LES SENS
Les sens. — Comparaison de la structure et des fonctions des organes des sens dans l’animal et dans l'homme. — Comment les sens de l’animal sont appropriés à ses instincts.
Tout animal a donc des organes de locomotion et de préhension , des armes et des outils admirablement adaptés à un genre de vie spécial et à une industrie déterminée. Nous concevons dès lors que du moment où il en use, la nature de ses actions est par là même arrêtée d’avance, et ses travaux ne sont si merveilleux que parce que ses instruments le sont aussi. Mais ces instruments, d'où vient que l’animal est porté à s’en servir et à s’en servir si à propos? L’un a de quoi saisir et dépecer sa proie; mais comment va-t-il la chercher? comment la trouve-t-il? L’autre a de quoi recueillir le pollen des fleurs et en construire des gâteaux et des cel-
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Iules ; mais d’ou vient qu’il choisit sans se tromper la fleur qui lui donnera son butin , et qu’il sent à point nommé la nécessité de se servir d’un organe ou d’un autre dans les phases variées de son travail? Il est de plus des actions, qui, sans présenter la moindre difficulté par elles-mêmes, nous étonnent pourtant par l’apparente sagacité de l’animal qui les accomplit là où il faut, et dont le choix est merveilleusement en rapport, soit avec ses propres besoins, soit avec ceux de sa progéniture. Ainsi, rien détonnant que, le moment venu, l’insecte dépose ses œufs ; c’est un acte qui appartient à peine à l'instinct, car il est presque entièrement physiologique. Mais en vertu de quelle science et de quelle suggestion mystérieuses, cet insecte va-t-il précisément déposer ses œufs sur les seules substances où les larves de ses petits puissent trouver leur nourriture? Quand un être animé, quel qu’il soit, se meut de lui-même et agit, c’est qu’il est mis en communication avec le monde où il développe son activité par des sens qui ont fait arriver jusqu’à lui des impressions provenant des choses extérieures ; et c’est en vertu de ces impressions qu’il agit, ce sont elles qui le conduisent et qui l’éclairent. Voyons donc quels sont les sens de l’animal et quelles sont les impressions qu’ils lui apportent du dehors.
On sait quels sont nos cinq sens extérieurs : le
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toucher, la vue, le goût, l'ouïe, l’odorat, auxquels il faut ajouter un sens interne qu’on a nommé tour à tour organe de la sensibilité générale, ou sens vital, et qui nous avertit, par le plaisir ou la douleur, de la manière plus ou moins facile ou troublée dont s’accomplissent en nous les fonctions de la vie.
Nous n’avons pas besoin de dire qu’en remontant du sens vital au toucher, la part de la sensasion, dans laquelle l’être est purement passif, diminue de plus en plus, tandis que la part d’activité augmente.
Dans les sens comme le goût et l’odorat , et à plus forte raison le sens vital, nous subissons plus passivement l’impression qui vient nous frapper ; celte impression, plus confuse mais plus violente, détermine plus sûrement en nous des réactions automatiques. Dans les sens comme l'ouïe, la vue, le toucher surtout, nous devons nous-mêmes diriger notre attention et, dans une certaine mesure, provoquer la production du phénomène. Nous touchons, dit Bichat, parce que nous avons vu, entendu, goûté et senti les choses. Ce sens est volontaire, il suppose une réflexion de l’animal qui l’exerce, au lieu que les autres n'en exigent aucune. La lumière, les sons, les odeurs viennent frapper leurs organes respectifs sans que l’individu s’y attende, tandis qu’il ne touche rien sans un
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acte préalable des fonctions intellectuelles. Dans l’acte du toucher, il y a un effort volontaire où notre activité, s’opposant à quelque chose d’étranger à nous, se manifeste plus clairement à ellemême, et nous permet de nous distinguer nettement des choses extérieures. Le sentiment de notre énergie personnelle n’est plus comme enveloppé dans le sentiment de l’impression subie. Ou plutôt, il y a là plus qu’un sentiment : il y a une véritable connaissance, il y a une idée, parce que le sujet et l’objet se distinguent en s’opposant l’un à l’autre. Or, comme la passion et l’action, ou, ce qui revient au même, la sensation et la perception sont en raison inverse l’une de l’autre, plus les organes des sens obéissent à notre volonté et sont capables d’exécuter des mouvements que nous commandons et dirigeons , plus les connaissances deviennent précises, plus nous pouvons en discerner les éléments, les ordonner, les nommer et nous en souvenir.
Le toucher est donc, on le conçoit aisément, le sens scientifique par excellence, et par les notions qu’il nous fournit lui-même, et par le concours qu’il apporte aux autres sens, dirigeant leur action, complétant, rectifiant au besoin leurs données. A quoi ramenons-nous, pour la mesurer, la vitesse de la lumière et celle du son? A l’espace parcouru. Et l’espace, comment pouvons-nous le décomposer
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en un certain nombre d’unités? N’est-ce pas d’abord au moyen de la main, unité de mesure primitive, dont les parties distinctes et mobiles ont pu donner le modèle des premières mesures mathématiques et des instruments perfectionnés comme le compas?
Dans le toucher, les physiologistes distinguent le toucher actif et le toucher passif. Le premier est le tact proprement dit. Il a pour condition la structure de la main, qui peut se mouler les corps , les parcourir en tous sens , multiplier et varier les relations des corps étrangers avec le nôtre. Le second est répandu par le corps tout entier ; on peut le considérer comme une ramification du sens vital, siégeant plus particulièrement dans des organes où une certaine modification de la peau rend la sensibilité plus délicate.
Or, chez l’animal, c’est le toucher passif qui prédomine et de beaucoup , il n’y a pas à hésiter. La main du singe, nous l’avons vu, n’est qu'un crochet préhenseur. C’est cependant chez les singes que cet organe a le plus de ressemblance avec la main humaine. Ils ont des doigts longs et mobiles, un pouce séparé et opposable; mais ils ne peuvent, comme nous, mouvoir leurs doigts séparément, et leur pouce, étant beaucoup plus court, ne peut être opposé aussi aisément aux autres doigts. En revanche, cette main est douée d'une vigueur extraor-