CHAPITRE XI
L’iNSTINCT ET LES THEORIES TRANSFORMISTES.
Tous les instincts sont-ils des habitudes héréditaires? Pour résoudre cette question, il faut savoir si les organismes 'eux-mêmes résultent de transformations successives. — Théorie de M. Darwin. — Elle repose tout entière sur la supposition de changements accidentels qui sc perpétuent. — Invraisemblances de celte supposition.
Mais ici une question nouvelle se présente à nous. Nous touchons à des théories trop controversées pour pouvoir les passer sous silence, et bien que ces théories ne détruisent pas, à vrai dire, ce que nous avons établi jusqu'ici, elles tirent de quelques-uns des faits que nous avons cités des conséquences tellement considérables, que nous ne pouvons nous dispenser de nous y arrêter quelques instants.
Les modifications accidentelles que nous avons signalées dans les actions des animaux nous ont paru pouvoir se rattacher à ce que nous avons appelé l'instinct naturel ou primitif de ces animaux.
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C’est donc l’instinct uniforme et immuable qui apparat! tout d'abord comme la loi : les variations sont- des conséquences fortuites qui dérivent de cette loi môme, dès que les circonstances ont changé. Etant donnés l'organisation d’un animal et le milieu constant avec lequel elle est nécessairemenlen équilibre, il en sortira tels ou tels instincts, que cette organisation ait ou n'ait pas été de tout temps ce qu’elle est aujourd'hui, et que cet équilibre soit le résultat d'oscillations insensibles ou ait été réalisé dès l'origine. Mais cette liaison constatée, la curiosité de l'esprit est moins satisfaite qu’irritée : l'alternative que nous laissons subsister nous trouble. Est-il bien sûr que ces variations qui nous semblent être l'exception ne soient pas au contraire la -loi de l’animalité? Ce que nous appelons l'instinct spécifique ne serait-il pas un état transitoire, actuellement réalisé sous nos yeux, pour un temps plus on moins long, et produit par une suite de modifications et d’habitudes lentement acquises? Ce qui augmente encore nos incertitudes, c’est que l’instinct est lié à l’organisme, et que la question la plus agitée dans la science contemporaine est précisément de savoir si l'organisme ne se transforme pas, si les espèces animales ne sont point toutes les résultats de modifications transmises par voie d’hérédité.
A la fin du dix-huitième siècle, Lamarck inau-
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gura dans les sciences naturelles (1) ces théories queM. Darwin défend aujourd'hui avec tantd'éclat. Voici en quelques mots quel est le système de Lamarck.
Les corps vivants sont d'abord des produits de la nature : la génération spontanée enfante des organisations extrêmement simples qui se compliquent peu à peu, sous l'empire de causes physiques, et la puissance de la vie se transporte alors dans l’intérieur des individus. Là elle tend par sa propre énergie à réaliser des progrès continus, et elle réussirait à en réaliser sans cesse de nouveaux, si l’action perturbatrice du milieu ne contrariait son action. A un certain degré de complication néanmoins, le sentiment a apparu, en même temps que le système nerveux; grâce au sentiment que tourmentent le besoin de se nourrir , le besoin de se reproduire, le besoin de chercher le plaisir et de fuir la douleur, l'animal devient capable d’exécuter, sans intelligence ni volonté, un certain nombre d'actions; en un mot il peut contracter des habitudes qui désormais vont engendrer des modifications organiques, en laissant certains organes inac-
(I) Nous disons dans les sciences naturelles, non dans la philosophie. Sur les antécédents de cette théorie au dixhuitième siècle, voir la flrui/r dru courslitl., G juin 1809 : Un prédécesseur de Darwin, par Henri Joly.
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tifs, en contraignant les autres à agir el , par conséquent, à se développer. Il arrive ainsi qu’une habitude, après avoir modifié le corps tout entier par l'augmentation, la diminution et la disparition de certains organes, se fixe et s’immobilise ellemême pour un temps plus ou moins long. L’habitude alors s’est faite instinct. En d’autres termes, l'instinct n'est que le penchant à la conservation des habitudes et au renouvellement des actions qui en proviennent. Ce penchant dure aussi longtemps que des circonstances nouvelles ne viennent pas provoquer de nouvelles habitudes, qui modifient encore une fois l’organisme et parla produisent un instinct nouveau (1).
Que beaucoup d’habitudes puissent devenir héréditaires et se confondre avec les instincts, nous ne le contesterons pas , nous avons cherché nousmême à l elablir. Que 1 instinct ne prenne jamais lui-même l'initiative d’aucune amélioration , d’aucun changement , qu’il reste immobile tant que les circonstances extérieures n'agissent pas sur lui , nous le reconnaissons encore. Mais tous les instincts sont-ils des habitudes qui se forment, se fixent et se perdent peu à peu ? Pour que celte proposition fût vraie, il faudrait que les organismes
(I) V. l.amarck. Philosophie zoologique. Avertissement , Pt 2e partir, ch. Il, VI.
l’instinct et les théories transformistes. 195 eux-mêmes fussent les résultats de changements successifs ? Or, on peut tenir pour certain que Lamarck ne l’a point prouvé. Les jugements de ceux-là même qui ont repris ses idées suffisent pour nous dispenser d’insister.
Arrivons donc au plus illustre représentant de celte théorie, à M. Darwin, et cherchons d'abord à comprendre exactement la thèse qu’il a posée.
M. Darwin, en bien des points, s’est séparé de Lamarck. Premièrement il ne croit pas qu’il y ait dans tous les êtres organisés une tendance naturelle et nécessaire à progresser. La variabilité n’est pas inhérente à l'organisme, elle n’est pas une conséquence de sa nature. Aussi M. Darwin rejette-t-il les interprétations de ces critiques qui croient que sa théorie repose sur l’action lente et prolongée du temps. La seule longueur du temps ne peut rien ni pour ni contre la transformation des espèces. « J’énonce celte règle , » dit-il , « parce qu’on a dit à tort que j’accordais au temps luimême une part importante dans le procédé de transformation des espèces, comme si elles se modiliaieut constamment et nécessairement par le fait de quelque loi innée (1). »
Repoussant cette première idée, M. Darwin croit s’exempter par là même de certaines difficultés que
(t) Darwin, De l'origine det espèces, p. 125.
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soulevait la théorie de Lamarck, et que ce dernier ne pouvait résoudre qu’au moyen d’hypothèses arbitraires. S'il est vrai, par exemple, que tous les êtres vivants tendent à s’élever dans l’échelle organique, comment se fait-il qu'il existe encore une pareille multitude de formes inférieures? « Lamarck, qui admettait chez tous les êtres organisés une tendance naturelle et nécessaire à progresser, semble avoir si bien compris, » dit M. Darwin (1), « le poids de cette objection, qu’il a dît, pour y répondre, supposer que de nouveaux êtres d'ordre inférieur se formaient continuellement par voie de génération spontanée. J'ai à peine besoin de dire que la science , dans son étftt actuel , n’admet pas en général que des êtres vivants s’élaborent encore de nos jours au sein de la matière inorganique. » Mais comment le savant anglais répond-il , pour son compte, à la difficulté des espèces inférieures? C’est ce que l’examen du reste de son système nous apprendra.
En troisième lieu, il pense que les conditions de vie, c’est-à-dire les circonstances extérieures, chaleur, humidité et les habitudes, n'ont par ellesmêmes qu’une influence très-restreinte (2). On ne peut attribuer, pense-t-il, à l’action directe de ces
(1) Darwin, De lorigiiu des espèces, p. 155.
(2) Ibid, p. 18, 19, 41, 64.
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causes qu’une somme très-légère de variations : car elles ne peuvent produire que de très-petits effets. Même quand il s'agit de nos races domestiques, il trouverait « bien hardi » d’attribuer à de pareilles causes les différences que nous remarquons entre ces races. « Je n’ai pas grande confiance, » dit-il, « dans l’action de pareils agents. » L’hérédité ne lui suffit pas davantage, bien quelle contribue quelquefois à perpétuer certaines variations ; car ce ne sont jamais que des variations légères et peu nombreuses. D’ailleurs le principe d’hérédité tend à reproduire toujours les caractères des aïeux (1).
Pour ce qui est des instincts en particulier, sur l’origine desquels M. Darw in ne s'explique pas plus que sur l'origine de la vie, et qu’il fait tout simplement dériver ce qu’il appelle l’organisation mentale, ils sont variables sans doute, et les variations qu’ils subissent peuvent se transmettre. De là résultent des habitudes héréditaires qui se confondent avec les instincts. Mais on tomberait dans une grave erreur, si l’on supposait que le plus grand nombre des instincts a été acquis par habitude et transmis ensuite héréditairement aux générations suivantes (2). Il est de toute évidence (jus les plus
(t) Darwin, De l’origine désespères, p. 121. (2) Ibid, p. 259.
198 l'instinct et les théories transformistes. merveilleux instincts que nous connaissions , ceux de l'abeille domestique et de beaucoup de fourmis, ne peuvent s’être développés ainsi exclusivement par habitude héréditaire. 11 est quelque cas surtout où la théorie de Lamarck semble être trop facile à prendre en défaut ; par exemple le cas des insectes neutres (1). « Ni l’exercice des organes, ni l'habitude, ni la volonté agissant sur les individus stériles d'une communauté d'insectes, ne pourraient en rien modifier la structure ou les instincts des individus féconds qui seuls laissent des descendants, et je m'étonne que personne n’ait argué du cas des insectes neutres contre la théorie des habitudes héréditaires de Lamarck. »
Quels sont donc les principes que M. Darwin substitue à ceux de son précurseur? Chacun les connaît aujourd'hui : c’est le principe de la concurrence vitale et celui de la sélection naturelle.
Tous les animaux sont en concurrence et en lutte pour vivre. Car en vertu des lois qui président à leur propagation, les subsistances leur feraient infailliblement défaut, si les plus forts ne détruisaient pas les plus faibles, ne fftt-ce qu’en accaparant la nourriture, et si le chiffre des populations animales n'était ramené par là, au fur et à mesure des nécessités mêmes, à de justes proportions. La lutte est
(1) Darwin, lie l'origine des espèces , |>. 299.
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donc constante et la victoire est aux mieux armés. En conséquence, s'il se trouve accidentellement quelque animal mieux pourvu que ceux de son espèce, et dans l’organisation duquel se sera produite par hasard une variation avantageuse, répondant peut-être à une nécessité nouvelle suscitée par une variation du milieu, on conçoit que cet être soit destiné à survivre à ceux qui combattaient avec lui. Il transmettra donc à ses descendants les caractères qui l’ont élu et qui constituaient sa supériorité sur les autres. C'est là la sélection spécifique; mais il y en a une autre encore. Il arrive presque toujours que les mâles luttent entre eux pour la possession des femelles . ici encore ce sont les mieux armés qui l'emportent. Celui donc qui sera doué d’un avantage spécial vaincra tous ses rivaux. Lui seul se reproduira, et il reproduira dans ses descendants les avantages qui lui ont valu la victoire. C'est là la sélection sexuelle : réunie à la précédente, elle forme la sélection naturelle, qui ne produit ses effets que grâce à la concurrence vitale ou à la lutte pour l’existence.
Cette loi tend au perfectionnement des créatures, non point d’une manière absolue , mais relativement aux conditions extérieures. Voilà pourquoi des formes très-simples que nous appelons inférieures peuvent indéfiniment subsister, si elles sont convenablement adaptées à des conditions de vie
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très-simples elles-mêmes; mais dès que la sélection naturelle agit, contrainte quelle y est parla concurrence vitale, le type primitif s’altère et disparaît. Puis les mêmes causes tendant à susciter encore des variétés nouvelles, de mieux en mieux accommodées aux nécessités du milieu et de plus en plus capables de survivre dans la lutte, avec le temps les types intermédiaires périssent, et ceux qui se propagent sont de plus en plus distincts les uns des autres. Car plus les êtres organisés diffèrent par leur structure, leur constitution, leurs habitudes, plus est grand le nombre de ceux qui peuvent vivre à côté les uns des autres. Plus les descendants d'une même espèce se diversifieront dans le cours des modifications qu’elle subit, plus ils auront chance de l’emporter. Les petites différences qui distinguent les variétés de la même espèce tendent donc à s’accroître, jusqu’à ce qu’elles égalent les différences plus profondes qui séparent les espèces d'un même genre ou môme les genres distincts.
La même théorie doit s’appliquer à la formation des instincts. On ne peut nier qu’il se produise dans les instincts quelques variations qui se transmettent par hérédité. On ne peut contester davantage que les instincts soient pour les animaux d’une trèsgrande importance et puissent les seconder singulièrement dans la bataille de la vie. II arrivera donc un jour ou l’autre qu’un animal accomplira par