‹ L'instinct, ses rapports avec la vie et avec l'intelligenceChapitre 36 sur 50 · I.’ INSTINCT HT LA VOLONTÉ LIHltiî · texte numérisé non relu

I.’ INSTINCT HT LA VOLONTÉ LIHltiî

ne sommes déterminés que par nous-mêmes : cette convenance entre notre nature et le bien auquel nous tendons, loin de diminuer notre liberté, est au contraire le première et la plus indispensable condition de notre liberté.

Mais celle fin, l'homme peut-il immédiatement l'atteindre et en jouir? Cette condition est celle de la liberté divine. « Divina voluntas est conjuncla immedietate fini : possidet enim bonilatem suam qua fruitier (1). » Quant à la volonté de l’homme, elle est généralement obligée de recourir à des moyens, c’est-à-dire à des opérations qui se placent entre la conscience de ce que sa nature exige et la possession du bien dans lequel sa nature doit se retrouver complétée et agrandie. Ici la raison vient encore imposer une de ses lois qui, obéie, affranchit aussi la volonté. La raison en effet veut qu'un ensemble étant donné, tout s’y entre-suive, en tendant à un certain terme final. Dans toute action où l’homme délibère avant d’agir, il ne se pose pas seulement un but dont le choix détermine son action. Il emploie pour y arriver un certain nombre de moyens. Et de même qu’un principe étant donné, il en découle plusieurs séries de conséquences, de même dans l’action qui veut la fin veut les moyens ; par conséquent , pour qui examine extérieurement

(1) Saint Thomas, Contra gentes, I, 70.

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les actions des autres hommes sans lire clans leur conscience et sans interroger la sienne, ce qui frappe tout d’abord, c’est le déterminisme apparent des actions, c’est la fatalité des habitudes, c’est l’impitoyable logique des événements. A quelque moment qu’on prenne l’esprit d’un homme, on y trouvera commencée une série de raisonnements, un raisonnement tout au moins. Demandez-moi à quoi je pense : l’idée que j’ai au moment où vous me parlez se rattache inévitablement à la précédente, je serai obligé de le reconnaître. De même, si vous faites l’analyse critique de nos actions, il n’en est pas une seule que vous ne puissiez, à la rigueur, faire rentrer dans quelque série dont tous les éléments paraîtront bien en effet se déterminer les uns les autres. Mais à quoi tend chacune de ces séries? où est la puissance qui la commença? où est la puissance qui la continue, ayant en vue le terme final? La conscience le sait. Car cette puissance c’est elle-même, et voilà pourquoi elle affirme qu'elle est libre. Faites de plus qu’elle voie la suite et l’enchaînement rationnel des moyens, et qu’au bout de ces moyens elle aperçoive la fin : chaque action intermédiaire, quel que soit le déterminisme apparent qui la lie aux précédentes, sera comme une affirmation nouvelle du choix qu’a fait la conscience. Celle-ci tiendra donc, si l’on peut ainsi parler, tous ces phénomènes sous son

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empire, quelle que soit l'apparente fatalité qui s’impose à la matérialité de ces phénomènes.

Il y a plus. Si la conscience n'avait fait aucun choix , il n’y aurait certainement aucun ordre et aucune suite nécessaire entre les actes. Plus la suite paraîtra rigoureuse et renchaînernent nécessaire, plus nous devrons en conclure que l’esprit voyait clairement le but où il tendait , et ne se laissait traverser par rien d’étranger. Ici encore nous pourrions rappeler les analogies que nous fournissait l’étude des lois de la raison dans les beaux-arts. En musique, une tonique étant choisie, les notes du morceau doivent avoir une relation étroite et nettement appréciable avec la tonique. Mais cette tonique , le musicien peut librement la choisir, et plus son inspiration se développera en liberté , plus les rapports voulus seront scrupuleusement respectés.

Suite et liaison des faits entre eux, rapport de tous ces faits à un terme final , voilà les deux lois de la raison que nous retrouvons comme les lois de la moralité et de la liberté humaines 1). Qui-

(1) L’erreur de la morale stoïcienne, telle que nous la trouvons exposée dans Cicéron lui-même, était de ne demander dans la conduite de la vie que l’application de la première de ces deux lois. Etre fidèle à soi-même, mettre dans sa vie autant d’unité qu’il y en a dans la nature, telle est en définitive l’idéal du stoïcien. Voyez, dans le De officiix, I, 31. le passage où Cicéron

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conque agit sans but, quiconque, après avoir commencé à poursuivre un certain but, interrompt la série d’actions commencées pour en poursuivre un second, puis un troisième, celui-là est bien près de renoncer à user de sa liberté. Céder toujours à l’attrait du moment , c’est se dépouiller peu à peu de sa force d’initiative et abandonner aux événements la direction de sa vie. Cependant, si dans ce dernier cas l’homme ne développe pas sa liberté, il en conserve toujours assez pour être responsable, tant que la conscience et la raison ne sont pas troublées par des causes extraordinaires et violentes. L’homme est donc en un sens l’artisan de sa destinée, malgré certaines lois nécessaires qu’il doit savoir comprendre et accepter.

Ainsi , la nature humaine est au fond partout la même, et il y a pour tous les hommes un commun idéal. Mais cet idéal, l’individu ne peut s’en approcher qu’au moyen de conditions déterminées, et ces conditions empruntées en grande partie au monde sensible ne sont pas les mêmes pour tous les hommes. Elles varient avec les temps, les pays, les degrés de civilisation, avec l’organisa-

approuve le suicide de Caton, parce que, dit-il, Caton en se tuant devant César victorieux était conséquent avec lui-même. Ses compagnons ne l’eussent pas été, s’ils se fussent donné la mort, après avoir vécu mollement; à eux donc le suicide n’était pas permis.

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tion de chacun de nous. La somme des perfeclions que ces conditions extérieures permettent de réaliser va toujours en augmentant. « Par suite de l'accumulation des souvenirs et des choses, changent, pour chaque siècle et pour chaque génération, les conditions d’existence et d’activité f\ ). » C’est là la loi du progrès, loi qui s’impose à tous; nul ne peut devancer la marche du temps ni remonter le cours des âges, nul ne peut supprimer l’action des volontés des autres hommes et renverser l’ordre des lois éternelles qui règlent la vie des sociétés, pas plus qu’on ne peut forcer son talent et refaire sa nature physique. Il arrive donc que l'homme, dès qu’il est en possession de ses facultés et qu’il est entré en commerce avec les hommes de son pays et de son temps, trouve aisément une voie toute préparée qui peut le conduire à tel ou tel point, non à d’autres. Etant donné le milieu où il vit, sa naissance, sa fortune, son organisation, il peut, assez vite, se procurer une certaine somme d’instruction, d’indépendance, de puissance, etc. Mais l’horizon recule alors devant lui : l’idéal qu'il conçoit de sa propre nature s’enrichit à chaque instant d’une perfection de plus et prend une forme nouvelle. La quantité de perfections contenues dans l'idéal actuel d’un homme ou d’une

(1) Chaltemel-Lacouf, Étude sur G. de Humbohlt.

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race varie par la force môme des choses. Mais ce qui est mille fois plus important, chaque individu peut y ajouter ou en retrancher quelque élément d’après la direction qu’il imprime à son esprit. Dans un milieu historique quelconque, la multitude et la diversité des partis qui s'y agitent nous montrent assez clairement en combien de sens peut être sollicité le libre arbitre du citoyen, suivant que ce dernier préfère, je suppose, la popularité ou la justice, suivant qu'il se préoccupe des intérêts matériels ou des intérêts moraux de la société , suivant qu'il écoute l'orgueil d’un étroit patriotisme ou qu’il se voue aux intérêts généraux de l’humanité..., etc. En dépit de la civilisation, l’individu peut renoncer à faire des ressources de toute espèce qu elle lui offre un usage viril et sensé. Alors il dépouillera peu à peu son idéal, et ne lui laissera bientôt plus que l’ombre et l’apparence menteuse des vertus humaines : le plaisir au lieu du bonheur, l’indifférence au lieu du calme, la brutalité au lieu du courage, le caprice au lieu de la liberté. Au contraire, pour qui veut tout mesurer au type de perfection que la raison nous donne, quel est l’emploi, quelle est la profession, la mission , si humble qu’elle soit, où l’on ne puisse successivement entrevoir de tels degrés de perfection, que ce ne soit quelquefois pas trop de la vie entière pour les franchir l’un après l’autre? La con-

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science de ce que nous sommes et celle de ce que nous pouvons et devons être, voilà deux termes inséparables et dont l’un ne varie pas sans l’autre. Or la distance qui existe entre notre état actuel et notre état possible reste toujours assez grande, les moyens par lesquels nous pouvons essayer de la combler sont toujours assez variés , par conséquent le champ qui s’ouvre à notre activité reste toujours assez vaste pour donner un prix inestimable à nos efforts et rendre inévitable l’intervention du libre arbitre.

Si l’idéal que le libre arbitre poursuit ne s'impose pas tout entier fatalement à nous, si l'effort de notre intelligence peut le défigurer ou l'agrandir, à nous appartient en somme la direction de notre vie. Quel idéal choisissons-nous? Le but fixé, voulons-nous réellement l’atteindre? tout est là. Quels que soient les moyens que la nature ait préparés pour nous par avance, ils ne valent à proprement parler que par le but en vue duquel nous les disposons. La pauvreté ou la richesse chaogent pour ainsi dire la matière sur laquelle doit s'exercer notre activité : elles ne changent pas notre activité, qui demeure ce que nous la faisons et qui se dirige là où elle veut. Les poitrinaires ont souvent une activité dévorante : ils semblent vouloir vivre dans le peu de jours que la maladie leur abandonne tous ceux qu’elle doit leur ravir. Oui, mais celte

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activité, l’un la dépensera dans le travail, l’autre dans le plaisir. Plus d’une sainte avait, dit-on, le tempérament d’une courtisane. Je le veux, mais cela n'augmente ni ne diminue la culpabilité de l’une et le mérite de l’autre. Bien des hommes ont employé tour à tour pour le bien et pour le mal la même force de pensée, la même ardeur, la même impétuosité. Les caractères naturellement calmes peuvent être bons, dociles, persévérants et réfléchis, tout aussi bien qu’indifférents, apathiques et égoïstes.

Si telle est dans la destinée de l’homme la part de l’organisme et du tempérament, nous n’avons pas à examiner celle des causes qui n’agissent immédiatement que sur l’organisme lui-même, ainsi le climat et l'hérédité. Toutes ces influences physiologiques ne se font sentir sur la conduite de l’individu qu en traversant la conscience. Sans doute, ces influences supposent un grand nombre de petites causes créant dans notre organisme des états partielset transitoires que nous ne pouvons pas connaître. Mais la disposition d’esprit qui résulte de ces causes et qui résume tous ces états, elle n’est point en dehors de la conscience, elle y est toujours arrivée quand nous sommes sur le point d’agir. C’est alors que les impressions de la sensibilité sont forcément élaborées par le principe personnel ; et celui-ci, tout en commandant certains mouvements

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qui répondent aux impressions qu’il a reçues, est maître d’en varier la direction.

De même, le milieu social, bien qu il impose à notre activité des conditions que nous ne pouvons pas modifier, provoque notre activité bien plus qu’il ne la dirige. Car ces conditions, elle aussi, n’agissent sur nos actions que par l intermédiaire de la passion et de l'intelligence, c’est-à-dire de la conscience. Si resserrées que soient les limites matérielles entre lesquelles semble renfermée notre action, dès que la conscience intervient, elle établit pour nous dans cette étroite enceinte un nombre infini de degrés , que notre liberté peut à son gré parcourir dans une évolution ascendante ou descendante, depuis la forme la plus basse du mal jusqu’à la plus sublime expression du bien. Le moindre rayon lumineux peut contenir toutes les lois de l’optique. La moindre pensée applique tous les principes de la raison. La moindre condition , quelque emprisonnée qu'on l'imagine par le milieu historique, l’état social et l’organisme physique, ne laissera sans occasion de s’exercer aucun précepte de la conscience. Dans les plus petites choses, en un mot, comme en autant de fragments de miroirs brisés, la conscience peut chercher et retrouver sa propre essence, tout aussi bien que la raison peut y contempler l’absolu.

En résumé, l’esprit qui a conscience de lui-même

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se cherche dans les choses à travers mille obstacles et à travers mille trompeurs mirages. 11 peut s’y chercher tout entier ou n’y chercher qu’une partie plus ou moins essentielle de lui-même. Les moyens par lesquels il tend à son but lui sont fournis par la nature , et il doit souvent les accepter tels qu’ils sont. Mais peu importe, la conscience lui permet toujours de voir avec certitude si, lorsque tel ou tel but sera atteint, sa nature à lui sera diminuée ou agrandie. Cela peut être, comme on dit métaphoriquement, senti, alors même que l’intelligence ne pourrait encore embrasser et ordonner toutes les idées intermédiaires. Cela suffit pour faire subsister tout ensemble la responsabilité, la moralité, la liberté de l'homme, bien que l’homme, courant souvent le risque de se diminuer par sa faute, n’ait pas toujours la possession actuelle, la jouissance complète et non troublée de sa liberté.

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