‹ L'insecteChapitre 7 sur 29 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

LA MÉTAMORPHOSE

d’une enfant

TERREURS ET RÉPUGNANCES ' d’une enfant 1 . •- *

« L’hiver avait passé, l’été et presque les beaux jours , depuis le départ de mon père pour la Louisiane, dont il ne devait pas revenir. Notre maison de campagne était restée déserte. Ma mère, pleine de pressentiments et craignant d’y retourner ellemême, m’envoya une après-midi avec mes frères pour y recueillir quelques fruits.

« El je partis, gardant, je l’avoue, un reste d’illu-

1. Ce fragment d’un journal de famille était destiné d’abord à l’Oiseau.

sion , croyant presque retrouver au seuil paternel

des bras amis pour me recevoir.

« Tqut émue, je franchis la première entrée du domrfine, et d’un élan j’arrivai en face de cette porte que tant de fois mon père nous avait ouverte avec cet ineffable sourire dont je vis encore.

« Enfant et déjà jeune fille, à cet âge d’imagination où le rêve est si puissant, j’opposai à la certitude l’obstiné besoin de mon cœur. J’attendis un moment au seuil dans une anxiété étrange ; la force de ma foi eût dû vaincre la triste réalité.... Mais la porte resta close....

« Alors, d’une main tremblante, je l’ouvris moimême pour y chercher du moins son ombre. Ellemême avait disparu. Un monde obscur, ennemi de la lumière, s’était glissé dans cet asile. J’en fus comme enveloppée.

« Sa petite table noire, pauvre relique de famille, lés rayons de sa bibliothèque craquaient par intervalles sous la dent du ver rongeur. Celte chambre avait déjà pris un air antique. De grosses araignées, immobiles et comme gardiennes du lieu, avaient filé et tapissé l’alcôve vide. Des cloportes, des millepieds, couraient, rampaient çà et là, cherchant un refuge sous les lambris

« Cette apparition étrange, imprévue, me pénétra

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si douloureusement que je retombai sur moi-même et m’écriai en fondant en larmes : « O mon père !

« où ôtes- vous?... »

« Dès ce moment, je ne sentis plus que la désolation de ce lieu, et partout, dans la cour, dans le jardin, je retrouvai les hôtes nouveaux et silencieux qui avaient pris notre place.. ' ; •

« Déjà la première brume du soir se mêlait aux derniers rayons du soleil , et les limaçons, sollicités par cette humidité chaude, sortaient en foule des feuilles qui jonchaient déjà nos allées. Ils allaient lentement, mais sûrement , brouter le fruit tombé. 1 Des guêpes, et par nuées, se livraient hardiment au pillage, dépeçant à belles dents nos meilleures pêches et nos plus beaux raisins. >

« Nos pommiers, si productifs d’habitude, couverts des toiles filées par les chenilles, n’offraient plus qu’un feuillage jauni. En moins d’une année, ils étaient devenus vieillards.

« Je n’avais pas été en rapport avec ce monde. La vigilance de mon père, et plus encore le secours des petits oiseaux, nous en avaient gardés. Aussi* dans mon inexpérience, et le cœur navré d’une telle ruine, je maudis ceux qu’il ne fallait pas maudire, puisque tous les êtres sont de Dieu*

« Plus tard, mais bien plus tard, je compris les

raisons de la Providence. L’homme absent, l’in-

secte doit prendre sa place pour que tout passe au

grand creuset, Se renouvelle ou se purifie. »

Voilà les terreurs, les répugnances iùstinctrves de f enfant. Mais nous sommes tous enfants, et le philosophe même, avec, toute sa volonté de sympathie universelle, ne se défend pas de ces impressions. L’appareil d’armes bizarres qu’a le plus souvent l’insecte lur semble une menace à l’homme.

Vivant dans un monde de combat, l’insecte avait grand besoin de naître armé de toutes pièces. Ceux des tropiques surtout sont souvent terribles à voir.

Cependant une bonne partie de ces armes qui nous effrayent, pinces, tenailles, scies, broches, tarières, filières, laminoirs et dents dentelées, ce formidable arsenal aveç lequel ils ont l’air de vieux guerriers allant en guerré, sont souvent, à bien regarder, les pacifiques outils qui leur servent à gagner leur vie, les instruments de leur métier. L’artisan, ici* a tout avec lui. Il est à la fois l’ouvrier et la manufacture. Que serait-ce de nos ouvriers, s’ils marchaient toujours hérissés des aciers et des ferrailles dont fisse servent dans leurs travaux? Ils nous sembleraient bizarres, monstruéux, nous feraient peur.

L’insecte , nous le verrons plus tard , est guerrier

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