‹ L'instinct; Marthe; Dent pour Dent; Le premier client; Oedipe ... voit!Chapitre 42 sur 190 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

tous les fantômes qui pourchassent les pauvres pelils bougres, la faim, le froid, la maladie, le vice... Ah ! j'ai trimardé!... Rien n'a eu ma peau!... J'ai trimardé dans les foires de villages, dans les usines puantes, sur le quai des ports, en plein soleil, en pleine neige... C'est bon, vous ne vous figurez pas comme c'est bon de se rappeler ça!... On se sent fort !...

MARTHE, qui l'écoute passionnément, d'une voix profonde.

Oui, on doit se sentir fort !

GEORGES

Ah! vous comprenez?,.. Tant mieux! Voilà qui m'encourage... (Avec un singulier regard.) Faul-il tOUt de même que

j'aie confiance pour me donner ainsi poings liés!... Car je me donne... Vous doute?-vous de cela?. ..Tout à l'heure, une chiquenaude de cette petite main, et je m'écroule...

MARTUE

Vous avez raison d'avoir conflance et vous en êtes bien sûr.

GEORGES

C'est vrai, vous devez être ce que je crois... Et puis, qu'importe ! (iJn temps.) Ainsi, j'ai gagné l'âge d'homme. Je me suis engagé aux chasseurs d'Afrique. Il y a eu là du bon temps. On mangeait, la gamelle était pleine, on était sûr du lendemain. Je trouvais même des loisirs pour m'instruire... Les visions sanglantes, la rage des ventrescreux, les idées de meurtre, tout le cortège s'en allait... Parole d'honneur, je me sentais devenir une créature comme tout le monde. Je commençais à regarder sympathiquement la vie, quand, tout à coup, quelque chose de foudroyant s'abattit sur cette sécurité... Un nouveau venu parmi les officiers, un misérable dégénéré, une sorte d'animal hargneux, cruel... vous savez, un de ces monstres qui s'amusent à voir souffrir... Tout de suite, ce fut surtout à moi qu'il s'en prit. J'étais farouche.

j'étais solitaire, je lui offrais une proie déjà écorchée... Il s'acharna... Les humiliations, les duretés, les jours de prison pleuvaient... Justement, parce que je me raidisais, il s'était juré de « m'avoir », comme on dit lA-bas.. i.e tourniquet m'attendait. J'étais de la chair pour Hirihi, de la chair marquée au feu... Alors, un ?oir... (Un temps, i

se passe la main sur lo front. Marthe, tr^s pâle, pétrifiée, l'ëcouto toujours

immobile.) Aujourd'hui encore, je ne comprends pas exai tement comment ça s'est fait... Quelijue chose en moi dû brusquement se déclancher, se détraquer... J'étais àc garde... Le lieutenant d'Aiguerose passe. 11 se plante là, m'inspecte, ricane... Un bouton de mon dolnian est mal astiqué... Deux jours de salle... Et il rit, de son rire mauvais. Mes jambes tremblent, mesdenls claquent... Je fais un pas vers lui... Sans doute devais-je être eflrayani J'étais effrayant, c'est certain... 11 prend peur, recule. Je marche encore... Il tire son sabre... Alors, je tends mi deux mains comme ça... sans hâle... Je saisis le cou... et je serre... je serre!... Malheureusement, le poste était déjà sorti, on me l'arrache... C'est dommage! (Pause. Tout bas.) C'est dommage.

MARTHE, qui s'est levée et qui regarde les portes, avec angoisse.

Ah! mon Dieu!... Mon Dieu!. .

GEORGES, tranquillement.

Non, si c'est pour moi, ne craignez rien... Il y a des choses qui changent un homme, allez 1... J'ai passé vingt ans qui m'ont rendu méconnaissable.

MARTDE, à voix basse.

Vous en êtes sûr?

GEORGES, en appuyant.

Méconnaissable. J'achève?

Achevez.

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