CHAPITRE XII
L'instinct suppose avec la sensibilité un certain nombre de tendances. — Premiers appétits résultant de l'organisation de l’animal. — Tendances qu’ils déterminent à leur tour. — La sociabilité ou l’insociabilité. — La sympathie. — L’attachement. — Tendances relatives il la perpétuité de l’espèce. — Affection maternelle et ses lois. — Comment elle est préparée par les fonctions de la vie végétative. — Des passions qui accompagnent ces tendances instinctives. — Conclusion sur le naturel des animaux.
Nous avons essayé de justifier l’explication que nous avions donnée des actes instinctifs. Nous avons fait rentrer dans une seule et môme loi les exceptions et les contradictions apparentes qu’on aurait pu nous objecter. Nous avons cherché à quel point cette théorie était intéressée dans les grandes controverses contemporaines sur l'origine des espèces. Revenons maintenant à l’instinct tel que nous l’avons défini. Notre analyse nous a fait trouver dans l’animal une certaine capacité de jouir et de souffrir ; et nous avons vu dans celle-ci
2ir,
lit «BN1TMBNT INSTINCTIF DANS l’a.NIMM..
l'attribut d’une force qui, après avoir construit certains organes, se sert d’eux pour se manifester au dehors; mais cette force ne peut ni se posséder ni se diriger elle-même, c’est l organisine qu elle anime qui détermine à son tour les mouvements qu elle exécute. L'activité vitale et l’activité instinctive, quoique appartenant à un seul et même principe, diffèrent néanmoins l une de l'autre; la seconde ne commence que là où, grâce à des conditions particulières, commence la sensibilité proprement dite. Si donc nous passons en revue toutes les parties de l'organisation qui, en agissant sur la sensibilité, provoquent les actions de l’animal , il nous semblera que la théorie de l’instinct peut presque se résumer tout entière dans ces deux aphorismes poétiques de l'antiquité : sentit vim ijiiisfpie Sham (/nam jxissil a bu li , et cet autre : trahit sua tjucm<iue rolujitas.
S'il en est ainsi, cette faculté de sentir ne doit pas seulement engendrer, sous l'impulsion du mécanisme physiologique, un certain nombre d'actes; elle doit encore développer des manières d’être, des affections, des tendances qui accompagnent nécessairement ces actes eux-mêmes. C’est là une partie considérable de l'instinct qui vaut la peine d'être étudiée à part, et que nous allons examiner.
Tout être qui vit et se sent vivre tend à vivre. Donc il tend à employer toutes les énergies dont le
DO SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’aNIMAL. 217
sentiment se confond en lui avec le sentiment même de la vie. C’est là, avons-nous dit, comme la source d'où émane toute l’activité instinctive de l’animal ; c’est de là aussi que nous allons voir sortir ce qu'on peut appeler chez lui comme chez nous du nom général d'inclinations et de passions.
Quand la force qui a présidé, selon des lois encore inconnues, à la construction des organes, sent enfin qu’elle les anime et les gouverne , cherchant à triompher de toute résistance, elle a besoin, pour persévérer dans l’état nouveau où elle se trouve , que chacun de ces organes s’entretienne et se répare; elle a besoin que l’unité dont elle est l’auteur soit maintenue par l'harmonieuse activité des fonctions auxquelles elle préside. De là ces appétits physiques qui , comme le disent toutes les psychologies, sont périodiques et se développent également dans l’animal et dans l'homme. Autant l’être vivant exécute de fonctions, autant il éprouve d’appétits distincts : les uns tendant à déployer au dehors la force locomotrice dont l’être dispose, soit pour le vol, soit pour la nage, les autres tendant à exercer les armes et les outils des griffes , des pattes et du bec, d’autres enfin poussant à réparer ces forces intérieures sans lesquelles tous les moyens d’action feraient douloureusement défaut. Ainsi, rien de plus aisé à concevoir comment l'oiseau aime à planer dans l’air aux différentes hauteurs
où la puissance de son aile et l'étendue de sa vision lui permettent de s’élancer. Rien de plus facile encore à expliquer que les instincts carnassiers du tigre et du lion ou le goût inné des abeilles pour les fleurs. De semblables amours ne sont en somme que l’amour même de la vie.
Mais ces premiers appétits en entraînent fatalement d'autres à leur suite. La seule nécessité de chercher ici ou là sa nourriture fait que l'animal se plaît aux lieux où il la trouve, et qu'il y établit son domicile, auquel il ne peut tarder à s’attacher,
« Si la perdrix cherche les huiliers, les buissons, les champs nouvellement ensemencés, les prairies émaillées* de fleurs, si le martin-pêcheur préfère le bord de l’eau et le ramier l'arbre des forêts , c'est que là sont leurs besoins; et on pourrait établir, en thèse générale, que l’habitation ordinaire assignée aux diverses espèces pour s’y nourrir sont aussi celles dont les espèces fout choix pour y établir leurs nids (I). VU haie ibi patria, c’est là une maxime qu'on peut appliquer en toute justice à l'animal.
Cette nourriture dont il a besoin et qu'il trouve dans une contrée si vite adoptée, est-elle rare et difficile, à conquérir? ou , au contraire, est-elle à la portée de tous et abondante? L’animal trouvera dans ceux de son espèce des rivaux et des enne-
mi) Gerbe. — Dictionnaire de d’Orbigny
DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS I.’aNIMAI.. 219
mis, ou simplement des compagnons inoffensifs qui ne lui raviront jamais sa proie, qui l’aideront même souvent à la trouver. Dans le premier cas , il sera sociable; dans le second, il ne le sera pas; dans le premier , il se rapprochera de ses semblables ; dans le second , il vivra loin d'eux , sauf à les attaquer de temps à autre , pour se débarrasser d’un rival. « Les habitudes solitaires, » nous disent encore les naturalistes compétents, « sont toujours en rapport avec une nourriture rare et difficile à se procurer. Là où il y a abondance, il y a sociabilité. Voyez si près d’un aigle habite un autre aigle. Un canton, si fertile qu'il soit., ne saurait suffire à en alimenter plusieurs. Voyez si tous les oiseaux carnassiers, à l’exception de ceux qui se repaissent de charognes, cherchent leur proie en compagnie. Au contraire , les granivores, les herbivores, les insectivores, les piscivores, ceux pour qui la nature a fait croître une nourriture toujours abondante et facile, ceux-là s’attroupent, vivent en société, exploitent un champ en commun. Toutes les familles nomades qui forment des bandes nombreuses ont un régime végétal. La terre est pour eux si fertile, que le plus fort ne chasse jamais le plus faible pour l’empêcher d’avoir sa part de butin (1).
(I) Chose remarquable . ajoute-t-on, qui prouve combien
DU SKNTIMKNT I.NSTINCTH-’ DANS L’ANIMAL.
Un mot encore : « L’instinct de sociabilité n’existe généralement pas chez les animaux carnivores (1). »
Et maintenant, faut-il admettre que dans la sociabilité des animaux le seul instinct de conservation individuelle ou les simples appétits relatifs à la nutrition soient en jeu? Assurément, ce sont ces derniers qui dominent, et c'est à eux que sont subordonnés tous les autres. Mais quand la nécessité de disputer sa nourriture à des rivaux ne contraint pas l’animal à rester dans la solitude , tout porte à croire que le spectacle quotidien d’une activité semblable à la sienne produit sur lui cet effet si décrit sous le nom de sympathie. On sait comment cette sympathie s’exerce d’abord, même en nous, d'organisme à organisme. Nous ne pouvons voir s'exécuter sous nos yeux un mouvement quelconque sans éprouver une sorte de tendance mécanique à l imiter. Des voix ne peuvent résonner à nos oreilles sans faire naître non-seulement dans notre imagination , mais dans nos organes
l'abondance de nourriture contribue à la formation des familles, les oiseaux qui se nourrissent d’insectes A élytres ont quelque analogie de mœurs avec les oiseaux de rapine. Ils ont besoin, pour subsister, de limites sur les pielles n’empiète pas le voisin. — Autre fait : le lapin est plus sociable que le lièvre, parce qu’il est moins gourmand.
(1) Dict. de d’Orbigny.
DU SENTIMENT INSTINCT!? DANS L’aNW.VL. 221
eux-mêmes, une disposition marquée à chanter à l’unisson. C’est en vertu d'une semblable contagion que tels ou tels animaux, provoqués, encouragés, soutenus par les cris et les mouvements de leurs pareils, se complaisent dans leur société : ils se trouveraient, comme on dit, dépaysés, si on les en séparait tout d’un coup. Cette sympathie doit devenir encore plus profonde dans les espèces industrieuses, où chaque individu, dès sa naissance, trouve dans les travaux de ses congénères une première satisfaction pour la plupart de ses besoins. Dans les ruches d’abeilles, par exemple, chaque mouche, en travaillant pour elle-même, travaille pour la communauté. De la réunion de ces industries particulières soumises à des nécessités et à des lois communes résulte un harmonieux ensemble, hors duquel aucun individu ne pourrait longtemps subsister.
Outre ces associations si connues, il en est qui se forment et qui se détruisent sous l'empire de conditions accidentelles. Frédéric Cuvier nous donne les plus curieux détails sur cette espèce de sociabilité qui tient quelque temps rassemblées des familles nombreuses et conserve la paix parmi des centaines d’individus de tout sexe et de tout Age. Qu’est-ce qui règle ici les rapports mutuels de ces individus? Comment s’établit l’autorité? comment se consent l'obéissance? L une et l'autre supposent-
iï'l DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’àNUIAL.
elles des sentiments particuliers, pareils à ceux que nous éprouverions en semblable cas? Qu'on en juge.
Un certain nombre d'animaux se trouvent rassemblés pour la poursuite d’un butin. Ni la conquête ni le partage de ce butin ne peuvent se faire sans qu'un individu plus vigoureux, plus agile, à l’odorat plus fin , à l'ouïe plus délicate , joue un rôle prépondérant dans l’attaque et dans la prise de possession. Celui-là devient par le fait même le chef de toute la bande qui le suivra désormais partout, et il exerce sur tous ceux qui la composent une espèce d'autorité. Cette autorité une fois établie ne sera pas mise en question. Après avoir obéi une première fois, les plus jeunes obéiront nue seconde, une troisième fois et ainsi de suite. Puis les vieux auront beau perdre leur force et les jeunes en acquérir une plus grande, la confiance et l'habitude maintiendront l'autorité à celui qui d'abord l'avait tenue de la force. Ceux qui naissent dans la bande se forment au milieu d’elle; c’est sous son influence qu’ils prennent aux différentes époques de leur vie la manière d'être qui doit satisfaire à la fois ses besoins et les leurs. Quant aux nouveaux venus, la contagion de l'exemple et la sympathie les entraînent à faire comme la foule. Tout reste ainsi dans le même état, jusqu'à ce que se produise une circonstance analogue à celle qui avait créé une première fois la société. Qu’il s’agisse par exemple
DU SENTIMENT INSTINCT!.;' DANS l’ ANIMAL.
de conquérir des femelles, un instinct nouveau se fait sentir et pousse à la lutte. Le plus vigoureux l'emporte alors et le chef de la bande est remplacé. Enfin, si ces forces individuelles, rendues inutiles et neutralisées par la soumission, restent longtemps inactives, il peut se faire qu’un danger pressant les rende tout à coup nécessaires et les exalte. Alors les appétits de chacun cherchent d’eux-mômes leur satisfaction : les liens créés par l'habitude sont rompus, et bientôt la bande est dispersée.
Comment cette soumission et cette autorité s’établissent-elles de part et d'autre sans impliquer aucun sentiment de respect ni de déférence? Un exemple bien commun et avec lequel chacun a pu se familiariser dans les ménageries le fera comprendre. 11 n'est pas rare de voir des lions et des chiens élevés ensemble; et non-seulement le lion ne fait pas sa proie du petit animal, mais ce dernier est bien souvent pour son terrible compagnon un véritable tyran. C’est toujours un jeu et un sujet d’étonnement pour la foule, de voir comment le roi des animaux se laisse avec tant de bonhomie tirer la crinière, mordre les oreilles, et voit mémo, sans trop gronder, son hargneux commensal lui ravir sous ses yeux une partie de son repas. Voici comment F. Cuvier explique ce fait. Le chien, dit-il, se développant beaucoup plus vite que le lion , arrive beaucoup plus tôt à l’état adulte , c’est-
‘22i DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l'aNIMAL.
à-dire à l'époque de la vie où , chez les animaux carnassiers , la force succède à la faiblesse et le courage à la timidité. De cette différence , il résulte que le chien prend sur le lion toute l'autorité qu’aurait pu lui acquérir une supériorité de force réelle, et il conservera toujours celte autorité , si le lion est d’un naturel doux et facile.
Quand l’animal est tourmenté par ses appétits, il est toujours placé dans des circonstances auxquelles il a plus ou moins de peine à s'habituer ; car ou elles ne gênent pas, ou elles facilitent, ou elles contrarient plus ou moins la satisfaction de ses besoins. De là proviennent bien des manières d'être qu'on prendrait volontiers pour les effets de penchants distincts et primitifs, mais qui se réduisent ou à certaines habitudes que les premiers appétits ont engendrées, ou à ces premiers appétits euxmêines. Ainsi , qu'est-ce que le penchant à l'indépendance qu’on remarque chez eux? Tout simplement, nous dit encore le même naturaliste, le besoin qu’ils ont de s’éloigner de tout ce qui leur inspire de la défiance, c’est-à-dire de tout ce qui est nouveau, de tout ce avec quoi 1 habitude ne les a pas familiarisés. Dès que les animaux peuvent obéir à leur sentiment, ils se défient de tout ce qu’ils no connaissent pas; ils fuient ou ils attaquent tout ce qui les importune.
On comprendra maintenant sans beaucoup de
peine comment certaines espèces deviennent domestiques. C’est à la condition que leur genre de vie en ait déjà fait des espèces sociables. Cette condition réalisée, tout est facile : car l’animal qui suit l’homme et lui obéit ne voit en lui , selon une expression piquante et juste, que le chef de sa bande. « L’homme, » dit Flourens, « n’est pour les animaux domestiques qu’un membre de la société. Tout son art se réduit à se faire accepter comme associé ; car, une fois devenu leur associé , il devient bientôt leur chef, leur étant aussi supérieur qu’il l’est par l’intelligence (1). »
Mais comment cette supériorité s’établit-elle? Chacun le sait. Par la faim, par la veille forcée, l’homme abat, s’il en est besoin, l'énergie de l’animal, et lui interdit la résistance. Par la captivité, il lui enlève tous les moyens de satisfaire librement ses appétits ; puis ces appétits, c’est luimême qui les satisfait, non sans les avoir préalablement surexcités. Non-seulement il contente ses besoins naturels, mais il lui en impose en quelque sorte de factices. Grâce à l’emploi d’une nourriture choisie et aux caresses, auxquelles l’épiderme de certains animaux est si prodigieusement sensible (%), il fait naître des plaisirs et par conséquent
(1) V. Flourens, D: l’inslinel et de ïintelligcn r , p. 125.
(2) « De ce chatouillement résulte la volupté , (pii associe
des désirs nouveaux que lui seul peut apaiser. L’animal ne vit bientôt plus que par son maître , son existence devient inséparable de la nôtre; il est lié, attaché à nous pour toujours. Le cheval aime naturellement la course, ainsi que les bruits et les sons cadencés qui l’y excitent, le chien est naturellement fait pour la chasse. Les croisements, l'accumulation des caractères physiologiques transmis par hérédité, les soins assidus, l’arrangement du milieu, les rendent plus aptes encore et plus ardents pour ces exercices qu'ils aiment. Nous augmentons l’agilité de l'un, nous rendons plus délicat et plus sagace l’odorat de l’autre. Mais grâce à nos moyens de contrainte, ils ne peuvent exercer leurs aptitudes seuls et en liberté. C’est nous qui d'abord leur donnons leur nourriture de tous les jours, nous qui les guidons, les protégeons contre le danger ; ce n’est plus qu’avec nous et par nous que leurs instincts et tous les désirs qui s’y rattachent peuvent être assouvis. Ce sont les bons cavaliers et les bons chasseurs qui font de tout point les bons chevaux et les bons chiens. On sait ce que valent les chiens du mont Saint Bernard. Or l’un d’eux,
tous les visferes au plaisir ressenti par un seul organe, et attire
il elle toutes les forces , tous les instincts de l’aniinal En
général , les animaux sont d’autant plus caressants que leur sensibilité cutanée est plus exquise » (Gratiolet, De la physionomie, p. 187).
DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’ ANIMAL. 227
nous raconte un naturaliste, fut emmené par un voyageur. Le changement d’existence, ainsi que le manque d’exercice , altéra promptement son caractère; il devint lourd, triste, et assez poltron pour s’enfuir devant le plus petit chien (1). Qu’on laisse un chien s’en aller seul chasser pour son propre compte, qu’on n’ait pas l’adresse de lui tuer assez souvent la bête qu’il poursuit, enfin qu'il perde son odorat (2) et avec lui le goût et l’aptitude de la chasse, voilà autant de causes qui peuvent singulièrement diminuer ou même faire disparaître complètement cet attachement et cette fidélité proverbiale.
En employant tous les moyens que nous venons d’indiquer, l’homme peut, à la rigueur, dompter et apprivoiser même des bêtes féroces. A plus forte raison peut-il s’attacher des animaux déjà sociables entre eux, et se faire obéir de ceux dont les parents ont déjà été rendus domestiques. De génération en génération, la docilité de ces derniers ne fait qu’augmenter. Non-seulement leur organisation perd peu à peu sa vigueur première , mais l’étable ou la maison dans laquelle ils sont nés et
(1) Brehin, I, les Mammifères, p. 408.
(2) V. dans Brehin, I , p. 343 , les expériences de Boffi et de Schiir, qui coupent à de jeunes chiens les nerfs et le bulbe olfactifs. Ces chiens devenus grands ne montrent aucun attachement pour l’homme.
où ils sc sont habitués à trouver leur nourriture et leur gîte leur est aussi familière que le sont à l'aigle les cimes des montagnes, au lion le désert et les forêts.
Mais l'animal éprouve une autre espèce d’attachement dont les effets nous étonnent et nous charment : je veux parler de l'attachement qui lie un sexe à l'autre et de celui qui unit la mère à ses petits. Ici s’agitent des appétits nouveaux et spéciaux, car un nouvel intérêt se trouve en jeu. Voyons comment la nature a préparé les êtres organisés à ces grandes et mystérieuses fonctions qui assurent la perpétuité des espèces : nous comprendrons mieux peut-être la violence des passions qu’elle soulève alors chez l’animal.
Nous avons déjà fait allusion au travail qui s'accomplit dans les végétaux eux-mêmes, quand l’époque de la fécondation est arrivée. Nous avons rappelé comment, à un moment donné, toutes les parties qui composent l’organisme de la plante , sympathiquement affectées, contribuent toutes ensemble à une sorte de transformation dont l'apparition de la fleur est le signe visible et charmant . Mais l’éclosion de cette fleur, où les organes de la reproduction sont enveloppés, n’est pas le plus étonnant de ces travaux.
Quand le temps fixé par la nature est arrivé, la vie individuelle du végétal est généralement par-
DU SENTIMENT INSTINCTIF DAN L’aNIMAL. 229
venue au plus haut degré de son développement. « Alors la plante commence par modérer, par arrêter la tendance naturelle qui la portait à croître dans l’espace et à produire branches sur branches. Elle se recueille, elle se prépare, puis elle abandonne tout à coup ses anciennes occupations; et la voilà qui dispose l'extrémité d'un branche en réceptacle, qui transforme certaines feuilles en calice, d'autres en pétales , d’autres encore eu étamines et en pistils (1). » Et cependant cette vie, en se repliant , pour ainsi dire , ne perd rien de son énergie. Loin de là, car, en même temps que s’accomplit cette métamorphose, l’organisme développe une chaleur plus grande, signe d’une agitation générale et d’une exaltation de la motilité.
Quand les deux sexes sont réunis dans le même individu, il faut néanmoins qu’un mouvement particulier les rapproche. Pour y arriver , certaines plantes renversent la fleur tout entière : le pistil , plus long que les étamines, est alors suspendu audessous d’eux, et le pollen ne peut tomber sans rencontrer les stigmates. Puis, une fois que la fécondation est accomplie, la fleur se relève et se tient de nouveau droite sur sa tige. Si le milieu est peu favorable, comme pour les plantes aquatiques, si les deux sexes, pour se rapprocher, ont
(t) A. Boscowitz, l'Ame de la plante.
230 DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’ ANIMAL.
quelques obstacles à franchir, la finalité des mouvements organiques s’accuse d’une façon plus admirable encore. Prenons un ou deux exemples parmi tous ceux que les naturalistes ont décrits et que les poètes eux-mèmes ont chantés. « Les utriculaires sont des plantes... qui tantôt nagent librement sur l’eau, tantôt sont retenues au fond des marais par de fortes racines. Elles portent toutes sur leurs feuilles inférieures de petites outres rondes et mobiles, remplies ordinairement d'une matière un peu plus pesante que l’eau, et qui maintient le végétal au fond. » Mais au moment où la plante est mûre pour la génération , « elle chasse de toutes ses utricules la matière qui s’y trouve et la remplace par de l’air. Munie alors d’une foule de petites vessies aériennes, elle se soulève lentement du fond des eaux et vient flotter à la surface pour y passer le temps des amours. La floraison achevée, la plante redevient lourde et se retire au fond de l’eau pour aller mûrir ses graines et les semer à l’endroit où elles pourront commencer leur existence individuelle à l’abri de tout danger. » Non moins célèbre est la vallisnérie : la saison venue , le môle laisse échapper toutes ses fleurs, qui montent à la surface de l’eau, où elles flottent et brillent comme des paillettes d’argent. « Au même instant la femelle déroule sa hampe florifère , qu’elle avait tenue jusque-là au fond de l’eau, res-
serrée en spirale; elle élève sa fleur solitaire à la surface pour l’ouvrir au moment môme où elle y sera arrivée. Alors on voit les fleurs du mâle comme s’agiter et se diriger vers celle de la femelle pour la couvrir de la poussière animée. Devenue féconde, la femelle referme sa fleur, resserré les spirales de sa tige et se retire au fond des eaux pour y déposer sa postérité ( I). »
Plus admirable en un sens que l'instinct luimême, tout comme l'instinct nous semble quelquefois plus parfait que l’intelligence , ce mécanisme des fonctions vitales n’est pas encore l'instinct; mais tout au moins il le prépare , et il en est pour ainsi dire la matière, chez les êtres qui possèdent la sensibilité par surcroît. En effet, ce n’est pas en vain que les naturalistes désignent l’ensemble des fonctions vitales des animaux sous le nom de vie végétative. Dans le cas particulier qui nous occupe, la vie de l'animal ne prend-elle pas, elle aussi, à époques périodiques, une direction nouvelle? Est-ce que la vitalité de certains organes, accrue et surexcitée, n'exige pas impérieusement un objet sur lequel elle puisse s’exercer? N’est-il pas vrai que cette accumulation, en un point donné, des forces organiques, tant qu’elle n’a pas reçu de destination spéciale, obsède, selon
(I) Boseowitz. — Cf. Pouchct , l'Univers.
DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS I.’aMMAL.
l’expression de Burdacli, le sentiment intérieur, et tient constamment en éveil le besoin de se débarrasser d'elle? Quant à l'attrait qui pousse un animal à en choisir un autre, afin d'apaiser, de concours avec lui , cette âpre douleur, c’est ce qu'il est inutile d’expliquer. On sait le rôle que l'odorat joue dans cette circonstance ; et quant à la grande loi qui porte les individus vers ceux d'une même espèce mais d'un autre sexe, elle tient, comme le fait encore remarquer le physiologiste allemand, aux lois de l’excitement et de la sensibilité en général. Les seules choses, en effet, qui agissent comme excitants sur l'organisme sont celles qui ont avec lui une certaine affinité, tout en présentant une différence et une espèce d’antagonisme dans leur mode particulier d'existence.
Dans le règne animal , ce sentiment est surtout éprouvé par les mâles. Poursuivie par des rivaux qui luttent et se déchirent entre eux pour la conquérir, la femelle s'habitue à être le partage du vainqueur. Pour elle, une autre mission lui est réservée : aussi d'autres adaptations plus importantes encore s’établissent-elles dans différentes parties de son organisme.
Tout d'abord , quelque chose travaille en elle et sans elle à l’œuvre de sa maternité : c'est la vie. Et ce travail nous pourrions encore le trouver dans la plante, où déjà il prépare et annonce les instincts
d’amour et de dévouement qui éclateront dans l’animal. « Après la fécondation, » dit l’ingénieux écrivain que nous citions tout à l’heure, « les plantes semblent redoubler de précautions au-dedans comme au-dehors pour conserver le fruit qui doit perpétuer leur postérité. Elles l'installent d’abord dans le placenta comme dans un nid bien moelleux, l’enveloppent de pulpes, de gousses, de capsules, de pellicules... Une mère n’a pas plus d’attention pour le berceau de son enfant , disait avec raison Bernardin de Saint-Pierre. » Et l’auteur ajoute : « On ne saurait se refuser à reconnaître là l’effet de cette affection innée qu’ont tous leurs parents pour leurs petits. » A notre avis, ce n’est pas effet, mais cause ou condition qu’il faut dire. Car ce sont bien de semblables phénomènes qui s’accompliront tout d'abord dans les bêtes, par une série d’actions purement physiologiques, et qui exerceront sur le sentiment intérieur une obsession d’un nouveau genre. Il arrive un moment où, agitée dans une partie de son corps par des sensations jusqu’alors inconnues, la femelle a besoin de solitude et de repos. En se façonnant, quelque' fois dans un endroit plus retiré, un nid plus moelleux , elle crée , sans le savoir , l’abri nécessaire à sa progéniture. Après une vague attente, et chez quelques espèces, une sorte d’inquiétude et de malaise, cette progéniture vient enfin, soit qu’elle
DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’a.NIMAL.
sorte toute vivante mais imparfaite encore (les entrailles mômes qui l'ont portée, soit qu’elle brise peu à peu l'oeuf qui, longtemps couvé, avait procuré à la mère une sensation agréable et désirée de rafraîchissement. Mais une fois la mère en présence de ses petits, que doit-elle éprouver? Une sympathie presque toute physiologique attire, avons-nous dit, les uns vers les autres, les animaux d'une même espèce, à condition que le besoin ne les fasse pas rivaux ou ennemis. Tout être vivant et sensible s’aime lui-même, et il s’aime, pour ainsi dire, dans tous les objets où il se retrouve; et par cela même qu'il se plaît à vivre de la vie qui lui est propre, limage d'une activité semblable à la sienne doit lui plaire encore. Mais ici ce n'est pas seulement un être semblable ù lui que l'animal contemple : c’est un être qui , à peine distinct de lui , est lui encore. Quoi de plus naturel qu'en continuant à lui infuser la vie, il s’intéresse à ses premiers mouvements , à ses progrès, au développement graduel de ses forces? Quoi de plus simple qu’à l'attachement et à la docilité de l'un répondent les soins et la tendresse de l’autre?
Comment la mère est-elle amenée à donner les premiers soins à ses petits? Chez les oiseaux, on se le rappelle, le sang gonfle des vaisseaux vides jusqu'alors. La chaleur inaccoutumée que l'animal ressent lui fait trouver uu soulagement et un plaisir
DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’aNIMAL. 235
à se reposer sur ses œufs. Cela est tellement vrai que l’on peut transformer un chapon en poule couveuse. Dans certains endroits, au dire de Cabanis (1) et de Dugès, on prend un chapon, on lui plume l’abdomen, dans l’endroit qui chez les poules couveuses est naturellement dénudé, on le frotte avec des orties et du vinaigre. Après qu’on aura créé ainsi en lui une congestion analogue à celle du plexus incubateur, non-seulement il aimera à se reposer sur les œufs qu’il couvera, mais il ira jusqu’à guider avec une affection toute maternelle les poussins éclos.
Chez les mammifères, le gonflement des glandes mammaires fait aussi que la mère éprouve un véritable soulagement quand les petits la délivrent de son lait. Mais à ce premier plaisir doit s’en ajouter un autre, celui de voir sous ses propres yeux cette nourriture qu’elle tire de son corps fortifier et développer cet être qui est à peine séparé d’elle. Ainsi , à cette maternité plus inconsciente et plus aveugle, où l’animal donnait à son fruit une partie de son sang, succède, par une insensible gradation, cette autre maternité où l'animal jouit encore en donnant, sous une forme nouvelle et plus visible pour lui, sa propre substance. Si une première tendance contraint tout organisme à reproduire ses
(1) Rapports du physique et du moral, cil . L. Poisse, p. 127.
236 DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’ ANIMAL
caractères essentiels dans l’organisme qu'il engendre, une tendance analogue pousse l'être sensible à communiquer tout ce qu’il possède à l’être auquel il a déjà donné la vie. Le plaisir de procréer et celui de perfectionner se complètent l’un l'autre , et ils viennent tous deux d’une seule et même source, la tendance primitive de cette force qui anime et meut l’organisme, et qui , dans les diverses conditions où elle se trouve , tend sans cesse au développement de son être.
Voyons d’ailleurs quelles causes augmentent ou diminuent, chez les animaux, l'amour maternel. S'il est vrai qu’une même loi explique toujours et la production et les variations d'un phénomène , l’étude de ces causes viendra ou confirmer ou rectifier ce qui précède.
C’est une des lois de l’animalité, que plus les fonctions relatives à la maternité se compliquent , plus le sentiment maternel augmente. Chez les reptiles, où l’œuf est plus ou moins abandonné à l influence d'un agent extérieur, le soleil , non-seulement la plupart des femelles ne couvent plus leurs œufs, mais quelques-unes d'entre elles les méconnaissent. Qui ne sait, au contraire, tous les sentiments que l’incubation développe chez l’oiseau? El toutefois, il faut que l’habitude l’ait de plus en plus attaché à ses œufs ; car des exemples nombreux établissent que dans les premiers jours de la ponte,
DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’aMMAL. 237
le plus faible dérangement, la moindre crainte suffisent à une femelle pour ne plus revenir dans son nid. Mais c'est chez les mammifères, où à une gestation plus longue et à une parturition plus ou moins laborieuse s’ajoute l'allaitement, qu’on s’accorde à trouver les plus touchantes manifestations de l’amour maternel.
Deux autres causes qui touchent de près à celle-ci peuvent contribuer à modifier ce sentiment : d’abord le plus ou moins de fécondité de l’espèce , puis le besoin plus ou moins grand que les petits ont de la mère. « Le degré de l’amour maternel, » dit Burdach, « est en raison inverse de la fécondité, et en raison directe tant du développement de la vie animale chez la mère que du défaut de maturité et du besoin d’assistance chez les petits. » En d’autres termes, quand la vitalité de l'animal , au lieu de se disperser dans des créations multipliées, semble se concentrer tout entière* dans l’enfantement puis dans le perfectionnement d'un petit nombre d’êtres plus étroitement associés à lui, le sentiment lié à cette communication prolongée de la vie devient plus énergique et plus constant.
Ce n’est pas seulement l’intensité , c'est aussi la durée de l'amour maternel qui est modifiée par des causes de cet ordre. Le retour plus ou moins fréquent du rut le fait cesser plus ou moins tôt. Dès que l’animal a recommencé scs courses amoureu-
238 DU SENTIMENT INSTINCTIF DANS l’aNIMAI..
ses, il suspend aussitôt ses soins maternels. Quel est celui auquel la chatte domestique ou la poule n'a pas donné ce spectacle? Le petit chat, à qui sa mère abandonnait hier le meilleur de son repas, et qui s’obstine à vouloir jouer encore avec elle, est brusquement chassé d’un coup de patte; s’il revient, môme accueil, jusqu’à ce qu’il se décide à jouer seul et à se contenter de la part que le maître lui donne. Mais, chose étonnante, lorsqu’après une nouvelle portée, on enlève à la chatte les petits qu’elle vient d'avoir, elle accueille de nouveau le plus âgé , s’il consent à teter encore , et elle lui rend sa tendresse première (1).
Dans toutes les espèces enfin, quand les petits
(1) Un animal gêné par son lait pourra consentir <\ allaiter une bête quelconque. On a vu des chattes allaiter des souris et les prendre en affection (Voir Brchtn, I, 294).
Far contre , il parait que la femelle d’ouistiti étudiée par F. Cuvier au Muséum, ayant eu trois petits d’une portée, commença par manger la tête de l’un d’eux. Elle ne manifesta d’affection pour les deux autres que quand elle les sentit à la mamelle. Un auteur ( Revue britannique de février 1872) affirme, du reste, que les femelles des ouistitis mangent quelquefois la tête de leurs jeunes ou les écrasent contre un arbre quand elles sont fatiguées de les porter. Tout le monde sait que certains oiseaux cassent leurs œufs et détruisent leur nid quand ils s’aperçoivent qu’on y a touché. De même , plusieurs rongeurs dévorent leurs petits quand on les a dérangés. La femelle du rat ( mus dccwnanus) mange sa jeune famille eu une nuit , quand son nid a été troublé.
sont en état de trouver leur vie par eux-inêmes et qu’avec le sentiment de leur force grandit le besoin de l’indépendance, eux et leurs parents se séparent; ils cessent rapidement de se reconnaître et deviennent bientôt complètement étrangers les uns aux autres. Ce sentiment maternel peut donc être aussi intermittent et passager que les causes qui le font naître; et ces causes ne sont que le retentissement, dans la sensibilité confuse de l’animal, de phénomènes qui s'accomplissent au sein de son organisme.
S’il en est ainsi , on s’explique très-bien que l’amour paternel existe à un faible degré chez les bêtes. Car ce n’est pas seulement parmi les reptiles que les mâles cherchent souvent à dévorer leurs petits. Parmi les animaux supérieurs eux-mêmes les exemples de cette férocité ne sont pas rares. Souvent néanmoins la réunion du mâle et de la femelle, au temps des amours, crée entre eux une espèce de société qui ne se dissout pas aussitôt. Tant qu’elle dure , l’un se fait volontiers le défenseur et le pourvoyeur de l’autre, rien de plus. Les oiseaux paraissent éprouver une tendresse plus vive; mais chez eux aussi, c'est plutôt à leur fidélité envers la mère qu’il faut attribuer les soins qu’ils donnent à leur progéniture. « Si , chez les oiseaux, » dit Buffon, « les pères semblent montrer quelque attachement à leurs petits et en prendre
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soin comme leurs mères, c’est qu’ils se sont occupés comme elles de la construction du nid , c’est qu'ils l'ont habité, c’est qu'ils y ont eu du plaisir avec leurs femelles, dont la chaleur dure longtemps encore après avoir été fécondées, au lieu que dans les autres espèces d’animaux , où la saison des amours est fort courte, où, passé cette saison, rien n’attache plus les mâles à leurs femelles, où il n’y a pas de nid , pas d’ouvrages à faire en commun, les pères n’ont aucun souci de leur postérité. » Ajoutons que ceux qui concourent à l’éducation de leurs petits sont généralement monogames. Les polygames forment rarement un nid, et par conséquent ils n’ont point occasion d’étendre à leurs petits leur protection vigilante. Quant aux premiers , les soins qu’ils prennent, les marques de courage qu’ils donnent, les dangers qu’ils affrontent, varient non pas précisément avec le degré d’affection qu’ils éprouvent, mais avec les moyens qui sont à leur disposition et les circonstances qui leur font une nécessité de les employer. Celui qui est assez bien armé pour défendre sa famille la défend , celui qui en est incapable s’en abstient. Ainsi Lacépède, après avoir tracé un premier tableau où il croit pouvoir établir le degré de sensibilité des oiseaux d'après la constance et l’étendue de leurs soins pour leurs compagnes et leurs petits, puis un second où les mômes oiseaux se trouvent rangés
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dans un ordre à peu près correspondant, selon le degré d’industrie qu'ils apportent dans la fabrication du nid, Lacépède ajoute : « Il est facile de concevoir que pour établir une comparaison rigoureuse entre les espèces dont on veut indiquer le degré d’industrie et de sensibilité, il faudra rechercher dans les résultats de ces deux facultés ce qui devra être rapporté à l’influence du climat, à l’élévation de la température pendant le temps de la ponte, à la solitude de la retraite, au nombre des ennemis à redouter, à la puissance des armes pour attaquer et se défendre, à la vitesse du vol, à la forme du bec et des pattes, instruments dont l’oiseau se sert pour ramasser, réunir et arranger les matériaux du nid. »
En résumé, deux grandes classes de fonctions s’accomplissent dans l’animal, les unes relatives à la nutrition de l’individu, les autres à la propagation de l’espèce. Les diverses conditions dans lesquelles s’exercent l’une et l’autre imposent à l’animal un certain nombre de manières d’être et d’habitudes; ces manières d’être et ces habitudes réagissent sur la sensibilité qu’elles tiennent en éveil, et elles entraînent ainsi avec elles les inclinations que nous venons d’analyser.
Malgré la fréquente vivacité de ces sentiments, il n’en est point qui ressemblent à ces affections réfléchies et désintéressées dont l’homme a le pri-
vilége. A cet égard, rien de plus profond et de plus vrai que ces paroles de Buffon : « L’amitié n'émane que de la raison; 1 impression des sens nv fait rien. C’est l'âme de son ami qu'on aime; et pour aimer une âme, il faut en avoir une, il faut en avoir fait usage, l’avoir comparée et trouvée de niveau à ce que I on peut connaître de celle d'un autre. L’amitié suppose donc non-seulement la connaissance, mais l’exercice actuel et réfléchi de ce principe. Ainsi l’amitié n’appartient qu’à l’homme ; l’attachement seul peut appartenir aux animaux. » Cette recherche aveugle de son propre plaisir imprime un caractère particulier à toutes les passions qu’éprouve l’animal. « Les animaux, » dit encore Buffou , « semblent être d’autant plus jaloux qu’ils ont plus de force, plus d’ardeur et plus d'habitude au plaisir , c’est que notre jalousie dépend de nos idées et la leur du sentiment. Ils ont joui, ils désirent de jouir encore, ils s’en sentent la force, ils écartent donc tous ceux qui veulent occuper leur place; leur jalousie n’est pas réfléchie, ils ne la tournent pas contre l’objet de leur amour; ils ne sont jaloux que de leur plaisir. » Si, par cela seul qu’ils cherchent leur plaisir, les animaux éprouvent une sorte de jalousie, ils ne seront pas moins capables de crainte, de colère, d’émulation, de tous les sentiments enfin que la vue de l'objet désiré peut faire naître, suivant que des difficultés
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visibles retardent ou empêchent la possession de l’objet.
Ainsi s’anime et se précise pour nous la physionomie de chaque animal. L’organisation donnant ou retirant la confiance et la hardiesse avec la force, peut rendre aussi les individus tantôt aventureux et téméraires , tantôt craintifs et ombrageux. « Les carnassiers, » dit Brehm , « évitent d’autant moins la clarté du jour, ils sont d’autant plus gais, vifs, animés et aimables, qu’ils sont bien doués du côté de la force ; ils sont, au contraire, d’autant plus nocturnes, moroses, méfiants, farouches et solitaires, qu’ils sont moins favorisés au point de vue physique (1). » Il ne faudrait cependant pas placer derrière toutes leurs habitudes et leurs allures des sentiments pareils à ceux qu’elles supposeraient dans notre espèce. Est-il besoin de répéter ce qui a été dit bien des fois , qu'à parler rigoureusement, les lions et les tigres n’ont pas plus de férocité que toute autre bête, et que la prétendue douceur des ruminants ne mérite pas tant de pitié? Chaque espèce obéit à ses besoins : elle emploie, pour les satisfaire, les armes qu’elle a reçues, et ces armes elles-mêmes elle les manœuvre avec la vigueur et l’impétuosité que son organisme comporte. Rien de tout cela n’implique
(l) Urehm, les Mammifères, p. 181
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ni réflexion ni conscience. Représentons-nous un animal aussi robuste et aussi bien doué que l'éléphant. 11 ne craint aucun ennemi, il n’en provoque jamais aucun; il est herbivore, et par conséquent a peu do concurrents. A l'aspect de cette force si calme et si paisible, nous prononcerons les mots de bonté, de générosité. On ne saurait dire qu’ils ne répondent à rien de réel dans le caractère de l’animal; mais il est aisé de voir comment le sens doit en être restreint, et comment ils ne sauraient avoir la même signification que lorsqu’ils sont appliqués à l'homme.
Ce qui entretient souvent en nous quelques poétiques illusions et nous fait prêter aux animaux des sentiments d'un autre ordre , c’est cette espèce d’harmonie qui s’établit entre eux et la nature qui les entoure. L'impression que nous causent alors les habitants d’un site et le site lui-même devient plus forte et plus claire. Nous ne pensons pas que ce sentiment, c’est nous qui nous le donnons à nous-mêmes, en interprétant avec notre intelligence les choses qui ont frappé nos sens, et en voulant retrouver hors de nous un sentiment qui est tout nôtre. Ainsi , pour une cause ou pour une autre, la coloration extérieure des animaux qui vivent à l’état sauvage est en rapport avec celle du milieu dans lequel ils vivent ; et on sait que cette coloration protectrice leur permet de se ca-
cher en se confondant avec la terre, les rochers, les arbres, les fleurs. Non-seulement l’aspect extérieur de l’animal est d’accord avec celui des lieux où se trouve son domicile; mais nul doute que sa voix ne soit montée au ton de la nature environnante , suivant qu’il vit sur les montagnes, dans des déserts, dans des bosquets ou des prés voisins des habitations des hommes, dans des mares d’eau plates et fangeuses ou sur les bords de l’Océan. Les accents doivent changer aussi selon les heures où le retour des mêmes sensations et des mêmes besoins le fait sortir de son gîte. Chaque espèce d’oiseau a son heure marquée pour le réveil : partant, chacune d’elles s’accommode de degrés inégaux de chaleur et de lumière, et tout, dans l’organisme, est préparé comme en vue d’un pareil accord. De là, plus ou moins de vivacité dans les allures, plus ou moins d’éclat dans les chants. C’est cette universelle harmonie qui fait pour nous la poésie vivante de la nature. C’est elle aussi qui pare à nos yeux l'instinct de l’animal , et bien souvent c’est elle seule qui nous fait trouver dans ses mouvements l’expression de ce que nous appellerions chez nous la mélancolie, l’allégresse ou la gaieté.
Le naturel des animaux n’est donc point quelque chose qui existe par soi-même ou qui ne puisse être expliqué que par la présence et l’action d’une intelligence comme la nôtre. Un homme surtout, de
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l’aveu de tous, a peint sous les couleurs les plus vives et en somme les plus vraies, le naturel des animaux , c'est Buffon. Il va nous donner la conclusion de ce chapitre: « Le sentiment, » dit-il, « ou plutôt la faculté de sentir, l’instinct, qui n'est que le résultat de cette faculté, le naturel qui n’est que l’exercice habituel de l'instinct guidé et même produit par le sentiment, ne sont pas, à beaucoup près, les mêmes chez les différents êtres. Ces qualités intérieures dépendent de l'organisation en général , et en particulier de celle des sens (1). »
(t) Discours sur la nature des animaux.