KT LK8 LOIS SOCIOLOOIOUES
cherche quelques-unes des lois particulières du système social , il semble toujours que la croyance à la liberté humaine ne puisse tenir contre les révélations de la statistique. « Les naissances, dit-on, les mariages paraissent n’être soumis à aucune règle qui permette d'en calculer d'avance le nombre , et cependant les tables annuelles témoignent que tout cela obéit à des lois constantes. » Au.x. yeux de maint savant , de pareils arguments suffisent pour ébranler le libre arbitre. La faute en est sans doute à cette vieille et insoutenable conception de la liberté d’indifférence. On se figure toujours le libre arbitre comme une force essentiellement changeante. On croit qu’il se détruirait lui-rnème, s'il s’astreignait à une suite logique et continue dans les actions. On n’est disposé à croire en lui que s il réussit à briser en mille endroits la trame des lois régulières qui constituent l’ordre social. On ne s’aperçoit pas que ce dernier privilège ne saurait être que le plus bas degré de la liberté. On ne voit pas que, s'il y a en somme constance et régularité dans la nature humaine, c’est justement parce que l'homme étant raisonnable et libre, on peut être certain qu'il triomphera finalement des causes perturbatrices capable d’entraver un instant la marche du progrès. Les lois principales que la statistique a constatées sont donc plutôt l’expression de la liberté humaine ainsi comprise que le produit de
LA LIBEHTK MORALt:
forces aveugles dirigeant toutes choses à son insu cl contre lui.
Un économiste considérable établissait en 18i8 celte vérité dans la page qu’on va lire ; « Telle ou telle tendance de Ihomme peut être considérée comme dépendant de son organisation particulière, de ré<liication qu’il a reçue, des circonstances dans lesquelles il s'est trouvé, ainsi que de son libre arbitre, auquel j’accorde volontiers rinHuence la plus grande pour modifier tous ses penchants. 11 peut donc, s'il le veut, devenir autre qu’il n’est. Cependant , on conçoit que ces différentes facultés finissent par se mettre dans un état d’équilibre et par contracter entre elles certains rapports dont nous cherchons à nous départir le moins possible. C'est l’état qui va le mieux à notre organisation; des causes accidentelles peuvent l’altérer, mais nous tendons toujours à y revenir. Des événements imprévus peuvent exciter nos passions, nous porter au mal comme aussi nous élever au-dessus de nousmêmes ; ce sont ces causes accidentelles qui nous font osciller plus ou moins autour de notre état moyen ; et par cela même que les variations s’accomiilissent sous leur iniluence, nos différents étals sont soumis à la loi de possibilité. Quant au libre arbitre, bien loin de jeter des perturbations dans la .série des phénomènes qui s’accomplissent avec celle admirable régularité, il les empêche au con-
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traire, dans ce sens qu’il resserre les limites entre lesquelles se manifestent les variations de nos différents penchants.
» L’énergie avec laquelle notre libre arbitre tend à paralyser les effets des causes accidentelles est en quelque sorte en rapport avec l’énergie de notre raison. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles il se trouve, le sage ne s’écarte que peu de l’état moyen dans le lequel il croit devoir se resserrer. Ce n’est que chez les hommes entièrement abandonnés à la fougue de leurs passions qu’on voit ces transitions brusques , fidèles reflets de toutes les causes extérieures qui agissent sur eux.
» Ainsi donc, le libre arbitre, bien loin de porter obstacle à la production régulière des phénomènes sociaux , la favorise au contraire. Un peuple qui ne serait formé que de sages offrirait annuellement le retour le plus constant des mêmes faits. Ceci peut expliquer ce qui semblerait d'abord un paradoxe, c’est-à-dire que les phénomènes sociaux influencés par le libre arbitre de [homme, procèdent, ([année en année, avec plus de régularité gue les phénomènes purement influencés par des causes matérielles et fortuites (\). »
Un autre savant des plus compétents, rendant compte de l’ouvrage de Quételet, remarquait, à l'ap-
(1) Quêtficl. Du syslrme .wrial, p. 95, 99.
LA LIDERTK MURALE
piii (le celte théorie, que cette coastance augmente (rautant plus que la civilisation travaille davantage à affranchir riionime des fatalités naturelles. <t En voyant les calculs de M. Quételet , » disait-il ,
« nous sommes toujours plus convaincus d’une vérité; c’est que, pour toutes les choses où la volonté de riiomme a de l'influence, les variations sont d’autant plus faibles (pie le pays est plus civilisé , en sorte que la grandeur des variations est un moyen d’appré'cier la véritable civilisation d’un peuple. En voici quelques exemples ;
-) L’uniformité dans le prix des denrées suppose un étal de choses assez perfectionné pour que les produits de l’agriculture ne varient pas beaucoup d'une année à l’autre. Dans une ferme bien dirigée, les cultures sont assez nombreuses et assez bien choisies pour que l’abondance de l'un des produits supplée à la rareté de l’autre. 11 faut aussi pour que les prix s'(*galisent , que les moyens de transports soient faciles et que les cultivateurs ou h^s spéculateurs aient assez d’aisance, de liberté, de sécurité, pour garder en magasin, lorsque les prix sont bas, afin de vendre lorsque la cherté se fait sentir. L’uniformité dans le taux des salaires suppose une certaine stabilité dans les entreprises commerciales, jieu de faillites , peu de spéculations aventureuses. Cela suppose aussi que les maîtres et les ouvriers ont assez de prévoyance pour s’étre préparé des
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ressources , en cas d’interruption de pro6t ou de cherté de vivres. L’uniformité du nombre des décès montre qu'il n’y a pas de cause de misère imprévue et de ces fléaux dévastateurs que l'hygiène publique etparticulièredoivenlatlénuer. L’uniformité des mariages et des naissances se lie à celle des décès. La régularité dans la répression des crimes est la preuve d’une bonne justice, celle dos recettes du trésor d’une bonne administration et d’une prospérité publique bien établie. La statistique peut donc nous fournir des données précises sur la civilisation relative des peuples (1). »
On voit quelles sont ces données et quelles inductions nous pouvons légitimement en tirer. A l’état d’ignorance et de barbarie, l'homme est esclave des influences de toute nature qui agissent sur ses facultés physiques, mentales ou affectives. Son organisation ne le contraint pas, comme l’animal, à un genre de vie bien arrêté. S’il n’avait reçu en partage que des sens plus nombreux , une imagination plus vive et une mémoire plus étendue, ces dons ne feraient que le rendre plus accessible à des tentations multipliées et plus facile à égarer. Que de changements dans la conduite d’un enfant ou d’un adolescent livré à lui-même! Que de con-
tl) Alpti. de Gindolle, lUblinIhi-que tinircrxrlle de GrmHr, citi' par Quételet.
LA LIBEATL MUBALE
tradictions dans la vie des peuples sauvages! Que de brusques revirements, que de stériles agitations, soit dans la littérature soit dans les institutions politiques d'une nation, quand celle-ci n’a pas encore conscience de son génie propre, quand elle ne voit pas clairement ce que , dans le cas présent tout au moins , exigent ses besoins et permettent ses aptitudes 1 D’autre part , cependant , il est certain que ces fluctuations seraient en nous, comme dans tous les êtres de l'univers, soumises à des phases et à des limites déterminées. Mais elle ne subiraient point de variations ; car tout est réglé dans la nature , et rien ne prouve que depuis l’origine du monde ses lois aient jamais varié. L’homme resterait donc stationnaire comme les animaux et les plantes, et nous trouverions en lui ce double phénomène ; 1° il subirait sans cesse des oscillations considérables; 2® il tournerait toujours dans le même cercle , et ne ferait probablement aucun progrès. Or, dans l'homme civilisé ou qui travaille à se civiliser de plus en plus, c’est-à-dire dans l’homme vrai, nous trouvons deux tendances tout opposées : 1® tendance à diminuer le nombre et l'intensité de ces fluctuations; 2“ tendance à l’amélioration et au progrès. Au fur et à mesure que l'homme, prenant conscience de lui-méme, résiste aux influences du dehors, il se développe plus librement; alors se fixe et se détermine le type de ce qu'on peut appe-