‹ L'instinct, ses rapports avec la vie et avec l'intelligenceChapitre 9 sur 50 · I, INSTINCT ET LES OROANES U ACTION · texte numérisé non relu

I, INSTINCT ET LES OROANES U ACTION

et qu’un seul changement dans l’un de ces caractères entraîne fatalement à sa suite une foule de besoins, et, par conséquent, de mouvements qui se produisent, pour ainsi dire, les uns les autres (1).

Rien de plus admirable assurément que les industries des insectes; rien de plus embarrassant, au premier abord, que cette incroyable variété et celte infinie complication de mouvements dans des êtres aussi frêles. Mais ce qui n’est pas moins admirable, c’est la variété et la complication des instruments et des outils qu’ont reçus ces étonnantes créatures. Encore ces mécanismes prodigieux nous dérobent-ils bon nombre de secrets, et l’anatomiste peut-il souvent se comparer à un homme qui enlèverait au hasard quelques pièces d’une montre, pour en comprendre les mouvements. Mais pour être incomplètes, les descriptions que nous trou-

(1) « Parmi les poissons il y a des espèces qui saisissent leur proie au-devant d’elles ou même hors de l’eau, d’autres espèces qui cherchent leur nourriture dans les fonds vaseux. Chez les premières, comme la perche, la mâchoire inférieure dépasse la mâchoire supérieure ; chez les dernières , c’est le contraire : la bouche est refoulée en dessous , et souvent elle est accompagnée d’appendices charnus propres à remuer la vase; le barbeau en est un exemple. Ainsi partout des caractères dénotant des habitudes et des instincts auxquels l’animal ne peut se soustraire. » (E. Blanchard, Revue des Deux-Mondes, 1er mars 1870.) On trouvera dans cet article un grand nombre d’exemples analogues.

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vous chez les naturalistes n’en sont peut-être que plus éloquentes.

Les mouvements des pattes et des ailes varient avec le nombre, les formes, la composition et les proportions de ces organes ; mais quel est le but de toutes ces variations , sinon le genre de vie de l'animal? Si l’insecte doit vivre à la surface de l’eau, généralement ses pattes sont longues, ciliées et aplaties; s’il doit creuser la terre, plusieurs de leurs parties sont élargies, crénelées, dentelées ou tranchantes. Et maintenant cette patte, que volontiers nous regarderions au microscope, elle se compose de six parties distinctes, dont chacune se décompose elle-même en imperceptibles fragments : ce sont des couteaux , des brosses , des houppes , des tire-bourres, des pelottes élastiques, des ventouses, des serres, des pinces ou des corbeilles (1),

(1) Voici, d’après M. Duméril (Mémoires de l’Académie des sciences, t. XXXI) , la description de la patte des insectes :

« 1° La hanche : elle est très-variée , et les formes qu’elle présente sont liées à la nature des mouvements et aux habitudes de certains genres. C’est surtout chez les coléoptères qu’elles sont très-harmoniquement enchâssées dans leurs cavités ; elle présente une forme spéciale dans les insectes nageurs.

» 2° Le trochanter : c’est su tout chez les coléoptères carnassiers et qui courent très-vite que cette portion du membre se manifeste par son plus grand développement.

» 3° La cuisse ou le fémur très-variable aussi. On observe surtout quelques particularités, comme des séries d’épines, des

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le tout approprié aux plus minutieuses occupations qui remplissent la vie de l'animal.

Mêmes appropriations dans la bouche. Chez les suceurs , c’est un bec articulé , sorte de tube composé de plusieurs pièces creuses qui se meuvent

rainures, des plaques polies, des entailles, des arêtes, qui ne sont pas sans une certaine utilité et sans un certain but suivant les mœurs et les habitudes des espèces.

» 4° La jambe ou le tibia varie selon certaines facultés accordées à quelques genres. Ainsi le bord extérieur est dentelé ou crénelé , et sa surface aplatie dans les insectes fouisseurs. I æ tibia , très-large ou comprimé , est garni de poils raides dans les insectes qui nagent, muni de brosses ou de cordes formées par des poils longs et raides dans quelques abeilles , armé d’épines mobiles dans beaucoup de lépidoptères. Les jambes de la courtillière sont comme palmées , et donnent à ces insectes la faculté de couper les racines qui obstruent quelquefois leurs galeries souterraines.

» 5° Le tarse ou doigt , composé lui-même d’articles dont le nombre varie de un à dix ou douze selon les ordres ; les deux derniers varient beaucoup pour la conformation et pour les usages. Tantôt ils se dilatent pour faire adhérer fortement le mâle à la femelle. Tantôt ils sont arrangés en brosse pour recueillir le pollen. Quelquefois tous ces articles sont velus et veloutés pour s’appliquer exactement sur les corps les plus polis ; ils sont garnis de pelottes élastiques , de houppes , de ventouses , etc.

» 6° Enfin les crochets ou ongles reçoivent diverses configurations pour faire l’office de pinces , de tenailles , de griffes , de serres , de tire-bourre, suivant les mœurs et les habitudes de l’insecte. »

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les unes sur les autres et qui contiennent des soies fines et aiguës. Ce bec, qui varie par la forme et la courbure, réunit en meme temps les propriétés du siphon et du tube capillaire.

Que l’abeille, poussée par un mobile dont nous rendrons compte un peu plus tard, entre dans une fleur épanouie et toute remplie de son pollen : la féconde poussière s’attachera d’elle-même aux poils branchus dont le corps de l’insecte est recouvert. Mais déjà tous les instruments de récolte et de transport sont préparés. L’un des articles de l’une des pattes est lisse au dehors et garni sur sa face interne de poils raides et parallèles ; c’est une brosse qui va frotter le corps tour entier, recueillir le pollen et le rassembler en petites pelottes. Puis, la jambe elle-même qui , dans son ensemble , est une palette triangulaire, présentant à sa surface un léger creux en forme de corbeille , recevra les pelottes empilées pour les porter à la ruche.

La bouche de l'hyménoptère ne sert point à la mastication; car l’animal ne se nourrit que de substances molles ou liquides qu’aspire une trompe mobile et flexible. La bouche est un instrument de travail : suivant que les mandibules se rapprochent ou non , elles forment une pince tranchante ou une gouttière qui serviront Tune et l’autre à la construction des cellules. Mais ce même article qui, lorsque l'insecte est posé sur sa fleur, fait l’office

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de brosse, révèle, quand l'insecte est dans la ruche, d’autres traits d’organisation merveilleux : par son angle extérieur, il s’articule avec la jambe, de manière à exécuter le mouvement d’une lame de couteau qu’on peut fermer et ouvrir alternativement. L’angle opposé ou extérieur est libre et prolongé en une petite pointe légèrement recourbée, et ces deux parties forment une pince qui sert à la construction des gâteaux de cire (1).

N’oublions pas qu’une semblable analyse peut être faite et a été faite à propos de la forme et de la structure des ailes de l’abdomen et de ses nombreux appendices , des armes offensives comme le dard. Mais les descriptions que nous avons résumées suffiront à titre d’exemples, et elles nous dispenseront aussi d’insister sur les autres espèces.

(1) Que dire maintenant de la perfection de ces organes? « Comparez les instruments que l’insecte emploie pour son travail à ceux dont nous faisons usage ; voyez ses scies , ses râteaux , ses brosses , ses ciseaux ; comparez-les aux nôtres , et vous reconnaîtrez immédiatement que tout ce que vous savez faire n’est que bien inférieur à ce qu’il possède. Le scalpel d’un anatomiste nous semble avoir un tranchant d’un précieux travail , son poli nous séduit : cxaminez-le au microscope et vous serez surpris de le voir se transformer en une grossière lame de scie. Il en est de même de la pointe d’une aiguille , elle devient une imparfaite alêne. Mettez en regard la scie . les dents et les râteaux d’un insecte , vos yeux s’étonneront de son prodigieux fini. » (F. -A. Pouchet , l’Univers.)

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auxquelles ces vérités, d’ailleurs, doivent nécessairement s’appliquer. Que parmi les fourmis nous en trouvions qui aient les mandibules longues , étroites, arquées, sans dentelures, c’est-à-dire façonnées en croc, nous pouvons dire : Voilà les guerrières. Que nous en rencontrions dont les mandibules soient arrangées en instrument de travail ou en machine de transport , nous pouvons dire également sans crainte de nous tromper : Voilà les travailleuses. Deux mécanismes , d’un interne, l’autre externe , constituent l’appareil à l’aide duquel l’araignée fait sa toile. Le premier se compose de glandes qui sécrètent la gomme des réservoirs qui la contiennent, et de tubes qui la conduisent aux organes externes. Le second comprend quatre fuseaux ou dévidoirs , semblables à des mamelles garnies d’un millier de petites pointes qui sont percées, et de chacun de ces trous sort un fd d’une inconcevable finesse, qui, dardé avec rapidité sur le point choisi pour appui , sèche immédiatement au contact de l’air. Or, avec chaque espèce varie la forme des trous et par conséquent la forme du fil, et par conséquent celle de la toile. C’est donc ici encore la variété des organes qui produira la variété des instincts. Comment ne pas croire, en effet, que ces innombrables organes et ces parties d’organes trouvent leur emploi comme d’eux-mêmes, au fur et à mesure que l’exigent les nécessités du

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travail, et que des besoins nouveaux les mettent successivement en jeu ?

C’est assurément chez les insectes que l’instinct passe pour étaler ses plus grandes merveilles, et cependant des naturalistes nous disent que les mollusques ne sont point inférieurs en adresse architecturale aux plus habiles insectes, l’abeille et la fourmi. Car c’est précisément, ajoutent-ils, dans les plus humbles créatures qu’on trouve une série de mécanismes plus vliversement appropriés aux différentes conditions de la vie. En un mot, si la vie des animaux se simplifie et tend à se rapprocher d’une existence végétative, l’organisme, au contraire, je ne dirai point se complique (car il se compose de pièces qui, ajustées les unes aux autres, ont de moins en moins besoin d’être réunies et harmonisées par un système nerveux) , mais se charge de plus en plus de réaliser la fin de l’animal par des mouvements purement mécaniques. Chez la sèche , sur les bras , les épaules , les pieds , les tentacules, s’adaptent des rangées de suçoirs qui ont la faculté d’empoigner tout objet auquel s’attache l’animal , et ce suçoir est le type vivant de la pompe à air (1).

Le pied du pétaucle est tour à tour une alêne, un crochet, une perche, un ressort.

(1) Dr J. Franklin , Vie des animaux.

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L’argonaute, quand il est effrayé, rentre dans sa coquille, qui perd alors l’équilibre, se renverse et coule au fond de l’eau.

De même, le tétrodon peut se donner la forme globulaire en avalant de l’air qui passe à travers son jabot et l’enfle comme un ballon. La partie abdominale étant plus légère, le corps se retourne, l’estomac devient le dos, et l’animal flotte hérissé d’épines qui le défendent.

Au-dessous de ces animaux, nous trouverons ceux qui, se nourrissant de molécules déjà désunies, n'ont pas besoin d’organes de préhension; il leur suffit de produire dans l’eau un mouvement presque circulatoire du fluide qui doit apporter avec lui la substance nutritive : la substance et le véhicule sont avalés en même temps.

Aussi l’instinct se réduit de plus en plus à un seul et unique mouvement initial qui met en branle les pièces de l'organisme, et celles-ci se meuvent mécaniquement les unes les autres. Ce premier mouvement seul appartient à l’instinct; ceux qui viennent extérieurement frapper nos yeux ne relèvent pas de lui.

Enfin nous ne voyons bientôt plus que des fonctions qui s’accomplissent en vertu des lois physiologiques, par l'action immédiate du milieu ambiant sur l’organisme. Ce mouvement initial lui-même ne

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se produit pas; et avec lui l'instinct a définitivement disparu.

Résumons-nous maintenant en peu de mots. Les observations qui précèdent ne suffisent pas encore à expliquer tout ce qu’il y a de mystérieux dans l’instinct, mais nous pouvons en tirer provisoirement les conclusions suivantes :

1° Tout animal, par ses organes de locomotion et de préhension , par les armes et les outils que ces organes constituent, est astreint à un genre de vie spécial ; tout autre lui est impossible.

2° Ces organes, par la disposition particulière de chacun d’eux et par leur concours mutuel, rendent faciles tous les mouvements, toutes les actions que ce genre de vie réclame de l’animal. Pour lui, vivre et se mouvoir c’est nécessairement se servir de ses organes, et par conséquent c’est exercer son industrie; et par cela seul qu’il fait usage de ses membres, il met en jeu les instruments les plus parfaits et les mieux accommodés qu’on puisse concevoir à un art déterminé.

3° Etant donnés plusieurs animaux d’un même groupe et doués d’une organisation commune, il suffit à la nature d’une addition ou d'une modification quelquefois imperceptible, pour approprier l’ensemble des organes à des industries toutes nouvelles et pour le disposer à des travaux tout différents.

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i° Cette accommodation des organes extérieurs à un genre de vie spécial se manifeste d’un bout du règne animal jusqu’à l'autre. Elle devient néanmoins de plus en plus précise à mesure que l'on descend dans l’échelle des êtres, c’est-à-dire à mesure que les instincts nous paraissent plus extraordinaires et plus merveilleux.

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