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CHAPITRE XIV

LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’iNSTINCT. — HABITUDES, MEMOIRE, ÉDUCABIL1TÈ, ETC.

Comment l'instinct peut, certaines circonstances étant données, engendrer des habitudes plus ou moins durables, — Rapports de l’habitude etde la mémoire. — Mémoire des organes, associations de mouvements et de mouvements, de sensations et de mouvements, etc., qui agrandissent le doinaiue de l’instinct, sans y rien ajouter d’intellectuel. — De l'éducation et de la perfectibilité des animaux. — Exemples. — Des prétendus raisonnements, du prétendu langage, des prétendues abstractions des animaux. — Malentendus qui ont obsc irci ces questions. — Résumé : comment s« ménage * la transition de l’instinct à l’intelligence, de l’animal ii l’homme.

Il est inutile de récapituler une fois de plus l’idée que nous sommes arrivés à nous former des actes instinctifs , pour bien mettre en lumière celte vérité, à savoir que l’instinct n’est pas un phénomène simple, irréductible et sans causes, effet mystérieux d’une force toute spéciale ne se déterminant absolument que par elle-même et inaccessible à toute influence extérieure. Cette théorie , dont la réfutation est contenue dans tous les chapitres qui pré-

cèdent, a régné pendant longtemps. Elle est encore très-répandue , et elle n'a pas peu contribué , par l’évidente insuffisance de cette étroite définition, à susciter bien des erreurs. Les faits la déclarant fausse presque partout, un grand nombre de savants en sont venus non-seulement à rejeter la définition du fait, mais à nier le fait lui-méme. Là est peut-être la véritable origine de la confusion à tous les points de vue si fâcheuse qu’on établit aujourd'hui entre l’instinct et l'intelligence , entre l’homme et l’animal.

A coup sûr, rien de plus conséquent, si on accepte les prémisses, que ce raisonnement d’Auguste Comte (1). Il commence par définir l’instinct « une impulsion spontanée vers une direction déterminée, indépendante de toute influence étrangère, » et il ajoute que « cette notion peut s’appliquer à l’activité propre et directe d'une faculté quelconque, aussi bien d’une faculté intellectuelle que d’une autre. » Il professe d’autre part « que l’intelligence peut être caractérisée par l’aptitude à modifier sa conduite conformément aux circonstances. » Et comme il croit que les animaux modifient souvent leurs actions , il conclut qu’il n’y a pas de différence essentielle entre ces deux classes de phénomènes, et il dit : « On a introduit une vaine distinc-

(1) Cours de phil. positive, tome III, p. 546-548.

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lion en métaphysique quand on a désigné ainsi (instinct) la prétendue tendance fatale des animaux à l’exécution machinale d'actes uniformément déterminés, sans aucune modification possible d'après les circonstances correspondantes et n’exigeant ni môme ne comportant aucune éducation proprement dite. «

11 y a là un malentendu que nous avons déjà, sauf erreur, en grande partie dissipé. Nous avons montré que les actions de l’animal ne sont ni purement machinales, ni raisonnées : la sensibilité dont elles dépendent subit constamment l’influence du mécanisme organique et du milieu cosmique; si l’instinct est généralement fixe et uniforme, c’est que ce mécanisme et ce milieu le sont eux-mêmes, et cependant nous n’avons pas été sans reconnaître la possibilité , la réalité d’une foule de variations accidentelles; car l’instinct s’accommode, je me trompe, est accommodé aux circonstances extérieures, et cela par l’action des circonstances mômes.

Très-souvent l’ensemble des organes d’action et des organes sensoriels propres à un animal sont moins les causes immédiates des instincts de cet animal que le premier point de départ d’habitudes qui, transmises héréditairement, après avoir été modifiées plus ou moins par des circonstances difficiles à retrouver, se sont consolidées et sont devenues de véritables instincts.

Nous avons aussi montré comment l’instinct peut varier d’une race à une autre, et d’un individu d’une môme espèce à un autre. Pour compléter cette manière de voir, cherchons si, dans un même individu , l'instinct ne peut engendrer , sans cesser d’être lui-même , un nombre indéterminé d’actions accidentelles. Voyons si l’animal n’est pas susceptible d’une certaine éducation où il n’entre aucun élément étranger à ceux qui constituent l’essence même de l’instinct.

" Toutes les fois qu’un être subit par hasard une modification contraire à ses tendances naturelles, celte modification provoque de sa part une réaction plus ou moins vive. Dès qu’il a brisé ou surmonté l’obstacle, il s’en détourne, il l’évite ; et si cette modification a d’abord laissé quelque trace d’ellemême, cette trace est vite effacée par le Ilot contraire des actions qui, plus conformes à la nature de l’être, lui sont par conséquent plus nécessaires et reviennent dans son existence avec plus de constance et de continuité. Au contraire, tout ce à quoi la nature de l’être est préparée, tout ce qui s’adapte à ses penchants, à ses besoins , à ses manières d’être accoutumées, lui devient difficilement étranger. Toutes ses opérations, ou du moins la plupart d’entre elles > acceptent celte modification nouvelle qui , grAce à l’espèce d’harmonie dont nous parlons, leur apporte en quelque sorte une

dans la mémoire aussi solidement que les vérités les mieux goûtées. Mais , en général , jamais l’intelligence n’a une disposition plus promptement et plus énergiquement accusée à reproduire ou à rappeler à elle une idée , que lorsque cette dernière est, comme on dit si justement, comprise, c’està-dire comprise dans une série déjà commencée d’idées qui s’enchaînent les unes les autres et qu’elle complète.

C’est là, on le voit, un phénomène complexe et qui enveloppe à la fois l'habitude , l’association des idées ou des images , et tout au moins une grande partie de la mémoire. Un homme de talent (1) résume ainsi une thèse ingénieuse et savante sur cette faculté : « Un souvenir , » dit-il , « n’est qu’une opération devenue familière en se répétant, et qui s'achève d’elle-méme dès que le hasard la recommence. » C’était là déjà l’opinion de Maine de Biran; c'est celle de M. Ravaisson, et ce fut aussi celle du physiologiste Dugès. « La mémoire , » dit Dugès , « n’est autre chose que cette faculté que nous avons reconnue à toutes les parties du corps de reproduire des actes déjà exécutés, et cela d’autant plus facilement qu'ils l’ont été plus fréquemment et d’une manière plus énergique. » La mémoire est ainsi ramenée à n ètre qu’un

(l) M. Gratacap, Théorie de la mémoire.

acte d’habitude. Est-ce là, en effet, toute la mémoire? ou faut-il se borner à dire que la mémoire, comme toutes les autres facultés, et, si l'on veut, plus que toutes les autres , peut tomber sous la loi de l’habitude? Ce qui est certain et ce qu'il importe ici de remarquer, c’est que la mémoire suppose une liaison établie entre plusieurs idées , et que l'habitude, c'est-à-dire toute disposition à répéter certains actes, suppose aussi une liaison entre ces actes et quelques autres. Aussi tous les psychologues nous diront-ils qu'une première condition de la mémoire, telle qu’elle existe dans l'homme, est l’association des idées, et qu'une seconde est l’attention; car l’attention, en nous faisant décomposer les objets , rend possible la comparaison , et par là elle multiplie les rapports qui permettent d’enchaîner les idées et de retrouver l’une à la suite de l’autre.

Si c’est chez l’homme que cette loi produit les effets les plus variés, c’est que précisément le phénomène de l'attention nous montre en lui la force la plus libre que nous trouvions dans le monde. Cette force, en se déterminant par elle-même , peut commencer, continuer, achever d'incalculables séries de phénomènes; car elle se meut au milieu de l'universel et de l'infini, où elle rayonne avec une agilité prodigieuse, se portant par la pensée dune extrémité à l'autre de l’échelle continue des êtres.

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Le champ qui s’ouvre à sa mémoire est donc sans bornes et sans fonds. Mais d’ailleurs tout être qui se meut , tout être qui produit une action , tout être qui vit, quelque infime que soit son genre de vie, tombe sous la loi que nous avons exposée. Que ses habitudes soient indéfiniment variables ou qu’elles soient renfermées dans un cercle étroit, qu’il les contracte en pleine liberté ou qu’il les subisse aveuglément, peu importe, nous pouvons être sûrs de retrouver chez lui de ces opérations qui , devenues familières en se -répétant, s’achèvent d'elles-mêmes dès que le hasard les recommence. La loi de l’habitude, sous la forme de la mémoire proprement dite ou sous une autre, gouverne tout organisme , c’est-à-dire tout être où une force développe une série plus ou moins compliquée d’actions qui se coordonnent et qui s’enchaînent.

Voilà pourquoi chacun comprend aisément ce que les psychologues ou les physiologistes nous disent, quand ils parlent de la mémoire du corps ou de l’automate, et quand ils avancent que chaque organe a la sienne propre : ainsi l’oreille et la voix du chanteur, les doigts du pianiste, l’oeil du peintre, les jambes du danseur, le bras et le poignet du maître d’escrime. Lorsque l’un de ces organes a répété plusieurs fois une série de mouvements qui ne répugnent pas l’un à l’autre, qui ne sait avec quelle facilité désormais il répète la série tout en-

tière (1)? Si, en vertu de ces sympathies, de ces réactions mutuelles qui proclament l'unité de l’organisme, plusieurs de ces organes ont exécuté des groupes de mouvements qui coïncidaient et s’accordaient l'un avec l'autre , il va sans dire que les deux groupes se confondront en une seule et même habitude. Ainsi, la seule vue de la musique notée provoque le mouvement des doigts sur l’instrument. Ainsi, bien des personnes ont besoin, pour exercer leur industrie ou leur art, de se trouver dans le milieu où ils l’exercent d’habitude.

On a rencontré, dit Leuret (2), bien des hommes dont les idées étaient si indissolublement liées aux sensations habituellement perçues par eux, que ces sensations éloignées, les idées se perdaient, et cela en très-peu de temps (3).

(1) Gratiolct, Anatomie comparée du système nerveux, p. 464-465.

(2) Fragments psychologiques sur la folie, p. 33.

(3) « Un charpentier, » dit Arétée, « était un habile ouvrier tant qu’il était chez lui ; il mesurait très-bien son bois, le taillait, l’aplanissait, l’assemblait parfaitement, traitait fort raisonnablement de ses ouvrages et de leur prix avec les architectes, enfin avait toute son intelligence tant qu’il restait sur le lieu et dans le cercle de ses occupations. Mais s’il allait sur la place publique ou au bain, ou en quelque autre lieu, il soupirait d’abord profondément, en déposant les instruments de son état, puis en sortant, rapprochait les épaules avec une sorte de frissonnement et enfin commençait à déraisonner et même à éprouver les transports d’une agitation plus ou moins vive, lorsqu'il

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Si la raison a sa mémoire, qu’elle se constitue pour ainsi dire à elle-même par l’enchaînement logique des idées , il y a donc aussi une sorte de mémoire qui touche de très-près à l’habitude machinale, et qui n’exige pas de grands efforts d'intelligence. A vrai dire, plus diminue avec l'intelligence la variété des habitudes et l’étendue de la mémoire proprement dite, plus semble augmenter la force de cette double faculté dans ce qu elle a d'automatique. « Quelques idiots , » dit Esquirol , « ont des tics singuliers : ils semblent être des machines montées pour produire toujours les mêmes mouvements ; chez eux l’habitude tient lieu d’intelligence. » Qu’on aille dans un hospice d’aliénés et qu'on pénètre dans le quartier des idiots, on sera vite convaincu de ce fait. C’est à peine si le médecin qui vous guide commence à vous expliquer le tic ordinaire d’un malheureux que vous voyez immobile, accroupi par terre ou contre un mur; déjà l’idiot, comme s’il était poussé par un ressort, s’est mis à répéter ses paroles inintelligibles ou à exécuter ses mouvements sans but, et il continue tant que la fatigue ne le contraint pas à

avait perdu de vue son atelier et scs ouvriers. S'il y retournait vivement, il revenait à lui avec la nu' me promptitude, tant il y avait de connexion et de parenté entre l’esprit de cet homme et le lieu dans lequel il s’exercait d’une certaine manière. •> (Cité par Leuret, Fragments psychologiques sur la folie.)

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s'arrêter. Maine de Biran (1) nous donne, d’après un ouvrage anglais, un singulier exemple à l’appui de ce que nous dit Esquirol. Un idiot, placé dans le voisinage d’une horloge, s’amusait à en compter les coups chaque fois qu’elle sonnait. L’horloge étant venue à se déranger, il n’en continua pas moins à en remplir les fonctions et à compter également les heures en même nombre et aux mêmes intervalles.

Si bizarre que soit ce fait en apparence , il n'est pourtant guère plus extraordinaire que la régularité mécanique avec laquelle nous montons et descendons notre escalier, dans les ténèbres, aussi infailliblement qu’en plein jour, nous arrêtant exactement sur la dernière marche et sans compter. Notre machine est bien réellement montée pour un certain nombre de mouvements : ces mouvements accomplis, elle s’arrête d’elle-même, sans parti pris. Gratiolet rapproche encore avec raison de ce phénomène la fameuse histoire des bœufs de Suze. « Montaigne, » dit-il, « par une illusion digne d'un sceptique, voyant dans l’histoire les bœufs de Suze faire cent tours et s'arrêter , en conclut qu’ils comptaient jusqu’à cent. Cette conclusion est fort impertinente. Rien ne prouve mieux, au contraire, qu’ils ne comptaient pas du tout. La machine était

(I) Œuvres, t. I, p. 194.

montée pour cent tours et, à leur insu, faisait cent tours. Si l’intelligence leur était venue tout à coup, ils eussent hésité. » En citant l’exemple de l’idiot métamorphosé en horloge, Maine de Biran observe aussi, avec beaucoup de raison, que cet exemple est moins extraordinaire par la circonstance de l’idiotie ; car la force de l’habitude est , comme il le dit, proportionnée à la limitation des facultés et au petit nombre d’impressions et d’idées que nous recevons par les sens. Cela explique, dit-il, la ténacité des habitudes chez les idiots, les vieillards, les ignorants ; ajoutons encore chez les individus exclusivement voués à une occupation toute spéciale. Nous arrivons ainsi , par une analogie des plus naturelles , aux habitudes que peuvent contracter les animaux.

Tout d'abord, les instincts ne sont-ils pas autant d’habitudes? J’ajoute immédiatement : d’habitudes fatalement imposées, et pour jamais (ce qui suffit pour ne pas confondre ce rapprochement avec l’identification que certaines théories établissent entre l’instinct et l’habitude). Les premiers actes déterminés par les besoins les plus pressants du nouveau-né ne peuvent se répéter sans affermir la liaison et la coordination des différentes parties de la machine. A peine l’animal a-t-il vécu quelques instants, que les premiers penchants ont acquis toute leur force et que la périodicité des appétits

280 I.KS PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE l’iNSTINCT.

est asssurée. Mais ces habitudes primitives et irrévocables qui vouent pour toujours l’animal à un genre de vie si bien arrêté, elles sont appelées à s’exercer au milieu de circonstances qui souvent varient. Est-il étonnant quelles se compliquent d’habitudes particulières , suivant que l’une ou l'autre de ces impulsions d’où résulte l’instinct est légèrement modifiée par une cause ou par une autre? Le phénomène de l’instinct se décomposant en un certain nombre d’éléments, sensations internes, impressions sensorielles, images, mouvements extérieurs, chacun de ces ordres de phénomènes doit être capable d’habitudes variables, contingentes, pour ainsi dire , si , ce qui est hors de doute , des associations peuvent s’établir soit d’impression à impression, soit de mouvement à mouvement, soit de mouvement à impression, etc.

Nul n’ignore que l’organisme lui-même peut contracter des habitudes. La plante peut s’accommoder peu à peu de la nature d’un sol, d'un climat auxquels elle répugnait tout d’abord ; or, si de pareils phénomènes se passent dans l’organisation , ils retentissent nécessairement dans la sensibilité , puis dans l’imagination de l'animal.

Là est aussi l’origine des attraits , des répugnances, des sympathies et des antipathies inexpliquées que l’homme lui-même éprouve à la vue de certains individus ou devant un site qu’il a

contemplé jadis , mais dont son intelligence s» perdu le souvenir. Un son de voix, un air de musique oublié, un état particulier de la température reviendront à intervalles inégaux nous remplir de joie ou de tristesse : notre sensibilité reconnaîtra ce qui l’a déjà si péniblement ou agréablement affectée. Il n’est pas nécessaire de supposer une autre mémoire que celle-là pour comprendre qu’un animal frémisse et recule d’effroi en présence d’un objet dont il a souffert ou qui l’a antérieurement frappé d’épouvante (î).

En faut-il davantage pour expliquer comment l’amour du domicile et la mémoire des lieux s’accordent dans un si grand nombre d’oiseaux émigrants ou voyageurs pour les faire rentrer à point nommé, surtout lorsque l'homme les a dressés, comme nous le verrons tout à l’heure? Mais si des impressions actuelles peuvent réveiller des images, c’est-à-dire renouveler les traces d’impressions passées, de môme certains mouvements, exécutés d'habitude sous l’empire d’une affection quelconque, peuvent, quand ils reviennent par hasard, réveiller ces impressions et ces images , et réciproquement. Ainsi, paraît-il, on a bien soin, dans les ménageries, de donner aux animaux une viande assez divisée pour ne pas les obliger à des efforts

(t) Maine de Biran , Œuvres posthumes, I, p. 194 ; II, p. 34.

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de mâchoires trop vigoureux et qui , en irritant leurs appétits, réveilleraient leur férocité. Si l'on ajoute à ces associations celles qui peuvent s’établir du sens du goût à celui de l’odorat ou de la vue, on aura à peu de chose près ce qui constitue toute la mémoire de l'animal, cette mémoire où, selon les expressions de Buffon, les sensations antérieures sont renouvelées par les sensations actuelles et se réveillent avec toutes les circonstances qui les accompagnaient. « L’image principale et présente, » dit le grand naturaliste , « appelle les images anciennes et accessoires ; ils sentent comme ils ont senti , ils agissent comme ils ont agi ; ils voient ensemble le passé et le présent sans les distinguer, et par conséquent sans les connaître (1). »

Le secret de l’éducabilité de l'animal est tout entier dans les faits que nous venons de résumer. N’est-ce pas, en effet, en suscitant des impressions variées entre lesquelles nous établissons artificiellement certaines relations que nous parvenons à le dresser? « Toute son éducation consiste à contracter l’habitude de divers mouvements qui ne ressortent pas directement de l'instinct propre à son espèce. Forcée ou poussée d’abord par des affections de douleur ou de plaisir, des appétits, des craintes, des menaces à exécuter ces mouvements,

(I) Buffon, Discours sur la nature d s animaux.

LEE PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’iNSTINCT. 283

l’organisation de l’animal finit par s’y plier à force de répétitions, et par les accomplir d’elle-même par une pure spontanéité, comme nous accomplissons nous-mêmes les mouvements d’habitude, sans le vouloir , sans y penser , sans même en avoir la plus légère conscience. Cesl ainsi que le domaine de l’instinct peut s’agrandir à la vérité . mais en se rejoignant immédiatement à celui des habitudes non moins aveugles , non moins nécessaires (1). »

Ne nous en tenons pas à ces observations psychologiques. Cherchons dans les savants les plus dignes de foi la manière généralement employée pour faire ce qu’on appelle l’éducation des animaux. Nous avons déjà rappelé comment l’homme peut, en les domptant, se les attacher et s’assurer leur docilité ; et on conviendra que c’est déjà là une partie considérable de l’éducation d’un être quelconque. Mais sur les tours d’adresse et les manœuvres savantes qu’on obtient d'eux , j’irai chercher mes renseignements dans le livre le plus récent d’histoire naturelle qui me semble résumer de la façon la plus sérieuse les travaux de scs devanciers, en y ajoutant beaucoup d’observations originales et de la plus grande sincérité. C’est la traduction du livre de Brehm. Brehrn, qui est populaire en Allemagne et en voie de le devenir en France,

(I) Maine de Biran, Œuvres posthumes, t. III, p. 468-469.

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est un naturaliste forp instruit. Il a fait de nombreux, longs et studieux voyages. 11 a, soit dit sans la moindre plaisanterie, vécu dans l'intimité d'un grand nombre de bêtes : il a connu beaucoup de singes. Enfin , il est de ceux qui attribuent aux bêtes de l’intelligence, prenant, il est vrai , ce mot dans son acception la plus vulgaire et la moins précise. C’est donc de tous points un témoin trèsimpartial et des plus compétents.

A tout seigneur, tout honneur. Débutons par le héros à la mode des nouvelles épopées scientifiques. Voici ce que Brehm nous dit du singe : « Il est facile de dresser un singe à faire mille tours. On lui montre d’une manière claire ce qu’on veut lui apprendre , et on le bat jusqu’à ce qu'il l’ait convenablement exécuté. C’est en cela que consiste l'art de dresser les singes! En général, un singe apprend en deux heures n’importe quel tour d’adresse; il suffit alors de le lui faire répéter de temps en temps , car il oublie très-vite ce qu’il a appris (1). » Ajoutons à cétte expérience du savant naturaliste que la faculté dont jouissent les membres de la plupart des singes d’exécuter des mouvements pareils aux nôtres doit donner de trèsgrandes facilités à ceux qui entreprennent de dresser ces animaux. La tendance naturelle qui porte tout

(t) Brehm. Z« Mummifires, p. 12.

être-à mettre ses organes en mouvement, pour le seul plaisir d’exécuter sa force locomotrice, se traduit bien vite et bien aisément, chez les singes, en l’imitation purement machinale des mouvements qu’ils nous voient produire. La légèreté de leurs corps , la souplesse de leurs membres , l’absence d industrie trop spéciale sont autant de causes qui, jointes à leur ressemblance grossière avec nous, contribuent à augmenter par devers eux la contagion de nos exemples. Mais écoutons des expériences plus précises : « Pendant mon deuxième séjour dans le Soudan oriental, j’avais souvent, dans ma cour, un grand nombre de cynocéphales de la même espèce. Ils m'appartenaient en partie; les autres étaient à mes amis. Chacun de ces singes reconnaissait son maître et répondait au nom qu’on lui avait donné. Nous parvenions sans difficulté à apprendre ces deux choses à un singe que nous achetions. Voici comment : nous conduisions celui dont nous voulions faire l’éducation dans l’intérieur de notre habitation , et nous veillions à ce qu'il ne pût s’échapper ; alors l’un de nous prenait un fouet et menaçait de frapper le singe ; l'autre se portait son défenseur et faisait des gestes expressifs pour le protéger... Il était tout aussi facile de faire connaître à un cynocéphale le nom dont on l'avait baptisé. Nous prononcions un nom, et tous ceux qui y répondaient , mais auxquels

nous ne voulions pas le donner, étaient battus. C’est en cela que consistait notre art. 11 n’était pas toujours nécessaire d'avoir recours aux corrections graves : la menace faisait souvent plus d’effet que les coups mêmes (1). » .

Voici maintenant d’autres animaux qui, aussi pesants que les singes sont légers, ont certainement moins d’aptitudes naturelles à être dressés : ce sont les ours. Nul n'ignore qu’on peut leur apprendre quelques tours; mais ce qui, je crois, n’était guère connu jusqu’ici, c’est la façon dont on s’v prend. « Autrefois, il y avait en Lithuanie et en Volhynie deux académies d’ours, où ces dociles quadrupèdes, enlevés tout mal léchés de leurs montagnes, recevaient des leçons des meilleurs maîtres. On mettait l’apprenti , dont on entortillait bien les pattes de derrière, sur des fours arrangés d une certaine manière; la chaleur lui faisait lever les pattes de devant, et on lui apprenait, par ce procédé, à danser, à faire mille tours. C’est peut-être par les mêmes moyens qu’on lui apprend encore, à se tenir debout, à gesticuler, à danser (2). » Plus récemment, M. L. Viardot (3) constatait que dans le gouvernement de Yaroslaw se trouve un village dont Fin-

Ci) Brchm, les Mammifères, p. 86-87.

(2) ld., p. 668.

(3) L. Viardot, Souvenirs de chasse en Europe, p. 14t.

dustrie est de faire le commerce des ours. « Ou prend ceux-ci petits, on les élève avec la muselière et le bâton; puis , quand ils ont la taille militaire et qu'ils savent faire l’exercice à la prussienne, on les vend à des recruteurs étrangers. C’est de ce village que viennent à peu près tous les ours savants qu’on voit, dans le reste de l’Europe, étaler leurs grâces pesantes, au son du fifre et du tambour... » Or, la manière dont on les instruit dans ce village est à peu près la même que celle que nous venons de décrire. « On plaçait le malheureux ours dans une cage dont le fond était formé de plaquesde fer quel’on chauffait. Pour échapper à cette chaleur, il se levait sur ses pattes de derrière et commençait à sauter; en ce moment on jouait du tambour et du flageolet; aussi cette musique lui rappelait à chaque fois son martyre ; en l’entendant , il dansait comme s’il se trouvait encore sur les plaques de fer chauffées. » On trouvera peut-être que de pareils tours d’adresse sont, en somme, peu de chose: et on objectera les merveilles que l’éducation fait accomplir aux chiens domestiques. Ici nous risquons de toucher aux affections d’un très-grand nombre de personnes. Hâtons-nous de dire que nous trouvons ces affections très-légitimes. Hôte de nos maisons, déshabitué de l’indépendance, sensible à nos caresses, et par conséquent craignant notre colère, attendant de nous la plupart de ses jouissances, et

288 LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’jNSTWCT.

dès lors suspendu à nos sons de voix età nos gestes, toujours prêt à obéir à nos appels et à céder devant nos menaces, le chien est, par surcroît, doué d’une admirable mémoire; c’est la mémoire de l’odorat, c’est-à-dire d’un sens qui a atteint chez lui son plus haut degré de délicatesse et'de subtilité, et qui peut aisément , par l’habitude, devenir sensible à telle ou telle odeur particulière, s’intéresser à la poursuite d’une piste ou d’une autre. Voilà donc un animal souple et docile que nous pourrons dresser à mille usages et qui associera volontiers ses plaisirs aux nôtres. Or, si l’homme s'attache môme aux choses inanimées , s’il trouve que la nature parle à son âme et que les plantes ont un poétique langage, comment n’aimerait-il pas un compagnon vivant, alerte et sensible comme le chien? Comment ne se complairait-il pas à interpréter tous ses mouvements, à y trouver des intentions, des délicatesses, des calculs et des finesses qui l’enchantent? Il ne faut donc point s’étonner de ces récits multipliés sur les talents et les vertus des chiens ; de la meilleure foi du monde on leur prête des idées qui ne sont en réalité que celles de leurs maîtres. Mais ces idées le maître les a traduites tout d’abord , par le geste ou la voix , dans le langage de l'imagination. L’imagination toute passive et la sensibilité de l'animal les ont recueillies sous cette forme; la mémoire propre à l'instinct les conservant ainsi , elles

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continuent à être appliquées , grâce à des associations que la plupart du temps on ne remarque pas. L’homme ne pensant point à tous ces intermédiaires, il est naturel qu’il les supprime dans ses récits. S’il était possible , après coup , de les rétablir , le nombre de ces exemples merveilleux diminuerait sans nul doute ; ceux mêmes qui résisteraient seraient ramenés à des proportions plus modestes. On ne peut le nier cependant, malgré ces réserves , l’histoire des chiens présente une telle collection de traits dont chacun s’étonne à bon droit, que la difficulté de les expliquer peut paraître encore considérable.

Mais remarquons bien que ces actions si nombreuses et relativement si variées sont accomplies par des races non moins nombreuses et non moins variées. Si le même chien était capable des exploits du chien d’arrêt, du chien du mont Saint-Bernard, du chien tourne-broche, etc., etc., il faudrait bien lui reconnaître une sorte d’universalité qu'il serait vraiment difficile de distinguer de l’intelligence. Mais qui prétendra qu’il en soit ainsi ? Autant le nombre des variétés qui constituent l’espèce est étendu, autant sont étroites les limites où chacune de ces variétés est enfermée. L’activité du chien peut, comme son organisation, revêtir cent formes différentes mais non plusieurs à la fois. Tous les chiens ne sont pas aptes à la chasse ni à lêlle

chasse. La conformation du corps tout entier, les pattes, les oreilles, le nez surtout, le destinent à un genre de chasse particulier, pour lequel les croisements, la sélection, l’hérédité l’ont modelé et façonné. L’organisme ainsi travaillé en vue d’une fin toute spéciale, l’éducation intervient ; et remarquez qu’il faut toujours en supposer l’action, soit qu’elle s’exerce immédiatement sur l’individu , soit que la transmission héréditaire des caractères acquis par la race en perpétue l’influence. Or, si l’on veut faire, je suppose, un chien d’arrêt, que de précautions, de ruses, de menaces, de corrections, de caresses, ne faut-il pas pour plier peu à peu la machine ! On peut voir très-longuement exposé, dans Brehm (1), d’après un grand nombre d’auteurs, comment on amène l’animal d’abord à obéir à son maître, à aller, à venir, à s’arrêter à son comman dement, à prendre un objet quelconque, à le rapporter, puis à rapporter du gibier empaillé, puis à poursuivre une bête vivante, à l’arrêter, à la rapporter, etc. Cette éducation est très-difficile, et quelques élus seuls, dit Brehm, sont capables d’un pareil talent.

Veut- on habituer un chien à chasser quelque bête plus redoutable que les perdrix ou les lièvres? « Quant à leur apprendre à pénétrer dans les ter-

(1) Brehm, les Mammifères, p. 416-79.

riers du blaireau ou du renard, il faut qu’ils soient âgés d'un an. Au mois de mai, on amène le basset à un terrier où se trouvent de jeunes renards ; on y fait pénétrer un vieux chien bien dressé, et on le fait suivre par le jeune , au commandement de : « Cherche le renard. » S’il refuse, il ne faut point le forcer; on découvrira le terrier, jusqu’à ce qu’on y trouve des petits renards , et on les fera égorger par le basset : on répète cela quelques fois, et seulement alors on l’emploie à la chasse. Chaque fois qu’il sort du terrier pour voir ce que devient son maître, il faut avoir soin de le caresser; il n’en sera que plus excité à pénétrer dans le terrier. Mais ce n’est qu’après un certain temps qu’on lui

fait chasser le renard adulte (I)

D’autres fois une immonde barbarie lui imposera comme gibier l’homme lui-mème. C’est ce qu’on faisait encore vers la fin du siècle dernier, à Saint- Domingue, pour chasser les esclaves fugitifs et faire dévorer les révoltés. Jeunes, on les tenait soigneusement à l’écart, et on leur donnait à boire du sang d'autres animaux. Quand ils commençaient à grandir, on mettait devant eux, hors de la cage, un mannequin de nègre, bourré à l’intérieur de sang et d'entrailles. « Les chiens s'irritaient contre les barrières qui le retenaient en captivité, et à

(1) Bivbm, les Mammifères, |i. 411.

292 LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE l’i.NSTINCT.

mesure que s’accroissait leur impatience , on rapprochait de plus en plus des barreaux de leur prison l’effigie du nègre. Cependant leur nourriture subissait de jour en jour une réduction. Enfin, on leur jetait le mannequiu, et tandis qu’ils dévoraient avec une voracité extrême, cherchant à tirer les intestins, leurs maîtres les encourageaient avec des caresses. De cette manière leur animosité contre les noirs se développait en proportion de leur attachement pour les blancs. Quand on jugeait cette éducation complète, on les envoyailà laehasse(l). » Voilà ce qu’on peut obtenir de l’ami de l’homme. Dressé, il est vrai, d'une autre manière, le chien s’habituera encore à trouver la piste de l’homme , non plus cette fois pour le déchirer , mais pour le sauver. On aura alors lechien du mont Saint-Bernard ou le terre-neuve. Enfin, sa docilité et sa mémoire ne faisant jamais défaut, on obtiendra de lui des services comme ceux qu’on demandait jadis aux chiens tour ne-broches. Ils savaient, nous dit-on, s’arrêter à temps, ils savaient quand leur tour était venu, et ils se prêtaient alors à l’office qu'on attendait d’eux. Je ne le nie pas ; mais je ne vois là rien de plus singulier que dans l’histoire des bœufs de Suze et dans celle de l’idiot qui compte les heures ; rien de plus extraordinaire que la régala-

(t) Brehm, les Mammifères, p. 399.

[-ES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE l.’lNSTINCT. 293

rité avec laquelle la sensibilité de l’enfant peut contracter des exigences périodiques pour le som meil, l’allaitement, la boisson, le berçage, le sommeil commencé dans les bras et sur la poitrine de sa nourrice, dès le lendemain sinon le jour même de sa naissance. L’enfant nouveau-né n’a que ses cris à sa disposition : l'animal est plus vite armé pour résister ou se dérober aux fonctions qui l’importunent : mais il n’y a pas plus d’intelligence dans l’un que dans l’autre.

L’espèce de talent que l’éducation communique à l’animal garde donc bien les caractères de l’instinct ; aussi reste-t-il toujours spécial. L’être, suivant l’expression de Dugald-Stewart (1), n’est point perfectionné dans son ensemble. « Jamais il n’applique ses qualités ainsi acquises «à un autre usage que celui en vue duquel on les a développées en lui. » Aussi ne viendrait-il à l’idée d’aucun dompteur ou éleveur de chercher à donner à la nature ou aux sens de l’animal je ne sais quel perfectionnement ou développement général, pour le livrer ensuite à lui-même et lui en laisser varier à son gré les applications possibles. C’est en restreignant, non en élargissant les aptitudes naturelles de la bête, qu’on en tire un si admirable parti. Remarquons encore,

(1) Dugald-Stewart, Èliments de la phil. de l'esprit humain, trad. L. PcUse, t. IH, 3e partie, cliap. 2, p. 274.

avec le philosophe écossais, la possession exclusive et incommunicable de ces acquisitions pour l'animal qui les a faites, h 11 y a plus, l'individu lui-même oublie entièrement ce qu'il a appris, si les soins et la discipline de l'homme ne le forcent pas à se le rappeler et à l'appliquer constamment... S'il conserve ses qualités, ce n’est pas par suite d'une connaissance qui lui soit sienne, mais par suite de la constante surveillance de l'étre intelligent qui les lui a communiquées. » Gratiolet, qui fait exactement les mêmes remarques, ajoute : « Ces habitudes, une fois prises, l'animal une fois dressé, il n'est plus apte à en contracter de nouvelles. Cet instinct acquis peut se transmettre et se fortifier par une plus longue influence des mêmes causes sur une race. Chose étrange ! cette science que l'animal ne communique pas socialement , il peut la communiquer par la génération ! » Nous avons beaucoup insisté sur les phénomènes de l’hérédité, n’y revenons pas; mais constatons, avec le philosophe et le physiologiste que nous venons de citer, ce fait important. Bien que l'individu puisse transmettre avec son organisation les qualités qui lui furent, pour ainsi dire, imprimées par l'homme, néanmoins, dès que les circonstances où son éducation s’est accomplie disparaissent, ses talents disparaissent aussi. Nous avons vu ce que devient un chien du mont Saint-Bernard lorsqu’il est

transporté au loin. Mais, du reste, chacun sait comment un cheval ou un chien dressés par un homme habile perdent non-seulement, comme nous l'avons déjà montré, leur caractère, mais leurs qualités de toute espèce, dès qu’ils sont entre les mains d’un chasseur ou d’un cavalier maladroit.

Sans doute , objectera-t-on , il y a dans l’éducation de l’animal une très-grande part à faire au mécanisme. Mais il arrivera bientôt que dans la poursuite de son gibier, quel qu’il soit, le chien de chasse, par exemple, paraîtra ne prendre conseil que de lui-même. Or, où a-t-on vu une machine qui modifiât elle-même sa marche et ses mouvements?

Nous répondrons à cela qu’il ne s'agit pas ici d’un automate de Vaucanson ni même d’une machine dans le sens où l'entendaient Descartes et Malebranche. Il s'agit d’une machine vivante , et, mieux encore, sensible, dont le ressort principal est comme ouvert à des impressions extérieures qui ne sont pas toutes éphémères. Parmi ces impressions, l’immense majorité glisse il est vrai sur elle sans agir, et ne modifie en rien son action, parce quelles n’ont avec son action ordinaire et ses besoins aucun rapport. D’autres lui sont contraires, et elles la troublent, l'arrêtent ou même la suppriment. Mais il en est d'autres enfin qui la stimulent, la secondent, l’encouragent. Celles-là

•’% Lies PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’iNSTINCT.

peuvent persister, s’associer , s’appeler les unes les autres et agir sur l’individu sans que celui-ci les distingue et les connaisse. De là tant d’habitudes ou de commencements d’habitudes qui se combinent avec le mécanisme primitif, c’est-à-dire avec l’instinct, qu’elles agrandissent à la vérité, mais ne métamorphosent en aucune façon.

Insistons encore sur ces faits généralement si mal compris. On l’a vu , l’animal dressé n’a plus qu’un but : c’est la prise de tel ou tel gibier; c’est, si l’on veut, le sauvetage de l’homme égaré dans la neige. Toutes les puissances de son organisation, toutes les ressources de ses sens, et, par suite, de son imagination, ne sont plus appliquées qu’à ce travail unique. L’un sent avec une exquise délicatesse la piste du renard ou du lièvre. L’autre sent avec la même délicatesse la présence ou l’imminence des dangers que la tempête fait courir à l’homme, et il sent l’approche de l’homme luimême. u Sur le Saint-Gothard, au Simplon, à la Furca, on entretient des chiens qui sentent à merveille la présence de l’homme... Les habitants des hospices disent que ces chiens s’aperçoivent à l’avance, surtout en hiver, de l’approche de la tourmente, deviennent impatients, vont de côté et d’autre... L’un deux refusa obstinément de franchir un passage dangereux par où le frère qui l’accompagnait voulait le faire passer. Au lieu

d'obéir , il fit un long détour. Le frère jugea convenable de l’imiter, et fit bien; car au môme instant une avalanche ensevelit sous la neige le chemin que l'instinct de l'animal lui avait fait éviter (1). » Ces faits, sans doute, sont merveilleux, mais du merveilleux propre à l’instinct et non d'un autre. Eh bien ! à cet attrait pour le sauvetage , qui es* devenu l’instinct de l'animal , et à cette délicatesse des sens ouverts à des impressions toutes spéciales, ajoutez l’habitude constante de voir les religieux ou les domestiques du couvent coopérer au salut des voyageurs égarés, comme le chasseur coopère à la conquête du gibier. Ne suffit-il pas du retour assidu de ces quelques circonstances pour créer dans l'imagination du chien des associations, des consécutions dont le simple jeu pourra, sur un théâtre aussi restreint, donner des merveilles? Le chien flaire, sans les voir, des hommes engloutis au fond d une avalanche, et il ne peut, malgré ses efforts , parvenir «à les atteindre. Que fait-il? 11 retourne au couvent, pousse des cris d’alarme , et se fait suivre des religieux qu’il conduit jusqu’au bord du précipice. Y a-t-il là un raisonnement , c’est-àdire une opéiation de l’intelligence, concevant séparément deux faits distincts , saisissant les rapports qu’ils ont entre eux et allant de l’un à l’autre

(t) Brehm, ouvrage cité, j>. 407.

298 LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’iNSTINCT.

en passant par une idée intermédiaire? Je ne le crois pas. Y a-l-il môme une perception claire et distincte du rapport de deux faits, c’est-à-dire jugement? Je ne le crois pas davantage. J'avoue qu’ici la preuve directe est difficile à donner. Mais, outre qu’on ne saurait attribuer à l’animal toutes les facultés que le moindre jugement entraîne ou suppose, rien absolument ne s’oppose à croire que ces deux choses, le concours de ses maîtres habituels et le sauvetage des voyageurs , se trouvent réunis et confondus par une sorte d’immédialion dans l’imagination de l’animal. 11 n'y a là , je crois, rien qui dépasse la portée de l'instinct lui-même , tel que nous avons essayé de l’expliquer.

A côté de semblables faits, qui deviennent aisément habituels et périodiques, on en cite partout quelques autres qui, ne s’accomplissant qu'une fois, semblent par là même en dehors des facultés instinctives de l'animal, et passent pour être le résultat d’une observation réfléchie et d’un choix calculé. Je ne parle en ce moment que des animaux que nous dressons nous-mêmes et qui vivent à nos côtés. Ces traits qu’on leur attribue sont assez souvent des actions où ils semblent secouer tout d’un coup le joug de la domesticité et briser le cercle des habitudes imposées par le maître , pour reprendre leur ancienne indépendance. Mais pourquoi chercher là la ruse, la perfidie, le calcul, quand il

LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’iNSTINCT. 299

est si simple d'y voir un réveil inattendu des besoins et des instincts primitifs de l’animal? Est-ce que, même chez nous, nous ne sentons pas soudainement de ces inspirations inexpliquées qui sortent du plus profond de notre organisme et dont nous cherchons souvent en vain la raison d'être et l'origine? D'autres fois, il semble que l’animal ait tout d'abord épié nos actions , puis qu'il les imite en vue d'atteindre un but où il tendait. On citera, par exemple, un chien, une chatte ou un singe qui auront appris, pour l'avoir vu faire, à lever le loquet d'une porte. Il y a là , dit-on, un vrai talent d'imitation , et par conséquent de l’intelligence.

Disons , avant tout , que la faculté d'imitation n'implique nullement l'intelligence. Là où nous la voyons portée à un certain degré, comme chez beaucoup d'idiots, elle implique bien plutôt que l'intelligence s’est , pour ainsi dire, retirée de l'individu, cesse de le diriger et l'abandonne aux habitudes machinales que provoque l'automatisme de l'imagination sensitive. Quoi qu'il en soit, il est certain que l’animal est souvent surexcité par des besoins aussi violents qu’ils sont peu durables. Il se développe en lui, avec la passion, je ne sais quelle vague attente que son imagination rend plus vive et plus impatiente encore. Alors, si l’acte dont l’animal est témoin est peu compliqué , s'il réalise

sensiblement un but auquel l’instinct tend avec ardeur , « il s’établit entre l’idée de cet acte et la satisfaction de l’instinct une corrélation si intime, qu’un nouveau désir semblable pousse à la reproduction de l’acte (1). » Ce sera, par exemple, afin de trouver ses petits que l'animal retiendra et exécutera lui-méme les mouvements nécessaires pour ouvrir une porte et passer d’un lieu dans un autre. Peut-être aussi, dans ces moments d’attente, y a-t-il des séries de sensations, d’images et de mouvements qui, préparés par l’habitude, se tiennent toutes prêtes à se dérouler à la moindre sollicitation. Mais quant aux animaux qui ne seraient pas dans un pareil état de surexcitation et de désir, ils peuvent être témoins de l’action de leur congénère et de leur camarade de captivité, ou de l’action de l’homme, sans en tirer le moindre parti. De même qu’un singe ne s’est jamais avisé de faire de feu , de même, s’il voit un menuisier, il imitera bien machinalement les mouvements de la 'scie et du rabot; mais il n’aura jamais l’idée de se servir de ces instruments pour se frayer une ouverture dans sa cage et regagner sa liberté (2). Cependant, la suite des idées à rattacher l’une à l’autre ne serait certes pas longue.

(t) Gratiolct, p. 270.

(2) Gratiolct, ibid.

LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DB L'iNSTINCT. 301

En résumé , soit que des désirs éclos spontanément rendent l’animal facile à émouvoir par tout ce qui peut les satisfaire, soit que nos menaces et l’attente de nos caresses le tiennent en éveil et en suspens , les circonstances extérieures combinées avec le simple jeu des instincts peuvent lui imposer des associations, des consécutions, d’où résulteront machinalement soit des habitudes périodiques soit des actions.accidentelles qui seront des commencements ou des fragments d’habitudes. En dernière analyse, les causes qui déterminent l’instinct natif et ordinaire de l’animal et celles qui déterminent ces modifications plus ou moins fugitives de son instinct sont de la même nature. Seulement les unes agissent dès la naissance et dans toute la vie de l’individu , sans varier ni s’interrompre : les autres agissent accidentellement; mais quant à l’individu lui-même, pas plus dans un cas que dans l’autre il ne prend d’initiative libre, intelligente, et l’on peut croire que son état , au fond , ne s’est jamais modifié.

Quelques mots maintenant sur les animaux qui vivent en liberté. Ceux-là, sans doute, sont soustraits à notre action; ce n’est pas nous qui, leur créant des besoins artificiels et des jouissances factices, les contraignons à associer des impressions, des images et des mouvements. Pourtant , tous les naturalistes nous le disent, et nous devons le re-

connaître, les animaux sauvages sont capables d'acquérir une sorte d’expérience. Les plus âgés savent mieux que les plus jeunes comment s’y prendre pour atteindre leur proie ou pour éviter les griffes et la dent de leur ennemi. Aussi que de ruses un grand nombre d’entre eux n'emploient-ils pas pour compenser leur faiblesse relative! Ne faut-il pas conclure que c’est librement , en vertu de leurs observations personnelles, qu'ils combinent leurs plans d’attaque ou inventent la stratégie savante de leurs retraites?

Ici le mode de développement des facultés de l’animal est encore plus difficile à constater positivement. Mais ne pouvons-nous appliquer aux espèces qui vivent en liberté ce que nous nous sommes crus endroit de dire sur celles qui sont dressées par nos soins? 11 est constant en général que nous ne pouvons agir sur la nature qu’en lui en empruntant ses procédés , c'est-à-dire en provoquant le jeu des forces qui déjà existaient et agissaient en elle. Or, si nous disposons savamment les circonstances qui peuvent faire contracter aux animaux des lia ■ bitudes se rattachant à leurs instincts, est-ce que la nature, elle aussi, ne fait point revenir çà et là des circonstances particulières que leur imagination se représente invinciblement comme liées l’une à l’autre. Est-ce que tantôt la disette et la famine, tantôt l'abondance d'une proie facile à saisir, n'agissent pas sur

LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE l’iNSTINCT. 303

eux autant que les jeûnes que nous imposons ou les grasses lippées que nous donnons en récompense? La vue ou l’odeur du chien , du chasseur, du traquenard , produirait-elle moins d’effet que la vue du bâton? Enfin, quand le carnassier chasse pour son propre compte, comment les habitudes plus ou moins périodiques de son gibier ne lui imposeraient-elles pas des habitudes correspondantes?

Préparées par l'homme ou amenées par les circonstances ordinaires où l’animal est placé par son genre de vie, les causes immédiates qui déterminent les actions contingentes des animaux ne varient donc point. Ce sont des associations de sensations, d’images et de mouvements. Or, si nous nous rappelons quelle est la pénétration et la finesse de ces sens et leur exacte appropriation aux besoins spéciaux de l’espèce , si nous nous souvenons du rôle que joue l’imagination et de l’influence puissante qu’elle exerce sur les besoins, les passions et les mouvement de l’individu , si nous songeons enfin que toutes les circonstances capables d’agir sur lui sont toujours renfermées dans un cercle trèsétroit , où les impressions subies reviennent trèssouvent et varient fort peu, nous comprendrons qu’il y ait là de quoi tout expliquer sans sortir du domaine propre de l’instinct, sans avoir recours à l’intervention de l’intelligence.

Mais dans la nature, un seul et même principe

peut engendrer des résultats si variées, que d’apparentes difficultés se dressent de toutes parts, pour qui veut ramener an seul instinct toutes les actions des animaux. Aux yeux de beaucoup de gens, l’une de ces difficultés, et des plus graves, sera ce qu'on appelle communément le langage des bétes. Chacun nous dira que les bêtes s’appellent entre elles et que par conséquent elles se comprennent. D'ailleurs l’homme et le chien ne se comprennent-ils pas aussi mutuellement? Est-il donc possible de douter que l’animal combine un certain nombre d'idées, et trouve des rapports entre ces idées et leurs signes? Est-il donc possible enfin de ne pas trouver là de l'intelligence?

Nous aurons plus tard à examiner en quoi consiste le langage, et comment se développe dans l’esprit l’intelligence des signes de la physionomie ou de la parole. Mais ce que nous pouvons ici même poser comme indubitable, c’est que dans le langage raisonnable de l’homme, il y a ces trois choses : des signes tout d’abord , puis l’intelligence de la valeur des signes, puis l’emploi volontaire des signes à l’effet d’exprimer certaines idées. Or, évidemment les signes ne manquent pas à l’animal. Bien des personnes croient volontiers que s’il n’a pas un langage plus riche, la faute en est à la pauvreté des signes que la nature a mis à sa disposition. C’est là une erreur manifeste. Le

LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’iNSTINCT. 305

nombre des signes disponibles n’est pas fixé une fois pour toutes dans la nature, et aucun instinct particulier ne donne aux êtres vivants la science du langage. Tout phénomène qui est partie, cause, effet, symptôme d’un autre phénomène, l’annonce et en est le signe naturel , mais à une condition , c'est que ces rapports aient été saisis par l'intelligence. Or, non-seulement pour le caricaturiste qui tire souvent de la physionomie de la bête un si bon parti , mais pour le premier venu d’entre nous , tout est expressif dans l’anintal , ses attitudes , ses mouvements et ses cris. La preuve en est que nous y trouvons des signes que nous inteprétons à coup sûr. Si l’animal était intelligent, il les interpréterait tous aussi bien que nous, et il en ferait un bien autre usage. Rappelons qu’il est souvent doué au plus grand degré de la faculté d’imitation. Là est encore une source abondante de signes, où il est évident que l’animal n’a jamais puisé avec intelligence.

Ces signes néanmoins, on ne peut en douter, établissent entre les bêtes des communications. Il s’agit de savoir si ces communications ne peuvent s’établir par la vertu des seules facultés instinctives. Tout d’abord , chaque animal , sous l’empire d’états physiologiques dont la science peut aisément rendre compte, pousse tel ou tel cri. Suivant que l’effort qu’il déploie en poursuivant ou en fuyant

est vigoureux, suivant que son énergie se développe librement ou que, rencontrant des obstacles , elle se replie et se ramasse sur elle-même, suivant enfin que l'individu est rapproché ou éloigné encore de la victoire, son cri est aigu, plaintif ou terrible, etc. De plus le cri et l'état physiologique dont il est la manifestation sont naturellement inséparables; car le cri n’est que l’un des résultats sensibles de cette espèce d’ébranlement général qu'une émotion violente ou une action passionnée impriment à l'être vivant. Ces deux choses étant liées si étroitement l une à l’autre, il n’est pas étonnant qu’elles puissent être tour à tour cause ou effet l’une de l'autre; et c’est en réalité ce qui a lieu. En vertu de cette loi, sous laquelle nous tombons nous-mêmes, si l’animal est ému par un cri pareil au sien, si les aboiements d’un chien viennent frapper l’oreille d’un compagnon, si le lion entend les rugissements d’un rival de chasse ou d’amour, ce cri si familier provoquera en eux des appétits tout semblables à ceux dont ils sont ailleurs l’effet et l’expression. La sensibilité, on le voit, sera seule ébranlée, comme elle l’est quand', ramenant avec lui l’odeur de la proie découverte et conquise, un animal excite chez ses pareils l'appétit qu’il vient de satisfaire, et les met involontairement sur la piste qui doit les conduire au même butin.

Si telle est la nature des communications qui

LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE L’iNSTINCT. 307

s’établissent d’un animal à un autre, on s’explique comment ce prétendu langage reste enfermé, lui aussi, dans le domaine de l'instinct. Il peut exister tel qu'il est sans rien devoir à une interprétation intelligente. Si cette interprétation s'opérait dans l’animal , elle dépasserait , au moyen de principes généraux, les cas particuliers où la sensibilité est affectée ; or, on peut affirmer que cela n’est pas. Je n’insiste pas davantage ; car pour l’habitude que prennent les bêtes domestiques de comprendre nos sons de voix et nos gestes ou de répondre à leur nom, c’est un point qui a été suffisamment élucidé par tout ce qui a été dit sur l’art de dresser les animaux.

Du moment que les bêtes ne parlent pas, à plus forte raison ne peuvent-elles pas savoir compter , quoi qu’on en dise depuis Georges Leroy. Si peu sérieuse que soit cette assertion , il est bon de l’examiner d’un peu près. On va voir en un exemple comment peuvent se former quelquefois des traditions dites scientifiques , et comment les assertions les plus hasardées peuvent se transformer peu à peu en dogmes réputés indiscutables. Georges Leroy, dans un article de l’Encyclopédie, prétend que la pie compte jusqu'à trois. La Société d’anthropologie ayant mis un jour en discussion les rapports de l’homme et de l’animal, on ne manqua pas, pour donner une plus haute idée des facultés

308 ' LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE l’iNSTLNCT.

de la bête, de rappeler le fait de la pie. Seulement, le premier qui la nomma , fit comme dans la fable de La Fontaine : «Messieurs,» dit-il, «vous le savez, la pie compte jusqu’à sept. » Chacun d’accepter ce renseignement donné par un homme des plus distingués; car c’était le secrétaire de la Société, M. Broca lui-même. La discussion continue , M. Charles Vogt survient et y prend part. Incontinent, il vante la raison de l’animal et cite l'exemple de la pie. « Messieurs,» dit-il, « vous le savez, la pie compte jusqu’à douze. » Par bonheur , un membre interrompit et rétablit le chiffre véritable. Mais remontons nous-mêmes à la source, et voyons à quoi se réduit cette histoire.

I,a pie est , comme chacun sait, un oiseau des plus méfiants. Si elle voit un homme à l’affût, elle se garde d’approcher de l’endroit où l’homme s’est placé; celui-ci perd donc son temps et sa peine. Pour dérouter la pie, on imagine d’envoyer deux hommes, dont l’un reste à l’affût, tandis que le second s’éloigne ; mais l’oiseau qui a vu entrer deux hommes et n’en voit partir qu’un , se méfie encore et ne bouge pas. Que de trois chasseurs, deux seulement quittent l'affût , la pie n’est pas plus rassurée ; mais ici s'arrête son arithmétique ; un plus grand nombre de chasseurs la déroute : elle ne sait plus distinguer si tous sont partis ou s’il n’en reste pas encore un.

!.BS l'HÉNOJlfc.NKS CONSECUTIFS UK l’i.NSTISCT. 3ü‘J

Au fond, que prouve cette histoire? Qu’un groupe de deux hommes et un de trois produisent sur les sens et l'imagination deux impressions différentes ; mais qu’un groupe de trois et un de quatre produisent deux impressions si peu distinctes que l’intelligence seule et l’art de compter peuvent en percevoir la différence. « Tout nombre,» dit trèsbien Gratiolet, «comprend l’idée abstraite d’unité et peut être représenté par M + 1 , M étant le signe d’une collection définie d’unités. Or, une pareille idée ne peut venir des sens, l’expérience démontrant que la plus grande valeur de M , appréciable dans une sensation immédiate, est de deux ou trois tout au plus; ceci s’accorde assez bien avec le fait dont Leroy a parlé... Si la pic ne distingue pas en quoi quatre hommes diffèrent de cinq, cela ne veut pas dire qu’elle peut compter jusqu’à cinq; cela prouve au contraire qu’elle ne compte pas du tout. Le nombre véritable est dans les sens et dans l’imagination; l’idée qu’on en a suppose un langage formel. »

Bossuet avait donc pleinement raison quand il reconnaissait aux animaux la sensibilité, mais la sensibilité toute seule et rien de plus. C’est là, on peut le dire, la solution du sens commun. Le plus illustre des observateurs, Pierre Huber, le dit formellement : « Les abeilles n'ont que des idées purément sensibles , et pas de prévoyance , pas de

310 LES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS DF, 1,’lXSTI.NCT.

combinaisons ; elles agissent entraînées par le plaisir ou la crainte de la douleur (1). » Ceux qui sont restés en deçà ou sont allés au delà ont été généralement abusés par des systèmes préconçus on induits en erreur par la signification trop élastique de mots mal définis. «Il faut pourtant remarquer,» écrit Descartes , « que je parle de la pensée et non du sentiment; car je n'ôte la vie à aucun animal, je ne lui refuse pas même le sentiment, en tant qu’il dépend des organes du corps; ainsi mon opinion n’est pas si cruelle aux animaux. » Comment, malgré un tel passage, est-ce la théorie de l’automatisme qui résulte, en somme, des écrits de Descartes? C’est que réduisant tout à la pensée et à l’étendue, il lui fallait faire entre les phénomènes une division si rigoureuse, qu’ils appartinssent tous à l’un ou à l’autre de ces deux principes. Or, ni le sentiment ni la vie ne lui semblant relever de la pensée , la logique l’entraînait à les attribuer à l’étendue , c’est-à-dire à la matière et au mouvement. Mais il est clair que, pressé par les objections, se plaçant pour un instant en face des faits et en dehors de son système , Descartes reconnaissait aux animaux la sensibilité.

Au dix-huitième siècle, G. Leroy plaida la thèse

(I) Lettre à Ch. Bonnet, citée par M. Lcuret, Anatomie du syd. nen\, p. 127.

la plus opposée à l’automatisme cartésien. Mais, prenons garde qu’il appartient à l’école condillacienne, pour qui la sensation et l’intelligence ne font qu’un, la première par sa seule vertu enfantant nécessaire ment la seconde. Dès qu’on reconnaissait la sensibilité à l'animal , pouvait-on logiquement lui refuser l’intelligence? L’ouvrage de Leroy jouit encore d’une grande et légitime réputation. J’en citerai une page qui me semble être capitale. On verra si tout en en employant par une extension abusive les mots de jugement, d'induction, d'abstraction, il ne finit pas par ramener tout à deux facultés , dont il croit à tort, il est vrai, que doit sortir nécessairement l'intelligence, mais qui, nous l’avons vu, n’impliquent chez l'animal autre chose que l’instinct, je veux dire la sensation et la mémoire. Il s’agit des loups et des renards. « On remarque également dans ces animaux, » dit-il (1), « une aptitude à se perfectionner qui leur est commune , malgré la différence que l’organisation et les besoins mettent dans les résultats : ignorants, grossiers et presque imbéciles dans les lieux oh on ne leur fait pas une guerre ouverte , ils deviennent habiles, pénétrants et rusés, lorsque la crainte de la douleur et de la mort, présentée sous mille formes, leur a fait éprouver des sensations multipliées; quelles ont

(t) Edit. Eoulet- Malassis. 1862. p. 32 et 33.

312 LES l'IlRNOMKXKB CONSÉCUTIFS UK L'iXSTIKCT.

produit des jugements; qu’ensuite rappelées par des circonstances intéressantes, l’attention les a combinées avec d'autres et en a tiré des inductions nouvelles. Ces jugements, qui sont le produit de l’induction, ne sont pas toujours sûrs; mais l’expérience les ratifie, et il est aisé de reconnaître dans les différents Ages de ces animaux leurs progrès dans l’art de juger. Dans la jeunesse , l’imprudence et l’étourderie leur fait faire beaucoup de fausses démarches, ensuite les périls auxquels ils sont exposés leur causent une frayeur qui souvent égare leur jugement , leur fait regarder comme dangereuses toutes les formes inconnues, attache l’idée abstraite de péril à tout ce qui est nouveau, et les jette par conséquent dans la chimère. Los vieux loups et les vieux renards que la nécessitéa mis souvent dans le cas de vérifier leurs jugements, sont moins sujets à se laisser frapper par fie fausses apparences, mais plus précautionnés contre les dangers réels. Comme une crainte déplacée peut leur faire manquer leur nuit et les réduire à une diète imcommode, ils ont un grand intérêt à observer. L’intérêt produit l’attention, l’attention fait démêler les circonstances qui caractérisent un objet et le distinguent d’un autre; la répétition des actes rend ensuite les jugements aussi prompts et aussi faciles qu’ils sont sûrs. Aussi les animaux sont perfectibles; et si la différence de l’organisation

LES PHÉNOMÈNES CONSÉCI1TIPS DE u'iSSTINCT. 313

met des limites à la perfectibilité (les espèces , il est sûr que toutes jouissent jusqu’à un certain degré de cet avantage , qui doit nécessairement appartenir à tous les êtres qui ont des sensations et de la mémoire. »

Je ne sais si je m’abuse , mais il semble que dans cette page tout se réduit, en somme, à ce que nous avons avancé nous-mêmes. Autant, comme nous le montrerons bientôt , il est impossible de faire sortir la véritable intelligence, le jugement, l’abstraction, le raisonnement, de la sensation toute pure, autant on est dans le vrai en ramenant tous les actes de l’animal aux sensations qui se répètent, aux impressions et aux images qui s’accumulent , aux images plus habituelles qui dominent et qui éclipsent toutes les autres... Quoi donc? Est-ce vraiment l 'idée abstraite du péril qui fait reculer l’animal, quand la sensibilité est encore tout émue et que l’imagination prolonge ses confuses alarmes? A-t-il besoin de rectifier lui-même ses jugements par une suite d’observations réfléchies, et se formet-il de véritables idées générales? Le retour régulier des vrais périls et des circonstances intéressantes n’agil-il pas suffisamment, et n’imprime-t-il pas des traces assez profondes dans la mémoire sensible de la bêle affamée, traquée et poursuivie? Comme cette question des idées abstraites et générales peut contenir en elle toutes les questions relatives à l’iulel-

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ligence , je ne crois pas pouvoir ia mieux clore que par ces paroles du célèbre physiologiste Muller (1) : « L’homme seul peut créer des idées générales. Dès que ce qu’il y a de commun dans les phénomènes est plus que l’ensemble des caractères les plus fréquents et les moins variables d’une chose capable de tomber sous les sens (2), l’animal ne peut plus le saisir. »

Renonçons donc à employer aussi indistinctement les mots sans en pénétrer le sens. Le savant si regrettable que nous avons tant de fois cité, Gratiolet, malgré la profondeur philosophique et l’exactitude de son esprit , disait : « Ces éclairs de science qui étincellent çà et là chez les animaux n’embrassent pas tous les cas analogues , mais seulement les cas exclusifs. La science des bêtes a un caractère local. N’est-ce pas quelque chose d’incompréhensible qu'une science qui ne domine qu’un seul fait? Rien ne prouve mieux qu'il n’y a chez les animaux aucune idée générale des choses, mais seulement des idées exclusives et concrètes. >» Oui , assurément , une telle science serait incompréhensible; mais le mot de science n’a ici aucune signification, pas plus que le mot idée. Science, idée générale, idée, in-

(1) Manuel de physiologie, II, p. 508.

(2) Peut-être serait-il mieux de dire : capable d’affecter les sens.

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telligence, voilà autant de termes qui se supposent l’un l’autre et qui annoncent l'action d’un principe qui ne saurait se placer une seule fois en dehors et au-dessus de la sensation sans être à même de s’y placer une seconde et une troisième et ainsi de suite indéfiniment. Si une seule fois l’animal avait positivement analysé et jugé ses impressions , il aurait franchi d’un seul coup la distance indéniable qui le sépare de nous , de même que si une seule fois notre intelligence pouvait agir sans se servir des matériaux fournis par les sens , nous aurions comblé l’abîme qui nous sépare de l’esprit pur. C’est ce qu’il nous reste à prouver.

Mais quoi ? Les conclusions auxquelles nous aboutissons s’appliquent-elles à tous les représentants du règne animal ? Que devient alors cette grande et belle loi de continuité, si bien complétée par celte autre loi : que l'instinct et l’intelligence sont en raison inverse l’une de l’autre, et qu’au fur et à mesure que l’on s’élève dans l’échelle de l’animalité, l’instinct décroît, en même temps qu’apparaît et grandit peu à peu l’intelligence ? Je me garderais bien de nier la première de ces deux lois , et je suis loin de prétendre que la seconde ne renferme aucune vérité. Je crois seulement que la formule de cette dernière a besoin d’être expliquée.

Veut- on dire que chez les animaux inférieurs on ne voit poindre aucun de ces phénomènes consé-

cutifs de l’instinct, qu’on croit devoir quelquefois rapporter à l'intelligence : imagination, mémoire, associations, habitudes? Dans ce cas, c’est une erreur. Dès qu’un animal éprouve des sensations , ces sensations peuvent laisser des traces qui revivent, s'associent, se rappellent, etc. Sauf les réserves à faire sur le sens vrai des mots, rien de plus conforme aux traditions des grands naturalistes que cette phrase de M. de Quatrefages : « Sur les bords de l'Océan, j’ai vu de près et suivi bien des fois les luttes, les guerres d’animaux bien inférieurs aux invertébrés habitants de l’air. J’en suis revenu avec cette conviction appuyée sur des faits que les crabes et les oursins raisonnent à leur manière et qu’on fait l’éducation des huîtres. » Veut-on dire d’autre part que ces appropriations organiques d’où résultent les instincts ne se retrouvent déjà plus chez les animaux supérieurs ? Celle affirmation si absolue serait encore une erreur ; nous avons clairement établi le contraire par un grand nombre d’exemples.

Mais, on l’a vu, il y a dans l’instinct deux parts à faire : l’une à ce qu’on pourrait appeler les phénomènes élémentaires et primitifs, l’autre aux phénomènes consécutifs de l’instinct. Or, la proportion de ces deux éléments varie aux différents degrés du règne animal.

Dans les espèces inférieures, le genre de vie de

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l’animal esl circonscrit dans !cs plus étroites limites : les actions qu’il doit accomplir se réduisent quelquefois à une ou deux ; la machine de l’organisme est composée d'un ressort unique, et le système nerveux qui en relie les parties est d'une extrême simplicité. Pour toutes ces raisons, les impressions que l’animal peut recueillir sont aussi peu variées et aussi peu nombreuses que possible. Ce qui nous frappera le plus en lui sera celte régularité parfaite avec laquelle il accomplit des mouvements toujours identiques, allant droit et vile au but auquel il tend. A mesure que nous montons, le genre de vie appelle plus de variété dans les actions; le mécanisme se complique, le système nerveux qui en exprime l'unité prend des proportions plus considérables. Alors les impressions qui intéressent l'instinct se multiplient et persistent davantage : nous voyons augmenter le nombre de ces phénomènes d’imagination et de mémoire qui ne sont pas encore l’intelligence, mais qui, dans un être supérieur, fourniront’ les matériaux sur lesquels travaillera l’intelligence. Même dans les animaux supérieurs, c’est l’instinct seul qui coordonne les impressions auxquelles l’être vivant est accessible : c’est l’instinct qui, malgré les variétés de son mode.de développement, reste la loi. Mais plus nous nous élevons dans l’échelle des espèces, plus l’instinct, développant toutes ses puissances et

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produisant tous ses effets, réalise ces conditions sans lesquelles l’intelligence humaine n’existerait pas. Tout annonce de plus en plus clairement l’approche de l’homme ; tout, suivant l’éloquente expression d’Agassiz , la prophétise. Les phénomènes consécutifs de l’instinct augmentent, les phé- * nomènes primitifs se restreignent et diminuent : il semble que le moment ne pourrait tarder à venir où le mécanisme préordonné de l’organisation et les instincts plus ou moins spéciaux qui en découlent ne pourraient plus imposer l’unité, par conséquent l’ordre et l’harmonie aux impressions et aux fantômes qui affectent la sensibilité de l’animal et qui hantent son imagination. L’équilibre alors serait rompu. Une force nouvelle doit apparaître et se charger de le maintenir : c’est la raison.

S’il m’est permis d’exprimer toute ma pensée, je dirai que le singe prophétise en effet la venue de l’homme, mais comment? Je consulte les descriptions qui me semblent les moins systématiques sans être pour cela les moins savantes (1), que me disent-elles ? La ressemblance du singe avec l’homme est toute superficielle : les singes les plus hideux et les plus difformes sont précisément ceux qui paraissent nous ressembler plus que les autres. Caricatures grotesques de la forme humaine, ils en

(t) Entre autres Brehm.

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reproduisent tous les détails, mais tous également contrefaits. Je vois de plus que le singe a tous nos défauts, dit-on, sans avoir nos qualités. Sa supériorité sur le reste des animaux n’est qu'apparente : il donne aveuglément dans les pièges les plus grossiers, et sa prétendue intelligence, qui ne se développe qu’à nos côtés, est le résultat de la faculté d’imitation qu'il doit à la structure de ses organes. Sa face ne s’empreint d’une teinte de douceur que lorsque ses passions sont momentanément apaisées. En temps habituel, l’intensité de la vie, la permanence et la vivacité de certaines passions, la vigueur et l’agilité musculaires, l’acuité des sens se révèlent dans des mouvements incessants. Par là s’anime cette physionomie toujours si mobile et si vivante, mais sous laquelle on ne peut rien deviner, sinon la brutalité désordonnée d’une force aveugle et stérile. Si un tel animal nous rapproche de l'homme, c’est qu’un pareil organisme, pour ne pas déshonorer le plan de la création, semble appeler une force mystérieuse qui ordonne et gouverne tout en lui. Tout d’ailleurs en lui est préparé pour fournir à cette activité nouvelle les matériaux qu’elle transformera.

Mais cette force enfin, quelle est-elle donc ? N’est-elle qu'un produit lentement élaboré par le concours des forces inférieures ? ou bien est-elle une et indivisible de sa nature ? Doit-elle par con-

séquent apparaître tout entière et produire tous ses effets, dès que les conditions matérielles qu’elle exige auront été réalisées par une suite continue et insçpsible de progrès? Tandis que le limon de la terre a été pétri et façonné peu à peu, le souffle divin y a-t-il pénétré en une seule fois et tout d'un coup ? L’étude de l’homme va peut-être nous l’apprendre; cherchons donc en quoi consiste l’intelligence, en quoi elle diffère de l’instinct, et si nous avons tort ou raison de la refuser à l'animal.

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