‹ L'instinct (volume 2)Chapitre 29 sur 72 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ce qu’annonce l’organisation physique de l’homme.

Les organes d'actions, les organes des sens, etc., sont soumis dans l'homme h des lois diamétralement opposées A celles qui les régissent dans l'animal : ils manifestent des accommodations A une fin supérieure, cest-A-dirc A la vie de l'intelligence. Le singe et l'homme. — Tout annonce dans l’homme l'élaboration active d’un principe personnel.

Commençons par appliquer à l’homme la méthode qui nous a permis de nous rendre compte de la nature des animaux. Considérons-le un instant de dehors : et tel qu’il apparaît à nos regards, comparons-le à ce que nous savons des animaux , surtout de ceux qui, en apparence, sont le plus semblables à lui; cherchons à découvrir quelles appropriations son organisme porte, pour ainsi dire , inscrites en lui-méme.

ce qu'annonce l’organisation

Mais avant de considérer son organisme, une première chose nous frappe tout d'abord ; c’est la variété indéfinie de ses œuvres. L’homme n’est point enchaîné à une industrie particulière. Toutes celles que les animaux se partagent une à une, il peut à lui seul les réunir et il peut en inventer sans cesse de nouvelles. Cette universalité, cette liberté se manifestent encore avec éclat dans l’indépendance relative où l’homme paraît être à l'égard du temps comme de l'espace. Tous les animaux ont une patrie déterminée, et cette patrie est d’autant plus restreinte, nous dit-on, que l’espèce est plus parfaite (1). En vertu de cette loi, l’induction la moins téméraire nous porte à croire que l'habitat assigné primitivement à l’homme par la nature est le plus restreint de tous : et pourtant l’homme est cosmopolite , moins encore parcequ’il peut seplieret s’acclimater avec le temps aux milieux les plus divers, que parce qu’il plie et façonne à son gré la nature. De même, bien que son corps accomplisse des évolutions et soit soumis à plusieurs influences périodiques, il semble bien, à considérer ses actions, qu’il est l’être de la nature le plus libre d’agir de mille manières différentes, en tout temps comme en tout lieu.

Si maintenant nous prenons son organisation

(I) M.de Quatre (âges, Rapport sur ksprogrèsdc l'anthropologie.

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dans son ensemble, assurément elle est soumise aux lois de la matière, aux lois de la vie, et à la plus grande partie des lois de l’animalité proprement dite. Il faut qu’elle se conserve, s’entretienne et se reproduise. Il faut qu’elle se nourrisse, il faut qu’elle se meuve au milieu du monde extérieur et qu’une partie plus délicate d’elle-même soit accessible aux impressions qui établiront entre elle et les choses de la nature une communication incessante. Mais quels sont les moyens qu’elle a pour agir? et quel est le mode de cette communication? Seul entre tous, l’homme n’a reçu ni son vêtement ni sa défense. Sa main n’est ni une arme, ni un outil : elle ne présente aucune appropriation matérielle qui la destine à un usage spécial. A dire vrai, c’est moins un organe d’action qu’un organe sensoriel : lorsque l’homme agit, c’est avec des outils artificiels, c’est surtout en faisant appel aux forces de la nature, qu’il rapproche, combine et fait travailler pour lui.

Quant aux sens, nous l’avons montré déjà, ils sont gouvernés, dans l’animal et dans l'homme, par des lois tout opposées. On sait combien le rôle de la sensation toute pure a diminué dans notre espèce et comment cette sensation ne peut plus être à elle seule et par elle-même notre guide. Mais si nos sens se trouvent être bien inférieurs à l'animal pour l’acuité, la finesse et la sûreté de tel ou tel d’entre

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eux, en revanche nous les possédons plus complets, plus en harmonie les uns avec les autres, accessibles à des impressions infiniment plus variées, et obéissant tous à la direction d’un principe intérieur, qui s’exerce visiblement et par l’organe de la voix et par celui du toucher actif. Tandis que la partie périphérique du système nerveux , celle qui subit les impressions du dehors, est plus développée dans l'animal que la partie centrale où ces impressions convergent toutes pour persister et laisser des traces plus durables, dans l'homme c’est la proportion inverse qui est la loi. Mais si le cerveau atteint dans ce dernier des proportions plus considérables, néanmoins, là comme partout ailleurs, il ne fait que recueillir les multiples impressions qui affectent l’organisme entier : il ne crée rien , il n’a aucune initiative, par conséquent il n’exerce par lui-même aucune direction. Or, d’autre part, l’organisation générale est loin de circonscrire ces impressions dans un cercle bien arrêté ; elle est loin de faire pour notre espèce, comme pour les autres, une sorte de triage spécial qui préserve de la confusion et du chaos les fonctions du système nerveux. Si pesant, si étendu, si bien conformé qu’il puisse être, le cerveau, en recueillant tant d’images qui n'affectent pas d’une manière spéciale un sens ou une autre fonction particulière de la vie, ne fait donc qu’annoncer un principe nouveau et supérieur. N’en

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faut-il pas un, en effet, pour ordonner toutes ces images et pour orienter l’homme placé en face de cette variété, de cette multiplicité indéfinie des choses qui sollicitent de toutes parts sa libre activité?

Ces contradictions qui existent entre l’homme et l’animal, loin de s’évanouir quand on arrive aux animaux supérieurs, s’accusent peut-être encore davantage. Comparons donc l’homme au singe anthropomorphe, pour qu’il ne nous reste aucun doute. En laissant de côté les hypothèses enfantées par l’ardeur de la discussion , voici des faits admis par tous et qui semblent décisifs.

Qu’on jette les yeux sur un singe, fût-ce un gorille , tout indique qu’il est fait pour vivre sur les arbres. Sa colonne vertébrale, au lieu d’être infléchie en sens* divers, ne forme qu’un seul ressort, et ne permet pas à l’animal d’adopter aisément la station verticale. Les extrémités sont semblables entre elles, et on est au premier abord tenté de s’écrier qu'il a quatre mains ; mais c’est la diversité plutôt que le nombre qui fait la perfection des organes . Or, les membres postérieurs ne pouvant soutenir à eux seuls le poids du corps , ne laissent pas aux membres antérieurs la liberté d’agir comme de véritables bras : d’ailleurs, par une sorte de paradoxe, ce sont les extrémités postérieures qui diffèrent le moins des mains de l’homme, mais elles sont occupées à soutenir le corps, et tout autre

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emploi leur est à peu près interdit. Les quatre membres du singe ne lui permettent donc que ees deux choses : se maintenir et grimper. Il est vrai, la structure de son bras et surtout la disposition de l’articulation de l’épaule lui permet comme à nous d’opérer un mouvement de circumduclion, et d’embrasser les troncs des arbres; mais c’est là un caractère qui n’intéresse que la vie matérielle. De même le bras s’allonge démesurément (1) : les os de l’avant-bras sont séparés et très-mobiles , ceux du poignet très-étendus. Par contre, ceux des doigts sont en partie arrêtés dans leur développement ; et quant aux muscles destinés à faire mouvoir les mains de devant, ils sont comme atrophiés. De là, pour parler rigoureusement, point de main, c’est-à-dire point d’organe de toucher , mais un vigoureux crochet admirablement adapté aux besoins d’une vie arboricole.

Dans l’homme, la station verticale, résultat de la conformation générale du squelette , affranchit les bras et les mains de tout rapport avec les membres postérieurs. La main n’a donc plus de relations qu’avec les autres organes sensoriels dont elle complète et rectifie les données. Le crochet, comme nous l’avons vu, se change en un compas, dont les mouvements rendent un clair témoignage du géo-

(1) Brehm, les Mammifères, p. 3.

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mètre qui l'emploie. La comparaison enfin peut être poursuivie dans tout le reste de l’organisme. « On verra en résulter, » dit un physiologiste, « un ordre inverse du terme final du développement dans les appareils sensitifs et végétatifs, dans les systèmes de locomotion et de reproduction. » « Tout dans la forme du singe, » dit un autre, « a pour raison spéciale quelque accommodation matérielle au monde. Tout, au contraire, dans la forme de l'homme, ré% èle une accommodation supérieure aux fins de l’intelligence. »

L’organisme de l’homme n’a donc pas son but en lui-même. Rien n’indique que le corps du singe soit fait pour autre chose que pour se nourrir et se reproduire. Tout indique que celui de l'homme est un instrument destiné à un travail plus relevé. Tout confirme avec la dernière rigueur le mot célèbre de Pascal : « L’homme est visiblement fait pour penser. »

Bien plus, cet organisme, qui a aussi sa destinée propre, pourrait-il accomplir cette destinée sans le secours d’une force supérieure? Un philosophe de talent (1) prétend que l’homme privé de l’intelligence vivrait fort bien, comme les animaux, de la vie matérielle. Rien de plus douteux qu’une telle assertion. 11 faudrait tout d’abord que l’ordre de

(I) Huet, la Science de l’esprit.

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développement et d’accommodation de ses organes fût non-seulement changé, mais renversé complètement. Et alors même ses organes ne détermineraient probablement aucun instinct précis et distinct, aucun genre de vie particulier. L’homme n’aurait ni les ressources des animaux les plus forts ni celles des animaux les plus faibles. En concurrence avec tous, il n’aurait donc pas la moindre chance de résister et de survivre dans la lutte. Ainsi, non-seulement l’organisme humain est visiblement fait pour être l’instrument de l’intelligence, mais lui-même, pour subsister, a besoin d’être dirigé par l’intelligence. Dès lors, nous sommes ici en présence d’un être qui ne peut plus s’étudier seulement par le dehors. Il faut nous replier en dedans de nous- mêmes et interroger notre conscience. Les phénomènes de l’intelligence sontils oui ou non du même ordre que ceux de l’instinct? peut-on en découvrir la loi, en préciser l’unité? Les phénomènes de l’ordre inférieur ne se trouvent-ils pas néanmoins représentés dans l'homme qui, par son corps , est animal? Mais alors dans quelle proportion s’y trouvent-ils? et quel rapport existe-t-il entre eux et les phénomènes de l’ordre supérieur ? C’est là ce que nous allons nous demander.

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