‹ L'insecteChapitre 3 sur 29 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

mort nullement attristante, d’une mort parée, ornée et riche, comme la nature l’accorde souvent aux végétaux. A chaque pas, de vieux troncs d’arbres coupés, non déracinés, apparaissaient vêtus d’un incomparable velours vert, étoffe superbement feutrée de fines mousses moelleuses au tact, qui charmaient l’œil par leurs aspects changeants, leurs re-

flets, leurs lueurs. •

Mais la vie animale, où était-elle? Notre oreille s’habitua à la reconnaître, à la deviner. Je ne parle pas du sifflet des mésanges, du rire étrange du pic, seigneur visible de l’endroit. Je pense à un autre peuple, auquel les oiseaux font la guerre. Un grand bourdonnement, assez fort pour couvrir le murmure d’un ruisseau, nous avertit que les guêpes hantaient la forêt. Déjà nous avions vu leur fort, d’où plus d’une nous fit la conduite, suspectant nos démarches et visiblement peu bienveillante.

Aux endroits même moins fréquentés des guêpes, de légers bruissements, sourds, intérieurs, semblaient sortir des arbres. Étaient-ce leurs génies, leurs dryades? Non, au contraire; leurs ennemis mystérieux, le grand peuple des ténèbres, qui, suivant les veines du tronc et dans toute sa longueur, se fait, par la morsure, des voies et des canaux, d’innombrables galeries. Les scolytes (c’est leur nom)

XVIII • INTRODUCTION

sont quelquefois dans un seul arbre près de cent mille. Le sapin malade, arrive sous leurs dents, à la longue, à l’état d’une fine guipure. Cependant l’é- ' corce est intacte, et il offre le fantôme delà vie.

Comment se défend l’arbre? Quelquefois par sa sève, qui, forte encore, asphyxie l’ennemi. Plus souvent du dehors il lui vient un ami, un médecin, le pic, qui soigneusement l’ausculte, tâte et frappe de son fort marteau, et, d’un zèle persévérant, veille, poursuit la colonie rongeuse.

Ce combat intérieur des deux vies, végétale, animale, s’enlendait-il réellement? On n’en 'était pas sûr. On croyait parfois se tromper.

Dans ce silence qui n’était pas silence, je ne sais quoi nous disait pourtant que la morte forêt était vivante et comme prête à parler. Nous entrions pleins d’espérance, sûrs de trouver. A notre âme curieuse, nous sentions bien qu’une grande âme multiple allait répondre. Quoique assez fatigué et de la marche et d’une santé alors très-chancelante, je me plaisais dans cette recherche, et sous «es pâles ombres. J’aimais à y voir devant moi une personne émue, toute éprise de ces grands mystères. Elle allait, la .baguette en main, dans ce crépuscule fantastique, interrogeant la forêt sombre et comme cherchant le rameau d’or.

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J’eusse peut-être quitté lapartie, et je m’étais assis dans une clairière, Iorsqu’enfin un sondage plus heureux, dans un vieux tronc semblable aux autres, fit éclater un monde que rien n’aurait fait soupçonner.

Au sommet de ce tronc , coupé à un pied de terre, on distinguait fort bien les travaux que les scolytes ou vers rongeurs, précédents habitants de l’arbre, avaient faits en se conformant au dessin concentrique de l’aubier. Mais tout cela était de l’histoire ancienne ; il s’agissait de bien autre chose. Ces misérables scolytes avaient péri, subi, comme leur arbre même, l’énergie d’une grande transformation chimique qui excluait toute vie.

Hors une, la plus âcre, vie brûlante et brûlée, ce semble, celle de ces êtres puissants sous forme infiniment petite, où l’on eût cru sans peine qu’une flamme noire, brillant par éclairs, avait tout consumé et seulement réservé l’esprit.

Le coup de théâtre fut violent, et cet immense fourmillement eut son effet. Une joie vive, inusitée,

agita la main tout émue qui avait fait l’heureuse découverte, et , à mesure que la grandeur s’én révélait, un vertige, j’allais dire sauvage , passa de ce peuple éperdu à l’auteur de la grande ruine. Les murs de la cité volèrent, puis l’intérieur de l’édi-

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fice ; des galeries, des salles innombrables, se découvrirent; généralement, quatre pouces, cinq pouces de longueur, sur un demi-pouce de haut. Hauteur certes bien suffisante, et je dirais majestueuse, si l’on veut avoir égard à la taille des citoyens de ce palais. - -

Vraj palais, ou plutôt vaste et superbe ville. Limitée en largeur. Mais à quelle profondeur plongeaitelle dans la terre? On dit qu’on en a rencontré qui» creusées avec persévérance, donnaient jusqu’à sept cents étages. Thèbes et Ninive furent peu de chose. Babylone etBabel peuvent seules, dans leurs exhaussements audacieux, soutenir quelque comparaison avec ces Babels ténébreuses qui vont grandissant dans l’abîme. . . 1 -

Mais ce qui étonne bien plus que la grandeur, c’est l’aspect intérieur des habitations. Au dehors tout humide, couvert de mousse, de petits cryptogames toujours trempés, moisis. Au dedans, une étonnante sécheresse, une propreté admirable ; toutes les parois moelleusement fermes , exactement comme si elles

eussent été tapissées d’uq velours de coton, fort mat etsans éclat. Ce velours d’un noir doux résultait-il du bois lui-même puissamment modifié, ou d’un lit extrêmement fin des champignons microscopiques qui purent s’être établis dans l’arbre, quand tout humide

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encore il n’avait pas reçu ses tout-puissants transformateurs? L’agent de la métamorphose se révélait lui-même; chaque appartement pris à part, senti de près, saisissait l’odorat de l’âcre senteur de l’acide formique. Ce peuple avait tiré de lui cette grande métamorphose de sa demeure, l’avait brûlée et purgée par sa flamme, séchée et assainie par cet utile poison.

C’est cet acide aussi qui avait sans doute accéléré, aidé l’énorme et gigantesque travail, ouvert la voie aux petites morsûres de ces sculpteurs infatigables qui pour ciseaux n’ont que leurs dents. Cependant, même avec cela, nul doute qu’il n’y fallût un temps considérable. Des générations successives très-probablement y avaient passé, travaillant toujours sur le même plan et dans le même sens. L’image de la cité projetée, désirée, l’espoir de se créer une sûre forteresse, une noble et solide acropole , avait soutenu de longues années ces fermes citoyens. Eh! que serait la vie, si l’on ne travaillait que pour soi? Regardons l’avenir. Les premiers, à coup sûr, qui versèrent leur vie dans cet arbre , ét de leur noir petit squelette tirèrent, en s’épuisant, les sucs qui l’ont creusé, jouirent peu d’une habitation si triste et si trempée encore des malsaines humidités et des longues pluies; mais Hs pensèrent aux citoyens futurs et rêvèrent la postérité. . '

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Hélas! tout ce rêve d’espoir, j’ai bien peur qu’il ne soit fini. Ce n’est pas que cette baguette d’enfant, cette jeune et féminine main, ait bien profondément atteint une telle œuvre, engagée si loin dans la terre. Mais les défenses extérieures qui recouvraient , fermaient le tout , en écartaient les pluies, elles ont été enlevées, dispersées. Et voilà les grandes eaux de l’automne qui vont venir du Rhigi, du Pilate, du Saint-Gothard, le père des fleuves, qui, flottant sur les forêts en noirs brduillards , ou tombant en torrents, mouilleront éternellement les appartements inférieurs. Et quelle vie brûlante, quelle flamme faudra-t-il opposer à ces invasions répétées des eaux, pour rétablir ces lieux et pour les assainir encore ?

Je m’étais mis en face, assis sur un sapin, je regardais et je rêvais. Habitué aux chutes des républiques et des empires, cette chute cependant me jetait dans un océan de pensées. Un flot, et puis un flot, montait et battait dans mon cœur. Le vers

d’Homère me revint à la bouche

Et Troie aussi verra sa fatale journée!

Que puis-je pour ce monde détruit, pour la cité quasi ruinée ? Que puis-je pour ce grand peuple insecte, laborieux, méritant, que toutes les tribus ani-

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mées poursuivent, ou dévorent, ou méprisent, et qui pourtant nous montre à tous les plus fortes images de l’amour désintéressé, du dévouement public, et le sens sociaL en sa plus brûlante énergie ?... Une chose. Le comprendre , l’expliquer , si je puis , y porter la lumière, l’interprétation bienveillante.

Nous revînmes rêveurs , et nous entendant sans parler. Ge qui jusqu’à ce jour fut un amusement, une curiosité, line étude, dès lors ce fut un livre.

Je ne m’étonne pas si notre grand initiateur au monde des insectes, Swammerdam, au moment où' le microscope lui permit de l’entrevoir , recula épouvanté.

Leur nom, c’est l’infini vivant.

XXIV INTRODUCTION. '

Depuis deux cen(s ans on travaille en simplifiant d’un côté et en compliquant de l’autre. Les admirables ouvrages qu’on a faits sur ce sujet laissent, parmi une multitude de lueurs partielles, un certain éblouissement. C’est l’impression que nous donnait cette étude de quelques années.

Devais-je me flatter de simplifier plus que ne l’ont fait mes maîtres? Nullement. Je savais seulement, par la rencontre de Lucerne, par d’autres plus tard, que notre ignorance émçe et sympathique entrerait plus loin peut-être dans le sens de ces petites vies que ne l’ont fait souvent les savants classificateurs.

Ceci me poursuivit l’hiver, mais je ne pouvais vérifier à Paris aucune expérience; c’est à Fontainebleau seulement que j’arrivai à la formule, simple du moins, qu’on va lire, el que j’obtins sur ce sujet quelque apaisement d’esprit.

Le lieu me favorisait fort, le moment, l’état de mon âme. Tout ce que le temps présent a de circonstances fâcheuses, en me refoulant sur moi, augmentait ma concentration. Nous nous constituâmes une parfaite solitude. Notre chambre fut pour nous toute la ville. Au dehors, seulement, un cercle de bois , parcouru à pied ; donc assez petit.

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Ce cercle m’étreignait un peu, dam les grandes chaleurs où le soleil miroite sur le grès. Mais, dans cette chaleur sèche , la pensée ne mollit point.

Je pus suivre et creuser la mienne , avec suite et persévérance, ayant, chose rare dans la vie, une grande unité harmonique d’idées et de sentiments, que je ne voulais nullement varier, mais approfondir.

Je sortais seul à midi, et je marchais quelque peu dans la forêt morne et muette, sablonneuse, sans souffle et sans voix. J’y emportais mon sujet, et croyais l’y trouver dans cet infini de sable que couvre uh infini de feuilles. Mais combien plus vaste encore celui de la vie animée, l’abîme des imperceptibles où j’aurais voulu descendre !

Tout ce que dit Sénancour de Fontainebleau est vrai pour l’homme de vague rêverie qui n’apporte

pas là une pensée dominante. Oui, le paysage « est

petit généralement, morne, bas, solitaire, sans être sauvage. » Les animaux y sont rares : on sait, à un près, le nombre des daims. Les oiseaux n’y sont pas' nombreux. Peû ou point de sources visibles. Cette ' absence apparente d’eau contriste surtout celui qui vient des Alpes, qui a encore la fraîcheur de leurs innombrables fontaines, et dans les yeux la lumière de leurs lacs, ces charmants et grandioses miroirs.

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Là, tout est clair, lumineux , par les eaux et les neiges. Ici, tout est obscur. Ce petit coin, fort à part dans la France, est une énigme. Il vous montre ces grès morts sans trace de vie ; il tous montre, aujourd’hui surtout, ces pins qu’on vient de planter, et qui ne souffrent pas que rien vive sous leur ombre. Pour trouver ce que tout cela cache en dessous, il faut avoir l’instrument qui fait découvrir les sources, la baguette de coudrier. Tournez-la, et vous trouverez. Et quelle est cette baguette ? Une étude ou un amour, une passion qui illumine ce monde intérieur.

La puissance de ce lieu n’est nullement dans ce qu’il a d’historique, ni dans ce qu’il contient d’art'.

Le château y distrait de la forêt par sa variété extrême de souvenirs et d’époqUes. Il n’en augmente pas l’impression, au contraire. La vraie fée, c’est la nature; c’est cette étrange contrée, sombre, fantastique et stérile.

Notez que partout où la forêt prend de la grandeur, soit par l’étendue de la vue, soit par la hauteur des arbres, elle ressemble à toute forêt. Les

1. Il possède pourtant trois choses : une magnifique, la salle d’Henri II; une merveilleuse, la petite galerie de François I* r ; et une sublime., les quatre colosses, reste incomparable d’un art perdu, la sculpture en grès.

INTRODUCTION. XXVII

hêtres très-magnifiques, élancés, du Bas-Bréau, me semblent, malgré leur belle taille, leur écorce lisse, une chose qu’on voit ailleurs. Ce lieu n’est

original que là où il est bas, sombre, rocheux, où il montre le combat du grès, de l’arbre tordu, la persévérance de l’orme ou l’effort vertueux du chêne.

Bien des gens sont restés ici pris, englués. Ils sont venus pour un mois, et sont restés jusqu’à la

mort. Ils ont dit à ce lieu fée le mot de l’amant à

l’amante : « Que je vive, que je meure en toi! » Tecum vivere amem , tccum obeam libms !

Le curieux, c’est que chacun y reconnaît ce qu’il aime. Saint Louis ne trouva qu’ici laThébaide qu’il rêvait. Henri IY, qui n’y voit que plaisir, dit : « Mes délicieux déserts. » Le pauvre exilé mystique, Kosciusko, y sent l’attrait des forêts de Lithuanie et y prend racine. Un homme de grès, de caillou, le Breton Maud’huys, retrouve ici sa Bretagne, et fuit à coups de pavés le livre le plus original qu’il y ait sur Fontainebleau. • • '

Ce lieu est fort ; on n’y est pas impunément. Quelques-uns y perdent l’esprit; tels y furent métamorphosés et se virent pousser les oreilles qui vinrent à Bottom, dans la forêt de Windsor. Celle-ci est une personne ; elle a ses amants et ses détracteurs. On

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