XXVIII INTRODUCTION
la maudit, on la bénit. Un fou rêveur lui écrivait, sur un rocher près de Nemours : « Je le posséderai, marâtre! » Et le vieux soldat Denecourt, sop amoureux, qui lui donna tout ce qu’il avait au monde, l’appelle : « Mon adorée 1 1 »
Quelqu’un me disait : « N’est-ce pas la Viola de Shakspeare, au douteux aspect, mais toujours charmant, ici demoiselle, et là cavalier? sa Rosalinde, jeune page, qui devient une fille rieuse? » — r Non, les contrastes sont plus grands.
La fée d’ici a je ne sais combien de visages. Elle a des froides plantes des Alpes, et elle peut, sous tel abri, cacher la plus frileuse flore. L’hiver, le printemps, austère, elle vous effraye d’âpres rochers . qu’elle pare ou cache à l’automne d’un manteau empourpré de feuilles. Elle a à sa disposition, pour changer dans un môme jour, le fin tissu de gaze errante que Lantara ne manque guère de lui donner dans scs tableaux. De son cercle de forêts, elle arrête de tous côtés les brumes légères à la pointe des. arbres, s’amuse à s’en faire des voiles, des écharpes et des ceintures, je ne sais quel déguisement. Ses grès en leurs lourdes masses, vous les
1 On ne peut reconnaître assez ce qu’a fait M. Denecourt; il a rendu ce lieu admirable accessible à fous, aux plus pauvres, qui n’ont plus besoin de guides. ( .
INTRODUCTION. • XXIX
croiriez invariables, et ils changent d’aspects, de couleurs, j’allais dire de forme, à toute heure. La petite chaîne, par exemple, qu’on appelle le Rocher d’Avon, nous avait salués le matin, dans la senteur des bruyères, delà plus gaie lumière de l’aube, d’une ravissante aurore qui rosait le grès ; toirt semblait sourire et s’harmoniser aux études innocentes d’une âme poétique et pieuse. Le soir, nous y retournons, mais la fée fantasque a changé. Ces pins qui nous accueillirent sous leur ombrelle légère , devenus tout à coup sauvages , ils roulent des bruits étranges, des lamentations de mauvais augure. Ces arbustes qui le matin invitaient gracieusement la robe blanche à s’arrêter, à cueillir des baies ou des fleurs, ils ont l’air de recéler maintenant dans leurs fourrés je ne sais quoi de sinistre, des voleurs? ou des sorcières? Mais le changement le plus fort est celui des rochers qui nous reçurent et nous firent asseoir. Est-ce le soir ? est-ce l’orage imminent qui les a changés? Je l’ignore; mais les voilà devenus de sombres sphinx, des éléphants couchés à terre, des mammouths et autres monstres des mondes anciens qui ne sont plus.... Ils sont assis, il est vrai ; mais s’ils allaient se lever?... Quoi qu’il en soit, l’heure avance, marchons.... L’on se presse à mon bras.
XXX INTRODUCTION
Cette forêt mérite-t-elle donc le nom de la comédie : Comme il vous plaît, « as you like it? »
Non; pour être juste avec elle, il faut dire que cet amusement des métamorphoses, tous ces changements à vue, sont choses extérieures. Mobile en ses feuilles et ses brumes, fuyante en ses sables mouvants, elle a une assise profonde qu’aucune forêt n’a peut-être, une puissance de fixité qui se communique à l’âme, qui l’invite à s’affermir, à creuser et chercher en soi ce qu’elle contient d’immuable. Ne vous arrêtez pas trop à ces accidents fantastiques. Le dehors dit : Comme il vous plaît. Le dedans : Toujours et toujours.
C’est la véritable beauté, au cœur profond, fidèle et tendre, qui n’en varie pas moins sa grâce, e peut faire dire chaque jour le mot do Charles d’Orléans :
Qui d’elle pourrait se lasser?
Toujours sa beauté renouvelle.
Ces idées me vinrent un jour qu’assis sur le mont Ussy, je regardais Fontainebleau. Je compris qu’en cét espace étroit, médiocre, en ce désordre apparent de grès, d’arbres, de rochers, il y avait une forme assez régulière qui devait cacher en elle un mystère que rien n’annonce au. premier regard.
INTRODUCTION. XXXI
Au total, c’est presque un cercle de forêts et de collines, tout cela sec à la surface ; mais ce grès est très-perméable, mais ce sable est très-infiltrable. Et des eaux inaperçues descendent de tous côtés à un grand réservoir qui en occupe le fond.
Les orages sont fréquents ici, mais ils y éclatent peu. Presque toujours on les attend, et la forêt les retient, les arrête, garde pour elle ces richesses d’eaux suspendues, et ne les transmet au fond qu’en les tamisant par les feuilles, les bois, les sables inférieurs. Tout cela arrive en bas, sans qu’on s’en soit aperçu. -
Creusez. Et vous trouverez.
Là est l’exquis, le vital du Génie du lieu.
Le mot Génie est trop fixe. Le mot Fée est trop mobile. Qui exprimera ce mystère du profond bassin caché? cette tromperie naïve et charmante qui ne promet que sécheresse et qui dessous fidèlement réserve le trésor de ses eaux ?
Un grand artiste italien l’exprime dans les peintures de la salle d’Henri II. C’est la Nemorosa, les mains pleines de fleurs sauvages, cachée sous un Apre rocher, mais attendrie et rêveuse, et les yeux trempés de pleurs.
Nous sentîmes bien des fois ceci, dans la suite de ce grand travail, et surtout les jours où la pluie
XXXII • • INTRODUCTION
tombait fine et douce. Il se faisait, autour de nous, comme un recueillement de la nature. Dans ce silence profond , nous n’entendions que nos cœurs, le balancier de l’horloge, parfois un cri d’hirondelle qui passait par-dessus nous.
Calmés , mais non assoupis , d’une lucidité plus
grande et d’un œil plus net, nous pénétrions d’un degré de plus dans le monde ténébreux de l’atome, 1 pour en tirer ce qui est , la lumière , surtout l’amour, vraie légitimité de ce monde muet, sa langue et sa voix éloquente pour parler au monde supérieur.
Même aux heures de ses grands silences, la forêt a par moments des voix, des bruits ou des murmures qui vous rappellent la vie. Parfois, le pic laborieux ,