elle passa à la Guyane et y peignit plusieurs années.- Elle unissait dans le môme tableau (méthode excellente) l’insecte, la plante dont il vit, le reptile qui vit de l’insecte. Consciencieuse comme elle était, elle cherchait et faisait poser ses redoutables modèles, dont pourtant elle avait peur. Une fois que les Indiens sauvages lui
avaient apporté un panier d’insectes, elle s’endort après le travail. Mais un rêve étrange lui trouble sou chaste sommeil. Il lui semble entendre une lyre, une amoureuse mélodie. Puis, cette mélodie s’enflamme, ce n’est plus un chant, c’est un incendie. Toute la chambre est pleine de feu.... Elle s’éveille, et tout était vrai. Le panier était la lyre, le panier était le volcan. Elle vit bien vite heureusement que ce volcan ne brûlait pas. Les captifs étaient des fulgores; leur chant était celui des noces, et leur flamme la flamme d’amour. /..•
Dans ces contrées; on voyage beaucoup la nuit pour échapper à la chaleur. Mais on n’oserait s’engager dans les ténèbres peuplées des profondes forêts, si les insectes lumineux ne rassuraient le voyageur. Il les voit briller au loin, danser, voltiger. Il les voit de près posés sur les buissons à sa portée. Il les prend pour l’accompagner, les fixe sur sa chaussure pour lui montrer son chemin et pour faire fuiples serpents. Mais, quand l’aube se fait voir, reconnaissant et soigneux, il les pose sur un
buisson, les rend à leur œuvre amoureuse. C’est un doux proverbe indien : * Emporte la mouche de feu ; mais remets-là où tu l’as prise. »
Qui ne s’attendrirait à cette flamme? Elle suit le mouvement de la vie, elle flamboie, elle pâlit en cadence avec le flux, le reflux de notre respiration;
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elle va juste au rhythmedu cœur. Il se dilate ou se contracte en accord avec elle, et le trouble de la passion trouble aussi ce tremblant flambeau.
Qu’est-ce au fond? le désir visible, l’effort de plaire et d’être aimé, traduit de cent manières diverses dans les langues de la lumière. L’un, d’un bleu incomparable, à la tête de rubis, efface en scintillation le charbon ardent. L’autre, plus mélancolique, s’enfonce dans un rouge sombre. Tel, du jaune de la flamme, pâlissant encore et passant au vert, semble exprimer les langueurs, les abattements, les orages des violents amours du Midi.
La fdle ardenté d’Espagne, plus âpre sous le ciel d’Amérique, met la main sur l’être de la flamme, elle le saisit comme sien. Elle en fait un talisman, son bijou et sa victime. Brûlant, elle se le pose sur son sein brûlant; il doit y mourir.
Nul usage qu’elles n’en fassent. Par une coquetterie hardie, liant de soie, emprisonnant de gaze ces flammes animées, elles lés tournent en ardents colliers, les roulent autour de la baille en ceintures de feu. Elles arrivent reines au bal sous un diadème infernal de tojiqzes vivantes, de sensibles émeraudes, qu’on voit flamboyer ou pâlir (de leur amour? de leur souffrance ?). Parure brillante et funèbre d’un magnétisme sinistre , où le charme s’augmente d’un sentiment de mort. Elles dansent ;
DES COULEURS ET DES LUMIÈRES. 165 la flamme moins vive associe ses doux reflets, qui paraissent s’attendrir, aux langueurs d’un profond œil noir. Elles dansent, sans fin et sans raison^ sans pitié ni souvenir de la lumière amoureuse qui meurt et s’éteint sur leur sein , muette et sans voix pour leur dire : « Remets-moi où tu m’as prise. »
r LA SOIE.
L’idéal des arts humains dans le filage et le tissage, me disait un méridional (fabricant, mais inspiré), l’idéal que nous poursuivons, c’est un beau cheveu de femme. Oh! que les plus douces laines, que le coton le plus fin sont loin de l’atteindre! à quelle énorme distance de ce cheveu tous nos progrès nous laissent et nous laisseront toujours ! Nous nous traînons bien loin derrière, et regardons avec envie cette pef fection suprême que tous les jours la nature réalise en se jouant.
« Ce cheveu fin, fort, résistant, vibrant d’une légère sonorité qui va de l’breiUë au cœur, et avec cela doux, chaud, lumineux et électrique.... c’est la fleur de la fleur humaine.
LA SOIE
« On fait de vaincs disputes du mérite de la couleur. Qu’importe ? le noir brillant contient et promet la flamme. Le blond la montre avec les splendeurs de la Toison d’or. Le brun chatoyant au soleil s’approprie le soleil môme, s’en sert, le môle à ses mirages, flotte, ondoie, varie sans cesse dans ses reflets ruisselants, par moments sourit de lumière et par moments s’assombrit, trompe toujours, et, quoi qu’on en dise, vous donne un démenticharmant.
« L’ effort capital, infini, de l’industrie humaine, a combiné tous les moyens pour rehausser le coton. Entre les Vosges et le Rhin, le rare accord des capitaux, des machines, des arts du dessin, enfin des sciences chimiques, a produit ces beaux résultats de l’indienne d’Alsace, auxquels ^Angleterre elle-même rend hommage en les achetant. Hélas ! tout cela ne peut pas déguiser encore la pauvreté originaire du tissu ingrat qu’on a tant orné. Si la femme qui s’en revôt avec vanité et s’en croit plus belle veut laisser tomber ses cheveux et en dérouler les ondes sur cette indigente richesse de nos plus brillants cotons, qu’adviendra-t-il? et combien ce vêtement sera-t-il humilié! ,, ,
« Monsieur, il faut l’avouer, une seule chose se soutient à côté du cheveu de femme. Un seul fabricant peut lutter. Ce fabricant est l’insecte, le modeste ver à soie, ' . , .
LA SOIE. ' - 171
Un charme particulier entoure les travaux de la soie. Elle ennoblit ce qui l’entoure. En traversant nos plus rudes contrées, les vallées de l’Ardèche, où tout est rochers, où le mûrier, le châtaignier, semblent se passer de la terre, vivre d’air et de caillou, où de basses maisons en pierre sèche attristent les yeux de leur teinte grise, partout je voyais à la porte, sous une espèce d’arcade, deux ou trois charmantes filles, au teint brun, aux blanches dents, qui souriaient au passant et filaient de l’or. Le passant leur disait tout bas, emporté par la voiture: « Quel dommage, innocentes fées, que cet or ne soit pas pour vous! Au lieu de le déguiser d’une couleur inutile,
de le défigurer par l’art, qu’il gagnerait à rester lui • é
et sur ses belles fileuses ! Combien mieux qu’aux grandes dames ce royal tissu vous irait ! »
Il suffit de voir la soie pour dire qu’elle n’est pas d’ici, pas plus que toute chose douce., Le doux, l’exquis, vient d’Orietjt. Notre Occident, ce dur soldat, ce forgeron, ce mineur, n’est que pour fouiller. C’est la bonne mère Asie , dédaignée de son rude fils, qui lui a donné les choses où paraît l’essence du globe. Avec le cheval arabe et le rossignol, elle. lui a donné le café; le sucre et la soie, les ravivements de l’existence et la vraie parure d’amour.
Quand la soie arriva à Rome, les impératrices
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sentirenl qu'avant d’avoir cc vêtement elles étaient restées plébéiennes. Elles l'assimilèrent, pour son . doux éclat, aux perles orientales, la payant, sans marchander, au prix des perles et de l’or.
La Chine y tenait tellement que, pour en garder le monopole, elle avait mis peine de mort pour celui qui oserait exporter le ver à soie. Ce ne fut qu’à grand péril, en le cachant dans une canne creuse, qu’on réussit à l’en sortir pour le porter à Byzance, d’où il passa en Occident.
Le moyen âge, l’âge d’indigence et de disputes stériles, où la laine était un luxe pour les riches, où le pauvre portait de la toile en hiver, n’eut garde de songer à la soie. L’Italie la fabriqua seule. '
C’çst l’or des soies de Vérone qui, dans le Gior-
gion, au puissant début de l’art vénitien, ou dans le fort Titien, le, maître des maîtres, pare d’un rutilant rayon leurs blondes et leurs rousses admirables, les premières beautés du monde.
D’autre part, dans un âge de déclin, lorsque l’Espagne et la Flandre avaient pâli, le peintre mélancolique qui préféra entre toutes les femmes entamées par la vie, la fleur malade, le fruit trop tôt piqué, mûri par l’aiguillon, Van Dyck revêt de blanche soie, comme d’un consolant rayon de la lune, ses belles inclinées, languissantes. Sous leurs satins
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aux plis si doux, elles troublent encore lès cœurs de vains rêves et de regrets.
La femme qui sut rester belle jusqu’au dernier déclin de l’âge, dont le chiffre inscrit partout nous enseigne que l’amour peut vaincre le temps, Diane de Poitiers, dans son art profond, fit exactement le contraire de nos étourdies, qui changent sans cesse, comme pour amuser les passants, ne laissent nulle trace au cœur et ne font nulle impression. Elle laissa ces Iris se délecter elles-mêmes de leur fugitif arc-en-ciel. Elle, comme la Diane du ciel, elle garda même costume, blanc ou noir, et toujours la soie.
Ce fut pour lui plaire que Henri II porta les pre.miers bas de soie, et le fin justaucorps de soie, qui marquait dahs toute sa grâce une taille svelte et nerveuse. On sait l’ardente passion qu’Henri IV montra plus tard pour cette noble industrie, plantant des mûriers partout, sur les routes., sur les places, dans les cours de ses palais et jusque dans ses Tuileries. La soie de tenture, de décoration, de meubles, d’étoffes à fleurs, prit bientôt son essor à Lyon, qui en fournit toute l’Europe.
Le dirai-je cependant? Les grands et profonds effets ne sont nullement ceux de la soie ornée. La soie laissée en nature et pas même teinte est dans un rapport plus intime avec la femme et la beauté.
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L’ambre et les perles, un peu jaunes, avec les guipures et dentelles, pas trop jeunes, sont les seuls objets que la soie aime pour, voisins.
Noble parure, nullement voyante, qui prête un charme de douceur à la trop vive jeunesse, et donne à la beauté pâlie son plus attendrissant reflet.
Il y a là un vrai mystère qui nous charme. La couleur ou le brillant ? Le coton a bien son brillant, et, sous l’apprêt , il prend souvent une agréable fraîcheur. La soie n’est pas proprement brillante, mais lumineuse, d’une douce lumière électrique, tout naturellement concordante à l’électricité de femme. Tissu vivant, elle embrasse volontiers la personne vivante.
Les dames de l’Orient, avant qu’elles adoptassent les sottes modes d’Occident, n’avaient que deux vêtements : dessus le vrai cachemire (si lin que le plus vaste châle devait passer par un anneau), et dessous une belle tunique de soie, d’un blond pâle, ou plutôt paillé, d’un reflet d'ambre magnétique.
Ces deux vêtements étaient moins des vêtements que des amis, de doux esclaves, de souples et charmants flatteurs : le cachemire chaud, caressant, se prêtant à tout, se roulant de lui-même après le bain sur la baigneuse frissonnante ; la tunique de soie, au contraire, légère, aérienne, pas trop diaphane. Sa blonde blancheur la mariait parfaitement au mat
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de la peau ; on aurait dit volontiers qu’elle tenait cette couleur de sa constante intimité et de sa tendre accoutumance, inférieure à la peau sans doute, elle semblait pourtant un peu sœur, ou plutôt elle finissait par faire partie de la personne et s’y fondre, ' en quelque sorte, comme un rôve mêlé à toute l’existence et qu’on n’en détache plus.