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CHAPITRE VIII

Jusqu'à la fin du second tiers du siècle qui finit, les perversions sexuelles étaient considérées comme des vices acquis, et les médecins ne s'en occupaient guère qu'au point de vue de la recherche des lésions physiques qui pouvaient en résulter. Les médecins légistes, cependant, avaient cherché à rattacher à la pathologie certains assauts violents, certains actes de bestialité, de vampirisme ou de nécrophilie, exécutés dans des circonstances spéciales semblant caractériser des impulsions irrésistibles, ou par des individus affectés de troubles mentaux plus ou moins classés.

A partir du moment où Westphal* a démontré l'existence d'une perversion instinctive plus forte que la volonté et poussant certains individus à réaliser le plaisir sexuel avec d'autres individus du même sexe, il s'est fait une évolution graduelle des idées qui a abouti à un changement absolu ; aujourd'hui, on tend à rapporter toutes les pratiques vicieuses à un état pathologique. La recherche de la satisfaction sexuelle dans un rapprochement avec un individu du même sexe, ne caractérise pas une per-

(l) WestphaL Die contràre sexual Empfindunf/^ Symptom eines nevropatischen Zustandes [Arch, /. Psych.^ 1870, Bd. II, p. 73).

version instinctive, TinVersion du sens génital, lorsqu'il s'agit d'un individu isolé avec des individus du même sexe et absolument privé d'individus du sexe opposé. L'isolement absolu des sexes peut entraîner des habitudes qui ne constituent pas la preuve d'une perversion instinctive, pas plus que l'onanisme qui est souvent lié à deà causes locales d'irritation.

La pédérastie peut être le résultat de la luxure et de la dépravation ; elle peut être une profession : il existe une prostitution masculine dont le chantage est le but. Elle peut être due à la crainte d'une maladie vénérienne ou des suites naturelles d'un rapport normal avec une femme. Ces craintes peuvent d'ailleurs être, elles-mêmes, les symptômes d'un état morbide, comme les craintes de l'acte génital *.

Elle peut être due à des vices de conformation des organes génitaux qui rendent difficiles ou impossibles les rapports naturels; à des troubles mentaux qui déterminent un besoin immédiat et exclusif de tout discernement; les épileptiques , les déments, les paralytiques généraux, les vésaniques peuvent en fournir des exemples.

Les habitudes vicieuses sont tellement assimilées aux perversions instinctives que l'on arrive à déduire de la constatation des habitudes, l'existence de l'anomalie de l'instinct, et qu'on accuse des nations entières d'inversion sexuelle parce qu'elles ont eu des habitudes homosexuelles.

La perversion sexuelle instinctive consiste dans la recherche automatique, et non acquise par l'habitude de la satisfaction sexuelle par des moyens différents de ceux que la nature a réglés, en dehors de toute condition particu-

(1) F. Raymond et P. Janet. Névroses et idées fixes, t. Il, 1898, p. 87 (Paris, F. Alcan)»

lière de milieu, ou de toute condition organique acquise ou pathologique.

L'inversion sexuelle des psychoses dans lesquelles l'aliéné se croit changé de sexe, prend les costumes de l'autre sexe et cherche à avoir des rapports avec des individus de son sexe est un phénomène tout différent.

En dehors de ces conditions pathologiques et des dispositions vicieuses qui précèdent, peut-on considérer comme compatible avec un état psychique absolument naturel, la pédérastie dite de nécessités qui serait une conséquence directe du milieu social? Lorsque la pédérastie est non seulement généralisée dans un milieu social, mais tolérée et même approuvée par ceux qui peuvent être considérés comme les interprètes de l'opinion publique, comme c'était le cas en Grèce, on peut admettre que l'habitude était partagée par un grand nombre d'individus parfaitement normaux. Mais il n'en est plus de même lorsque l'isolement sexuel est la seule condition anormale dans un milieu où la pratique est généralement considérée comme vicieuse. Il n'est guère douteux que, dans les conditions d'isolément sexuel réalisées à notre époque, la plupart de ceux qui ne résistent pas à l'impulsion sexuelle, sont pour la plupart des anormaux à d'autres points de vue, et le vice sexuel n'est, en général, pas le seul dont ils aient donné des preuves. Si l'isolement sexuel paraît suffire, chez certains animaux, pour provoquer les actes anormaux, c'est que, privés d'éducation, ils sont victimes d'une erreur, comme nous l'avons vu.

L'inversion de l'instinct sexuel est caractérisée par l'éveil de l'instinct par un individu du même sexe. Il ne s'agit pas toujours d'une anomalie de l'instinct lui-même, mais d'un sentiment spécial de l'individu qui se sent tout à fait étranger au sexe auquel il appartient (Westphal). L'amour

(1) J. Chevalier. Uinversion sexuelle, 1893, p. 199.

de l'inverti présente un caractère qu'on ne retrouve guère dans l'amitié véritable, la jalousie. La jalousie des invertis se manifeste souvent contre les femmes qu'ils considèrent comme des rivales ; elle provoque entre eux de fréquentes querelles. L'amour non partagé cause souvent chez eux des désespoirs durables. Chez certains invertis aussi : l'amour c'est Tégoïsme en deux personnes (Bouflers).

Leur correspondance a toujours un caractère passionné et leurs lettres paraissent s'adresser à une femme(Tardieu). Ils conservent souvent l'empreinte de leurs premières amours et y reviennent volontiers.

La passion fait souvent disparaître pour eux. toutes les différences sociales. Quand ils se sont attachés à un homme, l'amour reste la principale préoccupation de leur existence, et souvent même une préoccupation exclusive.

L'amour inverti conserve ses caractères dans les états psychiques les plus automatiques. Il existe une véritable inversion de la pudeur, l'inverti éprouve plus de gène à se découvrir devant les personnes de son propre sexe. Dans les rêves erotiques, ce sont des individus du même sexe que l'on voit constamment apparaître. Le penchant homosexuel coïncide toujours avec un degré variable de répulsion hétérosexuelle. Nous verrons qu'on peut, avec Krafft-Ebing, distinguer l'inversion totale, dans laquelle rhamme n'est excité que par un homme, la femme que par une femme, et l'hermaphrodisme psychique ou psychosexuel, dans lequel l'inverti éprouve tantôt un penchant pour un individu de son sexe, tantôt un penchant pour un individu de l'autre sexe. Il existe des cas où les manifestations de l'instinct sont réduites à la sphère psychique, à un état comparable à l'érotomanie, à un uranisme purement psychique, où le désir charnel disparait complètement *, où

(1) A. Moll. Les perversions de Vinslinct génital; étude sur Vinversion sexuelle basée sur des documents officiels^ trad. Pactet et Romme, 1893, p. 28.

du moins il est inconscient. L'amour platonique peut se manifester exclusivement par une admiration exaltée pour la personne aimée ; d'autres fois il se caractérise par un désir de toucher, d'embrasser sans que le sens génital intervienne d'une manière consciente. Les uranistes, surtout les congénitaux, ne font pas volontiers de confidences. Ceux qui sont atteints de perversions accidentelles liées à des conditions physiques passagères, ou qui les considèrent comme telles, parlent plus volontiers; quelquesuns paraissent se croire maîtres de sentir autrement et exprimer les sentiments d'un autre.

Ce n'est pas seulement l'instinct sexuel qui est affecté chez les invertis, ce sont encore les caractères sexuels psychiques et moraux et aussi quelquefois les caractères sex-uels secondaires. Les hommes invertis présentent assez souvent des tendances mystiques : E. von Hartmann et Moll admettent que parmi les spirites et les médiums en particulier^ il y a un grand nombre d'individus présentant des perversions sexuelles. Ils manifestent souvent du goût pour les arts et en particulier pour la musique. Les invertis mâles ont souvent un caractère efféminé; les femmes, au contraire, se font remarquer par un caractère viril.

Ces anomalies se manifestent dès l'enfance avec la plupart des autres particularités émotionnelles. On signale que des petits garçons éprouvent plus de gêne à ae déshabiller devant des hommes que devant des femmes. Les jeux participent à l'inversion : les garçons se plaisent à des jeux de filles et inversement. Souvent les invertis aiment à faire la cuisine, à tricoter, à broder; ils aiment les bijoux, les costumes qui appellent l'attention par leur couleur et leur forme, suivent servilement la mode. Ils montrent souvent une politesse affectée, ont une grande tendance au mensonge, sont vaniteux, bavards et indiscrets. Ils aiment la danse, et les divertissements virils leur

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répugnerjt. Leur tendance à l'effémination se manifeste souvent dans les caractères de la voix, mais TefTémination de la voix peut être, chez eux, congénitale. On a signalé, chez l'homme Tincapacité d'apprendre à siffler. Les invertis ont souvent un goût spécial pour le costume de l'autre sexe ; on cite une célèbre actrice anglaise, Elise Edwards, qui joua sur plusieurs scènes du continent et ne fut reconnue pour un homme qu'après sa mort. Quelques-uns d'ailleurs sont obligés de reprendre le costume de leur propre sexe pour satisfaire leurs besoins sexuels. Westphal a relevé que le désir morbide de s'habiller en femme, peut exister sans inversion sexuelle, mais avec effémination ; il faut d'ailleurs se méfier des voleurs qui prennent volontiers ce moyen d'exercer leur métier. Les goûts féminins des uranistes peuvent rendre compte de certaines aptitudes particulières qu'on a cru remarquer chez eux. On a accusé les acteurs qui se chargent volontiers et avec succès, des rôles de femmes, les tailleurs pour dames. Cependant, il faut se garder de prendre pour des caractères d'inversion, des caractères d'efféminalion: cène sont que des indices.

L'attitude, les allures, la démarche peuvent prendre part à l'inversion ; on a noté souvent le balancement des hanches chez les uranistes mâles; mais chez les invertis, les caractères sexuels secondaires ne sont pas fréquemment modifiés. On signale bien chez l'homme le développement de la graisse dans la région mammaire, le volume des fesses, la pénurie du système pileux, mais ce ne sont pas des caractères liés à l'inversion. Quant aux organes génitaux eux-mêmes, ils sont rarement le siège d'anomalies ; un médecin qui a communiqué son histoire à Krafft-Ebing, affirme qu'il a eu des rapports avec plus de 600 uranistes, sans avoir jamais trouvé chez eux aucune malformation des organes génitaux ; mais on peut rappeler à ce propos que les invertis sont vaniteux et menteurs, et ils ne pren-

lient peut-être pas, à chaque rencontre, la précaution de distinguer un pédéraste d'un inverti. On a dit que le fonctionnement des organes génitaux est normal chez l'inverti; mais le plus souvent, il est atteint de faiblesse irritable : l'orgasme est provoqué souvent chez lui, par un simple attouchement, par la vue ou l'odeur de celui qu'il aime.

En général, les caractères sexuels secondaires ont une tendance féminine chez les individus à sexualité ambiguë *. Les malformations génitales sont moins fréquentes chez eux qu'on serait tenté de le croire. La relation entre la malformation et la perversion est loin d'être constante ; les anomalies génitales les plus grossières peuvent exister sans inversion ^.

Quelques invertis, remarquables par la régularité de leur développement physique, présentent des émotivités morbides caractéristiques du terrain dégénératif.

Observation VL — Scrupules et idées fixes, folie du doute, inversion sexuelle; amnésie consécutive à des idées obsédantes^. — M. X..., 34 ans, est né àTétranger d'un père français, exalté, mais sans troubles nerveux caractérisés; pas d'autres renseignements sur les ascendants. Il a un frère et une sœur; le le frère, plus âgé, a un caractère bizarre, il exerce la profession d'acteur avec talent et succès; il vit dans une société de pédérastes et aurait toujours eu dès l'enfance de l'inversion sexuelle. La sœur, qui est plus jeune, a ce qu'il appelle des « superstitions » ; elle éprouve le besoin de répéter plusieurs fois un nombre et a des terreurs morbides.

Son frère et sa sœur ne présenteraient, d'après les rensei-

(1) Il y a souvent des ressemblances morphologiques entre lefe générateurs parthénogéniques et les femelles vraies d'une même espèce.

(2) E. Laurent. Les bisexués, gynécomastes et hermaphrodites, 1894.

(3) Ch. Féré. Note sur une amnésie consécutive à des idées obsédan tes (Revue Neurologique, 1893, p. 653).

gnements qu'il donne, aucune tare physique. Du reste, luimême, examiné avec le plus grand soin, est parfaitement exempt de tout signe de dégénérescence physique. C'est un homme de taille au-dessus de la moyenne, bien proportionné, bien musclé, sans asymétrie ; les dents, le système pileux, la peau, les organes génitaux, n'offrent aucune anomalie. La physionomie a une expression de franchise qui attire la sympathie.

C'est du reste un homme intelligent et instruit. Il est professeur de littérature française, et il a écrit plusieurs ouvrages estimés dans son pays. Lorsqu'il en parle, il reconnaît spontanément que ses travaux sont surtout des travaux de critique et d'imitation et qu'il cherche en vain l'originalité. Dès son enfance il aimait la solitude, et l'introspection tenait une place importante dans sa vie psychique. On n'y retrouve d'autre trace de tempérament névropathique que de l'incontinence d'urine jusqu'à 6 ou 7 ans, et des terreurs nocturnes. Depuis l'âge de 7 ans, il est tourmenté par des scrupules relatifs à la probité et la moralité sexuelle. Il cherchait dans sa chambre et dans ses vêtements s'il ne s'y trouvait pas quelque objet qui ne lui appartenait pas; il se demandait s'il n'avait pas , défloré sa sœur parce que quelques années auparavant il lui avait touché le ventre avec la main, en jouant et sans intention, parce^qu'elle avait pris un bain de mer avec lui. A 9 ans, il avait été pris d'un amour très vif pour une petite fille de 7 ans; c'est la seule fois de sa vie qu'il ait éprouvé pour un individu de l'autre sexe un sentiment autre que le dégoût. Du reste, il prétend qu'à cette époque il n'avait aucun accompagnement physique de ses sentiments, et ce n'est qu'un peu plus tard qu'il a cgmmencé à prendre des habitudes de masturbation qu'il n'a jamais abandonnées depuis.

C'est à partir de l'âge de 10 ans environ qu'il a commencé à se sentir attiré vers les jeunes garçons ; il affirme que malgré son désir, il n'a jamais eu que des amours sans consécration physique; il est retenu par un scrupule qui ne se justifie pas du tout dans son opinion, et qu'il considère comme morbide. Son penchant lui a attiré bon nombre de désagréments dans sa vie pratique : il a dû quitter un établissement d'instruction où

iGi r,'l>-STlNCT SEXfKI.

il avait une place avantageuse, mais où ses allures lui avaient valu une sorte de brimade; il fut au^si éliminé d'une l'amillc qui était pour lui un appui précieux en conséquence d'une pièce de vers latins adressés à un jeune homme, en l'honneur duquel il a du reste traduit en vers les œuvres d'un poète grec. Tout h coup il interrompt sa narration : 'i Vous ne contesterez pas, me dit-il, qu'un bel adolescent soit infiniment supérieur au point de vue de la Torme à toutes les femmes. Shakespeare aimait les garçons ; Harlowe disait que celui qui n'aime pas les garçons et le tabac est un imbécile, " Il ne considère pas du tout son inversion instinctive comme un état maladif; et c'est d'après lui une manière d'èire tout aussi normale que l'autre. Il est d'ailleurs capable d'avoir des rapports sexuels normaux, et, sur le conseil de médecins, il en a essayé comme remède à ' ses habitudes de masturbation, mais ils lui laissent un dégoût profond, et des doutes au point de vue de la contagion. Il se masturbe souvent plusieurs fois par jour, et c'est en raison de l'épuisement et de l'incapacité intellectuelle <]ui en résultent qu'il a été amené à consulter des médecins; il n'est pas sijf qu'il réprouve son habitude au point de vue éthique, il ne fait à cet égard que des réponses ambiguiis. L'étal de ses fonctions sexuelles est d'ailleurs l'objet de doutes morbides; il s'est masturbé la veille ou le matin, l'idée lui vient qu'il est impuissant, il recommence; puis lui vient le doute qu'il n'a pas éjaculé avec assez d'énergie : nouvelle épreuve.

Ces excès sont suivis de périodes de dépression, avec indécision neurasthénique et doutes plus ou moins marqués : il discute avant de se lever, avant'de s'habiller, avant de prendre son repas; et c'est dans ces périodes que naissent les idées iixes et les craintes morbides. Lorsque M... s'est présenté à moi pour la première fois, il était depuis deux jours, à la suite d'un accès de ce genre, en proie à la conviction qu'un bouton A' — .1 ulcéré qu'il avait au menton, était une manifestation de lilis qu'il avait dû contracter quatre mois auparavant sa dernière cohabitation avec une femme. Depuis que 'ainte s'était emparée de lui, il avait lu tous les traités X qu'il avait pu se procurer. Chaque description rensa conviction. Il ne présentait aucune trace d'accident

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primitif et n'en ponvail décrire aucun, il n'avait eu non plus rien qui put ressembler à un accident secondaire. Il n'avait pas contracté la syphilis quatre mois auparavant, et la lésion qu'il avait à la face ne rappelait en rien un accident syphilitique; deux spécialistes qu'il avait vus la veille le lui avaient d'ailleurs affirmé. Mais il systématisait le doute sur la.question de savoir s'il n'était pas possible que l'incubation se fût prolongée et que sa petite plaie prît les caractères d'une ulcération syphilitique. On lui avait déjà affirmé qu'une incubation aussi longue était en dehors de la règle; je lui répétais l'affirmation. Il ne doutait pas moins : il voulait voir imprimée la durée de l'incubation dans un livre bien technique. Quand il l'eût vu, il partit satisfait ; mais il remonta bientôt l'escalier et attendit de nouveau son tour : il voulait prendre le numéro du volume du dictionnaire et la page pour pouvoir méditer à loisir les affirmations qui s'y trouvaient. Cependant des doutes sur l'infection persistaient encore plus de trois mois après.

Je fus très étonné, dans une de ces visites, subséquentes de constater que, dans un nouveau récit de ses obsessions et de ses peurs, il oubliait complètement la syphilis. Ce ne fut pas sans peine qu'il se la remit en mémoire. Il raconta alors que ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait de ces oublis, que souvent les idées qui l'avaient le plus tourmenté disparaissaient pour un temps de sa mémoire et que même il ne s'en souvenait jamais que comme d'un rêve; et spontanément il me fit remarquer que du jeune homme auquel il avait fait une pièce de vers latins et qu'il avait aimé pendant plusieurs mois sans pouvoir en distraire sa pensée, il ne lui reste plus qu'une image extrêmement vague, tandis qu'il peut se représenter avec une grande vivacité les traits du père et de toutes les personnes qui fréquentaient sa maison. Il a des notes sur ses « superstitions » qui lui paraîtraient de purs romans si elles n'étaient de son écriture. Plusieurs de ces « superstitions » se sont reproduites plusieurs fois cependant à des époques plus ou moins éloignées.

Il se produit des améliorations momentanées de son état quand il reste sous une autorité morale qui réus&it à modérer ses habitudes solitaires et à lui faire suivre un régime alimen-

tâire convenable; mais Taltération du sens génésique n'est jamais modifiée.

Il n'est pas rare de voir des individus atteints- de tics coordonnés être incapables, ^n dehors de leur accès, de reproduire les mouvements qu^ils répètent des centaines de fois par jour. Le même fait peut s'observer dans le cas d'exclamations spasmodiques : le malade peut être pour un temps au moins dans l'impossibilité d'énoncer volontairement les mots qu'ail expulse convulsivement. On peut observer à la suite des idées obsédantes un ohénomène analogue.

Westphal avait bien noté que ses sujets avaient conscience du trouble morbide qui les rendait malheureux et leur inspirait quelquefois des idées de suicide lorsqu'ils redoutaient la persistance de l'obsession et l'irrésistibilité de l'impulsion.

Si quelquefois les invertis ont horreur de l'acte vers lequel ils sont irrésistiblement poussés et éprouvent des remords après chaque défaillance, plus souvent ils sont résignés et l'âge ne les corrige guère ; Moll cite un vieillard qui avait conservé jusqu'à 82 ans ses habitudes d'inversion sexuelle et que ses partenaires appelaient la (c grand'mère ». C'est d'ailleurs une habitude parmi les uranistes de se donner des qualificatifs et des noms féminins ; ils s'appellent « tante » ou « sœurs », « la blonde », etc.

Les uranistes sont souvent attirés par des hommes normaux et ont une véritable répugnance sexuelle, aussi intense que pour les femmes, pour les autres invertis. Quelques-uns préfèrent les adolescents et manifestent de l'antipathie pour les hommes faits. On en a vu qui préféraient des hommes à barbe blanche. Les libertins recherchent généralement les jeunes. On observe souvent des préférences pour certains types, les militaires.

Quelques uranistes, nous Tavons déjà relevé, ne prennent aucun souci de la tenue et même de la propreté de ceux qu'ils recherchent ; on les voit poursuivre les plus sordides.

La répugnance pour Tautre sexe n*est pas toujours portée au même degré : tandis que quelques uranistes ne peuvent supporter ni la vue ni le contact des femmes, ni leur odeur, d'autres recherchent leur société, partagent leurs goûts et leur manière de considérer les choses en général. Quelques-uns passent même pour des hommes à bonnes fortunes : ils s'occupent volontiers des vieilles filles ou des femmes délaissées à cause de l'ambiguïté de leurs caractères sexuels, et qifli contribuent à leur succès par les signes d'excitation inaccoutumée qu'elles manifestent à leur approche. Quelques invertis éprouvent d'ailleurs une attraction momentanée vers la femme, attraction rapidement suivie de dégoût.

L'inversion sexuelle peut rester non seulement ignorée mais mêine inconsciente pendant longtemps, bien après la puberté. Elle peut se manifester par l'impuissance auprès d'une femme ou par une excitation subite en présence d'un homme ou à son contact.

La satisfaction de l'instinct inverti est d'ailleurs cherchée par des procédés très divers. Certains uranistes ne la trouvent que dans le rôle actif; d'autres que dans le rôle passif; d'autres encore, mais rares, manifestent une impartialité continue ou intermittente pour les deux rôles. Contrairement aux hommes normaux, les uranistes préféreraient le rôle actif dans le baiser (Ulrichs). Suivant les cas, les désirs se manifestent par des gestes exprimant la poursuite ou l'attraction.

Quant aux variétés des rapports, elles sont très multipliées et ont été assez souvent décrites pour que nous n'y insistions pas ; disons toutefois que la pédérastie est beaucoup plus rare qu'on n'aurait pu le prévoir. Un grand nombre

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n'ont que du dégoût pour le coït anal; ils se satisfont par des frictions ou des frottements entre les fesses ou les cuisses (coït périnéal), par des caresses manuelles ou buccales, par des baisers. Quelques-uns sont satisfaits par la vue du nu, d'autres par la voix, plus souvent par le contact. MoU cite un uraniste qui se contente d'une excitation générale du sens du tact, il se fait frotter le corps et en particulier le front et la nuque.

Il est rare que la pédérastie passive soit recherchée par un besoin d'irritation anale. J'ai connu un uraniste passif qui était incapable d'érection en dehors du rôle passif. Un corps étranger volumineux pouvait suppléer son partenaire, comme si le buk)o -caverneux était incapable d'agir sans point d'appui sur le sphincter anal.

Des perversions sexuelles variées compliquent souvent rinversion. On observe quelquefois le besoin d'exhibition des organes génitaux devant des individus du même sexe avec pu sans satisfaction effective.. Les uranistes peuvent être en même temps fétichistes, être attirés systématiquement par une partie du corps à laquelle s'adressent leurs caresses, les pieds, les oreilles, la nuque, etc. ; d'autres fois iJs sont spécialement excités p^r certaines parties du vêtement, les bottines, les mouchoirs; ou par certaines étoffes, le velours, le satin, etc. (Moll, Garnier). On observe souvent chez les uranistes un besoin de soumission, une recherche de mauvais traitements plus ou moins systématiques ou de brutalités qui caractérisent le masochisme. Du reste ce caractère de soumission a été utilisé par Krafft-Ebing pour établir un rapprochement entre le masochisme et l'inversion sexuelle. Certains uranistes n'éprouvent la satisfaction sexuelle qu'à propos d'une douleur physique infligée par un individu du même sexe (flagellation, piétinement, morsures, etc.). Moll rapproche du masochisme ce qu'il appelle la mixoscopie (y-i^tç union sexuelle et cxoTueiv

INVERSION SEXUKLLE 467

regarder), et qui s'observe aussi chez les uranistes. Le sadisme n'est pas non plus inconnu chez eux, on en cite qui n'éprouvaient de plaisir sexuel qu'à la vue de souffrances infligées en leur présence. L'homosexualité peut se combiner à la nécrophilie.

Krafft-Ebing distingue au point de vue anthropologique et clinique des degréfe de développement de l'inversion proprement dite qu'il considère comme oongénitale. Celte division mérite d'être adoptée dans ses grandes lignes.

1° L'hermaphrodisme psycho-sexuel où on trouve des traces d'hétérosexualité, mais où l'homosexualité prédomine. L'hermaphrodisme psychosexuel peut âe manifester épisodiquesient ou d'une façon continue sous la forme parallèle ou sous la forme alternative. L'inverti est attiré constamment vers les deux sexes ou alternactivement vers l'un ou l'autre. Cependant, à l'état rudimentaire, l'homosexualité peut ne se présenter que d'une manière épisodique ou seulement dans les rêves. Quelquefois elle se manifeste seulement par l'onanisme passif ou l'onanismemutuel. Pendant des périodes plus ou moins prolongées, les femmes les attirent exclusivement. Quelquefois à la suite d'un rapport normal avec une femme, il se manifeste une répulsion générale pour les femmes etune attraction intense pour les hommes. Les femmes grossières qui jurent et fument provoquent une excitation plus efûcace parce qu'elles rappellent davantage les hommes. L'hermaphrodisme psycho-sexuel peut coïncider avec le sadisme, avec le masochisme, le fétichisme, avec la zoophilie^

2° L'homosexualité proprement dite est caractérisée par l'inclination exclusive pour les individus du même sexe. Bien que ces invertis offrent généralement de l'hyperexcitabilité sexuelle, ils sont incapable's de rapports nor-

(1) C.-W. Allen. Report of a case of psycho-sexual hermaphrodilism {Med, Rec, 1898, LI, p. 653).

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maux sauf quand ils peuvent évoquer à'propos, avec assez d'intensité, l'image d'un individu de leur sexe. Ils n'ont d'ailleurs horreur de la femme qu'en ce qui concerne l'acte sexuel. Contrairement aux débauchés qui préfèrent les jeunes gens et pratiquent la pédérastie, ils sont peu portés vers les sujets qui n'ont pas atteint la maturité sexuelle et sont rarement pédérastes. Souvent la pédérastie ne leur donne que déception et dégoût. Le simple contact d'un individu de leur sexe leur donne une satisfaction intense, et une sensation consécutive de bienêtre, tandis que les rapports avec une personne de l'autre sexe demandent un effort prolongé et laissent après eux une dépression profonde physique et mentale. L'homosexualité proprement dite peut être isolée, c'est-à-dire que l'individu a conservé, en dehors de la fonction sexuelle, tous les caractères physiques et psychiques spéciaux à son sexe ; quelquefois cependant il existe des modifications, des habitudes et même quelques caractères sexuels secondaires.

3° L'efféminisation et la viraginité au contraire sont caractérisées par une inversion corrélative de la personnalité psychique ; les sentiments, les manières sont féminins chez l'homme et masculins chez la femme invertis, les premières années, le petit garçon a montré des i de Qlle et inversement. On retrouve l'anomalie dans ïux, dans la toilette; le petit garçon vit avec des ées, fait preuve d'une coquetterie rafïinée; la petite néglige sa toilette, joue au soldat, monte aux !S, etc. Quand l'instinct sexuel se développe, les rapi avec un individu de l'autre sexe paraissent une imibilité et dans les rapports anormaux l'homme se sent le et la fem"me se sent homme ; l'homme cherche le passif, c'est le succube dans le coït anal ou interfémo- ;t il ne se dément pas dans le coït buccal. La conduite i femme est identique. Ces invertis n'ont générale-

méat aucune iaclination pour les individus de leur propre sexe qui n'ont pas atteint la maturité sexuelle. Ils font tous leurs efforts pour se donner l'aspect caractéristique de l'autre sexe ; les hommes ne négligent pas le corset qui en amincissant la taille tend à faire saillir la poitrine et les hanches ; les femmes au contraire cherchent à aplanir les régions saillantes propres à leur sexe ; elles font de la gymnastique, on ne les voit pas pleurer. Généralement ils aiment la danse mais avec des personnes de leur sexe. L'inversion des sentiments dans l'acte sexuel peut être si complète que l'idée d'imprégnation s'éveille chez l'homme. La satisfaction est d'autant plus grande que le partenaire offre des caractères sexuels plus marqués, tel efféminisé recherche surtout les cochers, les bouchers, les écuyers de cirques, etc., ou des individus qui ont les organes sexuels très développés ;

4® L'androgynie et la gynandrie sont caractérisées par la coïncidence de l'inversion sexuelle avec des anomalies importantes des caractères sexuels et en particulier des caractères secondaires (J. Hunter), comprenant les caractères anthropométriques *. Cette variété est beaucoup plus rare que les autres, elle a permis plusieurs fois des mariages dont l'anomalie a pu passer inaper(}ue pendant des années. L'histoire de la comtesse Sarolta est particulièrement intéressante à cet égard, et aussi l'inverti connu sous le nom de Pauline de Florange *.

Les uranistes en général se font remarquer à la fois par leur inconstance, et par l'intensité de leurs passions qui peuvent les conduire au crime, à l'assassinat.

L'inversion sexuelle a paru plus rare chez la femme'

(1) Ch. Féré. Contrib. à Vétude des équivoques des caractères sexuels accessoires {Revue de inédecirie^ 1893, p. 600), (Paris, F. Alcan.)

(2) U.hQgXuàiç.. No tes et observations de médecine légale, 1896, p. 247.

(3) Zuccarelli. Enlersione congenita delV istinto sessuale in due c/o;?ne, iii-8^ Nap., 1888,

FÉRÉ. — L'instinct sexuel* 10

470 L'iXSTISCT âEXL'ËL

que chez l'homnie h ceux qui se sont attachés particulièpemeot à l'aspecl médico-légal de la question. Ceux qui ont fait leurs enquêtes dans les maisons de tolérances, l'ont trouvée fréquente. D'après Moll, 25 p. 100 des prostituées de Berlin entretiendraient des relations avec des femmes, mais ces rapports ne prouvent pas du tout l'inversion. Havelock Ellis a, dans ces dernières années, réuni un certain nombre de cas qui montrent que l'anomalie n'est pas fort rare. Comme l'inversion de l'homme, elle n'est pas le plus souvent liée- à des anomalies des organes génitaux. Parent-Duchatelet, du reste, avait déjà noté que les tribades sont exemptes de vices de conformalion'. On peut décrire cependant chez elles des variétés parallèles à celles ijue Krafft-Ebing a décrites chez l'homme. La répulsion pour l'autre sexe se manifeste chez elle de la même manière et se traduit aussi même dans les rapports anormaux ; le cunnilingus pratiqué par un homme peut laisser la femme uraniste dans la plus complète indifférence.

L'inverson sexuelle de la femme peut se combiner avec

les autres anomalies sexuelles. Si on a pu rapprocher le

masochisme chez l'homme de l'inversion sexuelle, on peut

aussi rapprocher le sadisme de l'inversion sexuelle chez

la femme. Scott n'hésite pas à considérer l'agression

chez la femme comme une anomalie. La femme impérieuse

icitait particulièrement Jean-Jacques n'est pas

anormale ; et si son anomalie n'est pas négative

s du sexe comme l'inversion, elle est au moins

■ive de la reproduction; lorsqu'elle est unie à un

! qui n'est pas spécialement doué pour la haute

îlle risque fort de « nouer l'aiguillette » comme

îiers du moyen âge, et de rester stérile. Si la for-

eiit-Duchatelet. l>e la pronlUuUoii dans la ville de Paris,

INVERSION SEXUELLET 171

tune lui fait la faveur d'un masochiste, sa descendance ne vaut guère mieux.

L'inversion présente d'ailleurs chez la femme les mêmes caractères que chez l'homme au point de vue de l'évolution * ; les rêves, les goûts, les allures, etc., diffèrent suivant les perversions ; les préférences sexuelles s'éveillent aussi avant l'instinct sexuel dans les cas d'inversion congénitale ou précoce. Les satisfactions sexuelleg sont obtenues soit parle tribadisme ou frottement mutuel des parties sexuelles ou par le saphisme ou onanisme buccal ; mais souvent le simple contact suffit.

L'inversion sexuelle est une des formes les plus caractéristiques de la dissolution du sexe et de la dégénérescence ; cependant elle peut coïncider avec un développement intellectuel remarquable. Sans rappeler le nom d'hommes célèbres qu'on classe, sans preuves suffisantes, parmi les invertis, on pourrait citer des hommes distingués dont l'anomalie paraît bien établie ^.

(1) lïavelock Ellis. Studiesin the psychology of sex, 1897.

(2) Charcot et Magnan. Inversion du sens génital {Arch. de neurologie, 1882, t. m, p. oi). — Laiipts. Perversions et perversités sexuelles

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