CHAPITRE XIII
l’imagination instinctive dans l’animal.
Qu'cst-ce que l'imagination instinctive? — Action médiatrice de celte faculté dan? les instincts et les affections de l'animal. — Part Contributive de chaque sens dans le travail de l'imagination sensitive : comparaison de l'imagination de l’animal et de celle de l'homme : lois qui leur sont communes. — Comment l'action de celte faculté suffit h expliquer la violence et l'aveuglement des appétits et des passions. — Raison de cette influence. — Analogies tirées de certains états de la nature humaine.
Un mécanisme prodigieux a tout disposé dans l’animal pour l’amener, par d’irrésistibles attraits, à tout ce qui est nécessaire soit à sa vie individuelle soit, à la perpétuité de son espèce. La présence de ces objets et les circonstances dans lesquelles ils s’offrent à lui provoquent , en conséquence de ces attraits, des passions diverses (appétits, désirs, craintes, fureur, courage) qui , mêlées à l’action , la rendent plus énergique et plus persévérante, et qui, au fur et à mesure que l’action se continue, gagnent elles-mêmes en intensité.
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Mais dans la plus grande partie des animaux sinon dans tous, l'instinct suppose quelque chose de plus. Quand certains objets affectent les sens de l’animal, est-ce que ces impressions produisent immédiatement les actes qui tendront à écarter, à fuir ou à posséder ces objets ? Quand une sensation causée par le jeu d une fonction physiologique, sollicite une ou plusieurs actions destinées à la satisfaire, est-ce que ces actions suivent toujours mécaniquement? On aurait de la peine à le concevoir. Quiconque aura entendu les cris de la mère à qui on a ravi ses petits, quiconque aura vu un animal irrité par une résistance inattendue se ramasser sur lui-méme et chercher à s’élancer de nouveau, pliant son corps tout entier aux attitudes de la fureur , ne peut se résigner à voir dans de pareils phénomènes le pur effet d'un mécanisme. Dire qu'il y a joint à ce mécanisme un être sentaut, ne suffit pas. Il doit y avoir quelque chose qui entretienne et qui exalte ces passions. Est-ce donc l’intelligence? Est-ce donc que l'animal se rend compte de son étal, conçoit les rapports qui existent entre lui et les autres êtres, entre ses moyens d'action et ses besoins? Est-ce qu’il combine ses mouvements, et calcule ce qu’il doit faire pour se procurer une jouissance voulue? Ce que nous avons établi jusqu’ici ne nous porte pas à le croire. En attendant que nous abordions expressément cette
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question, nous pouvons dire qu’il y a des phénomènes intermédiaires entre les sensations et les mouvements, comme entre les appétits et les objets extérieurs qui en sont les fins ou les causes. La faculté médiatrice qui les produit est l'imagination.
Mais quelle espèce d’imagination? 11 ne saurait être question ni de cette faculté créatrice ou poétiqui prête aux choses immatérielles une forme sensible et qui, par la combinaison des images, reproduit, en l'ordonnant suivant les lois de la raison, la nature entière. Nous voulons parler d’une autre imagination plus matérielle en quelque sorte, et qu’on appelle imagination sensitive. Effectivement, elle est liée si étroitement à la sensation, qu'on peut la considérer comme faisant partie de la sensation même.
Toute sensation produite par un objet réel et présent cesse à peu près en même temps que l’objet disparaît. Mais elle laisse après elle une impression plus ou moins durable, que divers accidents peuvent raviver au point de lui faire quelquefois atteindre et même dépasser la vivacité de l'impression première. Voilà l'imagination dont nous voulons parler. Comment s’opère ce phénomène? Ce que nous avons dit du système nerveux peut contribuer à le faire comprendre. Les nerfs qui constituent les organes sensoriels se ramifient dans des
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centres distincts. Quand ces centres remplissent certaines conditions , les impressions y persistent davantage, tout en se réfléchissant dans d’autres organes sensoriels et dans des organes locomoteurs où elles produisent des mouvements variés. C’est cette espèce de travail des centres nerveux que l’imagination parait supposer. Mais, disons-le, tout ne se réduit pas à cette fonction physiologique ni au phénomène mécanique, local, de l’acte réflexe. Dès qu’il y a sensation , il y a autre chose que le mécanisme de la matière; et si l’image est un produit de la sensation, le mécanisme que nous venons de rappeler n'est que la partie tangible du phénomène complexe dont nous parlons en ce moment.
Tous les sens peuvent garder, avons-nous dit , une trace de la sensation qu’ils ont une fois éprouvée. Mais tous ne le peuvent pas au même degré. Les sensations du sens vital sont intermittentes , fugitives, confuses. Disséminées dans le corps tout entier, loin du centre cérébral, elles laissent difficilement des traces; il est donc rare que l’imagination les reproduise. Elle ne reproduit pas davantage, mais pour une raison tout opposée, les faits principaux de toucher proprement dit. C’est que ces derniers sont surtout des faits intellectuels. Apprécier les formes, les dimensions, les distances , c’est-à-dire peser , compter , mesurer , c’est là une œuvre de comparaison et d’analyse, où
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la pari de la sensation est aussi réduite que possible. Si nous parcourons les degrés qui séparent ces deux extrémités de l’échelle de nos sens, nous verrons que l’ouïe et la vue jouent dans l’imagination , dans la nôtre du moins , un rôle prépondérant. On peut même remarquer que c’est la vue, c’est-à-dire le sens des images, qui a prêté son nom pour désigner la faculté tout entière. Auxiliaires de la vie de relation, organes de l'intelligence qui les applique à la satisfaction des besoins les plus divers, ces deux sens ne restent pour ainsi dire jamais inactifs: de plus, les impressions qu’ils reçoivent se disposent et s'ordonnent sur des nerfs nombreux, fins et distincts , qui se ramifient sans confusion dans la substance cérébrale. On conçoit que ces impressions si fréquentes et toujours si bien coordonnées soient moins complètement et moins promptement effacées. Autre est le mode d’exercice de l’odorat, autre est la structure de son organe. Les filaments nerveux qui le desservent se mêlent et s’entrecroisent sans ordre; notre lobe olfactif a des proportions minces et grêles; et tous ces caractères concordent parfaitement avec l’importance relativement très-minime de ce sens dans la vie de l’homme. Toutefois, si les sens autres que l’ouïe et la vue fournissent à l’imagination peu de matériaux, il est certain qu’ils lui en apportent quelques-uns. Il suffit que le mode d’action de l’intelligence et de l’or-
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ganisme et leurs rapports respectifs soient altérés, pour que dans les organes surexcités et malades se reproduisent des impressions plus intenses qui surviennent sans cause apparente. En un mot, il y a des hallucinations du toucher passif, du goût et de l’odorat comme il y a des hallucinations de l'ouïe et de la vue.
Telle est à peu près la part contributive de chacun de nos sens dans le travail de l'imagination. Si nous nous souvenons maintenant du rôle et des fonctions des sens chez l'animal, nous pouvons savoir dans quelle mesure son imagination doit différer de la nôtre. La sensation et l’imagination sont deux facultés dont l’une procède de l’autre ; il est évident que les caractères de la première doivent se retrouver dans la seconde. L'imagination de l'animal sera donc forcément plus pauvre : car les sens qui fournisent le moins de matériaux à cette faculté sont précisément chez lui ceux qui dominent; il y a toujours , dans chaque espèce, un ou deux sens prépondérants, et enfin ces sens privilégiés eux-mêmes ont, en quelque sorte, une préférence native pour un petit nombre d’impressions déterminées, qui reviennent périodiquement les affecter.
Aussi l’imagination de l'animal ne pourra-t-elle que dans une très-faible mesure opposer le futur et le possible au réel et au présent, quand il sera, par exemple , sous l’empire d’un appétit quelconque.
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Celle imagination ne pourra ;ias, en l'absence d'un objet, se le représenter à volonté sous une face ou sous une autre; car cet objet ne s'est présenté à lui que dans sa complexité confuse ; peut-être a-t-il produit une impression particulière plus ou moins délicate on violente, mais cette impression, nous avons montré comment et pourquoi , n’a pu être analysée, décomposée en ses divers éléments. Or , on sait que l’imagination, dès quelle est alimentée par l’exercice de tous nos sens , enrichie par nos acquisitions variées de tous les jours, ne fût-elle que faiblement ordonnée par notre intelligence, n’en est pas moins dans notre nature l’une des conditions de la liberté et du progrès. Bien des fois, sans doute, elle paraît augmenter la violence de la passion, car elle prête aux choses éloignées une forme, un aspect, une vie, un langage qui font naître dans l'esprit comme l'illusion de la présence, tout en agrandissant et en illuminant , pour ainsi dire, l’objet convoité. C’est donc elle qui entretient ces passions obstinées et persévérantes dont on ne peut nier, il est vrai, les fréquents écarts, mais dont on ne peut nier davantage le prix et quelquefois la grandeur. Supprimez sou action, voilà l'homme livré sans résistance à toutes les suggestions les plus contradictoires , à toutes les impressions les plus éphémères. Bien souvent, d’ailleurs, l’imagination contribue à briser la tyrannie d’une pas-
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sion. Comme nous venons de le rappeler après beaucoup d'êtres, à l'objet présent elle oppose l’image d'un autre objet ; elle suscite ainsi un appétit nouveau qui diminue la vivacité du premier. Elle permet, si elle ne provoque, un choix plus libre, et on peut dire que par là, dans une certaine mesure, elle affranchit la volonté. Pour tout dire en un mot, limagination humaine est déjà, comme les sensations quelle reproduit, tout empreinte de Tuniversalité et de la liberté de l’intelligence.
Si l’on se rappelle l’analyse que nous avons essayé de donner des fonctions sensorielles chez l’animal, on croira aisément que l’imagination ne puisse être chez lui aussi riche, aussi variée et aussi libre. Mais ce qu’elle perd de ces côtés, elle le gagne peut-être d'autre part. Sou rôle étant, en général, de faire revivre d'une façon plus ou moins affaiblie la sensation disparue, elle fait revivre, sans nul doute , dans tels ou tels animaux , avec une vivacité proportionnée , les impressions qui leur sont propres et qui, plus nécessaires à leur instinct, sont chez eux plus fortes et plus fréquentes.
Prenons par exemple l'odorat. C’est un sens qui, dans beaucoup d'espèces , est continuellement en exercice, et les organes qui les desservent prennent souvent des proportions considérables. Ne peut-on en induire que l imagination des carnassiers, celle du chien , je suppose, doit, dans toute
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la rigueur du mot , représenter à l’individu ce monde odorant dont nous parlions avec Millier? crois que pas un chasseur ne trouverait celte induction trop hasardée. De même Buffon explique fort bien comment l’oiseau étant très-susceptible d'être ébranlé par le sens de l’ouïe, les bruits soudains doivent le remuer violemment, lui donner delà peur ou le faire fuir, tandis qu'on peut le faire approcher par des sons doux et le leurrer par des appeaux. Buffon ajoute que les organes de la voix étant très-forts et très-flexibles, l'oiseau ne peut manquer de s’en servir pour exprimer ses sensations, transmettre ses affections et se faire entendre de fort loin. Il a plus d'inflexions dans la voix , il peut recevoir plus facilement et conserver plus longtemps les impressions des sons; l'organe de ce sens étant monté comme un instrument, il se plaît à le faire résonner. Ainsi chaque espèce aura son imagination à elle comme elle a ses sensations à elle; la nature et le nombre des images seront déterminés et limités comme la nature et le nombre des sensations elles-mêmes , par les besoins de l'animal et par l’ensemble de son organisation.
Quel est maintenant le rôle précis de cette imagination? Les matériaux à elle fournis par les sens ne sont pas les mêmes chez nous : l’étendue de la faculté n'est pas la même. Mais quant au reste, la loi qui préside à son action ne peut varier no-
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tablement. Sans trop anticiper sur la nature de l'homiiie, recueillons ce qui paraît bien établi en psvchologie sur la faculté qui nous occupe ; nous pourrons en faire ici une utile application.
Chacun connaît cette loi formulée par M. Chevreul : Nous ne pouvons imaginer un mouvement quelconque sans que les organes commencent et pour ainsi dire ébauchent un mouvement analogue. Indépendamment des expériences scientifiques, mille exemples familiers démontrent l’exactitude de ce principe dont on a fait de si curieuses applications aux tables tournantes , aux médiums , etc. On a de plus très justement observé à la suite de M. Chevreul, que « la plupart des faits ordinairement rapportés à une faculté particulière, c’est-àdire à l’imitation, ne sont en dernière analyse qu’un résultat nécessaire des mouvements intimes de l'imagination et de la liaison mystérieuse qui unit dans une minutieuse harmonie le jeu intérieur de la pensée au jeu des organes corporels. » C’est en vertu de celte action obscure, lente et continue du milieu sur l’imagination et de l’imagination sur les mouvements corporels que nous prenons, surtout dans le premier âge, les attitudes, les gestes, et comme on dit vulgairement, les manières des personnes que nous fréquentons. Comment le même phénomène ne se reproduirait- il pas dans l’animal? 11 suffit que les membres du singe
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puissent exécuter des mouvements pareils aux nôtres. Exécutés devant lui, ces mouvements peindront dans son imagination qui les imposera immédiatement aux organes, si d’ailleurs aucun instinct, aucune sensation étrangère ne s'y oppose. 11 faut en dire autant du perroquet; autant des animaux qui vivent en société ou en bande, travaillent ou chassent de concert; autant de ceux qui obéissent à notre parole et à notre geste , ou de ceux enfin qui, exposés à la lutte, sont excités par la voix et par les bonds soit d’un ennemi, soit d’un concurrent et d’un rival.
Mais cette correspondance ne se borne pas aux mouvements perceptibles à la vue. « L’influence de l’imagination sur les mouvements du corps, » dit Gratiolet, « s’exerce dans un détail infini. Elle régit à la fois les appareils de la vie animale et ceux de la vie organique, et par des correspondances inconnues meut la machine entière à l'insu de l’esprit... Il est impossible de voir, d’écouter, de flairer, de goûter quelque chose en imagination, sans exécuter en même temps l’indice des mouvements qui, dans la sphère des actions extérieures, correspondent à ces actions diverses. » On voit par là comment une sollicitation , si légère qu’elle soit, peut entraîner toute une série d’images, puis de mouvements, qui s'appellent les uns les autres et font agir les instincts intéressés.
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Tantôt cette sollicitation vient du dehors; c’est un objet qui peut exciter les désirs de l’animal et qui vient chatouiller ou irriter ses sens. Tantôt le désir lui-même, éveillé par des sensations intérieures, engendre des mouvements où il trouve un commencement de satisfaction. L’ôlre se complaît dans ses mouvements, il les continue et les achève en imagination, et il n'en est que mieux disposé pour les accomplir effectivement. C’est ainsi que le chien se prépare pour la chasse, et le lion ou le tigre pour la lutte. Pareils phénomènes sur lesquels il est inutile d’insister peuvent s’observer chez les mâles, quand le temps est venu de poursuivre les femelles et que l'odorat les met sur la piste. L'homme même, quand le sommeil semble le faire retomber pour un temps sous le joug de l’animalité, subit cette domination de l’image; et ici l’histoire de nos rêves pourrait servir à commenter l’histoire (le l'instinct.
Y a-t-il dans cette action de l’imagination de quoi expliquer les passions souvent si violentes de quelques espèces animales? Pour s’en convaincre, il suffira de se rappeler quels sont les états où les passions de l'homme, par leur aveuglement et leur violence, se rapprochent de la bestialité. N’est-ce pas quand l'intelligence enchaînée laisse agir l'imagination sensitive comme elle agit dans la bête? N’est-ce pas, eu d'autres termes, quand l’expérience
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de la vie n’a encore fourni à l’intelligence de l'enfant que très-peu d'idées, ou quand un état particulier de l’organisme place toutes les facultés de l’individu sous le despotisme d’une imagination fixe et d’une sensation prédominante? Est-il besoin de rappeler les caprices de l’enfant, ses colères souvent aussi impétueuses qu’inexpliquées, les impudiques appétits de l'homme endormi , les terreurs et les angoisses du rêve, les sombres désespoirs, les haines et les amours insensés du fou, enfin les mystères de ce rêve en action qu'on appelle le somnambulisme? Quelle que soit l’explication qu’on donne de ce dernier phénomène , il est certain qu’on y trouve réunies ces deux choses : une surexcitation de l’imagination, tout au moins sur un point donné, et une surexcitation également partielle de certaines énergies locomotrices. Que le somnambule soit guidé par l’hyperesthésie de certains sens accompagnée de l’obtusion de tous les autres; qu’il obéisse à une préoccupation toute spéciale et assez forte pour réduire toutes les autres impressions au silence; ou qu’enfin il se conduise d’après les indications et pour ainsi dire la carte et le tableau que son imagination lui présente; dans tous les cas, on voit que Georges Cuvier ne cédait pas à une vaine fantaisie quand il comparait l’état mental des animaux à celui des somnambules. La spécialité des impressions auxquelles chaque espèce
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est accessible, l’indifférence native où elle est pour tout ce qui n’intéresse pas les instincts qui lui sont propres, tout cela fait que l’animal vit et se meut dans l’univers comme le somnambule fait dans les rues d’une ville ou dans les détours d’une maison. Quant à ce rêve inné dont parle le grand naturaliste, qu’est-ce donc dans l’animal, sinon l’ensemble des impressions et des images persistantes que le retentissement des fonctions physiologiques produit dans lecentre cérébral? On sait comment l’état des organes génitaux agit sur l’imagination , puis sur les passions et sur les rêveries de l’homme qui devient adulte. En un mot, si la plus grande partie de nos rêves se compose de semblables conceptions enfantées par le jeu des organes internes et se succédant dans notre cerveau sans la participation de notre volonté , il n’y a aucun paradoxe à comparer l’état de l’animal à celui du somnambule ou à celui du simple rêveur.
Comparer toutefois n’est pas identifier. Qu’on remarque bien les différences de ces deux espèces de phénomènes. Dans l’homme éveillé et à l’intelligence saine, c’est la raison qui ordonne les impressions et les images, c’est elle qui établit des rapports logiques entre les choses ; c’est elle qui trace à l’imagination sa tâche et son travail, elle qui , par l’intermédiaire de cette imagination , nous fait exécuter des actes liés et suivis. Dans le sommeil et la
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folie, l'imagination , quand elle semble livrée à ellemême, n’enfante plus qu’un chaos incohérent et confus. D’où vient donc que l’animal, guidé par son imagination, disons-nous, mais privé de raison, échappe à cette incohérence? D’où vient que sa conduite est si conséquente avec elle-même, et que tous ses actes sont si bien appropriés au besoin de son espèce? C’est que chez lui tout dépend de son instinct, tout est soumis à son instinct. Là est la loi de son existence, là le principe de l’ordre qui préside à ses actions. Tout en lui tourne, pour ainsi dire , dans le cercle restreint que son organisme lui trace; la parfaite harmonie qui rattache les uns aux autres, en vue d’un but unique, les différentes parties ou fonctions de son organisme, assure l’ordre et la parfaite harmonie des impressions qui en émanent.
Sous les réserves qui précèdent, on peut donc affirmer qu’il existe entre tous ces états de réelles analogies. Dans les uns comme dans les autres, c’est l’imagination s’exerçant plus ou moins en dehors de la raison, qui produit les appétits les plus violents et provoque les déploiements les plus considérables d’énergie.
Cela vient très-certainement de ce que l’imagination, supprimant l’éloignement, comblant les distances, met déjà l’être en présence et pour ainsi dire en possession de son objet. Au début même
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delà vie el avant toute expérience, ne sufGt-il pas qu'un objetfrappe les sens, pour que cette première impression constitue une jouissance ou une douleur, une émotion enfin qui met en branle ( emovet ) les organes où elle est localisée. Jetée pour la première fois en présence d’un tigre , la chèvre ou la brebis, ébranlée parle cri, fascinée par le regard, enveloppée et presque atteinte par les bonds prodigieux de son ennemi, se sent déjà saisie, brisée, anéantie. De là l'égarement de la fuite ou l’immobilité de la frayeur. Au contraire, lorsque l'odeur du gibier excite l’appétit du carnassier, elle agit indirectement sur le sens même du goût et sur les divers organes qui doivent entrer en exercice. Les mouvements à accomplir sont déjà ébauchés, indiqués à l'avance ; ils procurent, comme nous le disions, un commencement de satisfaction, et l’animal peut confusément imaginer que la proie sentie va tomber en son pouvoir, achever sa jouissance et apaiser le besoin dont il souffre encore. Maintenant, que l’animal ait précédemment joui, fût-ce une seule fois, nul doute que l'image de la jouissance passée, venant compléter cette ébauche, exerce sur lui une action plus forte encore et lui donne une plus large anticipation du plaisir cherché. C’est alors surtout que la résistance l’irrite, et que sa fureur éclate, comme s’il était arrêté au milieu même de son repas el qu’on cherchât à lui arracher une proie déjà conquise.
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C’est ce que bien des analogies peuvent nous aider à comprendre. Nous avons parlé de ce rapprochement si commode et si familier que chacun fait entre l'instinct et l'habitude. Nous avons vu comment, dans l’exercice de l’intelligence et de la volonté, l’habitude se rapproche de l’instinct par la suppression graduée des idées et des mouvements intermédiaires. Les mêmes observations peuvent s’appliquer aux rapports de l’imagination et de la passion. Si un individu ne peut se voir lui-même en imagination commettre une action coupable, sans que mille autres images viennent l’arrêter en l’effrayant, on peut dire qu'il n'est pas habitué, qu’il n’est pas fait (pour employer l’expression populaire) au crime ou à la faute qu'il médite. Mais si , peu à peu , ces fantômes ont disparu de son imagination, si celle-ci se trouve en quelque sorte toute remplie par la seule image de l’action méditée, il se la retracera sans cesse à ses propres yeux ; ne voyant qu’elle , il sera toujours prêt à l’accomplir, et il l'accomplira avec la brutalité d’une bête. Que de fois, malheureusement, chez des hommes en qui l'instruction ne pouvait pas susciter assez d’idées et d’images protectrices, le spectacle ou le récit d’un crime dramatique, obsédant l'imagination, a entraîné des actes à la fois bizarres et féroces ! Qu'on me permette de citer cet exemple. J’ai vu condamner à mort un homme
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qui, après avoir égorgé une jeune fille, l'avait outragée, en contournant violemment ses membres et en la plaçant de telle sorte, qu’il avait cru pouvoir trouver dans son action je ne sais quel hideux raffinement de volupté! Or, depuis longtemps, d’après ce que révélèrent les débats, il avait dessiné sur lui-même l’obscène image d’une femme placée dans une pareille attitude. Qui doutera que chez lui cette image eût comme éclipsé toutes les autres? Habitué à la contempler, sans en être détourné par la vue du châtiment futur ou de la honte, il la réalisa au prix d’un meurtre, et peut-être avec un horrible contentement. Mais sans chercher des exemples aussi extraordinaires, qui ne sait que l'habitude du crime ou du péché en général n’est que la suppression des obstacles bienfaisants qui, à l’état raisonnable et sain, nous en séparent ? Voilà pourquoi il est si dangereux de détruire la pudeur , à moins de la remplacer par une suite d'idées bien comprises que l’intelligence et l'imagination soient heureusement condamnées à parcourir, avant de se résoudre à mal faire.
Chez les personnes qui ont l’imagination vive et le raisonnement court, ces images intermédiaires sont très-peu nombreuses : c’est là ce qui fait les esprits étroits, entêtés et violents. L’enfant qui veut une chose ne s’en représente ni les inconvénients ni les dangers. 11 s'identifie, pour ainsi dire.
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avec elle, et il la réclame avec l’impétuosité que chacun sait. Souvent il en est de même de bien des hommes qui, par quelque côté , restent enfants. 11 en est surtout de même de la femme, quand, peu familiarisée avec les difficultés de la vie, impatiente des formalités et des lenteurs, elle croit mettre immédiatement la main sur le bonheur quelle rêve, souffre des moindres obstacles et s’irrite contre ceux qu’on lui oppose.
Ainsi, dans tous les cas, l’imagination agit d’autant plus fortement sur la passion quelle met l’individu plus directement en face du but auquel il tend. Et comme le propre de l’instinct est précisément, ainsi que nous l’avons expliqué, l'absence d’idées, de sentiments, de mouvements intermédiaires, on voit comment l’imagination peut engendrer dans l’animal , sans cesser d’être instinctive , d’aussi violents appétits.
On voit enfin comment tout cela s’accorde avec l'absence de réflexion et de véritable connaissance que nous avons signalée dans l’instinct. Tandis que la raison, se possédant elle-même, procède par une série d idées qu'elle enchaîne l’une à l’autre, l’imagination fait au contraire, pour emprunter les profondes expressions de M. Ravaisson, que l’être fasciné par son objet est aliéné d’avec lui-même. Voilà pourquoi il n'a pas de sa propre activité une conscience claire et distincte ; voilà pourquoi il n’a
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pas l’idée de la durée, pourquoi il n'a pas de véritables souvenirs. Pour reprendre une dernière fois nos analogies , qui ne sait avec quelle facilité l'enfant passe du rire aux larmes, et avec quelle promptitude une même personne peut lui devenir antipathique ou sympathique, suivant qu’elle satisfait ou contrarie ses caprices? Qui ne connaît les erreurs sur la durée dans la rêverie, dans le sommeil et dans la folie, l'absence complète de souvenir chez le somnambule qui s’éveille? Qui ne se rappelle combien de fois, dans des songes, il a vu passer tel ou tel personnage ou a passé lui-même par les plus invraisemblables des métamorphoses, sans que son esprit remarquât tout ce qu’il y avait de contradictoire dans ces substitutions si rapides et si étranges ?
Par là s’explique comment l'animal dominé, soit par les sensations, soit par les fantômes de l'imagination, passe par le désir, la crainte, la joie, la colère, sans posséder celte conscience de lui-même, sans établir ces distinctions et faire ces comparaisons qui sont les conditions d’une véritable connaissance. Captive encore sous les liens d’une matière qu’elle ne peut ni librement diriger ni connaître, aiguillonnée par les besoins de l’organisme quelle anime , repoussée et entraînée tour à tour par les impressions souvent durables que laissent en elle les choses environnantes, la force animale
l’lvaoination instinctive dans l’animal.
s’exalte ou s'abat, s’irrite ou s'affaisse, sans jamais pouvoir se recueillir ni se posséder elle-môme ; les mouvements qu’elle produit n'expriment aucune combinaison , aucun calcul : ils racontent aveuglément les péripéties et les crises , les luttes et les conflits par où passe le jeu incessant de la vie quelle maintient et quelle perpétue.