‹ L'instant éternelChapitre 71 sur 101 · MUSIQUE DANS LE PARC · texte numérisé non relu

MUSIQUE DANS LE PARC

Triomphant du concert, jusque-là, resté sourd, Les violons tremblaient de divine colère, Et mon rêve était triste et mon rêve était lourd De tout l'amour qui passe en criant sur la terre.

0 nuit terrible et tendre où les chênes mouvants, La longue robe bleue et molle des fontaines, La face de Fétoile et le soupir des vents Etaient toute ma joie et ma douleur humaines I...

Je me plaignais tout bas d'avoir les yeux si doux, Et les cheveux pâmés sur ma tempe mouillée D'avoir un si grand poids d'amour sur les genoux, Et l'âme éparse, en mille fleurs, tout eff'euillée...

La musique, parfois, étincelait d'ardeur, Parfois, elle semblait par l'océan suivie, Elle était le torrent, l'oiseau, l'arbre, le cœur, Elle versait au soir tous les sons de la vie.

Et je vous appelais dans un courroux plus fort Que toute la forêt qui ployait sur ma tête. Et je vous appelais en donnant à la mort Mon désespoir d'amante et mon sang de poète I...

Je te l'ai demandé, musique au masque noir, Qui déchirais mon cœur sous ton archet lyrique, Toi qui me révélais, dans l'angoisse et le soir, Un amour plus poignant que ta voix, ô musique!,

Je vous l'ai demandé, violons extasiés.

Vous qui peupliez la nuit d'une harmonie immense, Et telle, violons, que quand vous vous taisiez. Tout pénétré de vous, gémissait le silence.

« Donnez-le moi, disais-je, ô souverain moment, O sombre, ô violent, ô grave paysage I... Qu'il soit tragique et beau, qu'il soit comme l'amanl Oui souffre, qui sourit et penche son visage...

Donnez-le moi, douleur... vastes cieux agités Parle vent, la musique et l'appel de mon âme... Que vainement, hélas ! ne soient pas sanglotes La plainte des hautbois et le cœur d'une femme !...

Ah I je peux, cette fois, vivre un mensonge ardent Danscelte ombre en tumuIteetTampleur de l'espace... Nuit, accorde-le moi... nuit propice... pendant Qu'une rose s'effeuille et qu'une valse passe...

Je le veux, car, jamais, je ne peux l'avoir mieux, Car cette heure est profonde et le parc solitaire , Car, jamais, je n'aurai ces deux larmes aux yeux Et tant de passion ne remuera la terre... »

Je l'eus... Les violons s'épuisaient de douceur... Il s'approcha paré de la splendeur du monde : « O fantôme chéri, tu fus vrai pour mon cœur Dans le chant du feuillage et l'unique seconde... »

Encor plus véhément et plus prodigieux, Le concert éclatait de force exaspérée... Et, soudain, dans un choc superbe et furieux, La musique brisa sa grande voix sacrée.

Sous le charme éprouvé, longtemps, je demeurai... L'âme des violons fuyait dans Teau lointaine... Dans l'odeur du silence et de l'air je pleurai... Et, même, encor, ce m'est une ivresse certaine

Que de me rappeler ces irréels instants Où mon amour vécut, dans l'illusion brève, Ce qu'il faut de bonheur pathétique et de rêve Pour emplir une nuit d'orage et de printemps...

vous M^OUBLIEREZ...

Le ciel n'est pas toujours également voilé... Vous m'oublierez dans le décor renouvelé, Quand l'hiver changera l'aspect de votre porte Et dès que la senteur des tilleuls sera morte.

Vous m'oublierez à propos de tout et de rien, A travers un voyage ou dans un entretien, Pour un livre nouveau qui troublera votre âme, A cause d'un chemin où rira quelque femme.

Vous m'oublierez un soir prochain, tout simplement, Car ce sera si beau de voir le firmament... Les bois respireront dans une couleur neuve... Il sera tant passé d'eau bleue au cœur du fleuve...

Vous m'oublierez dans la marche de chaque jour, Parla force du sang et l'ardeur de l'amour. Soit que vous vous jetiez dans le travail sans trêve, Soit que vous accueilliez le visage du rêve...

Vous m'oublierez, car il le faut, car c'est le sort, Et car le souvenir est comme un son de cor Qui peut, d'abord, emplir une nuit étoilée, Mais qui n'en meurt pas moins au fond de la vallée.

Vous m'oublierez afin qu'il soit donné raison A tout ce qui varie avec chaque saison, A l'arbre qui s'effeuille, à la fleur qui croît vite Et parce que le ciel, lui-même, a sa limite. . .

Vous m'oublierez, hélas 1 car il est d'autres soirs, D'autres buts, d'autres pleurs et bien d'autres espoirs. Surtout par la raison simple, triste, infinie Que Ton ne peut se souvenir toute la vie...

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