‹ L'insecteChapitre 28 sur 29 · XX7V · texte numérisé non relu

XX7V

« Quand la plante arrive à la fleur, au plus haut point de sa vie, qu’elle prend des formes symétriques, des parfums, des couleurs, une irritabilité quasi animale , elle sort de l’isolement , et se lie davantage avec le tout. Mais elle est fixée dans un lieu et sans rapprochement d’amour. L’animal, au contraire, c’est le mouvement; il annonce sa joie de vivre par sa mobilité capricieuse. Alors la plante captive jette un regard d’amicale confiance sur la vie libre de l’animal, lui offre l’abondance de sa substance, et, pour salaire, attend de lui qu’il opère sa fécondation. Alors aussi, comme pourrait le faire un frère plus âgé, l’animal aide à la

plante, et prête à sa dépendance les secours de la liberté. Mais, pour cela, il faut l’animal tout à fait libre, je veux dire ailé, lié avec la vie végétale qui fut sa bonne nourrice. Voilà l’insecte , messager et médiateur de l’amouf des plantes, leur propagateur, instrument zélé de leur fécondation.

« Avec un soin maternel, la plante, en son propre corps, donne un lieu où l’œuf de l’insecte se développe. Elle nourrit la jeune larve qui ne peut agir encore, mais qui enfin, sortant de sa végétation dans l’œuf, se meut librement, se nourrit. La fécondité créatrice de la plante répare aisément ce que lui a soustrait l’insecte , et tous deux ainsi, l’animal et la plante, arrivent harmoniquement au point le plus haut de la vie. L’animal , de sa basse sphère de nutrition, s’élève à une sphère plus élevée, le pur besoin du mouvement, et la poursuite de l’amour. La plante, il est vrai, ne monte pas si haut ; mais sa fleur est un beau rêve d’une existence supérieure : rêve qui, bien que passager, va, parles fruits, assurer la conservation de l’espèce. La plante en fleurs, l’insecte ailé, atteignent, comme de concert, un développement analogue, manifesté par les couleurs, les belles formes symétriques, le raffinement de la substance. Des fleurs papilionacées, par exemple, on dirait presque des insectes devenus plantes. V

« Celle existence harmonique va et marche au mêmerhythme des moments de la journée. Chaque fleur au suc de laquelle est assigné un insecte s’épanouit à l’heure où il vit de la vie la plus active, se ferme à l’heure de son repos. Ils sentent ainsi leur unité l’amour les attire l’un vers l’autre. La plante ici joue la femelle, base fixe de création, engagée dans la nature. L’insecte semble le petit mâle qui se détache de la terre, voltige en Fàir; rappelé toutefois par la plante à l’unité du tout terrestre. Il est une anthère ailée, qui répand la vie aux fleurs. » (Burdach, livre II, ch. in.)'

Ce que le vent fait au hasard, jetant, par ondées, par caprice, les éléments générateurs, l’insecte le fait par amour, amour direct de son espèce, amour indirect et confus de cette aimable auxiliaire qui l’accueille ët le nourrit, qui nourrira môme encore ses œufs après lui et continuera sa maternité. Aussi son action n’est pas, comme était celle du vent, extérieure et superficielle. Elle est' intérieure, pénétrante; l’insecte, ardent et curieux, ne se laisse pas arrêter par ces légers petits obstacles dont la pudeur végétale entoure le seuil de ses mystères; il écarte hardiment les voiles, il entre au ménage des fleurs. Il prend, il pillé, il emporte, sûr d’être approuvé de tout. La fleur, dans son expansion impuissante, est’trop heureuse de ces lar-

cins libérateurs qui vont transporter son désir où il voulait aller lili-môme. « Prends, dit-elle, et prends davantage. » L’insecte y fait tout son effort; chacun de ses poils devient une petite flèche magnétique qui attire et veut attirer. Puisse-t-il se couvrir de ces pointes, et de toute sa surface (à l’instar du paratonnerre) concentrer sur soi ce trésor d’électricité végétale 1 c’est son vœu. Vœu réalisé dans l’insecte supérieur, dans l’abeille, toute hérissée de cet appareil attractif, l’abeille prédestinée , par les outils qui lui sont propres, et à sa petite industrie personnelle de faire le miel, et à la très-grande industrie, générale, universelle, de la fécondation des plantes. - . •

Excellente créature, à qui s’adresse surtout ce que le grand physiologiste vient de dire de ces amours de la fleur et de l’insecte ; mais avec une spécialité admirable de l’abeille. Elle ne prend à la fleur que ce noble luxe de vie que ceUe-çi prodigue à l’amour. Elle n’établit pas son fruit dans la plante pour l’alimenter et pour manger sa nourrice. Au lieu d’y déposer son œuf aux hasards de la vie végétale, comme fait le papillon de sa future chenille, l’abeille ménage la plante et, sans l'attaquer, lui emprunte les précieux matériaux dont son art tire les palais d’albâtre, d’ambre ou d’or, où vont dormir ses enfants.

Celte innocence de l’abeille est un de ses hauts attributs, autant que son art admirable. Son aiguillon n’est qu’une arme défensive et très-nécessaire, non cohtre l’homme auquel d’elle-même elle n’aurait pas affaire, mais contre les guêpes cruelles, ses ‘ tçrribles ennemies. L’abeille , tout au contraire, ne fait de mal à personne. Elle ne vit point de la mort; sa vie i'noffensive ne demande point d’autres vies. Elle suscite des existences innombrables, elle vivifie, elle féconde. Il n’est pas d’inculte désert, de lieu sauvage où elle n’anime, n’active la végétation languissante, pressant les plantes d’éclore, les veillant, les épiant. Elle leur reproche leur paresse, et, dès qu’elles s’ouvrent à l’amour, ces pauvres vierges muettes, elle établit de l’une à l’autre comme les pourparlers nécessaires , emporte dans ses murmures leurs poussières et leurs parfums, met en rapport les arômes qui sont leurs pensées de fleurs.

Cela commence au mois de mars. Quand un soleil incertain , mais déjà puissant , réveille la sève endormie, de petites fleurs des champs, k violette sauvage, la pâquerette des gazons, le bouton d’or des haies, la giroflée hâtive, s’épanouissent et parfument l’air. Mais cela pour ununoment. À peine ouvertes à midi, dès trois heures elles se replient et voilent leurs frissonnantes étamines. A ce court

moment de douce chaleur, vous voyez un petit être blond, tout velu, mais bien frileux, qui se hasarde aussi à déplier ses ailes. L’abeille quitte sa cité, sachant que la manne est prête pour elle et pour ses petits.

Peu de chose alors, il est vrai, mais la plupart des berceaux sont vides à celte époque. La grande fécondité de la mère abeille est encore cachée dans son sein. La ponte régulière, rapide, qui doit créer un monde , ne commencera que plus tard , aux beaux jours de mai.

Admirable correspondance. La plupart des fleurs frileuées, de même que la frileuse abeille, attendent une saison plus fixe pour déployer au soleil leurs corolles, trop délicates pour les caprices d’avril.

C’est plaisir de voir le commerce de ces êtres charmants. La fleur docile s’incline et se prête aux mouvements inquiets de l’insecte. Le sanctuaire qu’elle avait fermé aux vents, au regard, elle l’ouvre à sa chère abeille qui va, toute imprégnée d’elle, porter son message d’amour. Les précautions délicieuses que la nature a prises pour voiler aux profanes le mystère qui se passe là n’arrêtent pas un moment la chercheuse hardie qui est comme de la maison et ne craint pas d’être en tiers. Telle fleur, par exemple, se trouve protégée par deux pétales qui

se rejoignent et font dôme (comme l’iris du bord des eaux, qui protège ainsi de la pluie ses délicats petits maris). Telle autre, comme le pois de senteur, se coiffe d’une espèce de casque dont il faut lever la visière. • :

L’abeille s’établit au fond de ces réduits dignes des fées, tendus des plus doux tapis, sous des pavillons fantastiques, des murailles de topdze et des plafonds de saphirs. Mais pauvres comparaisons empruntées aux pierreries mortes!*.. Celles-ci vivent, et elles sentent, elles désirent, elles attendent. Et si l’heureux conquérant du petit royaume caché, si l’impérieux violateur de leurs innocentes barrières, l’insecte, mêle et confond tout, elles lui diront merci, le combleront de leurs parfums et le chargeront de leur miel. *

Il y a des lieux favorisés, et il y a des heures bénies, où l’abeille, en récoltant, «accomplit, chaste travailleuse, des milliers de mariages. Sur les côtes, par exemple, et près de la sauvage mer où l’on n’irait guère chercher ces pacifiques idylles, s’il est un repli bien caché, garanti, soleillé, la nature ne inanque pas, dans la douceur chaude et humide de cet abri maternel, de faire un petit monde élu où la fleur distille à l’abeille le plus doux de son nectar, où l’abeille soulage la fleur comble et courbée de son désir.

Chaude, humble et douce aussi est l’heure qui précède le sojr. Caressée du dernier soleil dont elle garde en soi la tiédeur, humectée dans sa corolle de la brume légère qui déjà blanchit, la fleur se sent vivre deux fois et d’une double électricité ; elle est pressée d’aimer, elle aime. Les étamines éclatent, secouent leur nuage d’encens. Vienne la médiatrice, à cette heure charmante et sacrée, qu’elle

vienne la secourable abeille! qu’elle s’empare de ces parfums que le vent du soir aurait dispersés, qu’elle les répartisse sagement, prenne ici et donne là. Les fleurs ne sont plus solitaires ; la prairie est devenue par elle une société où tous s’entendent et tous s’aiment, initiés à l’hymen par leur petit pontife allié.

C’est un devoir non moins grave pour l’abeille de se lever de bonne heure et d’assister au moment où la fleur qui sommeillait sous la rosée pénétrante (dégagée par son divin maître, père et amant, le soleil), s’éveille , revient à elle-même. Frappée du rayon sympathique, elle n’y résiste pas; elle laisse aller, attendrie, tout ce qu’elle a de meilleur; elle est comme une petite source où le miel vient goutte à goutte. Prenez-Ie, il en revient. A point se trouve alors l’abeille; son œuvre est ici presque faite: le doux trésor, bien préparé dans cette heure de perfection, lui coûtera peu de tra-

vail. Elle l’apporte à ses enfants : « Mangez, c’est l’âme des fleurs. » . ,

A midi, dans la chaleur, restera- t-elle inactivé? Le hàle et la sécheresse ont tari les fleurs de 1a plaine. Mais celles des bois, abritées par de fraîches ombres, ont la coupe pleine ; celle des ruisseaux murmurants, des muets et profonds marais, sont alors en pleine vie. Le Pensez à moi rêve et pleure de petites larmes de miel. Le blanc nénuphar lui-même, de sa pâle virginité, donne un doux trésor d’amour.

« Le chaud ne nuit pas à l’abeille , mais le froid extrêmement. Elle est si consciencieuse que, pour ne pas perdre un jour de travail dans nos courts étés, elle n’a pas assez égard aux brusques retours di’hiver, aux aigres caprices de bise, qui nous viennent parfois dans les plus beaux jours; Des insectes moins intelligents, mais aussi moins laborieux, savent parfaitement s’y soustraire. Dans leur prudence paresseuse, ils se disent: « A demain!...’ « Chômons. » Et ils attendent patiemment un jour, deux jours ou davantage, que ce méchant vent du nord ait calmé sa mauvaise humeur. Mais ceux qui ont charge d’âmes, une grosse famille à nourrir, ceux qui savent qu’un hiver doux peut venir qui tienne ce peuple éveillé (donc affamé), cenx-là, dis-je, se feraient scrupule de prendre un seul jour de repos.

L’ABEILLE AÜX CHAMPS.

« Aussi, par des matins très-froids d’un juin qui valait un mars, elles n’hésilaient pas à se mettre intrépidement en campagne. Mais elles sont plus vaillantes que robustes; le froid les prenait, et je les voyais languissantes et comme paralysées, qui se traînaient à nies fenêtres. Elles n’essayaient pas ' de fuir et se laissaient prendre. Elles étaient à l’état sacré, je veux dire portant les signes de leur courageux et infatigable travail , imprégnées de poussière de fleurs, et leurs petites corbeilles chargées, surchargées de pollen. Elles avaient l’air de dire :

« Nous ne sommes point des fainéantes. Loin de là,

« aux froides heures du matin, où plus d’une som- « meille, nous avions déjà journée faite. Mais,

« hélas! les temps sont si durs, et si pénétrante est * la bise! Nous voilà transies. Un moment, je vous « prie, d’hospitalité. »

« Qui ne respecterait l’infortune de ces irréprochables et trop ardentes ouvrières? Je leur prêtais non-seulement un toit, la tiédeur d’un appartement fermé au vent, ouvert au soleil ; mais, je leur improvisais un repas d’amie, sans façon. Où? au fond d’un sucrier.

« La frileuse, ayant ravivé à un beau et chaud rayon sa chaleur perdue, et remis en bon état tout ce petit monde électrique de poils dont elle est hérissée, commençait à s’informer de sa prison mo- '

L’A B Eli, LE AUX CHAMPS. 325

mentanée et trouvait avec une surprise agréable que ce cristal était une salle à manger. De bon appétit* se mettant à table, elle attaquait un morceau de sucre, et de sa trompe en suçait tout ce qu’elle en pouvait prendre. Le repas fini, quand l’abeille, tout à fait ressuscitée, remuait, allait, venait, demandait la porte, sans lui faire perdre un moment d’une journée déjà avancée, je l’élargissais...^ D’un plein vol, charmée d’un soleil meilleur, elle retournait à ses affaires, bourdonnant, très-distinctement : Adieu, madame, et grand merci. »

, LA CITÉ

• LÀ CITÉ

Si le guêpier tenait de Sparte , la ruche est, dans le monde insecte, la véritable Athènes. Ici, tout est art. Le peuple, l’élite artiste du peuple, crée incessamment deux choses, d’une part la Cité, la patrie, de l’autre la Mère universelle qui doit non-seulement perpétuer le peuple,, mais de plus être son idole, son fétiche, le dieu vivant de la Cité.

Ce qui est commun aux abeilles avec les guêpes, les fourmis, tous les insectes sociables, c’est la vie désintéressée des tantes et sœurs, vierges laborieu-

ses, qui se dévouent tout entières à une maternité

d’adoption.

Et ce qui sépare l’abeille de ces peuples analogues, c’est qu’elle a besoin de se faire une idole nationale dont l’amour l’invite au travail.

Tout cela a été longtemps méconnu. On croyait d’abord que cet Était était une monarchie , qu'il avait un roi. Point du tout; ce roi est une femelle. Alors , on s’est rabattu à dire : Cette femelle est une reine. Erreur encore. Non-seulemçnt elle ne règne pas, ne gouverne pas, ne dirige rien, mais elle est gouvernée en certaines choses, parfois mise en charte privée. C’est plus et moins qu’une reine. C’est un objet d’adoration publique et légale; je dis légale et constitutionnelle, car cette adoration n’est pas tellement aveugle qu’en tels cas l’idole ne soit, comme on verra , traitée trèssévèrement,

« Donc, ce gouvernement serait au fond démocratique? » Oui, ;Si l’on considère l’unanime dévouement du peuple, le travail spontané de tous. Nul ne commande. Mais au fond, on voit bien que ce qui domine en toute chose élevée, c’est une élite intelligente, une aristocratie d’artistes. La Cité n’est point bâtie ni organisée par tout le peuple, mais par une classe spéciale, une espèce de corporation. Tandis que la grande foule des abeilles va cher-

LA CITÉ

cher aux champs la nourriture eommune, certaines abeilles plus grosses, les cirières, élabo». rent la «ire, la préparent, la taillent, l’emploient habilement. Comme les francs-maçons du moyen âge, celte respectable corporation d’architectes travaille et bâtit snr les principes d ? une profonde géométrie. Ce sont, comme ceux de nos vieux temps, les maîtres des pierres vives. Mais combien ces dignes abeilles méritent mieux encore ce nom ! Les matériaux qu’elles emploient ont passé paé elles, ont été élaborés par leur action vitale, vivifiés de leurs sucs intérieurs. ,

Ni le miel, ni la cire ne sont des substances végétaies. Ces petites abeilles légères qui vont chercher le suc des fleurs, le rapportent déjà changé, enrichi' de leur vie virginale. Doux et pur, il passe de leur bouche à la bouche de leurs grandes sœurs. Cellesci, les graves cirières, ayant reçu cet aliment vivifié et doté de la charmante douceur qui est comme l’âme du peuple, elles l’élaborent à leur tour, l’affermissent de leur vie propre, qui est la solidité. Sages et sédentaires , du liquide , elles font un miel sédentaire, un miel à la seconde puissance; j’allais dire, un miel réfléchi. Ce n’est pas tout, cette substance deux fois élaborée et deux fois dotée de suc animal, elles ne l’emploieront encore qu’en l’humectant incessamment de leur salive, qui la

rend plus molle pendant le travail et plus résistante

après. . . '

Avais-je tort tout à l’heure de dire que cette construction est vraiment celle des pierres vives ? Pas un atome de ces matériaux qui ne passe trois fois par la vie, et ne .s’en imprègne trois fois. Qui dira dans cette ruche, si c’est la fleur qui a fourni le plus, ou si c’est l’abeille? Celle-ci y est pour une grande part. Ici, la maison du peuple, c’est la substance du peuple et son âme visible; il a tiré de lui sa propre cité, et il est sa cité même. Abeilles et ruche, même chose.

Mais observons-les au travail.

Seule, au centre de la ruche encore vide et à créer, la docte cirière s’avance. Sous ses anneaux elle prend délicatement une plaque de cire que ses mains por>r tent à sa bouche. La plaque est broyée de ses dents, ef, comme ses dents sont des filières, la cire en sort sous forme de ruban. Huit plaques sont ainsi fournies, travaillées et imbibées; huit petits blocs en résultent qu’elle pose comme premiers jalonsde la construction première, comme assises mères delà Cité.

D’autres continuent sans écarter de ce qu’a commencé la première. Si quelque nqyice inintelligente ne suit pas le plan adopté , les maîtresses abeilles, savantes et expérimentées, sont là pour saisir le défaut et y porter remède (Huber).

LA CITÉ

Dans le bloc total, bien posé, aligné, où plusieurs ont harmoniquement déposé leur tribut de cire, il faut maintenant creuser, donner une forme. Une encore, une seule, se détache des autres, et de sa langue cornée, de ses dents, de ses pattes, dans cette matière assez ferme, elle parvient à faire une cavité, comme une voûte renversée. Fatiguée, elle se retire, d’autres arrivent pour modeler. A deux, elles amincissent et affinent les murs. Le seul point à observer, c’est de ménager toujours habilement l’épaisseur. Mais comment l’apprécient-elles? qui les avertit de l’instant où un coup de trop ferait une ouverture dans la cloison? Jamais cependant ellea ne prennent la peine de faire le tour et d’aller observer l’autre côté. Les yeux leur sont inutiles ; elles jugent de tout par leurs antennes qui sont leurs sondes et leurs compas. Elles

palpent, et, par un tact infiniment délicat, elles sentent à l’élasticité de la cire, ou au son qu’elle rend, s’il y a sûreté à creuser, ou s’il faut s’en tenir là et ne pas aller plus avant.

La construction, comme on sait, est à deux fins,

Les alvéoles sont généralement l’été des berceaux, l’hiver des réservoirs de pollen et de miel, un grenier d’abondance pour la république. Chacun de ces vases est clos et scellé de son couvercle de cire. Clôture religieusement respectée de tout le peuple,

qui ne prend pour sa subsistance qu’à un seul rayon ouvert. Ce rayon fini, on passe à un autre, mais toujours avec grande réserve et grande sobriété.

On a dit et répété que ta construction était absolument uniforme. Buffon va jusqu’à prétendre que l’alvéole n’est que la forme même de l’aheille qui s’établit dans la cire, et qui, du frottement de son corps, par une manœuvre aveugle, obtient une empreinte, un creux, une alvéole identique. Vaine hypothèse, que la moindre réflexion ferait juger improbable, quand même l’observation ne la démentirait pas* . \ ' - x • . • v

En réalité, leur travail est extrêmement varié, incidenté de diverses manières. . -

Premièrement, les rayons sont percés au centre de corridors ou petits tunnels qui dispensent de

tourner autour des deux surfaces. Économes en

' toute chose, elles sont avares de temps.

Deuxièmement, la forme des alvéoles n’est nullement identique. Elles préfèrent l’hexagone, la forme précisément la meilleure pour donner le plus d’alvéoles dans le plus petit espace. Mais elles ne sont nullement esclaves de cette forme. Le premier rayon qu’elles collent au bois n’y tiendrait que faiblement et seulement par Tes saillies, s’il se composait d’alvéoles à six pans. Elles le font à cinq seulement,- le

LA CITÉ. 335

composent d’alvéoles pentagones pour ménager de larges bases qui s’attachent au bois solidement sur une ligne continue. Le tout agglutiné, scellé, non pas avec de la eire, mais avec leur gomme (ou propolis), qui, en séchant, devient dure comme du fer.

Les grandes cellules royales ou berceaux des Mères futures, qu’on voit au côté des rayons, m sûnt point à six pans, mais dans une forme d’œuf oblong, ce qui donne à pes favorites une aisance considérable et une grande facilité de développement, - •

Enfin, dans le commun' même des alvéoles hexagones, analogues au premier coup' d’œil, avec un peu d’attention, on voit de graves différences. Elles sont petites pour les ouvrières glaneuses , plus grandes pour les artistes cirières, grosses et larges pour les mâles. Cette largeur s’obtient au moyen d’une petite pièce arrondie que l’on met dans le fond, et qui le rend un peu circulaire, j’allais dire ventru. Telle maison, tel habitant; le mâle naîtra trapu, ventru, prédestiné qu’il fut à cette forme par celle de son berceau. • , .

Ainsi, elles varient d’elles-mômes le dessin et l’étendue des cellules. Elles les varient plus encore, selon les obstacles qu’on leur oppose;" Si on leur refuse la place, elles réduisent leurs hexagones proportionnellement avec une adresse extrême.

C’est ce qu’Huber vérifia par d’ingénieuses expé 1 rîences. Il imagina de les contrarier en posant, au lieu de bois, une plaque de verre à l’un des murs de la ruche où elles attachent leurs rayons. Elles virent de loin ce verre glissant où rien n’eût pu se fixer, et, prenant dès lors leurs mesures, elles coudèrent leur gâteau de façon qu’il évitât le verre et allât rejoindre le bois. Mais, pour couder ces rayons, il fallait changer le diamètre des cellules, rendre plus grand celui de la partie convexe, plus petit celui de la partie concave. Délicat problème qui fut résolu sans difficulté par ces habiles architectes. ’ , ...

En plein hiver, dit-il encore, dans leur saison d’inertie, un gâteau trop lourd croula, fut arrêté au passage par les gâteaux du dessous. L’éboulement était imminent. Elles inventèrent des renforts, des cordons en fort mastic qui, tenant au gâteau tombé et aux parois de la ruche, empêchèrent cette ruine dangereuse d’entraîner l’édifice inférieur. Puis, pour prévenir des malheurs semblables, elles créèrent des pièces nouvelles, inusitées, d’architecture> arcsboutants, contre-forts, piliers, solives, etc.

Nouvelles et inusitées! Ceci réfutait assez la théorie de Buffon. Que des machines innovassent, que des automates inventassent ! chose difficile à expliquer. Cependant l’autorité souveraine de ce grand dicta-

LA CITÉ. , • 337

leur de l’histoire naturelle aurait prévalu peut-être sur les faits, sur l’observation, si, vers la fin du dernier siècle, les abeilles elles-mêmes, par un coup imprévu, n’avaient défini livement tranché la question. ' '

C’était vérs le temps de la Révolution américaine, peu avant la Révolution française. On vit apparaître et se répandre un être inconnu à notre Europe, d’une figure effrayante, un grand effort papillon de nuit, marqué assez nettement en gris fauve d’une vilaine tête de mort. Cet être sinistre, qu’on n’avait vu jamais, alarma» lés campagnes et parut l’augure des plus grands malheurs. En réalité, ceux qui s’en effrayaient l’avaient apporté eüx-mêmes. Il était venu en chenille avec sa plante natale, la pomme

de terre américaine, le végétal à la mode que Par-

mentier préconisait, que Louis XVI protégeait, et qu’on répandait partout. Les savants le baptisèrent d’un nom peu rassurant : le Sphinx Atropos.

Cet animal était terrible, en effet, mais pour le miel. Il en était fort glouton^ et capable de tout pour y arriver. Une ruche de trente mille abeilles ne l’effrayait pas. En pleine nuit, le monstre avide, profitant de l’heure où les abords de la Cité sont moins gardés, avec un petit bruit lugubre, étouffé, comme étoupé par le duvet mou qui le couvre (comme toutes les bêtes de nuit), envahissait la

ruche, allait aux rayons, se gorgeait, pillait, gâchait, bouleversait les magasins et les enfants. On avait beau s’éveiller, se rassembler s’ameuter, l’aiguillon ne perçait pas l’espèce de couverture, de matelas mou et élastique, dont il est garni partout, comme ces armures de cotojn que portaient les Mexicains du temps de Cortès, et qu’aucune arme espagnole ne pouvait percer.

Huber avisait aux moyens de protéger ses abeilles eontre ce pillard effronté. Ferait-il des grilles, des portes? et comment? c’était son doute. Les clôtures les mieux imaginées avaient toujours l’inconvér nient de gêner le grand mouvement Rentrée, de sortie, qui se fait au seuil de la ruche. Leur impatience leur rendrait intolérables ces barrières oh elles pourraient s’embarrasser et briser leurs ailes. .

Un matin, l’aide fidèle qui le secondait dans ses expériences lui apprit que les abeilles avaient déjà elles-mêmes résolu le problème. Elles avaient, en diverses ruches, imaginé, essayé des systèmes divers de défense et de fortifications. Tantôt elles construisaient un mur de cire, avec d’étroites fenêtres, où le gros ennemi ne pouvait passer. Tantôt, par une invention plus ingénieuse, sans boucher rien, elles plaçaient aux portes des arcades entrecroisées, ou de petites cloisons les unes derrière les

autres, mais qui se contrariaient, c’est-à-dire qu’au vide laissé par les premières, répondait le plein des secondes. Ainsi nombre d’ouvertures pour la foule impatiente des abeilles qui pouvaient, comme à l’ordinaire, entrer, sortir, sans autres obstacles que d’aller un peu en zigzag. Mais clôture, absolue clôture, pour le grand et gros ennemi qui ne pouvait plus entrer avec ses ailes déployées , ni môme glisser sans froissement par ces corridors étroits.

Ce fut le coup d’État des bêtes, la révolution des insectes, exécuté par les abeilles, non-seulement contre ceux qui les volaient, mais contre epux qui niaient leur intelligence. Les théoriciens qui la leur refusaient, les Malebranche et les Bufîon, durent se tenir pour battus. L’on dut revenir à la réserve des grands observateurs, des Swammerdam, des Réaumur, qui, loin de contester le génie des insectes, nous donnent nombre de faits pour prouver qu’il est flexible, qu’il peut grandir par les dangers, les obstacles, quitter les routines, faire des progrès inattendus dans certaines circonstances.

omo

COMMENT LES ABEILLES CRÉENT LE PEUPLE

COMMENT LES ABEILLES CRÉENT LE PEUPLE

Tout, dans la vie des abeilles, est combiné pour l’enfant. Voyons donc cet objet d’amour. Voyons ce que sera au fond de l’alvéole, qui vient d’être édifié, la petite vierge du travail.

D’abord elle naît très-pure, à ce point qu’elle n’a pas même l’organe des nécessités inférieures. Sur une fine bouillie de miel et de poussière de fleurs» qu’on lui renouvelle, vous ne voyez d’abord qu’une virgule, puis un G, une spirale. Mais déjà elle vit, elle est organisée, active, si bien qu’au huitième jour, fileuse habile» elle tisse son filet de métamor-

344 COMMENT LES ABEILLES CRÉENT LE PEUPLE phose. Ses nourrices, pour qu’elle ait un parfait repos au moment pacré, ont l’attention de fermer sa cellule ; elles y posent un petit dôme, de couleur fauve et veloutée. Elle est nymphe dix jours, enveloppée d’un voile d’une extrême blancheur, trèsfin, qui vous laisse voir une miniature de mouche, yeux, ailes et pattes. Vingt et un jours suffisent à son développement. Elle entame alors le petit dôme, le pousse de sa tête; puis, de ses premières pattes posées au bord, elle tire avec force pour dégager le tout. Grand effort. Mais le miel est là pour la refaire ; à la première cellule, elle y plonge sa trompe, s’initie elle-même à la vie.

Elle est humide encore, grise et très-faible. Elle va se sécher au soleil, durcir ses ailes plissées et molles. Là, elle est accueillie de ses nombreuses tantes, qui l’essuient et la lèchent amoureusement, lui donnent le baiser maternel.

Nul être n’est mieux ustensilé ni plus manifestement appelé à une spécialité d’industrie. Chaque organe lui dit sa leçon et ce qu’elle a à faire. Êcluirée de cinq yeux et dirigée par deux antennes, (die porte en avant, au dehors de sa bouche, un unique et merveilleux instrument de dégustation, la trompe, longue langue extérieure* délicate et demi-velue pour mieux s’imprégner et s’imbiber. Protégée, au repos, d’un bel étui d’écaille, la trompe

ET LA MÈRE COMMUNE. v tire sa fine pointe pour toucher un liquide, et cette pointe mouillée, elle la ramène au fond de sa bouche où réside la langue intérieure, juge intime de la sensation, et qui en décide en dernier ressort. > •• • • v

A cet appareil délicat, joignez des attributs plus rudes qui accusent sa vocation : des poils de tous côtés pour s’empreindre des poussières des fleurs, des brosses aux jambes pour concentrer cette récolte, des corbeilles pour la serrer en pelotes de toutes couleurs. Tout oela mis ensemble, c’est l’insigne du métier.... Ya, ma fille,’ et sois moissonneuse. ' , ... ,

Tu n’auras nul autre désir et tu ne voudras rien , de plus. Les vierges fées qui ont préparé ton berceau et t’alimentent par jour, te font ce qu’elles furent. Sobres, laborieuses et stériles, elles épargnent sur elles-mêmes; elles maintiennent en elles ' et en toi la virginité par le jeûne, du moins la faible nourriture, tandis qu’elles traitent splendidement la Mère future, encore enfant, et sont même très-larges pour la tribu nombreuse des mâles, la plupart inutiles.

C’est ici que Ton touche le fond de la Cité, l’aristocratie du dévouement et de l’intelligence. Les cirières, ou abeilles architectes, si elles consultaient la Mère vivante, ne lui prépareraient jamais une

346 COMMENT LES ABEILLES CRÉENT LE PEUPLE héritière. Elle est aveuglément jalouse, et ne demande qu’à la tuer,, dès qu’elle naîtra. On ne l’écoute point Ces sages et fortes tètes, songeant que nous mourons tous, avisent à la perpétuer. Donc, à côté des alvéoles, ou petits berceaux resserrés qui reçoivent tous les enfants de la république , elles bâtissent de très-larges loges, quinze fois, vingt fois plus amples, où l’œuf ordinaire qu’on y met, favorisé par l’aisdnce et la liberté, pourra grossir et grandir, développer à plaisir toutes ses facultés naturelles. Pour mieux assurer la croissance supérieure de l’œuf élu, on lui prodigue une nourriture plus forte, plus généreuse, qui donnera l’essor à son sexe et le douera de fécondité. Telle est l’efficacité de cette puissante liqueur, que si les nourrices en laissent par mégarde tomber des gouttes sur les berceaux voisins, les petites abeilles, heureuses de ce hasard, participent à la fécondité, quoique à un degré inférieur. •

J’ai fait des rois , madame , et n’ai pas voulu l’être.

Ce vers de la tragédie caractérise parfaitement le désintéressement de ces sages nourrices. Elles donnent à la favorite tous les dons de ce monde, un beau et ample local, une nourriture supérieure, et ce paradis des femelles, la maternité ! Aux autres,

au contraire, à leurs sœurs, qui naîtront semblables à elles, les berceaux serrés, les aliments grossiers, le travail incessant, la peine. Les unes iront aux champs, sueront pour le peuple et la Mère; les autres, enfermées au logis, bâtiront incessamment, soigneront la progéniture. Nulle récréation ; je ne vois pas qu’elles aient, comme les fourmis, de fêtes, ni de jeux gymnastiques. Toute leur fête sera le travail (dont cette Mère est dispensée). A une seule, elles donnent l’amour, et ne gardent que la Sagesse.

L’attribut caractéristique de cet enfant de la Grâce, dont tout le peuple est amoureux , est spé-

cialement d’avoir de belles longaes pattes d’or, ou plutôt d’ambre transparent , d’un jaune doré. Cette riche coulëur ennoblit son ventre, et se retrouve encore aù bord de ses anneaux dorsaux. Élégante, svelte et noble, elle est dispensée de traîner l’appareil industriel qui surcharge l’ouvrière, les brosses et les corbeilles. Comme toute abeille, elle porte l’épée, je veux dire l’aiguillon, mais ne le fait sortir guère (sauf un duel personnel) ; elle en a peu d’occasions, étant entourée, obsédée, accablée plutôt d’un excès d’amour.

Cette Mère est fort timide ; un rien suffit pour l’efl'rayer; au moindre danger, elle fuit et se cache au fond dfe la ruche. Sa tête n’est pas bien grosse, et son unique fonction qui l£ spécialise tellement,.

348 COMMENT LES ABEILLES. CRÉENT LE PEUPLE

n’est pas de celtes qui peuvent élargir beaucoup le cerveau. Les autres ont plus d’occasion d’acquérir des connaissances et de varier leurs aptitudes. Les petites moissonneuses prennent une grande expérience de la campagne et de la vie. Les abeilles architectes qui, de plus, règlent mille affaires imprévues de l’intérieur, sont bien obligées de songer et de développer leur intelligence. La Mère n’a que deux choses à faire.

Par un beau jour de printemps, au soleil, vers les trois heures de l’après-midi, elle sort, et sur un millier, ou davantage , de mâles, elle se choisit un époux, l’enlève un moment sur ses ailes, puis le rejette iputilé; il ne survit pas au bonheur. Elle rentre, et tout est Uni. Elle est fécondée pour quatre ans, le terme ordinaire de sa vie. Point d’amours plus courtes et plus chastes. Tout son travail, de jour, de nuit, sans distinction de saison, saqf trois mois d’engoûrdissement dans les hivers rigoureux, est de pondre partout, sans cesse. Elle va de cellule en cellule , et dans chacune laisse un œuf. C’est tout ce qu’on lui demande. Elle était née pour cela, et précisément en proportion de sa fécondité. Si elle devenait stérile, tout languirait, et l’activité, et le travail, et l’amour qu’on a pour elle. Le sentiment qu’on lui témoigne n’est pas tellement personnel que l’idée de l’utilité,

ET LA MÈRE COMMUNE, de la conservation et de la perpétuité du peuple* n’y domine très-visiblement.

Cette Mère, -disent nos auteurs, a la tête un peu légère. Comme tous ceux qui n’ont rien à faire, elle est capricieuse, volage. Au bout d’une année de ponte et de vie sédentaire au fond de la ruche, il lui prend envie du grand air, d’aller voir un peu le monde, de visiter de nouveaux pays. Elle a cependant un motif plus sérieux qu’ils ne disent. Elle voit ces vastes loges où l’on, élève de jeunes Mères qui pourront la remplacer. Elle sent là ces rivales, et elle en est fort jalouse. Sans cesse, elle réde autour, et, sans la garde assidue qui les protège et l’en éloigne, à travers les minces parois, elle darderait son aiguillon. Qu’est-ce donc quand les jeunes captives, ignorantes de sa fureur et de leur danger, font des efforts imprudents pour s’élargir de leurs berceaux, bruissent, se mettent à faire entendre le petit chant de cigale, qui est propre aux Mères des abeilles, et qui dit si clairement à l’ancienne que les prétendantes sont là?..» La prévoyance des abeilles qui, à tout événement, ont fait éclore ainsi ces jeunes Mères, les met alors dans l’embarras. Un affreux duel est possible, un massacre des innocents; l’ancienne, si on la laissait faire, n’épargnerait pas une de ces odieuses femelles. Mieux vaut le divorce que la guerre civile. L’ancienne , agitée,

350 COMMENT- LES ABEILLES CRÉENT LE PEUPLE effarée, court partout, et paraît dire : « Eh bien ! qui m’aime me suive! » Elle entonne un chant de départ. Tout travail est suspendu.

Déterminées à la suivre, nombre d'abeilles se mettent en devoir de se préparer elles mangent pour plusieurs jours. L’agitation excessive se trahit par un changement subit de température; de 28 degrés la chaleur de la ruche monte jusqu’à 30 ou 32. Chose intolérable pour elles ; c’est un trait particulier de leur organisation de transpirer aisément. Dans cette chaleur élevée, elles sont toutes trempées de sueur. Donc, il faut partir ou mourir. La Mère sort, on se précipite. Elles tourbillonnent un moment sur la patrie abandonnée, s’élancent un peu plus loin, en décrivant dans l’air des entre- croisements bizarres, incroyables. L'air en est comme obscurci. Quelques-unes enfin se fixent sur la branche d’un arbre voisin, puis beaucoup d’autres avec la reine. Elles s’accrochent les unes aux autres et pendent en une grosse grappe. Le calme se rétablit. Les autres cités d’abeilles qui avaient pris l’alarme, craignant l’invasion de ces fugitives, qui gardaient leurs portes, centuplaient leurs postes ordinaires, respirent, les voyant fixées, et retournent à leurs travaux.

Cependant des messagers prudents et fidèles se sont détachés de la grappe, et vont vérifier tout

autour quelles sont les localités qui favoriseraient un nouvel établissement. M. Debeauvoys a observé le premier cette prévoyance, et cet envoi spécial de maréchaux des logis qui doivent instruire et diriger la colonie nouvelle. Un arbre creux , un rocher cave, protégés du vent du nord, la proximité d’un ruisseau où l’on puisse commodément boire, c’est ce qui décide le plus nos sages émigrantes. Une ruche toute préparée et déjà garnie de miel ne leur

est pas indifférente. Elles sont fort positives, guidées par un sens excellent.

Est-ce à dire qu’on ait quitté sans regret ce lien natal où l’on a si bien travaillé ? et que, parti une fois , on ne s’en souvienne ? Nullement. La Mère surtout, tête légère, a des caprices de retour, et deux fois, trois fois (on l’a vu), elle peut s’obstiner à revenir, ramenant avec elle la colonie trop dévouée.

Que serait-Ce si, dans ses retours, elle se retrouvait tête à tête avec la Mère nouvelle que le peuple non émigrant a dû lui substituer ? Il y aurait un duel.

Et il arrive de même, sans émigration, quand, malgré toute l’attention qu’on a de l’en empêcher, une jeune Mère a percé sa loge et vient présenter à l’ancienne l’objet détesté de sa jalousie. Le combat est infaillible. Cependant , comme chacune sait l’autre armée d’ün dard mortel , leur poltronnerie

352 COMMENT LES ABEILLES CRÉENT LE PEUPLE naturelle pourrait modérer leur fureur et borner la lutte à quelques secousses innocentes , à une vaine prise de corps, comme un pugilat d’athlètes payés. Mais le peuple qui fait cercle et les regarde de près, ce peuple est très-sérieux; il entend que l’affaire soit telle. La division dans là Cité serait le dernier 1 des maux. Elles sont aussi si économes, sobres pour elles-mêmes, pour autrui parcimonieuses, qu’elles tiennent compte* j’en suis sûr, de l’énormité de la dépense, s’il y avait deux Mères à entretenir. Chacune d’elles, royalement nourries comme elles sont, grève assez la république. L’État serait ruiné, s’il payait double budget. Donc, il faut qu’une des deux meure. Et l’on voit ce spectacle étrange qui caractérise à fond l’esprit singulier de ce peuple, que cet objet d’adoration, naguère gorgé, brossé , léché, s’il recule, on le ramène au combat, on l’y pousse, jusqu’à ce que l’une des deux étant parvenue à sauter sur l’autre, de son abdomen recourbé et ramené sous l’ennemie, lui plonge au fond des entrailles l’irrémissible poignard.

L’unité est ainsi gagnée. La survivante qui, vaincue, eût été jetée sans regret, victorieuse devient l’idole, le dieu vivant de la cité; mais, qu’elle y songe, à cette expresse condition de perpétuer le peuple et de rester toujours féconde.

Posons le cas déplorable où toute Mère aurait

péri. Qu’arriverait-il de ce monde orphelin î tomberait-il, comme on l’a dit. en démoralisation complète? Ce malheur entraînerait- il une furieuse anarchie, un pillage universel de la Cité par elle-même? Nullement , dit M. Debeauvoys. Il y a quelques heures de trouble, de douleur et de colère, d apparent délire. On va, on vient, on s’agite, on suspend le travail: on néglige même un moment les nourrissons. Mais ce peuple, essentiellement sérieux, revient à sa dignité, se ressouvient de lui-même. La Mère est morte? vive la Mère ! nous saurons en refaire une autre. Ce que nous fûmes hier, nous le sommes encore aujourd’hui. ■

La dernière sera la première. C’est la plus jeune enfant du peuple, qui à peine a ouvert sa coque, qui n’a pas eu le temps de subir le serrement d’un étroit berceau, qui n’a pas encore maigri au maigre aliment de l’ouvrière. Cet aliment n’est pas le miel, c’est la simple poussière des fleurs qu’on nomme le pain des abeüles. Celles qui ont déjà vécu au pain sec restehmt petites; elles n’ont plus la faculté de transformation.

Mais celle-ci, si molle et si tendre, deviendra ce qu’on voudra. Pour qu’elle soit une vraie femelle, une abeille d’amour, et féconde, que faut- il? la liberté. Qu’on lui fasse un vaste berceau où sa jeune vie flotte, s’agite et végète à l’aise. Il en coûtera trois

354 COMMENT LES ABEILLES CRÉENT LE PEUPLE, berceaux qu’on détruit au profit du sien, trois enfants qui ne naîtront point. Qu’importe, si celle-ci dans un an vous en fait dix mille ?

Son sacre, à la Mère du peuple, .c’est cette nourriture vivante que le peuple tire de lui-même et où il ajoute sa douceur d’abeille à l’esprit embaumé des fleurs. Haute et forte nourriture, riche du parfum enivrant des herbes aromatiques ,. plus riche du virginal amour que trente mille sœurs ont mis là pour le merveilleux enfant qui leur appartient à toutes.

Au troisième jour, l’enfant voit son berceau étendu d’un ornement combiné pour la rendre plus libre encore, une pyramide renversée. Au cinquième seulement on y met le sceau, pour qu’elle y dorme paisible, et tranquillement accomplisse sa métamorphose. Dès lors, plus d’inquiétude. On garde la chère endormie qui sera demain l’âme commune et donnera par l’amour l’élan au travail du peuple. Il la garde et il la sert, mais avec la fierté digne d’un peuple qui n’adore que son œuvre , élue de lui, nourrie de lui, faite par lui, pouvant se défaire. C’est son orgueil que de savoir au besoin se créer son Dieu. . v

CONCLUSION

CONCLUSION

L’abeille et la fourrai nous donnent la haute harmonie de l’insecte.

Toutes deux, hautement intelligentes, sont élevées comme artistes* architectes, etc. L’abeille, de plus, géomètre. La fourmi, remarquable surtout comme éducatrice.* , . .

La fourmi est franchement, fortement républicaine, n’ayant nul besoin d’un symbole visible et vivant de la Cité, estimant peu, gouvernant assez rudement les femelles faibles et molles qui perpétuent le peuple. L’abeille, au contraire, plus tendre, ce semble, ou moins raisonneuse et plus imaginative, trouve un soutien moral dans le culte delà

CONCLUSION

Mère commune. C’est, pour ces cités de vierges, comme une religion d’amour.

Chez les fourmis, chez les abeilles, la maternité est le principe social ; mais la fraternité y prend racine, y fleurit, s’élève très-haut.

Ce livre, commencé en si grande obscurité, se termine en grande lumière. * .

Pour bien juger les insectes, regardez, appréciez leurs travaux, leurs sociétés. Si leur organisation se classe aussi bas qu’on le dit, ils sont d’autant plus admirables d’accomplir des oeuvres si hautes avec des organes tellement inférieurs.

Notez que les travaux souvent les plus avancés sont exécutés par ceux (tels que les fourmis par exemple) qui n’ont point d’outils spéciaux qui les facilitent, mais doivent y suppléer par l’adresse et l’invention.

Si ces artistes n’étaient si petits, quelle considéra-? tion on aurait pour leurs arts et leurs travaux? Quand

CONCLUSION

on comparerait les cités des termites aux cabanes dû nègre, les travaux souterrains des fourmis aux petites excavations de nos Tourangeaux de la Loire, combien on ferait ressortir les arls supérieurs des insectes ! C’est donc la grosseur qui ehange vos jugements moraux? Quelle taille faut-il avoir pour mériter votre estime?

Du reste, si ce livre ne modifie pas l’opinion du lecteur, il a fort modifié la nôtre. Elle a changé considérablement dans le cours de ce travail. Nous crûmes étudier des choses, et nous trouvâmes des âmes. * ' ' '• f

L’observation quotidienne , familière , nous initiant à leur vie, développa en nous un senti- » , , . '* ,

ment qui animait notre étude , mais la compliquait aussi : le respect de leurs personnes et de leurs vies.

« Quoi donc? une vie d’insecte ? une existence de fûunni? La nature en fait bon marché, les re-

CONCLUSION

nouvelle sans cesse, prodigue les êtres, les sacrifie les uns aux autres.... »

Oui, mais c’est qu’elle les fait. Elle donne et retire la vie, elle a le secret de leurs destinées, celui des compensations dans la suite du progrès possible. Nous, nous ne pouvons rien sur eux, sinon de les faire souffrir. v • .... . , . •

Cela est grave. Ce n’est pas là une sensibilité d’enfant. Au contraire, ni les enfants, ni les savants n’y prendront garde. Mais un homme, l’homme habitué à compter avec lui-même et à estimer ses actes, n’ôtera pas légèrement à un être ce don de la vie, qu’il est tellement au-dessus de nous de pouvoir donner aux moindres.

Cette pensée prit force en nous. Et d’abord une personne plus impressionnable que moi et plus scrupuleuse, qui était venue ici avec le projet de foire la petite entomologie des insectes de Fontainebleau, hésita, ajourna, puis, sa conscience interrogée, crut devoir y renoncer. Sans condamner aucunement les collections scientifiques, tout à fait indispensables, il est sûr qu’il ne faut pas faire de la mort un amusement. Notez que beaucoup de ces êtres sont beaucoup moins importants par la forme et la couleur que par l’attitude et le mouvement, qui ne se conservent pas au bout d’une épingle.

Notre première délibération en ce genre eut lieu

CONCLUSION. 361

sur le sort d’un fort remarquable papillon (un

sphinx, si je ne me trompe) que nous prîmes au filet

pour l’examiner un moment. Je l’admirais depuis plusieurs jours, allant, venant sur les fleurs, non pas, comme le plupart, voletant à l’étourdie, mais les choisissant de haut, puis avec une très-fine trompe, très-longue, et dardée de loin, il suçait à petits coups, et se retirait très-vite, comme ij eût fait ramené d’un ressort d’acier. Mouvement de ' grâce incomparable, d’une sobriété coquette, qui semblait toujours dire : « Assez...'. Pour ce jour, assez.... À demain ! » — Je ii’ai rien vu de plus joli.

Ce n’est qu’un papillon gris, et point du tout remarquable. Qui devinerait f à le voir mort, qu’il est, en prestesse charmante , le favori de la nature où sa grâce s’est épuisée ?

Nous ouvrîmes le filet. Et nous eûmes, quelques jours après, le plaisir de revoir le môme papillon, qui, dans un mauvais temps, vint le soir prendre abri chez nous , et se posa dans la chambre. Au matin, il voulut jouir du soleil et s’envola.

Je dois dire, au reste, que tous les naufragés de l’arrière-saison, avertis par un instinct très-sûr, mais bien surprenant, venaient volontiers, quelques-uns temporairement , tels pour rester avec nous. Un jeune bouvreuil , en mauvais état et qui visiblement avait eu plus d’une aventure , arriva

362 'CONCLUSION

tout effaré, et, dès le premier jour, mangea dans la main. C’est ce qui était arrivé à une créature plus misérable encore, un tout petit rouge-queue, à qui on avait barbarement afraché l’aigrette pour le vendre comme rossignol. Cet être , si maltraité des hommes et qui devait en avoir peur, se trompa si peu, que non-seulement il prit tout d’abord la graine à la main, aux lèvres, mais ne voulut plus dormir que sur le doigt de sa maîtresse.

Quant aux insectes, la domestication en est impossible, Mais plusieurs semblent pourtant pouvoir j vivre avec l’homme, apprécier les gens paisibles et la douceur du caractère. L’hiver dernier, deux jolies coccinelles rouges avaient élu domicile sur notre table, parmi nos papiers et nos livres, remués constamment. On ne savait que leur donner. Elles passèrent toute la saison sans manger et paraissant ne pas s’en porter plus. mal. La chaleur de l'appartement semblait leur être agréable.

Voici le grand vent de septembre, qui, hier même, jette chez nous une fort belle chenille rousse. Quoiqu’elle ne fût par arrivée librement, mais poussée malgré elle, nous crûmes devoir respecter le naufrage. Nous ignorions de quelle plante elle venait, mais nous supposions par ses, allures qu’elle en avait été enlevée au moment où elle allait filer. On lui présenta diverses feuilles, mais pas une ne lui

CONCLUSION. 363

plaisait. Elle allait, venait, témoignant d’une agitation extraordinaire. On supposa qu’elle voulait se suspendre à une branche, mais la pluie tombait par torrents. Ce qui ne l’arrangea pas. Comme il est beaucoup de chenilles et de larves qui travaillent dans la terre, on lui apporta de la terre. Mais ce n’était pas cela. Pensant qu’au moment de faire un tissu, elle aimerait un tissu, on la posa sur la toile d’un bourrelet qui fermait une fenêtre. Cette toile, froide et grossière, ne lui plut point. D’ailleurs, le vent, le peu de vent qui passait, l’aurait cruellement gelée pendant tout l’hiver. Enfin, par une intuition féminine, on imagina, puisqu’elleallait faire de la soie, qu’elle aimerait le velours de soie qui tapisse la boîte de notre microscope.

Visiblement, c’était cela qu’elle aurait choisi. Installée le soir, au matin, elle avait adopté ce lieu si doux, si chaud, si abrité. Elle avait déjà filé, déjà tendu à la hâte ses fils à droite et à gauche, avec précipitation, comme craignant d’être dérangée. Puis, dans le jour, son travail ayant été re^ peclé, elle vit qu’elle avait mal pris ses mesures, que la coque était trop courte; elle en détruisit un tiers pour reprendre l'œuvre de loin sur de meilleures proportions.

Donc, voilà le microscope, le scalpel, nos instruments expulsés. Que ferons-nous? Cet animal con-

CONCLUSION

fiant s’était établi ànotre foyer et ne s’en retirera pas. La vie a chassé la science. Sévère étude, attendez, soyez ajournée pour un temps. Nous respecterons dans l’hiver le sommeil de la chrysalide.

ÉCLAIRCISSEMENTS

ÉCLAIRCISSEMENTS

Note 1. Le sens dece livre . — Il est tout sorti du cœur. On n’a rien donné à l’esprit, rien aux systèmes. On s’est abstenu d’entrer dans les disputes scientifiques.

Si la formule suivante vous semblait trop systématique, passez outre. On n’y a cherché rien de dogmatique. On aurait voulu seulement simplifier le point de vue, mettre le lecteur à même d’embrasser l’ensemble du livre ;

Le point de départ est violent. C’est la guerre immense et nécessaire que fait l’insecte à toute vie morbide ou encombrante qui serait un obstacle à la vie. Guerre terrible, travail d’enfer, qui fait le salut du monde.

ÉCLAIRCISSEMENTS

Ce puissant accélérateur du passage universel doit détruire comme le feu. Mais pour qu’il ait l’âpreté d’action qu’exige un tel rôle, il faut que son passage à lui-môme soit accéléré, sa vie resserrée, que de l’amour à la mort, et de la mort à l’amour, il tourne en un cercle brûlant. Quelque bref que soit ce cercle, il ne l’accomplit qu’au prix de métamorphoses pénibles qui semblent une série de morts successives.

Chez la plupart des insectes, l’hymen c’est la mort du père; la maternité, pour la mère, c’est la mort prochaine. Ainsi les générations passent, et ne se connaissent pas. La mère aime et prévoit sa fille; elle s’immole souvent pour elle, mais ne la verra jamais.

Cette contradiction cruelle, ce dur refus opposé par la nature aux plus touchants vœux de l’amour, l’enflamme et l’irrite, ce semble. Il donne tout sans réserve, sachant que c’est pour mourir. Il lire de lui deux puissances: d’une part, des langues inouïes de couleur et de lumière, fantasmagories ravissantes, où l’amour ne se traduit plus, mais se découvre sans voile, en rayons, en phares, en fanaux, en brûlantes étincelles. C’est l’appel au présent rapide, l’éclair, la foudre du bonheur. Mais l’amour de l’avenir, la tendresse prévoyante pour ce qui n’est pas encore, s’exprime d’une autre manière, par la création

ÉCLAIRCISSEMENTS. , S69

étonnamment compliquée et ingénieuse d’un ustensilage immense (où tous nos arts mécaniques ont leurs plus parfaits modèles). Ce grand appareil d’outils, le plus souvent, ne sert qu’un jour; ilieur permet, au moment où ils délaissent l’orphelin , d’improviser le berceau qui continuera la mère , perpétuera l’incubation quand la mère ne sera plus.

Mais quoi ! Faut-il qu’elle meure ? Et l’impitoyable loi n’aura-t-elle pas d’exception ? Dans les climats chauds , surtout , bien des mères peuvent survivre. Si ces mères se réunissaient, si elles trompaient la destinée en associant ces vies courtes dans une vie commune et durable où nos enfants trouveraient une mère éternelle ?

Comment éluder la mort !... Créons la société.

La société des mères. L’insecte est essentielle- ment une femelle et une mère. Le mâle est une exception, un accident secondaire, souvent même un avorton, une caricature d’insecte.

Le rêve de la femelle, qui est la maternité et le / salut de l’enfant, la conservation de l’avenir, lui fait créer la Cité, qui fait son salut à elle-même.

Cette société ne se perpétue qu’en assurant son existence pour la saison stérile. Donc, nécessité d’amasser. Donc, travail, économie, épargne, sobriété.

Mais la nature, éludée par l’effort et le travail (j’allais dire par la vertu), ne perd pas ses droits.

ÉCLAIRCISSEMENTS

Vaincue d’un côté, elle rentre par l'autre dans la cité et y pèse terriblement. Cette société protectrice, dérobant des multitudes immenses à la mort, prolongeant la vie commune , multiplie ainsi les bouches à nourrir, et se trouve très-chargée. Pour ne pas mourir de faim, il faut vivre de très-peu, il faut ne garder que, très-peu de femelles fécondes, condamner la majorité, la presque totalité des femelles au célibat. Élevées pour la virginité et pour le travail , stérilisées dès le berceau, dans leurs puissances maternelles, elles ne le sont pas pour l’esprit. L’extinction de certaines facultés semble profiter à d’autres.

Telle est l’institution, ingénieusement sévère, dès tantes ou mères d’adoption. Trop peu de sexe pour désirer l’amour, assez pour vouloir des enfants, pour les aimer , les adopter. Moins que mères, et plus que mères. Dans la ruche et la fourmilière, s’il y a invasion ou ruine, les vraies mères se sauvent seules; les tantes, les sœurs se dévouent, ne songent qu’à sauver les enfants.

Élevé par la maternité fictive eO’amour désintéressé au-dessus de lui-môme, l’insecte dépasse tous les êtres, même ceux qui par l’organisation sont évidemment supérieurs, comme les mammifères.

Il nous apprend que l’organisme n’est pas tout, et que la vie a quelque chose en elle encore qui agit

ÉCLAIRCISSEMENTS. - 371

fort au delà et en dépit des organes. Ceux qui, comme la fourmi, n’ont pas d’instruments spéciaux qui lfeur facilitent le travail, sont justement les plus avancés.

La plus haute œuvre du globe, le but le plus élevé où tendent ses habitants , c’est sans contredit la cité. J’entends une société fortement solidaire. Le seul être, au-dessous de l’homme, qui semble atteindre ce but, est sans contredit l’insecte.

Nul des autres n’y atteint. Le plus charmant, le plus sublime , l’oiseau , est par cela même le plus individuel. Sa société, c’est la famille; sa cité, le nicl ; ses associations ne sont guère que des rapprochements de nids dans une vue de sécurité. Les mammifères si près de nous, si touchants pour nous, en leur société la plus avancée, celle des castors, combinent le travail à merveille ; mais, hors du travail, ils vivent par maisons et par familles, isolés par la tendresse même de leurs affections domestiques. Ces réunions des castors sont des villages de constructeurs, d’ingénieurs, où chacun vit à part chez soi ; mais ils ne sont pas citoyens , et ce n’est pas une cité.

La cité n’est que chez l’insecte. Séparé de l’homme à plusieurs degrés, si l’on regarde l’organisme, il le touche de plus près que nul être , si l’on considère son œuvre, l’œuvre suprême de la vie , qui est de

ÉCLAIRCISSEMENTS

vivre à plusieurs. Il n’a pas les signes louchants de la proche parenté qui nous rendent si intéressants les hauts animaux ; il n’a pas le sang; il n’a pas le lait. Mais je le reconnais parent à un plus haut attribut : il a le sens social.

Une ignorance dogmatique avait professé longtemps que la perfection même de ces sociétés d’in- 1

sectes tenait à leur automatisme. Mais l’observation moderne a constaté qu’en variant les circonstances, en leur opposant des obstacles, des difficultés imprévues, ils y font face avec la vigueur et le sens froid, les ressources du libre ingegno.

C’est un monde régulier , mais qui se prouve libre au besoin. -, ,

Un monde qui, tout à l’heure, dans sa mission originaire de combat, de destruction, nous semblait une force atrocement fatale; et qui devient, par l’effet du cœur maternel, un monde d’harmonie sociale, hautement moralisateur.

La maternité? est-ce tout? Non, la vie commune introduit l’insecte au seuil d’un ordre plus haut encore de sentiments. Même chez ceux qui sont isolés, chez les nécrophes , par exemple , et les scarabées pilulaires, la Coopération fraternelle commence. Ils se rendent des services, vont au secours les uns des autres, s’aident pour certains travaux.

La chose va bien plus loin chez les insectes socia-

ÉCLAIRCISSEMENTS. 373

blés ; les abeilles se nourrissent l’une l’autre de la bouche à la bouche, et se privent pour leurs sœurs. Un observateur très-sûr et nullement romanesque, Latreille, a vu une fourmi panser un fourmi amputée d’une antenne, en versant sur sa blessure la miellée qui devait la fermer, l’isoler de l’air.

Que nous voilà loin du point de départ, où l’insecte nous apparut comme un pur élément vorace, une machine d’absorption !

Grande, sublime métamorphose, plus merveilleuse que celle des mues et des transformations qui menèrent l’œuf, la chenille, la nymphe, à prendre des ailes.

C’est un monde étranger à l’homme, et sans langue commune avec lui, mais singulièrement parallèle au nôtre. Nous n’inventons presque rien qui n’ait été préalablement, et longtemps à notre insu, créé chez l’insecte.

Les grands animaux, qu’ont-ils trouvé? Rien. Il semble que la chaleur de vie, le sang rouge qui est en eux, offusque leur lumière mentale.

Au contraire, le monde insecte, libre du lourd appareil des chairs et de l’ivresse sanguine, plus finement aiguisé, et mil d’une électricité nerveuse, semble un monde effrayant d’esprits.

Effrayant? Non. Si la terreur fut à l’entrée de la science, la sécurité est au fond. L’énergie vivante

ÉCLAIRCISSEMENTS

des imperceptibles put faire peur au premier regard. On s’épouvanta de voir chez l’atome des semblants, des lueurs de personnalité, je ne sais quoi qui parut une contrefaçon de l’homme.

Ces lueurs, qui troublèrent tant le grand Swammerdam et qui le firent reculer, sont précisément ce qui m’encourage. Oui, tout vit, tout sent et tout aime. Merveille vraiment religieuse. Dans l’infini matériel qui s’approfondit sous mes yeux, je vois, pour me rassurer, un infini moral. La personnalité, jusqu’ici réclamée comme monopole par l’orgueil des espèces élues, je la vois généreusement étendue à tous et donnée aux moindres. Le gouffre de vie m’eût semblé désert, désolé, stérile et sans dieu, 'si je n’y retrouvais partout la chaleur et la tendresse de l’Amour universel dans l’universalité de l’âme.

Note 2. Nos sources. — Dans un livre qui n’a aucune prétention scientifique, livre d’ignorant dédié aux ignorants, nous ne ferons aucune difficulté d’avouer que notre méthode d’études fut fort indirecte. Si nous avions commencé par les subtiles classificateurs ou les minutieux anatomistes, ou par de secs manuels d’enseignement, peut-être

ÉCLAIRCISSEMENTS. 375

nous nous serions arrêté au premier pas. Mais nous avons goûté à cette science par le côté attrayant des grands historiens de l’insecte, qui ont réuni la peinture des mœurs à la description des organes. Un coup fort et décisif nous avait été porté à l’esprit (si l’on peut parler ainsi) par les livres des deux Huber sur les abeilles et les fourmis. Impression telle que dès lors nous lûmes avec intérêt ce qu’on ne lit guère de suite, les six volumes in-4* des Mémoires de Réaumur. Livre immortel, qui est toujours d’une autorité capitale. Ni la réaction dédaigneuse de BufTon, ni les travaux anatomiques d’une précision supérieure sur quelques points, qu’on a faits depuis, ne doivent le faire oublier. Réaumur fut comme le centre de notre étude, et de lui tantôt nous remontâmes aux maîtres illustres du ;xv3i® siècle, Swammerdam et Malpighi ; tantôt nous descendîmes à ceux du xvm% les Lyonnet, les Bonnet, les de Geer ; enfin à nos modernes. Latreille, Duméril, Lepelletier, Blanchard, à l’école hardie et féconde des Geoffroy Saint-Hilaire, Audouin, glorieusement appuyés (TAmpère et de Goethe. En profitant des beaux ouvrages qui résument la science, comme celui de Lacordaire, nous ne négligeâmes nullement les monographies admirables qu’a données le siècle, celles de Léon Dufour (dispersées dans les Annales des sciences naturelles et '

ÉCLAIRCISSEMENTS

autres collections), le grand ouvrage de Walckenaër sur les araignées, le colossal travail de Strauss sur le hanneton , monument de premier ordre qu’on ne peut comparer qu’à la chenille de Lyonnet. Quant aux détails tirés des voyageurs, nous aurons quelques occasions de les citer sur la route. Nous y reconnaîtrons aussi ce que nous devons aux étrangers, Kirby, Smeathman, Lund, etc. Pour l’anatomie de l’insecte, comme pour l’anatomie générale, on ne peut trop, recommander les spécimens admirables, et si utilement grossis, qu’a confectionnés notre excellent maître et imitateur, le docteur Auzoux.

Note 3, chap. ni, page 24. Sur les insectes embryonnaires, animalcules invisibles, infusoires prédécesseurs ou préparateurs de l'insecte, etc. — Le travail des vermets, en Sicile, a été observé par M. de Quatrefages. — Quant aux fossiles microscopiques, infusoires, etc., leur grand coup de théâtre a été la découverte d’Ehrenberg. Yov. ses Mémoires dans les Annales des sciences naturelles , 2 e série, t. I, II, VI, VII, VIII. Au t. I, p. 134, année 1834, il spécifie le point où Cuvier laissa la science, et ce que sa découverte y a ajouté.

Sur le monde vivant, sur les procédés qu’il suit encore aujourd’hui pour se créer de petits mondes.

ÉCLAIRCISSEMENTS

sur ces humbles constructeurs qui font de si grandes choses, nous devons tout aux navigateurs anglais, aux Nelson, aux Darwin, etc. Ce sont ces observateurs minutieux et très-exacts, timides ordinairement dans leurs assertions, qui ont été les plus hardis, ayant vu le mystère même, et pris la nature sur le fait. Lire Darwin (résumé avec génie par Lyeli) pour cette prodigieuse manufacture de craie, disputée alternativement par les poissons et les polypes, qui en construisent des îles, et bientôt des continents. .

L’Angleterre, ce polype immense dont les bras enserrent la planète, et qui la palpe incessamment, pouvait seule la bien observer dans ses solitudes lointaines, où elle continue à l’aise son éternel enfantement. Les grandes théories sur les crises, les époques, les révolutions de la terre, en perdront peut-être quelque peu de leur importance. Nous savons maintenant que tout est crise et constante révolution.

S’aperçoit-on en Europe qu’une littérature tout entière est sortie de la Grande-Bretagne depuis vingt années ? Je la qualifie une immense enquête sur le globe, par les Anglais. Eux seuls pouvaient la faire. Pourquoi ? Les autres nations voyagent , mais les seuls Anglais séjournent. Ils recommencent tous les jours sur tous les points de la terre l’étude dé

ÉCLAIRCISSEMENTS

Robinson, et cela par une foule d’observateurs isolés, menés là par leurs affaires, et d’autant moins systématiques.

Note 4, chap. iv, page 43. (L'amour et la mort.) Sur cet apparèil dès femelles . — Réaumur et tous les auteurs avaient admiré que des armes de guerre devinssent des outils d’amour maternel. M. Lacase, dans une fort belle thèse, toute ' d’observations, et qui continue les travaux analogues d’un maître éminent, Léon Dufour, a traité ce sujet avec une grande précision anatomique. Un point original et capital sans doute de ce travail, c’est de montrer, conformément aux vues de Geoffroy Saint-Hilaire, Serres, Audouin, etc., « que ces armures si variées qui prolongent l’abdomen implique la modification, ou même le sacrifice d’un ou deux de ces derniers anneaux. » Qu’ainsi la nature semble opérer comme sur une quantité déterminée de substance, n’augmentant une partie qu’aux dépens des autres, qui sont abrégées ou transformées.

Note 5, page 60, cliap. v. La frileuse. — c Mais, dira-t-on, que de travail ! Quelle terrible loi d’efforts continuels imposés à des êtres jeunes, fort mal

ÉCLAIRCISSEMENTS. 379

üstensilés encore, qui n’ont pas acquis l’arsenal superbe d’outils qu’on admire plus tard dans l’insecte! Voilà des moyens bien longs de les garantir. S’ils naissaient moins mous, un peu fermes, un peu moins impressionnables, cela serait plus tôt fait. »

Oui, mais ils seraient justement impropres à la chose essentielle qui assure leur développement. La nature les veut mous, très-mous, pour se prêter plus aisément aux mues , aux changements pénibles qu’ils doivent subir, lesquelles mues, s’ils devenaient durs, seraient d'affreux déchirements. Ils sentent cela d’instinct, et craignent extrêmement de durcir. Les chenilles processionnaires , par exemple, quoique vêtues et velues, se gardent du soleil sous d’amples rideaux. Et elles ont encore l’attention de ne sortir que le soir, quand l’air humide et plein de brume ne peut que leur conserver une salutaire humidité.

Note 6, pages 80, 85, chap. vu. L’apparition de l’insecte parfait. — L’anatomie dé l’insecte a été l’une des plus grandes disputes de notre âge. Quelqu’un ayant visité Goethe, peu après la révolution de Juillet: « Eh! bien, dit l’illustre vieillard, la question est donc tranchée? » Et comme le voya-

ÉCLAIRCISSEMENTS

geur paraissait comprendre la question politique :

« Oh! c’est bien plus que cela! dit Gœthe. Il s’agit du grand duel de Cuvier et de Geoffroy.» — Le inonde se partagea. Strauss et d’autres restèrent fidèles à Cuvier. Le grand physicien Ampère, dans un article anonyme inséré au tome I er des Annales des sciences naturelles, adopta les idées de Geoffroy, Audouin et Serres, et môme les exprima avec une juvénile audace, que ces anatomistes, dans leur mo- destie, n’avaient pas montrée.

Tout le détail compliqué du procès avait été extrait et préparé pour ce livre avec une patience , un amour persévérant, tels qu’en donne une religion tendre et vraie de la nature. Il me faut (barbare que je suis) sacrifier ce grand travail qui peut-être serait peu goûté du public auquel je m’adresse.

La place que l’insecte occupe entre ces êtres , est très-bien déterminée dans cet excellent résumé de Lacordaire : « Égal aux vertébrés par l’énergie de la fibre musculaire, à peine au-dessous d’eux pour l’organisation du canal digestif, supérieur même à l’oiseau par la quantité de sa respiration , il tombe au-dessous des mollusques par l’imperfection de son système circulatoire. Son système nerveux présente moins de concentration que celui de beaucoup de crustacés. » (Lacordaire, tome II, p. 2.)

ÉCLAIRCISSEMENTS. 381 1

L’insecte a-t-il un cerveau ? La chose est controversée. L’appareil nerveux qui, chez les mollusques, n’a pas trouvé de centre encore , tend , il est vrai , chez l’insecte, à la centralisation. Deux cordons longitudinaux de nerfs, qui suivent tout le corps, aboutissent aux nerfs de la tête, qui ne sont pas massés, comme chez l’animal supérieur. Dans la. guêpe, nous avons trouvé une forte masse blanchâtre, fort analogue au cerveau. Mais ceci parait une exception. Chez des insectes étonnants par l’intelligence, vous ne trouverez à la tête que de simples ganglions nerveux , nullement différents de ceux qui composent les deux cordons.

Celte infériorité d’organisation n’en rend que plus surprenante la supériorité d’art et de sociabilité que l’insecte a sur tous les êtres, même sur les premiers mammifères (un seul excepté). Ici plus haut, là plus bas, au total, il est un milieu, et comme un médiateur énergique de vie et de mort, dans l’échelle des existences.

Note 7, page 91, chap. vin. Swammerdam. — Nous donnons l’inaugurateur et le martyr de la science , le créateur de l’instrument qui a permis de suivre ses découvertes, grand inventeur en plusieurs sens, spécialement pour la préparation des pièces anato-

ÉCLAIRCISSEMENTS

iniques. II faut lire sa Biblia naturæ, dans l’édition de Boerhaave, ornée de si. belles planches ( 2 vol. in-folio), ot non dans l’extrait incomplet qu’on en,a fait en français (Méritoires publiés par l’Académie de Dijon). On n’y donne que les résultats scientifiques, mais l’homme y a disparu. — Nous n’entreprenons pas de faire l’histoire de l’entomologie. On en trouvera un bon abrégé à la fin de YIntrod. à l'Entom. de M. Th. Lacordaire. .

Note 8, page 141, chap. xi. Insectes auxiliaires de l’homme. — L’Ingénieux ouvrage que je réfute ici et qu’on lira certainement avec plaisir est intitulé : Les insectes ou réflexions d'un amateur de la chasse aux petits oiseaux , par E. Gand, lecture faite à l'Académie d’Amiens (26 décembre 1856).

Ce que je dis un peu plus loin sur la nécessité d’un enseignement populaire de l’histoire naturelle mériterait bien d’être entendu. La richesse et la moralité du monde doubleraient si cet enseignement pouvait être universel. L’important ouvrage de M. Émile Blanchard, Zoologie agricole (in-folio, 1854), donne l’histoire si utile des principaux insectes nuisibles à nos plantes usuelles ou d’ornement. — Le savant M. Pouchet, dans son excellent mémoire sur le hanneton , indique les princi*

ECLAIRCISSEMENTS

paux auteurs qui ont décrit les insectes nuisibles. — Le Congrès des États-Unis vient de conférer à M. Harris la mission de faire l’hisloire de ces insectes. . ' ' ■ ,

Note 9, chnp. xn. Couleurs et lumières. — Ce que „ jé dis ici des climats tropicaux est tiré d’un grand nombre de voyageurs, Humboldt, Azara, Auguste, Saint-Hilaire, Castelneau, Wedell, Walterton, etc» Pour le Brésil et la Guyane surtout , nous devons beaucoup à l’obligeance extrême de M. Ferdinand Denis, qui a une connaissance si parfaite de ces contrées. — Paris possède plusieurs belles collections d’insectes, outre celle du Muséum. L’une des plus connues est celle de M. le docteur Bois Duval (lépidoptères). Il existe pour la vente des insectes une maison toute spéciale (rue des Saints-Pères, 17). La collection magnifique dont je parle à la page 156, est celle de M. Doué, qui voulut bien nous la montrer et l’interpréter avec une complaisance infinie. —Le fait qui termine le chapitre xii (la parure des flammes vivantes) est rapporté, pour les femmes deSanta- Grux en Bolivie, par le très-exact docteur Wedell, t. IV, p. 12 (à la suite de Castelneau ). — Le dicton indien : « Remets-la où tu l’as prise, » est relaté par Watlerton*

ÉCLAIRCISSEMENTS

les fluides vivants , vus dans la mobilité de leur

circulation et dans les canaux délicats où elle s’accomplit et se précise. De là l’attraction qu’exeçcent sur nous les dessins charmants, singuliers, qu’on voit sur beaucoup d’insectes (et qui sont ces canaux mêmes). Ils nous parlent, nous saisissent moins encore par l’éclat des feuillets étincelants entre lesquels ils circulent, que par leurs formes expressives où nous devinons le mystère de vie. — Ce sont leurs énergies visibles.

Note 11, chap. xvi et xvii. L’araignée. — Ces deux chapitres sont sortis en majeure partie de nos propres observations. Cependant nous avons profité de plusieurs ouvrages, surtout de l’ouvrage capital et classique, le grand travail de Walckenaér, important et pour la description , et pour la classification, et pour l’histoire des mœurs. — Azara nous apprend qu’au Paraguay, on file le cocon d’une grosse araignée orangée d’un pouce de diamètre. Staunton ( Voyage à Java, ambass. à la Chine, 1. 1, p. 343) nous apprend que des épéires d’Asie font des toiles si fortes, qu’on ne peut les couper qu’avec un instrument tranchant; aux Bermudes, leurs toiles sont capables d’arrêter un oiseau gros

386 ÉCLAIRCISSEMENTS

comme une grive (Richard Stafford, Coll, acàcl. 1. 11, p. 156).-— M. le docteur Lemercier, notre savant bibliographe, m’a prêté (de sa collection personnelle) une brochure rare et fort ingénieuse de Qualremère sur la sensibilité hygrométrique des araignées, sur leur prescience des variations de la température, dont nous pourrions si utilement profiter, et sur l’habile orientation de leurs toiles. — La formation de leurs belles toiles d’automne, si poétiques, qu’on appelle les fils de la Vierge, est fort bien expliquée par Des Étang , Mémoires de la Société agricole de Troyes, 1839. — Sur le plus terrible ennemi de l’araignée, l’ichneumon, on trouve les détails curieux au tome IV des Mémoires de la Société américaine. Pour la garder à ses petits, il ne l’a tue pas. Il l’éthérisé, si l’on peut parler, ainsi, en la piquant et lui distillant un venin qui semble la paralyser. — Ce que j’ai dit de la terreur du mâle dans ses approches amoureuses, se trouve particulièrement dans De Geer, et dans Lepelletier, Nouveau Bulletin de la Société philomathique, 67 e cahier, p. 257. — Enfin, le chefd’œuvre de l’araignée, la maison et la porte ingénieuse de la mygale pionnière de Corse, a été parfaitement décrit et dessiné par un observateur qui peut donner toute confiance. Audouin, suivi par Walckenaër, etc.

ÉCLAIRCISSEMENTS

Note 12, cliap. *vn. Les termites. — Les belles planches de.Smeathman mériteraient d’être reproduites, et la traduction de son livre (1784), rare aujourd'hui, devrait être réimprimée. On pourrait y ajouter les détails intéressants que donnent de plus Azara, Auguste Saint-Hilaire, Castelneau et autres, de manière à en faire une monographie complète. — Il n’est nullement indifférent de voir que le grand et vrai principe de l’art, méeonnu si lohgtemps du moyen âge, a été toujours suivi à la lettre par des êtres si peu élevés, dans leur étonnante construction. — Ce que j’ai dit de Valencia, minée en dessous par les termites, se trouve dans M. de Humholdt, Régions équinoxiales. — Quant à la Rochelle , lire l’intéressant chapitre de M. de Quatrefages, dans ses Souvenirs d’un naturaliste.

Note 13, chap. xix. Les fourmis. — Les migrations des fourmis des tropiques, disent Azara et Lacordaire, durent parfois deux ou trois jours. On ne peut les comparer pour la continuité, le nombre effroyable, qu’aux nuages de pigeons qui, dans l’Amérique du Nord, obscurcissent le ciel plusieui’s jours de suite (voy. Audubon.trad. deM. Bazin). Lund {Ann. des sc. naturelles , 1831, t. XXIII, p. 113), donne

Page 1