‹ L'insecteChapitre 27 sur 29 · LA GUERRE CIVILE J L’EXTERMINATION DE LA CITÉ · texte numérisé non relu

LA GUERRE CIVILE J L’EXTERMINATION DE LA CITÉ

Une punition du tyran, c’est que, le voulût-il, il ne peut aisément délivrer son captif. Aussi longtemps que mon rossignol, chante, je vois qu’il sent bien peu sa cage, et je porte légèrement sa captivité; mais, dès que le temps du chant passe, je partage sa mélancolie , et toujours me revient la question :

« Comment le délivrer? » line sait plus voler et il ‘ est à peu près sans ailes. Libre, il périrait à deux pas. Les libertés qu’il prend à Paris dans une grande chambre, et ici, à Fontainebleau * dans un petit jardin, sont peu de chose en vérité. Il n’en profite

guère ; presque toujours il reste caché dans un groseillier, à songer et à écouter. Ce qu'il entend, les chants vils des fauvettes, des voix d’amour et de maternité, redouble, je crois, sa tristesse. Si bien qu’ici, en plein air, sous le ciel, dans une liberté relative, il perdait l’appétit et ne voulait plus manger.

Nous avisâmes de lui rendre son régime naturel et de l’alimenter des insectes qui le nourrissent dans les bois. Autre difficulté. Qui n’aurait répugnance de chercher, d’apporter des proies vivantes à dévorer? Nous aimions mieux lui donner des insectes à venir, des œufs d’insectes, d’inertes nymphes endormies. On en fait commerce à Fontainebleau, où nos seigneurs les faisans, race féodale, ne daignent manger autre chose que des œufs de fourmis.

Donc, le 8 juin au soir, on m’ajiporta de la forêt un gros morceau de terre mêlé de petites bûchettes de bois et surtout de petits débris d’arbres du Nord, des aiguilles de sapins ou menues feuilles piquantes qui semblent des épines.

Au milieu, les habitants pélé-mêle,de toute taille et de tout état, œufs, larves, nymphes, ouvrières fort petites, graudes fourmis qui semblaient être des guerrières et des protectrices, enfin, quelques femelles qui venaient de prendre leurs habits de noces, les ailes qu’elles portent pour le moment de

l’amour. C’était ainsi un spécimen très-complet de la cité, varié, mais bien marqué d’un même signe, tout ce peuple brunâtre ayant au corselet une même tache d’un rouge obscur. Gomme classe et profession de fourmis, elles étaient aisément caractérisées par leur logis même, quoique bouleversé: c’étaient des fourmis charpentières, de celles qui étayent leurs étages supérieurs avec des bû-, chettes de bois.

Ce peuple, dans ce grand changement de situation, n’était nullement abattu. Il continuait ses affaires. Le capital, c’était de soustraire les œufs et les nymphes à l’action d’un soleil trop fort. Le mouvement général les avait tirés de leurs souterrains et les avait mis ad-dessus. Les petites fourmis s’en \ occupaient activement. Les grosses allaient , venaient, faisaient des rondes, et même extérieurement, autour d’un grand vase de terre qui contenait ce fragment démembré de la cité. Elles marchaient d’un pas ferme, ne reculaient devant rien. Nousmêmes ne leur faisions pas peur. Quand nous présentions devant elles quelque obstacle, une branchette où notre doigt, elles s’asseyaient sur leurs reins, manœuvraient à merveille leurs petits bras, et nous tapaient à la façon d’un jeune chat.

Dans leurs rondes autour du vase, elles rencontrèrent sur le sable des noires-cendrées qui ont pris

possession de notre jardin et y ont fait en dessous de grands établissements. Celles-ci n’ont pas recours au bois, mais bâtissent en maçonnerie, ayant pour cimenter la terre leur salive, et pour séçher et assainir, leur acide formique.

Ce qui leur rend le lieu fort agréable, c’est que les rosiers, les pommiers, les pêchers, leur présentent en abondance les troupeaux de pucerons dont elles tirent la miellée pour elles et leurs pe^ tits.

La rencontre fut peu amicale. Quoique les grosses charpentières eussent parmi les leurs des fourmis de taille assez petite, elles différaient fort des noires par leurs hautes jambes et la tache rouge du corselet. Elles furent impitoyables. Peut-être soupçonnaient-elles que ces rôdeuses noires étaient des es*pions envoyés pour observer, pour préparer des embûches à la colonie émigrante qui venait de débarquer. Bref, les grosses charpentières tuèrent les petites maçonnes.

Cet acte eut des résultats terribles et incalculables. Le vase était malheureusement placé près d’un pommier couvert de ces pucerons lanigères, qui font la désolation des jardiniers et la joie des fourmis. Nos maçonnes venaient de prendre possession du précieux troupeau sucré et s’étaient campées dans les racines mêmes de l’arbre, à portée de cette

LA flUÉRRE CIVILE.

grande exploitation. Elles y étaient, sous terre, en corps de peuple, dans un nombre infini.

Le meurtre eut lieu à onze heures. A onze heures un quart, au plus tard, tout le peuplé noir était averti, soulevé, il était debout, monté de toas ses souterrains, sorti par toutes ses portos. Sous ces longues colonnes sombres, le sable avait disparu ; hos allées étaient noires, vivantes. Le soleil, qui tombait d’aplomb dans le petit jardin, piquait, brûlait la multitude qui n’én avançait que plus vite. Vivant toujours sous la terre,, elles doivent avoir le cerveau très<-sensible. La furie de' la chaleur, surtout la crainte que ces géants envahisseurs n’entreprissent sur leurs familles, tout cela les poussait intrépides au-devant de la mort.

D’une mort qui nous semblait certaine, car chacune des grosses charpentières, pour la taille et l’épaisseur, valait bien huit ou dix de ces petites maçonnes. Aux premières rencontres, nous avions vu qu’une grosse sur une petite l’exterminait d’un coup.

Les maçonnes avaient le nombre. Mais quoi ? si les premiers rangs étaient arrêtés, périssaient, puis les seconds, puis les troisièmes, si l’armée, avançant, ne faisait que fournir de nouvelles victimes? Telles étaient nos inquiétudes. Nous craignions tout pour les petites indigènes de notre jardin, troublées par

celte intrusion d’un peuple étranger que nous avions amené, peuple mal- appris et brutal, qui,

sans provocation aucune , avait débuté par des meurtres sur les habitants du pays.

Nous n’avions comparé, il faut l’avouer, que les forces matérielles, et non tenu compte des forces inorales.

Nous vîmes, au premier choc, une adresse et une entente du côté des petites noires qui nous étonna. Six par six, elles s’emparaient d’une des grosses, chacune tenant, immobilisant une patte; et deux encore lui montant sur le dos, sautaient aux antennes, ne les lâchaient plus: de sorte que ce géant, ainsi lié par tous les membres, devenait un corps inerte. Il semblait perdre l’esprit, s’hébéter, n’avoir plus conscience de son énorme supériorité de forces. D’autres alors venaient, qui, dessus, dessous, sans danger le perçaient.

La scène, regardée de près, était effroyable. Quelque intérêt que les petites méritassent par leur héroïsme, leur furie faisait horreur. Il était impossible de voir sans pitié ces pauvres géants garrottés, misérablement traînés, tiraillés à droite et à gauche,, nageant comme en pleine mer dans ces flots de rage et d’acharnement, aveugles, impuissants et sans résistance, comme de faibles moutons à la boucherie.

Nous aurions voulu, pour beaucoup, les séparer.

Mais comment /aire? Nous étions devant l’infini. Les forces de l’homme expirent en présence de pareilles multitudes. Nous pouvions, à la rigueur faire un déluge universel, un petit moment de noyade. Mais cela n’eût pas suffi. Elles n’auraient pas lâché prise, et, le torrent écoulé, le massacre eût continué. Le seul remède, mais atroce, et pire que le mal, eût été, à force de paille, de brûler les deux peuples, les vainqueurs et les vaincus.

’ Ce qui nous frappa le plus, c’est qu’en réalité il n’y avait de garotlées, de prises, que bien peu de grosses. Si celles qui restaient libres fussent lom- -'bées sur les assaillantes, elles en pouvaient faire aisément un épouvantable carnage, leur action étant si rapide et donnant la mort d’un coup. Mais elles ne s’en avisaient point. Elles couraient éperdues, et justement fuyaient au fond du danger même, au plus épais des masses ennemies. Hélas ! elles n’étaient pas vaincues seulement, elles paraissaient devenues folles, T.mdis que" les petites, se sentant chez elles, sur leur sol, se montraient si fermes, les grosses étrangères, sans racine, fragment désespéré d’une cité anéantie, ne connaissant rien au pays où elles étaient transplantées, sentaient que tout leur était hostile, tout embûche et rien abri ... Etat lamentable d’un peuple où la patrie a péri, et qui a perdu ses dieux !

Ah I je les excuse! Nous-mêmes, no us- avions presque terreur à voir ces légions de la mort, cette terrible armée de petits sqqeletties noirs qui avaient tous escaladé le malheureux vase de terre, et, dans ce lieu resserré, étouffé, brûlant, n’ayant pas. même de place, furieux, montaient les uns sur les autres. A mesure que la déroute des grosses devenait certaine, des appétits effroyables se révélaient chez les noires. Nous en vîmes le moment..,. Ce fut un coup de théâtre. Dans leur pantomime muette, mais horriblement éloquente , nous entendîmes ce cri : « Leurs enfants sont gras t *

, La gloutonne armée de maigres se jeta sur les enfants. Ceux-ci, d’une race supérieure, étaient assez lourds; de plus , leur enveloppe oblongue de nymphes, aux contours arrondis, offrait peu de prise., Deax, trois, quatre petites noires, réunissant leurs effor's, parvenaient difficilement à en faife remonter un seul du fond du vase de terre sur ses parois vernissées. Elles prirent alors brusquement

une résolution terrible: ce fut d’arracher ces mail- ' * ■ » » * ‘ lots, d’emporter les enfants nus. Arrachement difficile, car le petit adhère fortement, et ses membres repliés sont de plus soudés entre eux ; de sorte que ce développement violent et subit ne se faisait que par blessures, écartèlement. Elles les emportaient tels quels, -palpitants et déchirés.

Nous avions cru, au commencement de cette saisie d’enfants, voir simplement une scène d’enlèvement d’esclaves , Gomme ils ne sont que trop communs chez les hommes et chez les fourmis. Mais nous comprîmes alors qu’il s’agissait de tout autre chose. En les tirant cruellement de cette enveloppe, qui est pour elles la condition de vie, on annonçait trop bien qu’on se souciait peu qu’ils vécussent. C’était de la chair, de la viande que l’on emportait, une proie tendre pour les jeunes Restés au logis, les enfants gras livrés vivaut à la furie des enfants maigres. '

Pour comprendre l’horreur de la scène , il faut savoir ce que c’est que les gros œufs de fourmis, <qu’on appelle œufs improprement, mais qui sont leurs nymphes ou chrysalides, petites fourmis or? ganisées qui, sous le voile, affermissent leur défi-' cate existence, tendre et molle encore. Elles y restent pour accomplir un progrès de solidification, de coloration successive.

Ce voile très-fin et très-doux qu’elles se filent est, comme on le sait, d’un blanc mat, teinté à peine d’un jaune délicat, qui, plus fort , irait au nankin.

Si vous l’ouvrez un peu avant la sortie de l’insecte parfait, vous trouvez un être justement de même couleur, tout replié sur lui-même comme l’embryon humain l’est au sein de sa mère. Déplié, il offre bien

l’aspcet de la future fourmi, mais il en diffère sin-

guiièrement par le caractère : la tète est tout innocente; si vous relevez les antennes qui semblent alors des oreilles , cette jeune blanche tête semble celle d’un petit lapin. Les yeux seuls, qui sont deux points noirs , marqués assez fortement, annoncent ja coloration prochaine. Du reste, rien ne fait pressentir que ce petit animal, faible et dénué, fort toù J chant et intéressant, doive , en huit jours , devenir l’être noir si énergiquè, âpre de vie, âcre de sang, qui va courir sur la terre avec cette furie de travail et de brûlante activité. 7

On comprend qu’à cet état les nymphes de fourmis, laiteuses , succulentes , soient un mets fort appétissant pour l’oiseau et pour une infinité d’êtres qui les recherchent avidement.

Je n’ai ouvert qu’une nymphe des derniers jours et près de l’éclosion. Mais j’en eus assez. Cette vue (avec une loupe qui grossissait douze fois) était fort pénible. L’être était formé et complet , déjà noir au ventre, jaune au corselet. La tête était intelligente, comme celle d’une vieille fourmi, mais pâle, passant du jaune au noir. Cette tête, lourde et faible encore, et comme pleine de vertige , tombait à droite et à gauche, avec un effet singulier de somnolence et de douleur. On aurait cru qu’elle disait: « Ah! sitôt !... M’avoir appelée si cruellement, avant l’heure,

de mon doux berceau au dur travail de la vie!;.. Mais c’en est fait de moi ! » Elle s’efforçait cependant, pour faire face aux chances inconnues de sa situation nouvelle, de dégager vivement ses pattes adhérentes. Les antennes l’étaient déjà parfaitement et s’agitaient pour percevoir le monde nouveau ; cet organe , tout cérébral , disait assez l’inquiétude et l’agitation du cerveau. Sa plus grande contrariété était de ne pouvoir délivrer ses deux bras (ou pattes antérieures). Elle y travaillait violemment. Ils étaient collés de je ne sais quoi qu’on aurait dit du sang pâle, et l’on suait à voir le pauvre petit être, déjà prudent et craintif , ne pouvant pas arriver à compléter ses moyens de défense, et tirer, tirer (ce semble à les arracher) ses deux bras sanglanis.

J’ai expliqué ceci un peu longuement, pour faire comprendre l’intérêt passionné que les fourmis portent à ces boules que notre œil trouverait ■insignifiantes. Elles sentent, sous la transparence de ee tin tissu, palpiter l’enfant sous ces deux formes touchantes, ou la créature innocente, dénuée, qui rêve encore, ou l’être déjà formé, intelligent, qui perçoit tout et ne peut se défendre, qui , même avant de voir le jour, peut avoir toutes les craintes et les agi-

tâtions de la vie.

L'impression la plus pénible, pour les petits des insectes, c’est le froid subit, du moins la nudilé,

l’exposition à l’air et à la lumière. Cela leur est tellement antipathique et douloureux que , dans certaines espèces, c’est la source de leurs arts, de leurs plus ingénieuses inventions. Les œufs et nymphes de fourmis dans leur petit maillot transparent, et plus encore la larve qui en est privée, ressentent avec une extrême sensibilité toutes les variations atmosphériques. De là les soins délicats, incessants de leurs nourrices pour les porter, les monter, descendre, aux degrés bien ménagés de leurs trente ou quarante étages, pour bien garder leurs chères frileuses du froid, de l’humidité, et aussi de l’excès du chaud. Un degré de plus ou de moins, c’est pour elle la vie ou la mort.

Cruel et tragique changement pour ces filles de l’amour» traitées jusque-là avec une gâterie excessive, et ménagées beaucoup'plus que dés princesses, d’être brusquement mises nues, dépouillées à coups de pinces, de dents, de tenailles, déshabillées par le bourreau. Jetées tout à coup au soleil brûlant, traînées, poussées, roulées par toutes les aspérités d’un sable grossier, sensibles, infiniment sensibles, dans leur nudité nouvelle , aux chocs, aux heurts, aux sauts brusques que leurs violents ennemis ne leur épargnaient guère.

On a vu, dans les villes prises par un ennemi furieux, que la rage ouvrait les tombeaux des morts.

Mais ici, nous assistons à l’exhumation des vivants, au dépouillement de ces innocentes et si vulnérables créatures, pauvres chairs sans épiderme, pour qui le plus léger contact eût été déjà la douleur.

Cette immense exécution sur le peuple et sur les enfants fut tellement précipitée, qu’à trois heures de l’après-midi tout était fini à peu près : la cité, dans tous les sens dépeuplée et saccagée, et son avenir étaient sans résurrection.

Nous crûmes que quelque fugitive pouvait se cacher encore, que peut-être les vainqueurs abandonneraient ce désert si nous les dépaysions en les transportant avec la cité détruite dans une remise pavée hors du jardin , et qu’alors se réveillerait en elle6 la pensée de leur famille, à qui d’ailleurs elles ne pouvaient plus porter rien à dévorer. Cela en effet se réalisa.

Le matin du 10 juin, on les voyait dispersées sur toutes les routes qui s’acheminaient vers leur demeure, à l’autre bout du jardin. Mais la destinée des vaincus semblait accomplie. La ville défunte ef muette n’était qu’un cimetière où , avec quelques corps épars, on ne voyait que du bois mort, de vieux èhatons d’arbres du Nord , et ses funèbres aiguilles (de pins et sapins jadis verts) aussi mortes que la cité. * . *

J’avoue qu’une telle vengeance, si disproportion-

née à l’acte qui en fut la cause ou le prétexte, m’avait fortement indigné , çt mon cœur, changeant de parti, était tout aliéné de ces barbares petites noires.

Tout autant que j’en vis qui se promenaient encore implacables sur les ruines, je les fis rudement sauter par dessus les murs (je veux dire les bords du vase). En vain l’on me remontrait avec douceur que ces noires avaient été provoquées,, qu'elles avaient montré le plus grand courage, ayant bravé un tel péril qu’on les croyait perdues d’avance. C’étaient des tribus sauvages, cruelles, mais héroïques, comme les Iroquois, les Hurons, les héros vindicatifs qui peuplaient jadis les forêts du Mississipi et du Canada. Ces raisons si bonnes ne me calmaient pas. J’avais trop cetté énormité sur le cœur. Sans vouloir les écraser, j’avoue que, si ces noires féroces se trouvaient parfois sous mon pied , je ne le détournais pas.

Le malheureux vase vide me retenait, me rappelait toujours. Le soir du il, nous y étions encore, assis par terre, le menton dans la main et tout pensifs. Nos regards plongeaient au fond. Sur l’immobilité parfaite, nous nous obstinions à vouloir un signe de vie, quelque chose qui dît encore que tout n’était pas fini. Cette volonté fixe sembla avoir la force d’une évocation, et, comme si nos désirs

avaient rappelé au jour quelque misérable esprit de la cité veuve, une des victimes échappées apparut, se précipita hors du champ de mort, courut.... Et nous aperçûmes qu’elle emportait un berceau.

La nuit venait, et elle était dans un lieu tout étranger, profondément hostile, pavé de ses ennemis. Quelques trous rares, qu’on pouvait croire des asiles, étaient justement les bouches de l’enfer des noires. L’infortunée fugitive , avec le poids de cet enfant dont elle surchargeait son malheur, courait éperdue et sans savoir où. Je la suivais des yeux, du cœur; mais l’obscurité me la déroba.

LES GUÊPES

LEUR FURIE D’iMPKOVISATION

LES GUÊPES

Quand la guêpe, un jour d’été, vous entre par la fenêtre, avec ce fort zou! zou! zou! agressif et menaçant, chacun se met sur ses gardes. L’enfant a peur, la femme suspend son ouvrage, l’homme môme lève les yeux : «Insolente! impudente mouche!» Et il s’arme d’un mouchoir.

Cependant l’animal superbe, ayant volé par tous les coins, jeté sur toute la Chambre un regard méprisant, rapide, part à grand bruit, sans daigner remarquer ce mauvais accueil. Tout ce qu’il a en pensée, c’est ceci : « Pauvre maison 1 pas un fruit,

294 LES GUÊPES

point d’araignée, point de mouche, pas le moindre

morceau de viande! »

Alors, elle fait une descente à l’étal du voisinage, chefc le boucher de campagne : « Boucher, tu as ma pratique. Je veux bien me fournir chez toi. N’hésite pas, sot avare. Coupe-moi un joli morceau, et je te rendrai service. Je tuerai tes mouches à viande. Traitons, et soyons amis? Tous deux nous sommes nés pour tuer. »

Les animaux lourds et lents, dans le genre de l’homme, sont tous fort scandalisés des procédés de la guêpe. Elle agit, ne parle pas. Mais si elle daignait parler, son apologie serait simple. Un mot y suffit. C’est l’être à qui la nature impose le destin terrible d’avoir à supprimer le temps. On parle de l 'éphémère qui vit quelques heures; c’est assez pour qui ne fait rien. La vraie éphémère, c’est la guêpe. Elle doit dans un court été (de six mois, qui se réduit à quatre d’activité) accomplir, nonseulement le cercle de la vie individuelle, naître, manger, aimer, mourir, mais, ce qui est bien plus fort, le cercle d’une longue vie sociale, la plus compliquée qu’ait l’inSecte. Ce que l’abeille élabore à la longue en plusieurs années, la guêpe doit le réaliser à l’instant. Bien plus que l’abeille ! car celleci fait ses rayons dans une maison préparée (ruche, creux de roche, tronc d’arbre) ; mais la guêpe doit

LEUR FURIE D’IMPROVISATION. 2,95 improviser le dehors comme le dedans, les remparts de la cité avec la cité elle-même.

Quatre mois pour tout créer, pour fàire et défaire un peuple, — peuple très-organisé!

Apprenez, races paresseuses qui dites qu'en quatre-vingts ans on n’a pas de temps, apprenez à, le mépriser. C’est chose toute relative. Il n’y a jamais de temps pour la limace, à plat ventre , dût-elle traîner des siècles. Il y a toujours du temps pour l’activité héroïque, la grande volonté, l’énergie.

La guêpe meurt. Sa cité de 30 000 âmes, révolutionnairement improvisée, comme par un coup foudroyant de génie et de courage, sa cité subsiste et témoigne d’elle. Solide, éminemment solide, travaillée en conscience et comme pour une éternité.

Voyons le point de départ. Une misérable mouche, qui, l’hiver, a survécu à la destruction du peuple, sort poudreuse de sa cachette. Grâce à Dieu, c’est le printemps. Va-t-elle se chauffer an soleil? Non , pas un jour de repos. Quel premier devoir? aimer, d’un amour brûlant, rapide, aller au but, prendre au passage cette forcé de vitalité qui va créer tout le peuple. L’amour au vol, nul arrêt, tout au grand but social.

Seule et sauvage, avec son idée, son espérance, cette mère de la patrie future fait d’abord les ci-

296 LES GUÊPES

toyens, quelques milliers de travailleurs. On sait déjà qu’entre insectes, tout travailleur est femelle. Celles-ci sont donc des ouvrières, mais l’âpre besoin du travail supprime en elles le sexe. Elles aiment du grand amour. Vierges austères, elles n’auront d’autre époux que la cité.

Le fil du travail ardent passe de la mère aux filles. Son travail fut d’enfanter; le leur est d’édifier. Même furie d’improvisation. Selon les lieux et les climats, la tribu, l’espèce, le travail varie. Ici, elles creuseront sous terre l’antre où l’on placera l’édifice, mais en l’isolant de la terre, le gardant de l’humidité. Là, on le suspend à l’air, en fort et dur cartonnage, à braver toutes les pluies. Pour faire ce papier, ce carton, on se rue à la forêt, on choisit quelque bois bien préparé, longtemps mouillé, que la nature a déjà roui préalablement comme nous rouissons le chanvre. Là dedans, d’une dent âpre, aiguë (car ce ne sont pas ici les jolies trompes d’abeilles, arrangées pour baiser les fleurs), là on mord profondément, on arrache et on détache, on scie les filaments rebelles, on les charpit comme nous faisons de la toile, on les pétrit d r une langue forte. La pâte mêlée d’une salive visqueuse et agglutinante, on l’étale en lames minces. Les’ dents fermées comme un pressoir consomment l’œuvre. L’élément du carton est préparé.

Alors, commence un second art. La papelière devient maçonne. Elle n’a pas la queue du castor pour truelle, mais chez la guêpe d’Amérique une palette A la jambe sert au môme usage. L’opération n’ést pas la môme ici et à la Guyane. La maçonne de Cayenne, ayant fait les murs, n'a qu’à y suspendre une succession de plafonds; elle suit, dans ce pays plus sec, le type de nos maisons humaines. Mais la maçonne d’Europe, qui opère en cartonnage sous un climat humide où l’été même a parfois de longues pluies, suit un autre plan : une maison dans la maison, une ruche tout à fait isolée de l’envelpppe qui la contient. C’est ce qui préserve le mieux ce peuple ardent et frileux* dont il faut bien garder la flamme.

Tel dehors, donc tel dedans. Telle maison, donc tel habitant. On ne sait pas encore assez, parmi les humains , combien l’habitation influé sur nos dispositions morales. Cette duplication de muraille, ce puissant enveloppement d’un peuple ainsi serré en lui sous sa double et forte enceinte, ne contribuera pas peu à l’unité de la cité.

Autre singularité, petite, dira-t-on? Non, grande pour l’observateur sérieux. Cette cité a deux portes; on entre par l’une, et on sort par l’autre. Ainsi, nul encombrement; on ne se rencontre jamais.

C’est ce que fait tout peulpe qui économise le temps et veut aller vite en affaires. A Londres, on fait

298 JÆS GUÊPES. '

comme les guêpes ici, les allants,, et là les venants; chacun prend sa droite, ceux-ci un trottoir, ceux-là l’autre. Le Strand n’otîre pas l’embarras des flâneurs de la rue Yivienne, qui se font sans cesse obstacle et nagent laborieusement dans les embarras qu’ils créent.-

- Mais revenons. Pourquoi ces constructions? Cet élre si robuste et d’une vie si intense a-t-il donc plus peur de l’air que tant d’insectes délicats, que la nerveuse araignée qui nk que set maison de toile ou môme vit sous une feuille? C’est là le haut mystère de vie pour l’insecte supérieur, c’est ce qui fait Yingegno universel de la fourmi sur la terre et sous' la terre, c’est ce qui fait l’activité et le persévérant travail , l’économie de l’abeille. Quoi donc? l 'Amour de l'avenir, le désir de perpétuer et d’éterniser ce qu ? on aime. Tout leur amour, c’est l’enfant. • -

Aimer l’enfant et l’avenir, travailler en vue du temps et de ce qui n’est pas encore, s’épuiser, mourir de travail, pour que la postérité ait moins à travailler, et vivel noble idéal certainement de la société, quelle qu’elle soit. On le comprend bien chez Ceux qui ont du teqips devant eux, une vie à employer, comme lçs hommes et les abeilles. Mais que celle qui n’a point de temps, qui meurt ce soir, aime le temps qui ne sera pas le sien, qu’elle im-

mole ce peu de vie à la vie qui vient derrière, dévoue à l’enfant de demain son seul et unique jour, cela est propre à la guêpe ; c’est original ,et sublime.

Pas une minute à perdre; la mère augmente incessamment leur charge. Elle fait, outre les travailleuses, des mâles qui ne travaillent guère, dont la petite fonction, fort courte, obtient à peine grâce pour leur inactivité. Chez ces peuples sérieux, tragiques, des insectes, la Nature, comme pour s’égayer un moment par une. distraction comique, a fait les pauvres petits mâles, généralement trapus, ventrus, innocents petits FalslafT, qu’on garde comme un sérail de serviteurs sans conséquence. La caricature est complète chez les mâles de l’abeille, qui , alléguant qu’ils ne savent ni récolter au dehors, ni édifier au dedans, passent le temps à jaser devant la ruche (comme nos jeunès gens à fumer).

Chez les guêpes, la vie est tellement tendue, brûlante, âpre, que les mâles eux-mêmes, quelque fainéants qu’ils soient, n’osent rester à rien faire. Ces dames, qui ne plaisantent pas et qui ont des aiguillons dont les mâles sont dépourvus, pourraient le trouver mauvais, et les relancer à coups de poignard. Aussi ils ont imaginé de travailler sans travailler; ils ont l’air de faire quelque chose, un peu de ménage intérieur, de propreté, de balayage. Si quelqu’un meurt, l’enterrement leur sert de pré-

LES GUÊPES

texte; pour enlever un léger poids, ils suent, ils se mettent plusieurs. Bref, ils sont très^-ridicules. Et leurs terribles compagnes, j’en suis sûr, en rient elles-mêmès.

Elles ont vraiment fort à faire. Vingt ou trente mille bouches à nourrir, c’est une bien grosse maison.. Si elles avaient seulement une sage activité d’abeilles, leur cité mourrait de faim. 11 leur faut une rapidité violente, furieuse, meurtrière ; il leur faut les apparences d’une gloutonnerie immense, il leur, faut le culte et l'amour que Sparte avait pour le vol. Mais ce qui fait leur puissance, ce qu’on sent chez elles, pour peu qu’on les observe un moment, c’est leur magnilique insolence, le mépris superbe qu’elles ont de tous les autres êtres, et leur foéte conviction que ce bétail leur appartient. Si l’on considère, il est vrai, leur énergie, près de laquelle les lions et tigres sont des races de moutons, et leur prodigieux effort d’improvisation chaque année, et enfin leur dévouement absolu au bien public, on ne voit guère dans la nature de créatures relativement plus puissantes ni qui aient droit de s’estimer davantage.

Nos cœurs modernes pourtant ont quelque peine à admettre la violence des vertus antiques. Leur amour de la cité, illimité, va jusqu’au crime. Qui n’a vu leur ardeur féroce à poursuivre les abeilles!

LEUR FURIE D’IMPROVISATION. 301 Il est des espèces de guêpes qui savent pourtant faire du miel ; mais c’est dans les beaux climats qui, ne connaissant pas d’hiver, laissent aux guêpes un peu, de temps et de paisible travail. Ici, il n’en est pas ainsi. Leur vie, étranglée en six mois, leur fait chercher des moyens de simplification cruelle. Il faut du miel à leurs enfants. Donc, elles tombent sur l’abeille, la saisissent; de leur corps si svelte, où la taille est un simple fil, elles recourbent l’extrémité de sorte que la prisonnière reçoit par-dessous l'aiguillon; poignardée, .la guêpe la scie en trois coups de dents, laisse là la tête et le corselet se débattre longtemps encore mais le ventre plein de miel, la barbare l’emporte et le donne.à ses petits.

Nul remords. La mort des autres ne coûte rien apparemment à celle qui sait que demain elle va mourir elle-même.

Que dis- je ? ces vierges de Tauride n’attendent pas que la nature mette sur elles sa main pesante et l’ignoble plomb de l’hiver. Elles ont porté l’épée; elles veulent mourir par l’épée. La cité finit par un grand massacre. Les enfants, si chers naguère, si chers encore, on les tue. Enfants tardifs que le froid, la misère, tuerait demain, leurs sœurs, tantes et bonnes nourrices, leur donnent au moins l’avantage de mourir par ce qui les aime. Ce dernier don, une mort courte, est libéralement octroyé à bon nom-

LES GUÊPES

bre d'infortunés qui ne pensaient pas à le demander, de petits mâles inutiles, môme de jeunes ouvrières qui naquirent tard et ne peuvent justifier d’un tempérament assez fort pour résister à l’hiver. Qu’il ne soit pas dit que l’on voie la race héroïque chercher l’humiliante hospitalité des toits enfumés de l’homme, et, pour vouloir vivre un peu plus, étaler sa triste dépouille aux charniers d’une araignée! Non, enfants! non; sœurs! mourez. La république est immortelle. Telle de nous, favorisée par le miracle annuel et la loterie de la nature, pourra tout recommencer. Qu’il en reste une, c’est assez. Dût périr le monde, un grand cœur suffirait pour refaire un monde.

Tous les modernes ont triomphé de l’ignorance de Virgile et de sa fable d’Aristée, qui tire la vie de

la mort et fait naître scs abeilles du flanc des tau- •

reaux immolés. Moi, je n’en ai jamais ri. Je sais, je sens, que toute parole de ce grand pofite sacré a une valeur très-grave, une autorité que j’appellerais augurale et pontificale. Le quatrième livre des Géorgiques, spécialement, fut une œuvre sainte, sortie du plus profond du cœur. C’était un pieux hommage au malheur et à l’amitié, l’éloge d’un proscrit, de Gallus, le plus tendre ami de Virgile. Cet éloge fut effacé, sans doute, par le prudent. Mécène. Et' Virgile y substitua sa résurrection des abeilles, ce

chant plein d’immortalité, qui, dans le mystère des transformations de la nature, contient notre meilleur espoir : Que la mort n’est pas une mort, mais une nouvelle vie commencée.

Aurait-il pris le vain plaisir de faire un Conte populaire à ce lieu consacré du poème qu’avait occupé le nom d’un ami? Je rte le croirai jamais. La fable, si c’en est une, a dû avoir quelque base sérieuse, un côté de vérité. Ce n’est pas ici le poiite mondain, le chanteur urbain, comme Horace, Télégant favori de Rome. Ce n’est pas l’improvisateur charmant de la cour d’Auguste, le léger, l’indiscret Ovide, qui trahit les amours des dieux. Virgile est l’enfant de la terre, la noble et candide figure du vieux paysan italique, religieux interrogateur, soigneux et naïf interprète des secrets de la Pâture. Qu’il se . soit trompé sur les mots, qu’il ait mal appliqué les noms, cela n’est pas impossible; mais pour les faits, c’est autre chose : ce qu’il dit, je crois qu’il l’a vu.

Un hasard me mit sur la voie. Le 28 octobre 1856 nous montions au cimetière du Père-Lachaise pour visiter avant l’hiver les sépultures de ma famille, la tombe qui réunit mon père et son petit-fils. Ce dernier né m’était venu l’année môme qui ter~ minait la première moitié de ce siècle, et je l’avais nommé Lazare dans mon espoir religieux du

réveil des nations. J’avais cru voir sur son visage comme une lueur des pensées fortes et tendres qui me remplissaient lé coeur à ce dernier moment de mon enseignement. Vanité de nos espérances ! Cette fleur de mon automne, que j’aurais voulu animer de la vitalité puissante qui a commencé tard pour moi, elle disparut presqué' en naissant. Et il me fallut déposer mon enfant aux pieds dé mon père, déjà mort depuis quatre années. Deux cyprès que je plantai alors dans cette mauvaise terre d’argile n’en ont pas moins pris en si peu de temps une étonnante croissance. Deux fois, trois fois plus hauts que moi, ils dressent des branches vigoureuses d’un jeune et riche feuillage qui veut toujours pointer au ciel. Qu’on les baisse avec effort, elles se relèvent fières et fortes, vivantes d’une incroyable sève, comme si ces arbres avaient bu dans la terre ce que j’y mis, le cher trésor de mon passé et mon invincible espérance.

Au milieu de ces pensées, montant la colline, avant d’arriver à la tombe qui est dans l'allée supérieure, je faisais cette observation, qu’ayant eu tant d’occasions de fréquenter ce beau et tristelieu, ayant été à un autre âge le plus assidu visiteur des morts, je n’avais presque jamais vu d’insectes au Père- Lachaise. A peine, au grand moment des fleurs, lorsque tout en est couvert et que môme nombre

de vieux tombeaux abandonnés sont comine engloutis dans les roses, je n’ai pas remarqué que la vie animale y abondât, comme elle fait ailleurs. Peu d’oiseaux, très-peu d’insectes. Pourquoi? je ne pourrais le dire. .' .. ~

En faisant cette réflexion, nous avions achevé de gravir la colline ; nous étions devant la tonjbe. J’y trouvai avec admiration, le dirai-je? avec une sorte de saisissement, un surprenant démenti à ce queje venais de dire- . . .

, Une vingtaine environ de très-brillantes abeilles voletaient sur le jardinet, aussi étroit qu’un cercueil, dépouillé et pauvre de fleurs, attristé de la saison. U ne restait guère dans tout le cimetière que les dernières fleurs d’automne, quelques défaillantes roses du Bengale, demi-effeuillées. Le lieu môme où nous étions, plein de constructions nouvelles, de maçonnage et de plâtre, était une Arabie déserte. Sur la tombe enfin, il n’y avait, vers la tête du grand-père, que quelque blancs asters, fort pâ- . les, et sur mon enfant lescyprès. Il fallait bien que ces asters, dans ce mauvais sol argileux, nourris ou des souffles de l’air, ou des esprits, de la terre, gardassent un peu de miel, puisque ces petites glaneuses y venaient récolter encore.

Je ne suis pas superstitieux. Je ne crois qu’à un miracle, le miracle permanent de la Providence

naturelle. J’éprouvai pourtant combien une vive surprise de cœur peut ébranler l’esprit. Je me sentis reconnaissant de voir les mystérieux petits êtres animer cétte solitude, où moi-même, hélas! je viens rarement. L’entraînement croissant du travail où les jours poussent les jours, la flamme haletante de cette forge où l'on forge de plus en plus vite, doutant si l’on vivra demain, tout cela nous fient plus loin des tombeaux que nous n’y fûmes aux temps rêveurs de la jeunesse. Je fus saisi de voir celle-ci me suppléer, tenir ma place. En mon absence elles peuplaient, vivifiaient le lieu, consolaient mes morts, les réjouissaient peut-être. Mon père leur aurait souri avec sa bonté indulgente ; elles auraient fait le bonhèur, la première joie de mon enfant. • : *" * ' • •• Y' : ’ •

L’intérêt ne les menait guère. Il y avait si peu à prendre pour elles! Cependant, quand nous Suspendîmes aux cyprès des couronnes d’immortelles que nous apportions, elles eurent la curiosité d’aller

voir si ces nouvelles fleurs avaient en elles quelque

chose. La dure et piquante corolle les rebuta vite, et les ren voya aus! asters fanés. J’en fus triste, et je leur dis : « Tard, bien tard, vous venez, amies, et sur la tombe du pauvre!... Que n’ai-je à vous récompenser d’un petit banquet d’amitié, qui vous soutienne et vous réchauffe aux premiers froids qui

déjà soufflent sur ces hauteurs glaciales, exposées

au vent du nord î »

Comme si elles m’avaient compris, leurs mouvements répliquèrent juste. J’en vis qui, de leurs petits bras, adroitement tournés en arrière, se -frottaient le dos au soleil ; elles voulaient s’imbibera fond de ce rayon tiède et s’en pénétrer. Elles profi* taient de l’heure malheureusement bien courte où le soleil tourne si vite ; on le sent à peine, et il est passé. Leur geste-, très-significatif, disait manifestement : « Oh ! la froide matinée que nous avons eue !... Hâtons-nous !... Avant uneheure commence la soirée non moins froide, la nuit glacée, qui sait? l’hiver! et bientôt la mort pour nous. »

Elles étaient très-vives encore, merveilleusement propres et nettes, je dirais presque lumineuses, sous leurs ailes lustrées, glacées d’or. Je ne vis jamais de plus beaux insectes, plus visiblement animés d’une vie supérieure. Une chose m’embarrassait, c’est qu’elles» étaient trop belles, trop luisantes, n’àyant point leur costume industriel, leur habit Velu, leurs pinceaux, leurs brosses. Enfin, j’apepçus une chose, c’est qu’elles n’avaient pas non plus les quatre ailes de l’abeille, mais seulement deux.

Je reconnus mon erreur. Celles-ci sont justement celles qui trompèrent aussi Virgile. Comme moi, il les crut abeilles et leur a donné ce faux nom.

— :=■ ■**£»■•■ — ‘■ .* 1 »» ^-- rmt .

Réaumqr avoue que lui- même il y fut un moment trompé.

Mais le fait conté par Virgile n’est pas inexact. On comprend qu’il ait vivement ému l’antiquité et qu’elle y ait vu un type de résurrection. Elles semblent les filles de la mort. Des trois âges de leur existence, elles passent le premier dans les eaux morbides et mortelles, funestes à tous les autres êtres, que laissent échapper les résidus de la vie en dissolution ; par une tendresse ingénieuse, la nature les y préserve, les maintient vivantes et les fait respirer en pleine mort. Le second âge, elles le passent sous la terre, dans les ténèbres, pour y dormir leur sommeil de chrysalide. Mais, quittes de cette sépulture, elles sont bien dédommagées de leur abaissement antérieur; une vie légère, aérienne, exempte des travaux de l’abeille, glorifiée par des ailes d’or, comme celle-ci n’en eut jamais, leur est accordée, avec des mœurs douces. Innocentes et sans aiguillon, elles vivent leur saison d’amour sous le soleil et dans les fleurs. Loin de rougir de leur origine, nobles abeilles virgiliennes, elles ne dédaignent pas les fleurs du cimetière, elles font société aux morts, et, pour les vivants, recueillent ce miel de l’âme, l’espoir de l’avenir.

L’ABEILLÉ AUX CHAMPS

Page 1