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INTRODUCTION. V XXXIII

dans son dur travail de creuser les chênes, s’encourage d’un, étrange cri. Souvent, le pesant marteau du carrier, tombant, retombant sur le grès, fait de loin entendre un coup sourd^ Enfin, si vous prêtez l’oreille, vous parvenez à saisir un bruissement significatif, et vous voyez, à vos pieds, courir dans les feuilles froissées, des populations infinies, les vrais habitants de ce lieu, les légions de fourmis.

Autant d’images du travail persévérant qui mêlent au fantastique une sérieuse gravité. Ils creusent, chacun à leur manière. Toi aussi, suis ton travail, creuse et fouille ta pensée. . ,

Lieu admirable pour guérir de la grande maladie du jour, la mobilité, la vaine agitation. Ce temps ne connaît point son mal ; ils se disent rassasiés, lorsqu’ils ont effleuré à peine. Ils partent de l’idée très-fausse qu’en toute chose le meilleur est la surface et le dessus, qu’il suffit d’y porter les lèvres. Le dessus est souvent l’écume. C’est plus bas, c’est au dedans qu’est le breuvage de vie. 11 faut pénétrer plus avant, se mêler davantage aux choses par la volonté et par l’habitude, pour y trouver l’harmonie, où est le bonheur et la force. Le malheur, la misère morale, c’est la dispersion d’esprit.

J’aime les lieux qui concentrent, qui resserrent le champ de la pensée. Ici, dans ce cercle étroit de

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collines, les changements sont tout extérieurs et de pure optique. Avec tant d’abris, les vents sont naturellement peu variables. Là fixité de l’atmosphère donne une assiette tnorale. Je ne sais si l’idée s’y réveille fort ; mais qui l’apporte éveillée, pourra la garder longtemps, y caresser sans distraction son rêve, eh saisir, en goûter tous les accidents du dehors et tous les mystères du dedans. L’âme y poussera des racines et trouvera que le vrai sens, le sens exquis de la vie, n’est pas de courir les surfaces, mais d’étudier, de chercher, de jouir en profondeur.

Ce lieu avertit la pensée. Des grès fixes et immuables sous la mobilité des feuilles parlent assez dans leur silence. Ils sont posés là, depuis quand ? Depuis longtemps, puisque, malgré leur dureté, la pluie a pu les creuser ! Nulle autre force n’y a prise, Tels ils furent, et tels ils sont. Leur vue dit au cœur:

« Persévère. »

Ils semblaient devoir exclure la vie végétale. Mais les chênes héroïques ne se sont pas rebutés. Condamnés à vivre là, ils en sont vends à bout. Avec ' leurs racines tordues, avec les griffes puissantes dont ils ont saisi le rocher, eux aussi, à leur façon, disent éloquemment : * Persévère. » L’arbre invincible, s’obstinant plus il est èontrarié, a d’autant

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plus, du côté libre, plongé au fond de la terre, puisé d’incalculables forces. L’un d’eux, pauvre vieux géant qu’on nomme le Gharlemagne, usé, miné, foudroyé, après tant de siècles et tant d’accidents, est si ferme encore sur ses reins, qu’en une seule de ses branches il a l’air de porter lui-même un grand chêne à bras tendu. . , .

Il y a beaucoup à profiter entre ces grès et ces chênes. Et l’homme, si vous le trouvez là au travail, n’est pas au-dessous. Les vaillants carriers que je rencontrais en lutte contre le roc, avec ces mons-

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trueux marteaux qui ne semblent pas faits pour la

main de l’homme, je leur aurais cru volontiers la

force résistante du grès et le cœur d’acier du

chêne. Et cela est vrai sans doute pour l’âme et la

volonté. Mais le corps résiste moins. La plupart

meurent à quarante ans; et les premiers emportés 1 \ sont justement les meilleurs, les plus ardents au

travail. . ~

Les carriers et les fourmis, c’est toute la vie de la fprêt. Jadis on eût dit aussi les abeilles. Elles étaient fort nombreuses, et l’on en rencontre encore, surtout vers Franchart. Elles ont dû diminuer depuis qu’on a planté tant de pins, et d’arbres du Nord qui ne souffrent rien sous leur ombre, et qui

ont supprimé dans beaucoup de lieux la bruyère et

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les fleurs. En récompense, les fourmis fauves, qui

préfèrent comme matériaux les aiguilles et les cha-

tons de pins, paraissent y prospérer. Nulle forêt peut-être plus riche en espèce de fourmis.

Voilà les vrais habitants du désert et qui en sont l’âme ; les fourmis travaillant le sable, les carriers travaillant le grès. Les uns et les autres de même génie, des hommes fourmis eu dessus, des fourmis presque hommes en dessous.

J’admirais la similitude de leur destinée, de leur patience laborieuse, de leur admirable persévérance. Les grès, matière très-réfractaire, rebelle, qui souvent se fend mal, crée à ces pauvres travailleurs de grands désappointements. Ceux Surtout qu’un hiver prolongé fait revenir à la carrière avant la fin do mauvais temps trouvent ces blocs {si durs, et pourtant si perméables) pleins d’humidité et demigelés. De là, nombre de pavés mal réussis, de rebut. Ils ne se découragent point, et sans murmure recommencent leur âpre travail.

Même leçon de patience est donnée par les fourmis. Sans cesse les éleveurs d’oiseaux, les nourrisseurs de faisans, leur gâtent, bouleversent, emportent des œuvres immenses qui ont coûléune saison. Sans cesse elles recommencent avec une ardeur héroïque.

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Nous allions les voir à toute heure et sympathisions avec elles de plus en plus. Leurs procédés patients, leur vie active et recueillie ressemble plus, en vérité, à celle du travailleur, que la vie ailée de l’oiseau qui nous occupait jusque-là. Ce libre possesseur du jour, ce favori de la nature, plane de si haut sur l’homme!... A quoi pourrais-je comparer ma longue vie laborieuse ? J’ai bien vu le ciel par instants, parfois ouï les chants d’en haut; mais toute mon existence, l’infatigable labeur qui me retient sur mon œuvre, m’assimile de bien plus près aux modestes corporations de l’abeille et dç la fourmi.

Les travaux de leurs camarades, les carriers, au premier coup d’œil, sont peu agréables à voir. Tant de pierres manquées et mal équarries, tant de fragments, tant de poussière et de sable, cela n’attire pas. Vous croyez voir un champ de ruines. Mais qu ? en pense la Nature ? Si j’en juge par l’empressement que mettent les végétaux à se saisir de ce sable, à le mêler, à en faire une terre à leur usage, la Nature me semble heureuse de voir toute cette substance qui,' retenue dans le grès depuis des milliers d’années, n’était pas en circulation, rentrer dans la mobilité de la vie universelle. Cet heureux combat de l’homme contre le roc tire enfin l’élé-

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