LEUR
leur ménage; leurs nqces.
Les fourmis ont sur tous les insectes une supériorité, c’est qu’elles sont moins spécialisées par leur vie, leur nourriture et leurs instruments d’industrie* Généralement, elles s’accommodent de tout ettravaillent partout : nul agent plus énergique d’épuration, d’expurgation. Elles sont, pour ainsi dire, les factotums de la nature. ' • .
Les termites, du moins la plupart, travaillent dans les ténèbres, sous la terre ; les fourmis dessus et dessous. - • ' . •
Gomme les termites, elles font, sous les zones tro-
picales, de remarquables édifices, des dômes sous lesquels leurs chrysalides reçoivent la chaleur du soleil sans la piqûre de ses cuisants rayons. Mais ce ne sont pas des forteresses; les fourmis n’en ont pas besoin. Elles sont, dans ces contrées, reines et tyrans de tous les autres êtres. Les carabes exterminateurs , les nécrophores envahisseurs, qui chez nous jouent, comme insectes, le rôle de l’aigle et du vautour, osent à peine paraître dans les latitudes brûlantes où dominent les fourmis. Toute
chose qui gît à terre est à l’instant dévorée par
elles. Lund ( Mémoire sur les fourmis ) dit qu’il
eut à peine le temps de ramasser un oiseau qu’il venait de voir tomber. Les fourmis y étaient déjà et s’en emparaient. La police de salubrité est laite par elles avec une énergique, une implacable exactitude.
Ces grosses fourmis du Midi, bien plus âpres que les nôtres, se sentant dames et maîtresses, craintes de tous, ne craignant personne, vont devant elles imperturbablement, sans se détourner pour aucun obstacle. Qu’une maison soit sur leur passage, elles entrent, et tout ce qui est vivant, même les énormes, venimeuses et redoutables araignées, même de ^petits mammifères, tout est dévoré. Les hommes leur quittent la place. Mais si l’on ne peut pas quitter, l’invasion est fort à craindre. Une fois, à la
LEUR MÉNAGE; LEURS NOCES. 245 Barbade, on en vit une longue colonne défiler pendant plusieurs jours dans un nombre épouvantable. Toute la terre en était noire, et le torrent se dirigeait précisément du côté des habitations. On les écrasait par centaines sans qu’elles y fissent attention; on en détruisit des milliers, et elles avançaient toujours. Nul mur, nul fossé n’eût servi; l’eàu même n’eût pu les arrêter; on sait qu elles font des ponts vivants, en s’accrochant les unes aux autres comme en grappes ou en guirlandes. Heureusement, on imagina de semer d’avance sur le sol de petits volcans, de petits amas de poudre qui, de distance en distance, sautaient sous elles, emportaient des files et dispersaient les autres, les couvrant de feu, de fumée, les aveuglant de poassière. Cela réussit. Du moins elles se détournèrent un peu et passèrent d’un autre côté.
Linné appelle les termites le fléau des deux Indes; et l’on pourrait également donner ce nom aux fourmis, si l’on ne considérait que le dégât qu’elles causent dans les travaux et les cultures de l’homme. En quelques heures, elles dépouillent un grand oranger, le déménagent entièrement de toutes ses feuilles. Elles ravagent en une nuit un champ de coton, de manioc ou de cannes à sucre. Voilà leurs crimes. Leurs vertus, c'est de détruire encore mieux tout ce qui nuirait à l’homme, comme insecte ou chose in-
salubre. Bref, sans elles, on ne pourrait habiter certains pays.
Pour les nôtres, en conscience, je ne vois pas qu’elles fassent le moindre mal à l'homme, ni aux végétaux qu’il cultive. Loin de là, elles le délivrent d’une infinité de petits insectes. Je les ai vues souvent en longue file emportant chacune à sa bouche une toute petite chenille qu’elles portaient précieusement au garde-manger de la république. Ce tableau les eût fait bénir de tout honnête agriculteur.
Les fourmis maçonnes, qui travaillent en terre et entièrement sous terre, sont difficiles à observer. Mais celles qu’on appellerait charpentières peuvent être aisément suivies, du moins dans la partie supérieure de leurs constructions. Elles sont obligées d’exhausser et de réparer sans cesse le dôme de leur édifice, sujet à crouler. Au peu de terre qu’elles emploient, elles mêlent les feuilles, les aiguilles, de sapin, des chatons de pin. Si un brin se trouve arqué, coudé, noueux, c’est un trésor: elles s’en servent comme arcade, mieux encore, comme ogive; car l’arc pointu est plus solide. Les avenues nombreuses qui mènent au dehors rayonnent en éventail ; elles partent d’un point concentrique et s’épanouissent à la circonférence. Des salles basses, mais spacieuses, diviseht la masse de l’édifice. La plus vaste est au centre et sous le dôme, salle aussi
LEUR MÉNAGE ; LEURS NOCES. 247 plus élevée et destinée, ee semble, aux communications publiques. Vous y trouveriez à toute heure des citoyens affairés qui, par Je contact rapide de leurs antennes (sorte de télégraphe électrique), paraissent se communiquer les nouvelles, se donner des avis ou des directions mutuelles. C’est une es- ' pèce de forum. > *.
f , Rien de plus curieux à observer que les mouvements et les travaux divers de ce grand peuple. Tandis que des pourvoyeuses s’en vont traire les pucerons, chasser aux insectes ou se fournir de matériaux, d’autres, sédentaires, se livrent entièrement aux soins de la famille, à l’éducation des enfants. Occupation immense, incessante, si l’on en juge par le mouvement continuel des nourrices autour des berceaux. Qu’il tombe une goutte. de pluie* qu’il fasse un rayon de soleil, c’est un remuement général, un déménagement de tous les enfants de la colonie, et cela avec une ardeur qui ne se lasse jamais. On les voit enlever délicatement ces gros enfants qui pèsent autant qu’elles, et, d’étage en étage, les placer au point nécessaire.
Cette échelle de chaleur, en quarante degrés, qu’est-ce autre chose que le thermomètre?
Ce n’est pas tout. Les soins de l’alimentation, et ce qu’on appellerait l’allaitement, sont aussi beaucoup plus compliqués que chez les abeilles. Les
œufs doivent recevoir de la bouche des berceuses une humidité nourrissante. Les larves prennent la becquée. Celle qui a fHé sa coque et devient nymphe n’aurait pas la force d’en sortir, si les surveillantes, attentives, n’étaient là pour ouvrir cette coque r délivrer la petite fourmi et l’initier à la lumière. Dans les fourmilières artificielles que nous nous sommes procurées pour voir de plus près, nous avons été à même d’observer un détail qu’Huber regrette de n’avoir pu saisir.
De légers mouvements imprimés par l’enfant à son maillot avertissent que son heure est venue. Nous prenions plaisir à regarder les nourrices assises sur leurs reins comme de petites fées, immobiles et dressées, épiant visiblement sous ce voile muet le premier désir de liberté.
Comme chez toute race supérieure, cet enfant haït faible, inhabile à tout. Ses premiers pas sont si chancelants, qu’il tombe à chaque instant sur ses genoux. Il faut, pour ainsi dire, le tenir à la lisière; Sa grande vitalité ne se trahit que par un besoin incessant de nourriture. Aussi, quand les chaleurs sont fortes et qu’il faut ouvrir un grand nombre de maillots par jour, on parque les nouveau-nés dans un même point de la cité.
Un jour, pourtant, j’en vis une montrer sa tête, un peu pâle encore, à l’une des portes de la ville,
puis dépasser le seuil et marcher sur le faîte de la fourmilière. Mais on ne lui permit pas longtemps cette escapade. Une nourrice^ la rencontrant, la saisit par le sommet de la tête, et l'achemina doucement vers une des portes les plus voisines. . .
L’enfant fit résistance ; il se laissa traîner, et dans la route ayant rencontré une poutrelle, il en profita pour se roidir et épuiser les forces de sa conductrice. Gelle-ci, toujours douce, lâcha prise un in- l slant, fit un tour, et revint à la charge auprès de son nourrisson, qui, lassé enfin, finit par obéir.
Quand celui-ci est fortifié, il faut le diriger, lui apprendre à connaître le labyrinthe intérieur de la cité, les faubourgs, les avenues qui mènent au dehors et les sentiers de la banlieue. Puis on le dresse à la chasse, on l’habitue à se pourvoir, à vivre de hasard et de peu, de tout aliment. La sobriété est la base de toute république.
La fourmi, qui n’est point dédaigneuse et accepte toute nourriture, est, pour cela même, moins inquiète et moins égoïste. C’est bien à tort qu’on l’appelait avare. Loin de- là, elle ne semble occupée qu’à multiplier dans sa ville le nombre des, copartageants. Dans sa maternité généreuse pour ceux qu’elle n’a pas enfantés, dans sa sollicitude pour ces petits d’hier qui deviennent aujourd’hui de jeunes citoyens, naît un sens tout nouveau, fort
rare chez les insectes, celui de la fraternité. (La-
treille, Hubeiv)
Le point le plus obscur, le plus curieux de celte éducation, c’est sans doute la communication du langage, qui rappelle les formes de la franc- maçon* nerie.il leur permet de transmettre à des foules des avis souvent compliqués, et de changer en un mo-
ment la marche de toute uife colonne, l’action de tout un peuple. Ce langage consiste principalement dans le tact des antennes, ou dans un choe léger des mandibules. Elles insistent (peut-être pourpersuader) par des coups de tête contre le thorax. Enfin, il leur arrive d’enlever l’auditeur, qui ne fait aucune résistance, et de le transporter au lieu, à l’objet désigné. Dans ce cas, qui sans doute est celui d’une chose difficile à crôire ou à expliquer, l’auditeur convaincu s’unit à l’autre, et tous deux vont enlever d’autres témoins qui, à leur tour, font sur d’autres, en nombre toujours croissant, la môme opération. Nos mots parlementaires, enlever la foule , transporter l’auditoire, etc., ne sont nullement métaphoriques chez les fourmis.
A cette vive gesticulation, elles joignent beaucoup d’autres mouvements peu explicables. Ce sont des cavalcades où elles courent montées l’une sur l’autre, de légers défis par de petits coups sur les joues. Elles se dressent alors et luttent deux à deux, se ti-
rantpar une jambe, par une mandibule ou par une antenne. On a appelé cela des jeux; mais je ne sais qu’en croire. Chez un peuplé s! appliqué, si visiblement sérieux, cette gymnastique a peut-être un but hygiénique que nous ne savons pas.
Nous avions si bien ménagé nos prisonnières, qu’elles s’étaient habituées à leur nouveau domicile, et travaillaient sous nos yeux comme elles l'eussent lait dans leur propre cité. Elles s’étaient refait une petite ville en miniature avec des portes dont elles augmentaient soigneusement le nombre, dans les jours de fortes chaleurs surtout, sans doute pour donner de l’air aux petits, qu’on avait soin de placer près des ouvertures.
Le soir, consciencieusement, selon leur invariable usage, elles procédaient au travail de la fermeture des portes, comme ayant toujours à craindre quelque nocturne invasion des vagabonds sans industrie. Spectacle fort intéressant, dont nous allions souvent jouir devant les grandes fourmilières en activité.
Nul tableau plus varié ; dé toutes parts, à grandes distances, on les voyait venir en longues files, apportant toutes quelque chose, l’une un long fétu de paille, l’autre Un joli chaton de pin, ou (selon les pays) de noires feuilles de sapin en aiguille. Telle, comme un petit bûcheron revenant à la tombée du jour, rapportait une branchette, un imperceptible
fagot; d'autres enfin, qui semblaient revenir à vide, n’en étaient que plus chargées : elles venaient de traire les pucerons, et rapportaient aux petits comme , l’allaitement du soir.
Aux approches de la cité* aux points où commençait la pente, c’était plaisir de voir la vigueur, l’ardeur, le zèle avec lesquels pn faisait gravir tant de pesants matériaux. Dès qu’une lâchait, n’en pouvait plus, une ou deux autres succédaient. Et la solive, la poutre, vivement enlevée, semblait comme animée , montait. L’adresse et le coup d’œil suppléaient à la force. -Arrêté ici, on tournait et l’on avançait par là un peu plus haut qu’il ne fallait; alors on dévalait le poids précisément sur l’ouverture qu’on voulait màsquer; un vif et léger mouvement faisait pirouetter la masse, qui tombait à point. Nombre de problèmes de statique et de mécanique étaient résolus par une heureuse audace et dans une grande économie d’efforts. Peu à peu, tout se trouvait clos. Le vaste dôme , embrassant d’une courbe douce et je dirais moelleuse tout un grand peuple travailleur dans son légitime, repos, n’offrait plus aucun jour, ni porte ni fenêtre , et paraissait un simple montieule de petits débris de sapin. Est-ce à dire que tout reposât en pleine confiance? on aurait eu tort de le croire. Quelques sentinelles erraient ; au plus léger contact d’une ba-
guette, au frôlement d’une feuille, quelques gardes sortaient, couraient autour, et, rassurés, rentraient, mais sans nul doute pour continuer la veille et rester en faction.
La scène la plus surprenante à laquelle on puisse
assister, c’est un mariage de fourmis.
Les folies, comme on sait, les plus folles sont celles des sages. L’honnôte , l’économe , la respectable république donne alors (un seul jour, il est vrai, par année) un prodigieux spectacle, d’amour? de fureur? on ne sait, mais plein de vertige, et, tranchons le mot, de terreur. M. Huber y trouve l’aspect d’une fête nationale. Quelle fête! et quelle scène d’ivresse ! Mais non, rien d’humain ne donne l’idée de cette tourbillonnante effervescence.
Je l’observai, un jour d’orage, entre six et sept heures du soir. Ce jour avait été mêlé d’ondées et de chaude lumière. L’horizon était fort chargé, et cependant l’air calme. Il y avait une halte pour la nature avant la reprise des grandes pluies.
Sur un toit bas et incliné, je vois, d’une même averse, tomber tout un déluge d’insectés ailés qui semblaient étourdis, ahuris, délirants. Dire leur agitation, leurs courses désordonnées, leurs cubbutes et leurs chocs pour arriver plus tôt au but, serait chose impossible. Plusieurs se fixèrent et aimèrent. Le plus grand nombre tournait, tournait
IJES FOURMIS.
sans s’arrêter. Tous étaient si pressés de vivre, que cela même y faisait obstacle. Ce désir fiévreux faisait peur.
Terrible idylle! On n’eût pas su, en conscience, ce qu’ils voulaient. S’aimaient-ils? se dévoraientils? A travers ce peuple éperdu de fiancés qui né connaissaient rien , erraient d’autres fourmis sans ailes, qui s’attaquaient surtout aux gens les plus embarrassés, les mordaient, les tiraient si bien que nous pensâmes les voir croquer les amoureux. Mais point. Elles voulaient seulement s’en faire obéir et les rappeler à eux-mêmes. Leur vive pantomime, c’était le conseil de la sagesse Iraduit en action. Les fourmis non ailées étaient les sages et irréprochables nourrices, qui, n’ayant pas d’enfants, élèvent ceux . des autres, et portent tout le poids du travail de la cité.
Ces vierges surveillaient les amoureuses et paresseuses, inspectaient sévèrement les noces comme l’acte public qui, chaque année, refait le peuple. Leur crainte naturelle était que ces fous envolés n’allassent faire l’amour ailleurs, Créer d’autres peuplades, sans souci de la mère patrie.
Plusieurs ailées cédaient, se laissaient ramener en bas, vers la patrie et la vertu. Mais beaucoup s’arrachaient, et décidément s’envolaient, ne voulant suivre que l’amoür et le caprice.
LEUR MÉNAGE ; LEURS NOCES. 255 Ce fut une étonnante vision, un songe fantastique, à ne sortir jamais du souvenir.
Au matin, rien qui rappelât les fureurs de la veille, sauf des débris d’ailes arrachées, où l’on n’eût pas deviné la trace d’une unique soirée d’amour.
LEURS TROUPEAUX ET LEURS ESCLAVES
LEURS TROUPEAUX ET LEURS ESCLAVES
Quand, pour la première fois, j’appris par la leclure d’Huber ce fait bizarre, prodigieux, que certaines fourmis ont des esclaves, je fus bien étonné (tout le monde l’a été à cette étrange révélation) ; mais je fus surtout attristé et blessé.
Quoi! je quitte l’histoire des hommes pour chercher l’innocence; j’espère trouver tout au moins chez les bêtes la justice égale de la nature, la primitive rectitude du plan de la création ; je cherche chez ce peuple, que jusque-là j’aimais et estimais, peuple laborieux, peuple sobre, image sévère et
touchante des vertus de la république.... et j’y trouve cette chose sans nom!
Quelle joie et quelle victoire pour les partisans de l’esclavage, pour tous les amis du mal !... Enfer et tyrannie, riez et réjouissez-vous.... Une tache noire s’est révélée dans la lumière de la nature.
J’avais jeté Huber, et jamais livre ne me parut plus odieux. Pardon, illustre observateur, votre aïeul, votre père, m’avaient ravi, charmé. Le premier, Huber, le grand historien des abeilles, a ajouté à la religion des hommes; il a relevé nos cœurs. Mais l’Huber des fourmis avait brisé le mien.
C’était cependant un devoir de reprendre le livre et d’examiner de plus près. Un insecte immoral, maclÿavélique et pervers! cela vautd’étre examiné.
Mais, d’abord, distinguons. Une partie des prétendus esclaves pouri ait n’être que des bestiaux.
Il suffit de voir les fourmis, maigres à ce point, brillantes et vernissées, pour supposer qu’elles sont les plus adustes, les plus brûlés de tous les êtres. Leur singulière âcreté est constatée par la chimie, qui a su tirer de leur corps le mordant acide forinique. Elles le lancent parfois, quand elles sont en péril, comme un venin, à leurs ennemis. Elles remploient, dans certaines espèces, à séeher, noircir, brûler presque, les arbres où elles se font des demeures. Une substance si corrosive pour les
LEURS TROUPEAUX ET LEURS ESCLAVES. 261 autres ne l'est?elle pas pour elles-mêmes ? Je serais tenté de le croire, et j’attribuerais à cette âcreté l’avidité extrême qu’elles témoignent pour le miel et autres choses qui l’adoucissent. Je soumets cette hypothèse aux savants.
Les fourmis du Mexique, dans un climat favorisé entre tous, ont deux classes d’ouvrières, les unes qui vont chercher les provisions, les autres innc-? . tives et sédentaires, qui les élaborent et en font Une espèce de miel dont elles se nourrissent toutes. ,
Les fourmis de nos climats, pour la plupart incapables de faire du miel, satisfont au besoin qu’elles en ont en léchant ou trayant une sorte de miellée sur les pucerons, inertes animaux qui, sans travail^ par le seul fait de l’organisation, tirent des liquides sucrés de toutes sortes de plantes. La transmission de ce miel aux fourmis se fait sans violence et comme d’un consentement mutuel.
Elle s’opère par une sorte de chatouillement ou de traction douce, comme celle que nous exerçons sur une vache. Ces pucerons, placés à l’extrême limite de la vie animale, très-flottants d’organisation, vivipares en été, ovipares en automne, sont de très-humbles créatures, prodigieusement inférieures en intelligence aux fourmis. Le verre grossissant vous les montre toujours courbés, toujours à paître. Leur attitude est celle des bestiaux. Ce sont
pour les fourmis leurs vaches laitièresfPour en profiter en tous temps, elles les transportent souvent dans la fourmilière, où ils vivent à merveille ensemble. Elles soignent les œufs des pucerons, en ménagent l’éclosion, repaissent les pucerons adultes de leurs végétaux favoris. • ,
Dans les situations où il y aurait difficulté pour les transporter et les mettre à l'étable, elles les parquent sur place, construisent, tout autour des rameaux, des cylindres de terre qui enveloppent avee eux leur arbre de pâture. On peut appeler cela les parcs, les chalets des fourmis. Elles y vont traire leurs bêtes à certaines heures, et parfois portent leurs petits au milieu du troupeau pour leur distribuer plus aisément la nourriture. J’assiste bien souvent, le soir surtout, à ces scènes hollandaises, auxquelles il ne manque jusqu’ici qu’un Paul Potter , des fourmis. -
Notez que çes pucerons, transportés ou parqués sur place, ont l’avantage inappréciable d’avoir la garantie et la défense de la redoutable république . Le lion des pucerons (on appelle ainsi un petit ver) et autres bêtes sauvages* s’ils osaient approcher du bétail des fourmis, sentiraient cruellement les fortes mandibules et le -brûlant acide formique.
Jusque-là donc, point de reproche : ce sont des bestiaux et non des esclaves. Elles font ce que nous
LEURS TROUPEAUX ET LEURS ESCLAVES. 263 faisons ; elles usent du privilège des êtres supérieurs, et elles en usent avee douceur et plus de ménagement que l’homme.
Mais voici le plus délicat. Il y a deux espèces de fourmis, assez grosses, du reste, nullement distinguées, qui emploient comme servantes, nourrices et cuisinièros, de petites fourmis qui ont bien plus d’art et plus d'ingegno.
Ce fait bizarre, qui semble devoir changer toutes
nos idées sur la moralité animale, a été trouvé au commencement de ce siècle. Pierre Huber, fils du célèbre observateur des abeilles, se promenant dans une campagne près de Genève, vit à terre une forte colonne defourmis rouwdtres qui étaient en marche, et s'avisa de la suivre. Sur les flancs, quelques-unes empressées allaient et venaient, comme pour aligner la colonne. A un quart d’heure de marche, elles s’arrêtent devant une fourmilière de petites fourmis noires ; un combat acharné s’engage aux portes.
Les noires résistent, en petit nombre; la grande masse du peuple attaqué s’enfuyait par les portes les plus éloignées du combat, emportant leurs petits. C’était précisément de ces petits qu’il s’agissait; ce que les noires craignaient avec raison, c’était un vol d’enfants. Il vit bientôt les assaillants qui avaient pu pénétrer dans la place en ressortir chargés d’en-
fants des noires. On eût cru voir sur la côte d’Afri-, que une descente de négriers.
Les rousses, chargées de ce butin vivant, laissèrent la pauvre cité dans la désolation de cette grande perte, et reprirent le chemin de leur demeure, où les suivit l’observateur ému et retenant presque son souffle. Mais combien son étonnement s’accrut quand, aux portes de la cité rousse, uné petite population de fourmis noires vint recevoir les vainqueurs, les décharger de leur butin, accueillant avec une joie visible ces enfants de leur race, qui, sans doute, devaient la continuer sur la terre étrangère.
Voilà donc une cité mixte, où vivent en bonne intelligence des fourmis fortes et guerrières et de petites noires. Mais celles-ci, que font-elles? Huber ne tarda pas à voir qu’elles seules, en effet, faisaient tout. Seules elles construisaient ; seules elles éleVaient les enfants des rousses et ceux de leur espèce qu’elles leur apportaient; seules elles administraient la cité, l’alimentation, servaient et nourrissaient les rousses, qui, comme de gros enfants géants, indolemment se faisaient donner la becquée parleurs petites nourrices. Nul travail que lagùerre, le vol et leur piraterie de négriers. Nul mouvement, dans les intervalles, que de vagabonder oisives, et de se chauffer au soleil sur la porte de leurs casernes.
LEURS TROUPEAUX ET LEURS ESCLAVES. 265
Lé plus curieux, c’est de voir ces ilotes civilisés aimer leurs gros guerriers barbares et soigner leurs enfants, accomplir avec joie les œuvres de servage, que dis-je? pousser à l’extension du servage, encourager les vols d’enfants. Tout cela n’a-t-il pas l’apparence d’un libre consentement à l’ordre de choses établi ? 1
Et qui sait si la joie., l’orgueil de gouverner les forts, de maîtrise^; les maîtres, n’est pas pour ces petites noires une liberté intérieure, exquise et sôuveraine, au-dessus de toutes celles que leur aurait données l’égalité de la patrie ?
Iluber fit une expérience. Il voulut voir ce qu’il adviendrait, si ces grosses rousses se trouvaient sans serviteurs , et si elles sauraient, se servir ellesmêmes. Il pensa peut-être que ces dégénérées pourraient se relever par l’amour maternel, sifort chez les fourmis.
Il en mit quelques-unes dans une boîte vitrée, et avec elles quelques nymphes. Instinctivement, elles se mirent d’abord à les remuer, à les bercer à leur manière ; mais bientôt elles trouvèrent (fort grosses et bien portantes qu’elles étaient 1) que c'était un poids trop lourd; elles les laissèrent là, par terre, et les abandonnèrent. Elles s’abandonnaient ellesmêmes. Huber leur avait rnis du miel dans un coin, et elles n’avaient qu’à prendre. Misérable dé-
gradation? cruelle punition dont l'esclavage atteint les maîtres ; elles n’y touchèrent pas ; elles semblaient ne plus rien connaître; elles étaient devenues si grossièrement ignorantes, indolentes, qu’elles ne pouvaient plus se nourrir. Elles moururent, en partie, devant les aliments.
Alors, Huber, pour compléter l’expérience, introduisit une seule petite noire. La présence de ce
sage ilote changea tout, et rétablit la vie et l’ordre.
Il alla droit au miel et nourrit les gros imbéciles mourants; il fit une case dans la terre, un couvoir, y mit les petits, prépara l’éclosion, surveilla les maillots (ou nymphes), amena à bien un petit . peuple, qui, bientôt laborieux à son tour, devait seconder sa nourrice. Heureuse puissance de l’esprit! Un seul individu avait recréé la cité.
L’observateur comprit alors qu ? avec une telle supériorité d’intelligence, ces ilotes, en réalité, devaient, dans la cité, porter légèrement le servage et peut-être gouverner leurs maîtres. Une étude persévérante lui montra qu’en effet il en était ainsi. Les petites noires, en beaucoup de choses, pèsent d’une autorité morale dont les signes sont très-visiblçs; elles ne permettent pas, par exemple, aux grosses rousses de sortir seules pour des courses inutiles, et elles les forcent à rentrer. Môme en corps, ces guerriers ne sont pas libres de sortir, si
LEURS TROUPEAUX’ ET LEURS ESCLAVES. 267 leurs sages petits ilotes ne jugent pas le temps favorable, s’ils craignent l’orage, ou si le jour est avancé. Quand une excursion réussit mal et que les rousses reviennent sans enfants, les petites noires sont à la porte de la cité pour les empêcher de rentrer et les renvoyer au combat. Bien plus, on les voit empoigner ces lâches au collet, et les forcer de se remettre en route.
Voilà des faits prodigieux, tels que les vit l’illustre observateur. Il n’en crut pas ses veux, et il appela un des premiers naturalistes de là Suisse, M. Jurine, pour examiner de nouveau et décider s’il se trompait. Ce témoin, et tous ceux qui observèrent ensuite, trouvèrent qu’il avait trèsbien vu.
Oserai-je le dire? après des témoignages si graves, je conservais quelque doute. Tranchons le mot, j’espérais que le fait, sans être absolument fanx,avait été mil observé. Le dimanche 2 août 1857, je l’ai vu , de mes yeux vu, dans le parc de Fontainebleau. J’étais avec un savant illustre , excellent ob-
servaleur, et qui vit tout comme moi. .
C’était une journée très-chaude. Il était quatre heures et demie de l’après-midi. Nous vîmes sortir d’un tas de pierres une colonne de fourmis, quatre à cinq cents fourmis rousses ou. rougeâtres , précisément de la couleur des élytres du hanneton. Elles
marchaient rapidement vers un gazon, maintenues en colonne par leurs sergents ou serre-files que l’on voyait sur les flancs, et qui ne permettaient pas que l’on s’écartât (c’est ce que tout le monde a pu voir sur une file de fourmis en marche). Mais ce qui me parut nouveau et qui m'étonna, c’est que peu à peu celles qui étaient à la tète, se rapprochant les unes des autres , n’avançaient plus qu’en tournant ; elles passaient et repassaient par la foule tourbillonnante, et décrivaient des cercles concentriques ; manœuvre évidemment propre à produire l’exaltation, à augmenter l’énergie, chacune, par le contact, s’électrisant de l’ardfeur de toutes.
Tout à coup, la masse tournante semble s’enfoncer, disparaît. Dans le gazon , où rien n’indiquait qu’il y eût une fourmilière, se trouvait un imperceptible trou où nous les vîmes s’engloutir en moins de temps qu’il n’en faut pour écrire celte ligne. Nous nous demandions si c’était une entrée de leur domicile, si elles rentraient dans leur cité.... En une minute au plus, elles nous donnèrent la réponse, nous montrèrent que nous nous trompions. Elles sortirent à flots brusquement, chacune emportant une nymphe sur ses mandibules.
Qu’il fallût si peu de temps, cela disait suffisamment qu’elles avaient su d’avance les localités , la place des œufs, l’heure où ils sont concentrés.
LEURS TROUPEAUX ET LEURS ESCLAVES. 269 enfin la mesure des résistances qu’elles avaient à attendre* Peut-être n’était- ce pas leur premier voyage.
Les petites noires sur qui les rousses faisaient la razzia sortirent en assez grand nombre; mais j’en eus vraiment pitié. Elles n’essayaient pas de combattre. Elles semblaient effarées, éperdues. Elles
tâchaient seulement de retarder les ravisseurs en
s’y accrochant. Une rousse fut ainsi arrêtée , mais une autre rousse qui était libre la débarrassa du fardeau ; et dès lors, la noire la lâcha. La scène enfin fut lamentable pour les poires. Elles ne firent nulle sérieuse résistance. Les cinq cents rousses réussirent à enlever trois cents enfants à peu près. A deux ou trois pieds du trou, les noires cessèrent de les poursuivre, désespérèrent, se résignèrent. Tout cela ne dura pas dix minutes pour l’aller et le retour. Les deux parties étaient trop inégales. C’était évidemment un facile abus de la force, très-probablement une avanie souvent répétée, une tyrannie des grosses, qui levaient sur leurs pauvres petites voisines des tributs d’enfants.
Ce fait choquant et hideux, tâchons du moins de le comprendre. 11 est propre à quelques espèces ; il est un incident particulier; un cas exceptionnel, mais rentrant au total dans une loi générale de la vie des fourmis. Leurs sociétés reposent sur le prin-
cipe de de la- division du travail et de la spécialité des fondions. La fourmilière à l’état normal comprend, comme on sait, trois classes : 1° la grande masse, composée des vierges laborieuses, qui s’en tiennent à l’amour des enfants communs à la république et font tous les travaux de 4a cité ; 2° des femelles fécondés, faibles, molles, inintelligentes; 3° de petits mâles chétifs qui ne naissent que pour mourir.
La première classe, en réalité, c’est véritablement le peuple. Or, dans ce peuple, vous trouvez deux ' divisions industrielles, deux grands corps de métiers. L’un fait toutes les oeuvres de force, transports d’objets pesants, quête lointaine et périlleuse de vivres, et au besoin la guerre; L’autre, presque toujours à la maison, reçoit les matériaux , fait le ménage, toute l’économie intérieure, mais surtout l’œuvre capitale de la cité, l’éducation des enfants.
Les deux corporatiofts, celle des pourvoyeuses et guerrières, celle des nourrices et gouvernantes, sept (dans chaque tribu) de taille inégale, mais identiques d’espèce, de couleur, d’organisation.
L’égalité morale semble parfaite entre ces guerrières de grande taille et ces petites industrieuses. S’il y avait quelque différence, on pourrait dire que la classe des petites, qui fait la cité et qui fait le peuple par l’éducation, est vraiment la partie essen-
LEURS TROUPEAUX ET LEURS ESCLAVES. 271 tielle, la vie, le génie, l’âme; celle qui seule, au be* soin , pourrait constituer la patrie.
Or, voici que M. Huber découvre deux espèces: (rousse et rouge) à qui manque justement cette classe essentielle, cet élément fondamental des cités de' fourmis. Si la classe accessoire, la classe guerrière, manquait, cela surprendrait moins. Mais ici, en réalité, c’est la base qui fait défaut, le fond vital, la raison .d’être. On est moins étonné de la ressource dépravée par laquelle subsistent ces rousses que de la monstrueuse lacune qui les force d’y recourir.
Il y a là un mystère qu’on ne peut guère expliquer aujourd’hui , mais que l’histoire générale de l’espèce, de ses migrations, de ses changements, si on pouvait la refaire, éclaircirait probablement. Qui ne sait combien les animaux se modifient au dehors, au dedans, dans leurs formes et dans leurs mœurs, par les déplacements? Qui, par exemple, reconnaîtrait le frère de nos bouledogues, du chien de Sainte Bernard, du chien géant de Perse qui étranglait les lions, dans le chien avorton de la Havane, si frileux qu’en ce climat môme la nature l’a vêtu d’une toison épaisse, qui le cache et en fait une énigme? L’animal transplanté peut devenir un monstre. ' Les fourmis aussi ont pu avoir leurs révolutions, leurs changements physiques et moraux, à mesure que le globe , partout habitable , a favorisé leurs