CHAPITRE IX
Un criminaliste, confident de Holl, admet que chez la plupart des pédérastes et des uranistea la perversion date de l'enfance et qu'il s'agit d'une prédisposition congénitale. Si on admet comme Holl qu'un grand nombre de cas d'inversion sexuelle acquise doivent être considérés comme résultant de l'hermaphrodisme psycho-sexuel, on reconnaît encore le rôle de la prédisposition. Si on tient compte de l'héiédîté généralement défectueuse des anormaux sexuels en général, de la coïncidence fréquente des troubles névropathiquea ou psychopathiques, de l'exagération de l'excitabilité spéciale et de l'exagération des phénomènes psychiques de l'amour qui l'accompagne, de l'apparition précoce des manifestations sexuelles, on est porté à juger leur étiologie comme dominée par une condition congénitale préalable, KrafTt-Ebing considère comme des caractères de la congénitalité de l'homosexualité sa manifestation d'emblée, et la persistance de la tendance aussi bien dans le rêve que dans la veille, h l'exclusion de toute tendance hétérosexuelle, sauf sous forme épisodique, comme dans ce qu'il appelle l'hermaphrodisme psycho-sexuel. L'homosexualité acquise se manifeste secondairement à la suite de troubles de la satisfaction sexuelle chez des individus qui ont préalablement
considéré les rapports homosexuels comme anormaux, et chez lesquels l'hétérosexualité reste dominante malgré l'impossibilité de la satisfaction. Il admet cependant comme probable que les individus qui en sont atteints n'avaient à Torigine qu'une faible inclination pour l'autre sexe. Ce qui revient encore à dire qu'il existe le plus souvent une prédisposition. L'inversion peut être retardée (Thoinot) ou différée, tout en étant constitutionnelle.
La prédisposition a pour elle le caractère héréditaire ou familial de certaines perversions : on connaît des cas de transmission d'hermaphrodisme psycho-sexuel héréditaire (P. Lucas); l'inversion s'est montrée chez des frères (MoU), comme le sadisme (Krafft-Ebing). Gasper et Griesinger avaient déjà admis l'hérédité.
Les perversions sexuelles congénitales sont souvent liées d'ailleurs à des états morbides congénitaux. L'instinct sexuel est souvent peu développé chez les idiots, il manque même souvent complètement chez les idiots profonds. Souvent il se manifeste chez eux avec une sorte de périodicité impulsive et des anomalies diverses. Le choix fait souvent défaut; l'idiot peut s'adresser à sa mère ou à sa sœur, à un camarade, à un animal domestique. Les imbéciles sont sujets aux mêmes perversions, les uns et les autres s'attaquent rarement aux adultes de l'autre sexe ; l'onanisme est la perversion la plus fréquente chez eux, et souvent elle est purement automatique, d'origine réflexe, et sans accompagnement de satisfaction sexuelle.
Il n'est pas douteux que les perversions sexuelles en général et l'homosexualité en particulier peuvent être acquises ou secondaires ; mais l'acquisition est loin d'être constante dans les mêmes conditions. L'isolement sexuel conduit souvent à des perversions ; mais il s'en faut que tous ceux qui sont réduits à vivre exclusivement avec des personnes du même sexe ou qui s'isolent volontairement se trouvent poussés irrésistiblement à des pratiques anor-
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174 l'instïkgt sexuel
maies. On ne peut guère invoquer le rôle de la séparation des sexes chez les jeunes enfants puisque la sexualité n'a pas encore évolué chez eux ; il faut bien reconnaître que réveil précoce de Tinstinct sexuel constitue déjà une anomalie. Le célibat obligatoire, qu'on a souvent accusé, pourrait n'avoir été préalablement accepté que par des personnes chez lesquelles l'instinct sexuel est affaibli, et tend par conséquent à se manifester sous des formes anormales. La crainte des enfants, des maladies vénériennes ne peut guère agir aussi que sur des personnes présentant une émotivité spéciale. Les habitudes de masturbation agissent surtout indirectement sur les perversions ultérieures comme cause d'anesthésie, et d'impuissance. Toutes les causes d'impuissance peuvent provoquer le développement d'anomalies ou de perversions. L'habitude émousse la sensation ; la débauche éveille la curiosité, conduit à la recherche d'excitations nouvelles, à la sodomie, perversion hétéro-sexuelle réalisant une transition vers la pédé- * rastie, qui peut s'établir par habitude. L'agglomération d'individus du même sexe favorise la contagion ; l'excitation s'impose d'autant plus impérieusement que les exemples sont plus nombreux.
Tandis que les perversions constitutionnelles s'accompagnent le plus souvent d'hyperexcitabilité sexuelle, les perversions acquises dans la débauche coïncident plus souvent avec un certain degré d'impuissance, et l'anomalie s'accentue avec l'impuissance. Un débauché cherche d'abord l'excitation au contact de filles impubères, puis il passe aux jeunes garçons, puis il subit l'éviralion; il perd les caractères psychiques de son sexe, et s'effémine quelquefois au point de rechercher la satisfaction dans les rapports passifs. Si la transformation n'est pas liée à un état pathologique curable, elle peut être définitive et s'accompagner d'inversion de caractères psychiques étrangers au sexe. S'il existe une prédisposition psychopathique,
on peut observer le sentiment de changement de sexe et ses conséquences. La neurasthénie sexuelle est souvent à la base des perversions acquises ; elle est elle-même souvent la conséquence d*abus sexuels.
L'apparition tardive des perversions sexuelles est souvent liée à des affections cérébrales ; elle coïncide souvent avec des états divers de faiblesse mentale, avec la démence consécutive aux psychoses, avec la démence post-apoplectique, avec la démence consécutive aux traumatismes céphaliques, avec la démence liée à la syphilis cérébrale. Mais c'est au cours des premières périodes de la paralysie générale progressive qu'elle est le plus fréquente *.
L'instinct sexuel est quelquefois perverti dans les formes aiguës de la folie, dans la manie, dans la folie périodique, dans la paranoïa. Les persécutés peuvent présenter des perversions sexuelles épisodiques*.
C'est surtout l'épilepsie qui présente des troubles fréquents de l'instinct sexuel.
Les organes génitaux sont souvent, chez les épileptiques comme chez les dégénérés en général, le siège d'anomalies morphologiques. Ces anomalies peuvent coïncider avec des troubles physiologiques ou psychiques, afférents à la fonction de ces organes ». Plus souvent, on observe chez les épileptiques, des troubles de la fonction génitale qui n'ont aucun rapport avec des anomalies anatomiques et qui paraissent liés à des désordres des centres nef-veux.
Ces troubles fonctionnels peuvent être liés aux paroxysmes convulsifs, tantôt à titre de symptômes accessoires
(1) Mendel. Die progreisive Paralyse der In^en.., 1880. — J. Mickle. General paraly sis of the insane, 2« éd., 1886.
(2) Cullerre. Des perversions sexuelles chez les persécutés {Annméd. psych , 1886, 7» série, t. III, p. 211).
(3) Ch. Féré et E.-V. Perruchet. Anomalies des organes génitaux ei du sens génital chez un épileptique (Nouv. Jcon, de la Salpétrière^ 1889, t. II, p. 130).
de la fÏQ de l'accès. On voit quelquefois des phénomènes d'excitation des organes génitaux annoncer l'accès'. Kiernan cite un épileptique dont l'aura consistait dans la vision d'une femme dans une attitude lascive qui provoquait l'éjaculation. Rarement ces phénomènes d'excitation se reproduisent après l'accès ^, Bien plus souvent il existe après les accès une frigidité absolue qui persiste pendant plusieurs jours.
Les rêves erotiques avec pollutions nocturnes ont été considérés quelquefois comme des manifestations épileptiques^.
On a souvent noté l'existence de perversions sexuelles chez les épiJeptiques. Depuis le premier mémoire de Westphal, presque tous les travaux sur l'inversion sexuelle contiennent des observations relatives à des épileptiques. KrafTt-Ebing cite un épileptique qui n'avait aucune inclination pour les femmes ni pour les hommes, mais avait des rapports avec des poules et des canards, puis avec des chevaux et des vaches. En général, cependant, l'épilepsie et la perversion ne sont qu'associées sur un même terrain dégénératif. C'est principalement Tarnowsky qui, en 1886, a montré que la perversion peut être une manifestation de l'épilepsie, une forme de paroxysme.
Les impulsions sexuelles se manifestent chez les épileptiques sous des formes assez diverses. C'est souvent une i sexuelle intense sous forme de satyriasis. Giac- ;nalé chez un alcoolique des accès de satyriasis
■ À case of erotic feelings pi-eceding and followinij epi- Pt-essand Cire, 1889, t. II, p. 440).
5ré, Les épilepsiea et les épileptiques, 1898, p. G5 (Paris,
relli. Pollutions nocturnes et épilepsie; crises d'épilepsie ii-olîque et cai-actérisées par des potlutions [Bull, de la i. mentale de Belgique, 1895, p. 76].
ttcchi. Satiriasi récurrente in un alcoolisla. etc. (fieu. !e di piicologia, psieh,, neur.,patol., 1897, I, p. 81).
qui présentent bien la forme épileptique. Krafft-Ebing en a vu un qui réclamait le coït devant sa famille assemblée, un autre qui s'attaquait à de jeunes garçons.
Plus souvent les impulsions se traduisent par l'exhibition dont, depuis Lasègue, on peut citer de nombreux exemples ^ Il ne faut pas oublier d'ailleurs que chez les épileptiques l'exhibition n'est pas toujours liée à l'excitation génitale avec ou sans masturbation ou tentative de rapprochement sexuel, elle peut être automatique et sans but, être provoquée par le besoin de miction, par la nécessité d'obéirà un ordre hallucinatoire, par une impulsion à se découvrir. Comme la perte du souvenir est fréquente, il n'est pas toujours facile de s'éclairer sur la psychologie de l'exhibition épileptique.
Les impulsions de ce genre les plus fréquentes ont pour objet la satisfaction du besoin sexuel. Le caractère particulier qui frappe tout d'abord, c'est l'étrangeté du choix qui ne paraît pas dirigé par les mobiles ordinaires ; l'épileptique peut se précipiter aussi bien sur une femme âgée ayant dépassé depuis longtemps la période sexuelle que sur des filles impubères. Le sexe même peut lui être indifférent.
Les épileptiques sont parmi les dégénérés ceux qui présentent les caractères de dissolution les plus marqués, les stigmates tératologiques les plus nombreux et les plus grossiers. On n'est guère surpris de leur voir souvent présenter aussi des caractères de dissolution de l'instinct sexuel et du sexe. Le fait est que les anomalies de l'instinct sexuel sont .fréquentes chez eux. Souvent les désirs sont diminués ou abolis, les rapports ne s'effectuent
(4} Ilotzen. Exhihitionen auf epileptischer Basis (Fridereich's Blàtter f, qericht. Mecl,, 1890,. XLI, p. 419. — Pribat. De Vexhihition chez les épileptiques^ th. 1894. — Lalanne. Les exhibitionnistes, th. 1896, p. 19. — W. Seiffer. Ueber I^xhibilionismus {Arch. f- Psych, lu Nervenk.y Bd. 31, 1898, 405).
qu'avec difficulté et incomplètement. D'autres fois les rapports normaux sont rendus impossibles par l'excès d'excitation qui amène l'émission sitôt que l'érection se produit. La tendance aux habitudes solitaires est bien marquée. Chez ces malades peu sociables, hypocrites et portés à l'isolement, on a vu la masturbation pratiquée automatiquement pendant le sommeiP. L'attraction homosexuelle se manifeste assez souvent chez eux ^.
Ces tendances plus ou moins actives qui se laissent soupçonner à 'l'état habituel chez les épileptiques en raison de leur constitution vicieuse, se manifestent de temps en temps d'une manière aiguë, sous forme d'accès qui ne sont que des variétés de leurs paroxysmes impulsifs.
Tarnowsky cite un épileptique qui viola successivement un garçon et une fille au domicile de sa maîtresse absente. Il ne garda aucun souvenir de ces actes. Du reste, aujourd'hui on ne peut plus considérer la perte du souvenir comme un caractère spécifique de l'épilepsie : un bon nombre d'épileptiques ne perdent pas complètement connaissance même dans les grandes attaques convulsives, et on est en droit de considérer comme des manifestations épileptiques des accès pédérastiques périodiques sans abolition de la conscience.
Il faut remarquer que la pédérastie épileptique de Tarnowski^ ne caractérise pas l'existence de l'inversion sexuelle. Les impulsions sexuelles sont tellement vio-
(1) E.-M. Bemiss. Ctinical memoranda {New Orléans journ. of mecL, 1869, XXII, p. 729).
(2) Legrain. Note sur un cas d'inversion du sens génital avec épilepsie (Arch. de Neurologie, 1886, XI, p. 42).
(3) Tarnowski. Die Krankhaften Erscheinungen des Geschlechlsinncs, Berlin, 1886. — The sexual instinct and its manifestations from the double stand point of jurisprudence and psychiatry. Trans. by Castello and AUinson. 1898, p. 71.
lentes chez ces malades qu'elles peuvent s'adresser indistinctement à l'un ou è l'autre sexe. J'en connais un qui n'épargne pas sa chèvre « il lui faut tout de suite le contact de chair vivante ». On peut voir dans ces faits le besoin obsédant, impérieux, de conjonction, mais aucune preuve d'une inversion de l'instinct. L'épileptique qui se laisse aller à ces impulsions, dans les faits observés du moins jusqu'ici, ne fait pas la preuve d'un changement d'attraction, il n'est pas porté vers un individu de son sexe ou vers un animal d'un autre sexe, par une préférence exclusive de l'attraction normale ; il est poussé par un besoin urgent dont il ne peut différer la satisfaction. L'enfant dont parle M. Chevalier « qui, à de certains moments, était pris d'une rage pédérastique d'une violence inouïe* », ne peut pas être cité comme exemple d'inversion sexuelle. Quand l'ictus, que l'auteur appelle gratuitement inversif, survenait, il se précipitait avec une fureur indescriptible sur le premier venu de ses camarades. Étant dans un asile avec d'autres malades du même sexe, il eût été moins exposé à s'adresser à Tautre.
Dans plusieurs des cas rapportés par Tarnovvsky, sous le titre de pédérastie périodique, on trouve des perversions dont on peut soupçonner la nature épileptique, mais qui ne présentent pas cependant nettement les caractères de l'inversion sexuelle. On peut dire qu'il s'agit plutôt de besoins périodiques de débauche. On n'y trouve pas en général la preuve de l'amour exclusif pour un individu du même sexe, ni de l'antipathie ou seulement de l'indifférence pour les individus de l'autre sexe, qui constituent les caractères principaux de l'inversion instinctive.
J'ai cité un jeune garçon qui éprouvait pendant l'aura de l'attaque d'épilepsie, et quelquefois isolément sous
(1) J. Chevalier. li Inversion sexuelle. 1893, p, 362.
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forme de paroxysme, une modification singulière des sentiments affectifs ; il sentait tout à coup de la répulsion pour les personnes et les objets qui lui étaient chers et inversement ; il exprimait cette modification en disant : ((Je change de cœur*. )).I1 est devenu tuberculeux quelque temps avant la puberté et ses troubles comitiaux étaient devenus plus rares spontanément ou sous l'influence du traitement; il eut aloi*s plusieurs impulsions sexuelles dans lesquelles il s'attaqua à un jeune domestique pour lequel il manifestait ordinairement du dédain. Dans l'état intercalaire il avait témoigné que les filles ne lui étaient pas indifférentes. L'uniformité des tentatives qui consistaient à attaquer de face et à chercher à introduire son membre entre les cuisse de la victime, l'hébétude et la perte du souvenir qui les suivaient, étaient bien de nature à montrer la nature épileptique des impulsions ; mais elles laissent planer le doute sur la réalité d'une inversion sexuelle transitoire.
Si la modification du 3entiment qui existait chez cet épileptique rend très vraisemblable l'existence d'une inversion paroxystique de l'instinct sexuel, elle ne me paraît pas suffisante à établir directement sa réalité qui ne peut être démontrée que par des renseignements précis sur l'état de conscience.
Chez les épileptiques on observe de temps en temps la succession ou même la coïncidence de manifestations erotiques ou libidineuses, d'impulsions sexuelles et de manifestations mystiques ou religieuses. C'est une association qu'on retrouve dans plusieurs formes d'aliénation mentale, et aussi dans l'évolution du sentiment religieux. Nous avons vu que les signes extérieurs de l'excitation sexuelle peuvent se manifester chez un épileptique sous forme de priapisme, à l'exclusion des états psychiques corrélatifs.
(1) Gh. Féré. Les épilepsies et les épileptiques, 4890, p. 81.
Les perversioQs sexuelles qu'on observe souvent dans la démence sénile peuvent se manifester comme préambule d'aflFections provoquées par des lésions destructives et paraissant liées par conséquent à des troubles circulatoires.
Observation VIL — Inversion sexuelle préhémiplégiqiie, — M. P..., 63 ans, appartient à une famille arthritique. Son père était goutteux et avait été migraineux jusqu'à la cinquantaine, son oncle paternel était aussi goutteux et asthmatique. La mère est morle d'une affection aiguë du poumon. Son unique frère est goutteux.
Lui-même a été exempt d'accidents nerveux dans ses premières années. Il avait à peine 4 ans qu'il commença à présenter des accès d'asthme, se manifestant généralement dans les premières heures de la nuit, mais aussi quelquefois en plein jour. Ces accès d'asthme qui paraissent s'être accompagnés, dans un certain nombre de circonstances, de perte de connaissance, se répétèrent en moyenne deux à trois fois par mois jusqu'à l'âge de 12 ans. Ils ont cessé alors à la suite d'une fluxion de poitrine; mais à quelques mois d'intervalle ils ont été remplacés par des éblouissements avec sensation de rotation et obnubilation ou perte complète de la conscience. Ces vertiges se montraient principalement dans la matinée. De temps en temps le vertige s'accompagnait d'un renversement spasmodique de la tête en arrière ; il n'y avait jamais de chute et il ne lâchait pas ce qu'il tenait à la main. Gomme les accès d'asthme, ces vertiges se reproduisaient tous les 10 ou II) jours. A l'époque de la puberté, à 15 ans et demi, il se fit un nouveau changement : aux accès vertigineux succédèrent des accès de migraine avec troubles hémianopsiques, et, de temps en temps, parésie du membre supérieur droit.
La douleur commençait sur la queue du sourcil gauche, le champ visuel des deux yeux s'obscurcissait dans la moitié droite. L'accès se terminait au bout de 25 minutes exactement, par des vomissements alimentaires ou bilieux. Au boul de quelques mois la douleur était précédée par des scintillations polychromes dans la moitié droite du champ visuel et quel-
Féré. — L'Instinct sexuel. 11
ques minutes après Tapparition de la douleur, la main droite s'engourdissait et devenait impotente. Les accès de migraine se produisaient seulement tous les 22 à 2o jours, c'est-àdire un peu moins fréquemment que les autres accidents. A part quelques bronchites et la scarlatine à 23 ans, la migraine fut jusqu'à l'âge de 44 ans, le seul sujet de plainte.
C'est alors qu'apparurent des douleurs dans les talons, principalement du côté droit. La douleur siégeait d'abord à l'insertion calcanéenne du tendon d'Achille, puis elle s'est étendue au tendon lui-même. Au bout de trois ou quatre ans, malgré divers traitements, la tuméfaction était devenue telle qu'il était obligé à des chaussures spéciales élargies en arrière. Le calcanéum est augmenté de volume et l'insertion du tendon donne la sensation d'ossifications irrégulières dans le sens de ces fibres ; et dans, la continuité du tendon on sent aussi des duretés iijiégales, allongées. Du côté droit, où l'épaississement du talon et les indurations du tendon sont plus étendues, on sent en pinçant le tendon d'avant en arrière une nodosité dans son épaisseur, au milieu de la partie libre, donnant la sensation d'une grosse amande de consistance osseuse.
Un peu plus tard, le malade a commencé à se plaindre pendant la marche de douleurs sous le pied droit. Mais la voûte plantaire n'est pas déformée, et l'aponévrose plantaire ne présente ni induration, ni inégalité.
A mesure que les pieds devenaient plus douloureux, les migraines diminuaient d'intensité; elles ont disparu vers 51 ans, à peu près au même âge que chez le père. 11 était resté toutefois sujet à des douleurs de tête vagues, sans localisation précise, revenant irrégulièrement, sans troubles sensoriels ou moteurs, variables dans leur durée, sans vomissements. Ces céphalées diffuses s'accompagnaient d'une dépression mélancolique d'autant plus remarquée qu'elle apparaissait et cessait rapidement, et qu'elle tranchait sur le caractère du malade, ordinairement enjoué.
M. P... avait épousé à 33 ans une femme plus âgée que lui de quelques années^ qui ne lui a jamais donné d'enfants, mais avec laquelle il vivait en complète communauté d'idées, et
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sa mort, qui arriva au mois de mai 1895, le laissa dans une profonde tristesse.
Pendant quelques mois il fut sujet à des céphalées beaucoup plus intenses, avec dépression plus durable; puis l'ancien état se rétablit. Le 24 septembre 1896, il se leva dans un état d'agitation qui frappa son entourage, d'autant plus qu'on l'avait toujours connu très réservé. Le fils d'une cuisinière qu'il a à son service depuis quatorze ans, un garçon de 1 8 ans, qui venait journellement dans là maison, n'avait jamais paru frapper son attention d'une manière particulière ; il lui marquait deux ou trois fois par an sa bienveillance par un petit cadeau, mais ne lui parlait guère, et n'avait surtout aucun contact avec lui. Dès qu'il le rencontra, il se précipita sur lui avec effusion, l'embrassa, lui fit mille caresses, l'invita à déjeuner. Il entama une longue conversation sur l'infériorité des femmes au point de vue moral comme au point de vue physique^ vanta les jeunes garçons, . l'amour grec, etc. Le garçon, comprenant qu'il avait affaire à un malade, s'efforçait de le calmer et cherchait à se retirer; au moment] où il se leva pour sortir, le vieillard se précipita sur lui et l'attaqua dans une direction non douteuse. Quand il fut seul, il tomba dans une sorte de torpeur dont il s'éveillait de temps en temps pour appeler le jeune homme et lui exprimer ses désirs de la manière la plus nette. Pendant le reste de la journée, on l'entendit jusqu'au soir, même pendant son dîner, faire des appels ou des plaintes indiquant la même préoccupation. Cependant le soir il s'endormit. Le lendemain, après un sommeil agité, il se réveilla, se plaignant d'une douleur de tête très intense occupant la région fronto-pariétale gauche où il portait sans cesse la main, cherchant à exercer une compression. La garde-robe habituelle avait manqué, il avait de l'inappétence, était très abattu, mais ne manifestait plus les sentiments de la veille. Il ne prit que des aliments liquides et le soir le purgatif qu'il avait l'habitude de prendre quand les céphalées se prolongeaient. Le lendemain matin, on le trouva parlant avec difficulté, la face déviée à gauche, le bras droit engourdi et capable seulement de mouvements sans force. A la suite des eff'ets du purgatif, les mouvements du bras droit parurent devenir plus libres. Mais la nuit suivante
' TirffirBiriarrN"'~ i iin'rai Wb if 'mn i u--^^ — ^--^^^^
la paralysie avait progressé de nouveau dans le bras, mais sans ■ s'étendre au membre inférieur et la parole était devenue plus
libre ; l'articulation seule, d'ailleurs, avait été affectée. , La monoplégie brachiale qui était restée incomplète, s'est
atténuée p'endant les deux mois qui ont suivi. Le malade avait ] conservé le souvenir de ce qui s'était passé avant la paralysie,
i il ne pouvait pas comprendre le sentiment qui s'était em-
* paré de lui dès le réveil et que jamais auparavant il n'avait
; éprouvé; mais il restait convaincu que s'il n'avait pas ren-
contré une résistance, il serait allé jusqu'au bout; il avait *\ présenté tous les signes d'une excitation locale qu'il n'avait
] plus éprouvée depuis plusieurs années. Il a succombé depuis à
} une attaque de paralysie généralisée qui n'avait été précédée
d'aucun préambule analogue.
Ces troubles du sentiment précédant l'hémiplégie peu- ^ vent être rapprochés de certaines algies qu'on observe
dans les mêmes circonstances*.
Les perversions sexuelles symptomatiques peuvent sans doute se montrer dans de nombreux états pathologiques du système nerveux où la puissance sexuelle peut être affaiblie ou abolie.
L'évidence de Torigine de ces perversions se montre lorsqu'elles cessent sous l'influence d'un traitement approprié, ou à propos d'une modification spontanée de v^ la maladie primitive, et en particulier de l'impotence ini-
tiale.
Observation YIIL — Perversion sexuelle liée à Valaxic locomotrice 2. — M. V..., âgé de 48 ans, est le fils d'un asthmatique ; son unique oncle paternel a eu un accès de mélancolie qui a nécessité un internement de plusieurs mois. Du
(1) S. Weir Mitchell. Clinical lessons on nervous diseases, ISÔ?», p. 145. — Ch. Féré. Note sur des douleurs préhémipléffiques {La Normandie médicale^ 1897, p. 506).
(2) Ch. Féré. Note sur une perversion sexuelle liée à Vataxie locomotnce {Belgique médicale, vol. I, n*» 2, 1897).
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côté maternel, il n'existe aucune tare névropathique, mais on cite plusieurs cancéreux dans la famille. Deux frères nés avant lui sont morts de convulsions dans leur première année ; il a une sœur plus jeune que lui de deux ans qui se porte bien et a trois enfants aussi bien portants.
Dans les antécédents personnels, on ne trouve aiicun accident névropathique, ni trouble de développement notable. Il est né à terme dans de bonnes conditions; a marché et parlé à répoque convenable ; n'était sujet dans sa première enfance ni aux convulsions, ni aux terreurs nocturnes, ni aux toux spasmodiques; il a été propre de bonne heure. A douze ans, il a eu une attaque de chorée dans la convalescence d'une scarlatine; les mouvements étaient modérés, sans prédominance latérale, du moins autant qu'on s'en souvient; l'attaque a duré trois mois environ.
Vers l'âge de 18 ans, il a été sujet à des pertes séminales fréquentes , ce n'est qu'en de rares occasions qu'il s'estlivré à la masturbation. Il n'avait pas vu de femmes jusqu'à 20 ans, et n'y pensait nullement ; c'est par amour-propre qu'il a eu son premier rapport sexuel, entraîné par des camarades dans une maison publique. A partir de ce moment, il est devenu très porté aux plaisirs vénériens : il avait des rapports quotidiens, et souvent il se livrait à des abus, ayant huit ou dix rapports dans les vingt-quatre heures, faisant des gageures, obéisssant souvent à l'amour-propre plus qu'au désir. Ces excès ont duré pendant trois ans. Un beau jour à la suite d'un de ses exploits familiers, il se trouva complètement impuissant. Cette impuissance d'ailleurs était indépendante de tout autre trouble apparent,ne s'accompagnait notamment d'aucun trouble nerveux et ne provoqua aucune inquiétude. Les représentations sexuelles avaient disparu, comme si le sens génital avait été aboli dans son centre cérébral. Il s'en étonnait mais n'en avait aucun chagrin. Il acceptait son impuissance comme uti hystérique accepte sa paralysie. Cependant il ne remarqua aucun trouble de la sensibilité, ni de la motilité, aucune modification dans ses fonctions intellectuelles ; il continuait ses études avec succès.
Pendant plus de six mois, il ne fît aucune tentative, laissant
f 186 l'instinct sexuel
croire à ses camarades qu'il était pris d'amour. Il n'avait spontanément aucun désir, et aucune excitation ne pouvait réussir à
\ en provoquer ; la flaccidité des organes était absolue. Un matin
sans que rien ait pu annoncer un changement, il se réveilla en
V érection. A partir de ce moment, il fut capable de reprendre
les rapports sexuels; mais ils restèrent rares et laissèrent après eux un .état pénible de fatigue. Cette situation est restée définitive ; depuis l'âge de 24 ans, il a eu deux ou trois rapports par mois et n'en a jamais désii^é davantage.
Il parait n'avoir eu que des écoulements uréthraux éphémères; il nie toute espèce de chancre, et ne présente aucune trace d'infection. Il s'est bien porté jusqu'à l'âge de 32 ans ; c'est à cette époque qu'il s'est marié. Rien n'a été changé dans sa vie sexuelle : les rapports s'effectuaient normalement, mais le besoin s'en faisait rarement sentir, et ils laissaient constamment après eux la même courbature. Sa femme a eu, dix mois après son mariage, un premier garçonne à terme et vigoureux. Mais à partir du huitième mois, cet enfant a commeiicé à avoir fréquemment des convulsions et il est resté sujet, jusqu'à cinq ans, à des pâleurs subites avec perte de connaissance et miction involontaire ; il n'a marché qu'à trois ans et a parlé un peu plus tard encore, jusqu'à 14 ans il a uriné au lit. Un deuxième enfant né douze mois plus tard est mort de convulsions à dix mois.
C'est quelques semaines plus tard, il n'avait pas 35 ans, que M. V... sentit pour la première fois des douleurs fulgurantes dans les membres inférieurs. Ces douleurs surtout siégeaient autour des genoux et des cous-de-pied et laissaient après elles une dysesthésie cutanée remarquablement persistante ; quelquefois six et huit heures après la fulguration ou la série de fulgurations, la peau de la région était encore douloureuse au frôlement le plus léger. Un peu plus tard les douleurs prirent un caractère térébrant, principalement autour de l'articulation tibio-tarsienne gauche. A la suite d'une série de crises douloureuses qui avait duré plusieurs jours, il se produisit très rapidement un gonflement énorme de cette articulation. On y aurait trouvé les caractères d'un épanchement liquide, au bout de quelques jours; la douleur qui semblait être le résultat de
SEXUELLES SÏHPTOMATIQUW
ia ilisteDsion disparut complètement. La marche n'avait guère été entravée, et au bout d'une quinzalue le gonflement diminua spontanément et s'effaça com en peu de temps. Bien qu'il se soit produit souvent c douleurs térébrantes périarticulalres en séries, on observé de gonflement semblable et l'articulation pa recouvré son intégrité complète.
En 18S6, trois ans après l'apparition des douleurs fui il y a eu du ptosis à droite et une paralysie du moteu esterne du même côté. Il avait à la même époque ui pation opiniâtre, et de temps en temps une certaine à pousser l'urine. Les douleurs fulgurantes et t^ persistaient, limitées aux membres inférieurs. Les oculaires ne durèrent guère que deux mois, et les fulgurantes disparurent en même temps. Pendant deux, ans le malade put se croire guéri.
Au mois de novembre i888, les douleurs fulgurant» branles reparurent avec une extrême violence dans les inférieurs, en même temps que des douleurs en ci une impuissance complète. L'érection était tout à primée. Les fonctions urinaires et intestinales étaie intactes. Ces symptômes n'eurent qu'une durée de semaines, et il se fli une nouvelle accalmie qui ne dur ■le temps.
C'est en février 1S89 qu'apparurent des Iroub marche. Le malade constata que lorsqu'il se levait éprouvait des troubles de l'équilibre ; dans la jour arrivait de temps en temps de buter et de sentir loi ses jambes fléchir; plusieurs fois il est tombé en m escalier. Les douleurs reparurent dans les membres i s'étendirent à l'abdomen, à la région ulnaire des a La puissance génitale, qui était revenue au moment nière accalmie, s'était maintenue. Les troubles m scasilifs sont restés à peu près stationnaires avec alternatives de mieux et de pis jusqu'en,mars 1893.
A cette, époque le malade lit une chute dans un esc l'éclairage avait été supprimé à l'improviste. Dans la suivit, il y eut une recrudescence de' douleurs, et de
nence d*urine ; et le lendemain se manifesta pour la première fois de l'incoordination des mouvements des membres inférieurs. Cependant la marche était restée possible, le malade pouvait continuer à vaquer à ses occupations. L'impuissance génitale fut complète pendant trois mois environ, puis elle disparut en même temps que l'incontinence d'urine ; il se fit aussi une accalmie des symptômes douloureux, les troubles moteurs restant stationnaires.
Pendant les années 1893 et 4894, l'état général fut supportable, il y avait de temps en temps des recrudescences de douleurs, il y eut en juin 1894 une diplopie tout à fait éphémère qui disparut en une huitaine de jours. En février 1895, l'incoordination des membres inférieurs, n'ayant d'ailleurs fait aucun progrès, il se produisait de temps en temps des chutes subites : le malade s'effondrait sans aucune sensation prémonitoire ou concomitante. A la même époque, il éprouvait des crises de sueur limitée à la partie inférieure du corps jusqu'un peu au-dessous de l'ombilic. Ces sueurs se produisaient surtout après les repas et quelquefois à propos d'une émotion légère elles se sont manifestées quelquefois pendant la nuit et le malade rattache ces crises nocturnes à des rêves.
A cette époque les rapports sexuels étaient devenus impossibles; le malade avait des désirs qui ne provoquaient que des érections incomplètes. Les tentatives infructueuses amenaient des accès d'excitation très pénibles. Il avait dû renoncer à tout essai depuis plusieurs mois malgré des représentations obsédantes, lorsque au mois d'août, déjeunant à une table d'hôte dans une station maritime, il éprouva une* excitation particulière au contact d'un jeune homme que le hasard avait placé à côté de lui. Lorsqu'il lui arriva de toucher directement sa main, il se produisit subitement une érection violente telle qu'il n'en avait pu obtenir depuis le mois de février. Il chercha à utiliser ce retour, mais auprès de sa feinme l'impuissance resta absolue. Il constata bientôt que l'excitation momentanée qu'il avait éprouvée n'était pas la propriété élective du voisin de hasard qui l'avait provoquée tout d'abord. Plusieurs jeunes gens eurent sur lui la même influence à l'exclusion de toute femme. C'étaient des hommes de 25 à 30 ans présen-
tant tous les attributs extérieurs de leur sexe, et chez lesquels on ne pouvait remarquer aucun caractère permettant de soupçonner une anomalie instinctive ou un vice. Il ne venait pas au malade l'idée de tenter une aventure ; mais en l'absence de ces jeunes gens, des représentations vives se reproduisirent fréquemment dans le sommeil aussi bien que pendant la veille. Il devint sujet à des pollutions nocturnes qui ne s'étaient pas manifestées chez lui depuis l'adolescence. Les accompagnements physiques de ces représentations s'effaçaient sitôt qu'il se trouvait en présence d'une femme et surtout de la sienne ; du reste il éprouvait depuis que s'étaient manifestées ses premières tendances homosexuelles une répulsion générale pour les femmes et pour tout ce qui a rapport à leur sexualités II n'était pas moins inquiet de cette répulsion que du plaisir qu'il éprouvait à rechercher le contact des jeunes gens. Il se sentait poussé à pénétrer dans des établissements publics, cafés, lieux de réunion, dans les assemblées où il avait chance de se trouver pressé contre les individus qui réveillaient son sens génésique devenu insensible aux excitations normales. Sous des prétextes futiles il s'ingéniait à toucher les parties découvertes des jeunes gens avec qui il avait affaire. Peu à peu il éprouva le même penchant pour toutes les catégories d'individus pourvu qu'ils fussent jeunes ; il lui arrivait de se rapprocher de manœuvres qui autrefois ne lui auraient inspiré que de la répulsion»
Cet état durait depuis plus de cinq mois, lorsque le 12 janvier 1896, il se réveilla paraplégique. La paralysie des membres inférieurs et des sphincters fut complète pendant 18 jours. Toute trace d'activité génitale avait disparu ; et ceux de ses employés qui avaient sur lui l'influence la plus évidente pouvaient s'approcher et le toucher impunément. La tendance homosexuelle avait disparu en même temps que l'aversion singulière qu'il éprouvait pour les femmes.
La motilité des membres inférieurs s'est rétablie sans que l'incoordination ait feit des progrès sensibles, les douleurs se sont atténuées; les fonctions vésicales et rectales se sont rétablies. Les réflexes patellaires sont abolis; le signe de Romberg, le signe d'Argyll Robertson, les troubles de la vue et de
la sensibilité cutanée, ne laissent pas de doute sur la situation générale.
Cette observation nous montre deux périodes pendant lesquelles il y a abolition complète des réactions physiques des organes génitaux ; pendant la première qui a précédé de longtemps les autres phénomènes tabétiques, ainsi que pendant la seconde qui appartient à la pémode de la >maladie confirmée, Tappétit sexuel est supprimé purement et simplement. Pendant la période qui est caractérisée dès le début par une impotence physique incomplète on voit apparaître une perversion de Tappétit sexuel, perversion qui cesse quand l'impotence physique devient totale.
Ce rapport entre la dépression de la fonction sexuelle et sa perversion dans les maladies mérite une attention particulière, parce qu'il permet de comprendre des changements momentanés de la conduite chez des personnes que leurs habitudes antérieures, suivies de près pendant de longues années, pouvaient mettre au-dessus de tout soupçon.
Il est vraisemblable que toutes les affections dans lesquelles l'activité génitale est atteinte peuvent s'accompagner de perversions analogues. Le fait n'est pas douteux pour le diabète. Quelques neurasthéniques ont pendant les exacerbations de leur dépression des périodes d'indécision sexuelle qui ne restent pas toujours dans le domaine des idées.
Tous les auteurs qui ont écrit sur la goutte ont signalé la fréquence chez les goutteux, des manifestations névropathiques et phrénopathiques ^ Ces manifestations accompagnent celles de la podagre ou les précèdent ou les suivent : souvent elle les remplace.
(1) Ch. Féré. Jm famille névropathique, théorie tératologique de Vhérédilé et de la prédisposition morbides et de la dégénérescence^ 2« éd., 1898, p. 81, 109, 113. (Paris, F. Aican.)
Parmi les troubles soi-disant vicariants de la goutte, les troubles mentaux sont peut-être les plus fréquents et ils se montrent sous les formes les plus diverses parmi lesquelles les émotivités morbides qui ne sont pas les moins intéressantes.
Nombre d'auteurs ont signalé les changements de caractère, Tirritabilité, les tendances à la colère, etc. Ces changements de Témotivité générale se traduisent rarement par de la bienveillance mais le fait cependant peut s'observer : c'est ainsi que Rennie cite un malade qui au mois de novembre, était pris d'accès de charité qui finirent par céder à un accès de goutte K
Les troubles mentaux chez les goutteux peuvent se présenter sous la forme d'émotivité systématique. J'ai déjà cité un goutteux dont les manifestations articulaires furent précédées pendant plusieurs années par des paroxysmes de peur de l'obscurité ; plus tard, les troubles de l'émotivité devinrent les avant-coureurs de l'accès de goutte ^
Le malade dont il s'agit dans l'observation suivante offre des analogies avec le précédent ; mais son histoire offre un intérêt particulier au point de vue du diagnostic.
Observation IX. — Accès périodiques de perversion instinctive chez un goutteux^, — M. B... a 46 ans. Après avoir dirigé pendant près de vingt ans une industrie florissante, il s'est retiré des affaires et occupe avec honneur d'importantes fonctions publiques.
Antécédents kéréditaires. — Son grand-père paternel est mort à 96 ans, il s'est alité pour la première fois pour la pneumonie qui Ta enlevé le quatrième jour. Sa femme était morte
(1) Rennie. A treatise on goût, 1828, p. 63.
(2) Ch. Féré. La pathologie des émotions, 1892, p. 52t.
(3) Cti. Féré." Accès périodiques de perversion instinctive chez un goutteux (La Flandre médicale, 1894, !•' juiUet).
quelques années auparavant à la suite d'une chute, elle avait 89 ans.
De ce ménage étaient nés neuf enfants qui tous, sauf un, était nés chétifs et étaient morts en bas-âge, la plupart de convulsions. Le seul survivant, le père du malade en question, était vigoureux et bien portant; il a été tué à la chasse quand sa femme était enceinte de cinq mois. — Du côté maternel, on n'a pas de renseignements précis sur les grandsparents; la mère a 66 ans et a toujours été bien portante ; elle se plaint de douleurs vagues et a des nodosités d'Héberden bien marquées ; elle n'avait qu'une sœur, qui était d'une bonne santé mais qui a succombé à la fièvre typhoïde à Tâge de 26 ans.
Bien que sa nière ait été secouée par une forte commotion pendant sa grossesse, il est né à terme et bien venant, il n'a eu dans sa première enfance aucun trouble nerveux, il a eu la rougeole et la scarlatine.
Vers 8 ans, il a une crise convulsive sans perte de connaissance ni miction, mais suivie de vomissements qu'on a attribués à une ingestion excessive de fruits. M. B... s'est marié à 22 ans, il a trois enfants qui n'ont eu jusqu'à présent aucun trouble nerveux à' propos des diverses fièvres éruptives, angines, etc. qu'ils ont eu à subir ; l'aîné a 21 ans, le dernier 17 ans.
M. B... était un travailleur opiniâtre et vivait avec une discipline exacte, aucun excès d'aucun genre ne peut être relevé dans sa vie; il aimait cependant la bonne chère et supportait bien le vin. C'est à la suite d'un repas copieux qu'au mois d'avril 1883, il avait alors 35 ans, il eut une attaque convulsive avec perte de connaissance, morsure de la langue, miction involontaire et suivie d'un sommeil stertoreux de plus de deux heures. C'est à cette occasion que je fis sa connaissance.
De haute taille, les épaules larges, la barbe noire et bien fournie, M. B... respirait la force. Cependant il n'était pas exempt de tares anatomiques. Il présente en particulier une asymétrie faciale très prononcée aux dépens du côté gauche, ce n'est que plus tard que j'ai remarqué une légère asymétrie chromatique des iris. Il a eu en outre une hernie inguinale
gauche qui est sortie progressivement vers Fâge de 23 ans, et rorifice du côté droit étant large, il porte depuis plus de dix ans un bandage double. Les organes génitaux sont normaux. M. 6... ne se plaignait d'aucun trouble gastrique, ni, du reste, d'aucun trouble de la santé générale. Les conditions dans lesquelles s'était produit ce dernier accès et l'attaque convulsive antérieure indiquaient bien que les excès alimentaires jouaient un rôle dans l'étiologie. Je lui conseillai de modérer un peu son régime et je prescrivis le bromure de potassium à la dose de quatre grammes par jour ; il suivit ces conseils assez régulièrement pendant dix-huit mois ; il ne s'était rien produit. Bien que j€ l'aie engagé à continuer, il cessa tout traitement. Pendant un an tout alla bien. Mais en novembre 1885, il éprouva des phénomènes d'un autre ordre dont il comprit tout de suite la nature morbide, mais qu'il hésita longtemps à dévoiler. Du reste, ces phénomènes se sont reproduits périodiquement et sous une forme stéréotypée en avril et en novembre chaque année.
Un soir M. B..., qui aThabitude de se coucher vers dix heures et de s'endormir presque immédiatement, sent une excitation singulière ; sa tête se congestionne, il change de position à chaque instant, s'assoupit, mais est bientôt réveillé par des visions de tableaux lubriques où figurent de jeunes garçons. Il a des érections pénibles qui cessent immédiatement dès que lui vient l'idée que les rapports conjugaux pourraient faire cesser cet état. Enfin vers deux heures du matin, il s'endort tout à fait, mais il est bientôt réveillé par une pollution provoquée par les mêmes tableaux. Après un sommeil profond, il se réveille le matin, brisé et découragé. Mais au bout de peu de temps les représentations reparaissent. Il ne peut se soustraire au désir de rechercher les endroits où se réunissent les jeunes garçons , il reste quelquefois des heures à les considérer et à varier son choix; il les déshabille tous en imagination.
Quand il a bien fixé ses préférences, il se lève du banc où il était assis pour se diriger vers l'enfant, il a une pollution subite qui l'arrête net, et le laisse dans un état de découragement extrêmement pénible, il rentre chez lui confus et est souvent plusieurs heures à reprendre sa clarté d'esprit. Tant qu'il n'est pas sorti de chez lui^ les affaires urgentes peuvent retarder les
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événements, mais dès qu'il a trouvé son lieu d'observation, rien ne peut plus le détacher de sa préoccupation ; plusieurs fois il a été rencontré par des personnes connues qui ont lié conversation avec lui ; il se souvient vaguement de les avoir vues, sa honte en est augmentée, mais il ne saurait dire quel a été le sujet dé la conversation, ni s'il a été capable de répondre correctement ; plusieurs fois sa femme s'est inquiétée de ses fugues et de son air égaré au départ, et de sa prostration * ' au retour.
Au moment où il se lève pour se précipiter vers l'enfant, il se sent poussé irrésistiblement par le désir de le voir nu, mais il n'a ridée d'aucune sorte de rapport anormal ; tout à coup, il a la vision nette de l'enfant nu, et c'est alors que la pollution se produit. Quand il a retrouvé son calme, à la fin de l'aprèsmidi ou dans la soirée, suivant l'heure où s'est terminé le paroxysme, personne ne pourrait soupçonner qu'il s'est passé quelque chose de particulier.
Mais sitôt couché, le même, cycle se reproduit. La série dure de cinq à sept jours ; puis, un soir, le malade s'endort d'un sommeil normal, et tout est terminé jusqu'au nouvel accès.
Pendant tout le temps que dure la série, M. B..., qui aime beaucoup sa femme tout en n'ayant avec elle que des rapports assez rares (ce qui a toujours existé d'ailleurs), éprouve pour elle un sentiment d'aversion qu'il dissimule avec beaucoup de peine ; c'est le seul trouble qu'il se connaisse dans les accalmies vespérales.
De novembre 1885 en avril 1890, ces crises se sont reproduites régulièrement deux fois par an, sans qu'il pût se déterminer à en faire' Taveu, et ce n'est que grâce à une rencontre fortuite dans laquelle je m'informai de ces accidents convulsifs qu'il fut amené à me les raconter. Je crus qu'il s'agissait d'accidents épileptiques et je lui conseillai de reprendre le bromure et d'augmenter la dose aux époques d'accès. Bien qu'il ait pris jusqu'à 15 grammes par jour, les accidents ne furent guère modifiés, pourtant ils paraissent moins longs, mais en novembre 1891 l'accès avait été retardé, il ne se produisit qu'à la fin du mois. M. B... remarqua que la. période de contem-
LES PERVERSIONS SEXUlîLLES SVMPTOMATIQUES 195
plalion était plus longue, et surtout qu'il avait le temps de s'avancer beaucoup plus, avant que la pollution ne se produisit; j'ai craint à tort ou à raison, que le bromure ne finisse par avoir juste assez d'action pour lui permettre de commettre un crime, et je l'ai engagé à cesser le traitement. Les accès se sont reproduits depuis avec leur ancienne intensité jusqu'en avril 1892, avec la même régularité, à quelques jours près.
Le 12 novembre 1892, M. B... a commencé à éprouver le soir des phénomènes d'excitation analogues à ceux qui servaient de préludes aux précédents accès, il s'endormit toutefois sans que les phénomènes génitaux arrivassent à leur terminaison ordinaire.
A quatre heures du matin il se réveilla avec une douleur dans le gros orteil gauche, dont le siège et les caractères ne pouvaient laisser de doute. La goutte envahit successivement le cou-depied et le genou gauche, puis le genou droit. L'attaque dura six semaines, mais les troubles mentaux ne se reproduisirent plus. Ils n'ont plus reparu depuis, ils sont remplacés avec la même périodicité par des accès articulaires qui jusqu'à présent ne se sont pas étendus à d'autres jointûx^es que les précitées. Ces attaques tiennent le malade au lit pendant cinq à sept semaines deux fois par an. Le malade et son médecin préfèrent de beaucoup ces manifestations à celles d'autrefois et ne leur opposent systématiquement que « patience et flanelle ».
La simple narration de ce fait suffit pour mettre en lumière son intérêt clinique et sa valeur comme document au point de vue de l'histoire médico-légale de la goutte.
Des accidents du môme genre peuvent encore se rencontrer au cours des intoxications.
Observation X. — Neurasthénie, morphinomanie, perversion sexuelle impulsive pendant Vamorphinisme, hromisme^ interruption de la morphinomanie * .
M. P..., 44 ans, employé de bureau, est originaire d'un
(I) Ch. Féré. Le hro.misme contre la moi^hinomanie ijoiirn. des praticiens, 1898, p. 673).
département de TEst, où toute sa famille vit à la campagne, indemne de toute tare nerveuse. Son père est mort d'un refroidissement à 72 ans, sa mère vit encore et se porte bien; il a deux frères plus âgés que lui, qui ont, l'aîné quatre enfants, et le second, six, tous vigoureux et bien portants. La nervosité dont il a toujours souffert, on l'attribue à une émotion qu'aurait eue sa mère au cinquième mois de la grossesse.
Il est né à terme, bien conformé et assez fort ; mais il n'a commencé à marcher que vers deux ans et à parler plus tard encore. Il était très sujet aux bronchites et présentait souvent des accès de faux croup qui bien des fois ont fait craindre pour sa vie. Il a eu plusieurs fois des convulsions, à partir de 4 ans, et est devenu sujet à des grincements de dents et à des terreurs nocturnes qui le faisaient se précipiter hors du lit. AH ans, à la suite d*une scarlatine, il a eu une attaque de chorée qui a duré plusieurs mois et parait avoir prédominé du côté gauche. Pendant les quelques mois qui c^t précédé la mue pubérale, il a beaucoup grandi, et a présenté des tics multiples des membres et de la face prédominant aussi du côté gauche. A la même époque, il a présenté des impulsions irrésistibles à exprimer des idées qu'il aurait voulu garder ; il lui est arrivé plusieurs fois d'exprimer à des personnes qu'il devait respecter et qu'il désirait respecter, son opinion sur leurs défauts physiques ou moraux et de jeter la stupéfaction. Après la puberté ces accidents spasmodiques et psychiques se sont effacés spontanément en même temps que sa santé générale s'améliorait. Il suivait avec succès les cours du collège, se livrait sans gêne aux exercices physiques ; il n'a jamais présenté aucune particularité des fonctions sexuelles ; s'est rarement masturbé. A la suite de ses examens du baccalauréat, il a souffert d'accidents neurasthéniques, céphalée, courbature, palpitation, tremblement, et en même temps indécision qui le faisait changer chaque jour d'avis sur la profession qu'il allait exercer. Cet état dura plus de deux ans pendant lesquels il resta incapable de s'occuper. L'année de service militaire qu'il fut obligé de faire amena une transformation radicale. Il rentra vigoureux, décidé et au bout de quelque temps il était engagé dans une
compagnie industrielle où il s'est montré intelligent et actif et s'est acquis rapidement une situation enviable. Il s'est marié à 27 ans. L'année suivante, à la suite d'un accouchement difficile, sa femme fut longtemps à se remettre d'accidents divers qui furent pour lui l'occasion de longues veilles et de préoccupaticms constantes. Il fut repris de la céphalée, de la sensation persistante de lassitude, de l'indécision qu'il avait connues. Son état était rendu plus pénible par la crainte qu'il avait de ne pas remplir ses devoirs et de perdre sa situation. Il en vint à obtenir de son beau-père de venir chez lui chaque matin et chaque après-midi pour l'assurer qu'il partait bien à l'heure. Cette peur de ne pas pouvoir se décider l'amena à être incapable de se décider en effet, et à ne pas partir sans l'injonction du beaupère. Cet état dura plusieurs mois bien que la santé de sa femme se fût rétablie. Il se trouva guéri cependant après un repos de deux mois à la montagne. La guérison n'était toutefois pas tout à fait complète de son propre aveu. Il était aflFecté par une particularité relative aux rapports sexuels. Après chaque rapport, il était envahi par un sentiment pénible inconnu pour lui jusque-là et qu'il appelle le «sentiment contraire». Use sentait pris d'une haine invincible pour sa femme, allant jusqu'à l'impulsion à la frapper et à la mordre. Il était pris d'une véritable terreur et fuyait non seulement le lit mais la chambre conjugale. Ces troubles disparurent après quelques mois d'un traitement hydrothérapique conseillé par Charcot. Quelques années plus tard, il avait 30 ans, à la suite d'une perte d'argent, il fit une nouvelle crise neurasthénique avec céphalées et phobies qui céda encore à une cure hydrothérapique. Au mois de novembre 1895, s'étant endormi dans un wagon dont une vitre était restée ouverte à son insu, il se réveilla avec une névralgie brachiale du côté gauche. Celle névralgie présentait des paroxysmes très pénibles pour lesquels on lui fit plusieurs fois des injections hypodermiques de morphine qui amenaient un soulagement immédiat et une sensation de grand bien-être. La névralgie finit par céder à des pulvérisations répétées de chlorure de méthylc. Mais il avait gardé le meilleur souvenir des piqûres de morphine, il s'était procuré une seringue et une solution au centième, et de temps en temps, quand il avait une cause
d'ennui, et même sans aucune raison, pour le plaisir il se fai-, sait une piqûre. Il en était là lorsque au mois de mars 1896, son fils aîné, à la suite d'une chute dans un escalier eut une hémoptysie qui fut pour lui une cause d'inquiétude prolongée. Il trouva dans la morphine une consolation et le calme sommeil de la nuit. Il ne tarda pas à renouveler sans règle les piqûres. Son pharmacien s'inquiéta et refusa de délivrer de la morphine. Il ne sentit nullement le danger et obtint ce qu'il voulut d'un autre pharmacien. Il n'y avait pas six mois qu'il avait commencé les piqûres quotidiennes qu'il prenait déjà de 10 à 12 centigrammes par jour. Il prit graduellement des solutions plus concentrées. Au mois d'octobre 1897, il prenait de 30 à 35 centigrammes, sans troubles importants, notamment sans impotence génitale. C'est alors qu'ayant brisé en route, son flacon et ne pouvant se procurer tout de suite de la morphine, il éprouva pour la première fois avec intensité l'état de besoin dont il n'avait jusqu'à présent jamais dépassé les préambules. Après les bâillements, les éternûments, le larmoiement accompagnés d'un sentiment de tristesse et d'inquiétude, il sentit ses yeux se troubler, ses oreilles tintaient ; il se sentait menacé de s'évanouir. Puis tout à coup il est pris d'une sorte de tremblement, le sang lui monte à la tète, il sent une forte excitation génitale. Il est obligé de faire une heure de chemin de fer avant de rentrer chez lui, le wagon est complètement rempli, il y a plusieurs femmes dont il passe rapidement la revue : une est assez jolie mais son attention se fixe sur un sous-officier qui est assis en face de lui, il ne peut le quitter des yeux, cherche à toucher ses pieds avec les siens, engage la conversation, mais le trouble de son esprit l'empêche de trouver ses mots; il a conscience de son embarras et son trouble augmente. Au moment de descendre, le sous-officier se lève, se trouve jeté contre lui, l'excitation génitale fut portée à son apogée et une éjaculation se produisit. Il gagna une voiture sans avoir conscience de ce qu'il faisait, dans un état d'angoisse et d'obnubilation de tous les sens, ne voyant rien, n'entendant rien. Rentré chez lui il se précipita dans son cabinet, se fit une injection de 4 centigrammes. Au bout de quelques minutes il avait repris possession de lui-même. Mais ce qui s'était passé en chemin de
fer le préoccupait vivement, il était convaincu que s'il avait été seul avec l'homme qui excitait soa ardeur il n'aurait pas résisté à l'attaquer directement iet même au besoin à recourir à la violence. Il attribue à l'empoisonnement par la morphine les différents troubles qui avaient été provoqués par la privation, et il résolut de se débarrasser de son habitude, en procédant en sens inverse de son acquisition, c'est-à-dire en éloignant les piqûres et en diminuant la richesse des solutions. En quelques jours il put diminuer de cinq centigrammes sans inconvénient. Enhardi par ce succès et sous prétexte qu'il avait l'occasion de faire une longue course qui le distrairait, il s'était promis de supprimer un centigramme d'une seule fois ; sûr d'ailleurs de rentrer à temps pour ne pas dépasser la mesure, et plein de sincérité, il avait laissé sa seringue et sa solution à la maison. Divers menus incidents prolongèrent sa course. Une demi-heure à peine après l'heure de son injection habituelle il commence à éprouver une sensation de lassitude avec besoin de se tirer les membres, de l'éblouis^ement. puis à la suite d'une bouffée de chaleur survinrent des tintements d'oreilles et un singulier trouble de la vue; il voyait tous les objets et l'espace colorés en rouge. Cette érythropsie augmentait, la teinte paraissait s'accentuer, quand tout à coup il sentît de nouveau son excitation génitale ; il s'arrêta, chercha du regard un uniforme, le sousofficier de l'accès précédent l'obsédait. Il s'était mis à suivre de très près un garçon de banque qui marchait devant lui et sans s'en rendre un compte très exact, il le saisit par le bras. Au geste effaré que fit l'homme, il se rejeta en arrière, balbutia des excuses et sauta en voiture pour rentrer chez lui sans avoir •rempli le but de sa course. Il était atterré. Il se précipita sur sa seringue, une injection de deux centigrammes amena en quelques minutes un calme complet des phénomènes amorphijaiques ; mais l'inquiétude du malade ne faisait que s'accroître par la répétition des accidents. Il résolut de se faire débarrasser de la morphine. Il ne voulait pas se soumettre à la séquestration. Nous en étions réduits à la méthode lente de diminution graduelle. On diminua la proportion des solutions mais on conserva d'abbrd les heures des injections. On suppléait à la morphine par le bromure de potassium dès que le
malade commençait à s'exciter sous l'influence de la privation. Le vingt et unième jour on avait réduit à 10 centigrammes la dose de morphine et celle de bromure s'était élevée à 8 grammes. On faisait cinq piqûres. Il y avait eu un peu de diarrhée la veille, cependant on profila du dimanche S décembre pour supprimer une demi-piqûre dans la journée ; c'était une diminution équivalente à celle des deux jours précédents.
Un de ses amis, prévenu des accidents possibles, devait passer la journée avec lui et me prévenir s'il se passait quelquechose de particulier. La piqûre de 3 heures fut diminuée de moitié ; on ne devait faire la suivante qu'à 7 heures, avant le dîner. A 5 heures et demie, le malade avait commencé à s'agiter, à changer de place. Il avait des tintements d'oreilles, de l'érythropsie, puis vint l'excitation génitale. Il regardait par la fenêtre. « Il ne passera donc pas un militaire ? Laissez-moi donc sortir. » On eut grand'peine à l'empêcher de sortir, en effet. Le pouls et la respiration étaient normaux, il y avait on peu de pâleur et du tremblement : l'injection de morphine tie fut pas avancée, mais on donna d'un coup 4 grammes de bromure en plus à 6 heures, puis la piqûre ordinaire fut faite à l'heure habituelle, à 7 heures. Ce n'est qu'alors que l'excitation, quiavaitpuêtrecontenued'ailleurs, cessa complètement. La dose ordinaire de bromure fut prise au repas du soir, et la piqûre à 10 heures et demie. Le lendemain matin, au lieu de se réveiller à 6 heures, comme les jours précédents, pour se précipiter sur sa morphine, il resta endormi lourdement jusqu'à 8 heures, dans un état de torpeur, soulevant difficilement ses paupières, la parole lente. On comprit qu'il serait incapable de se rendre à son bureau et on le fit excuser ; mais il put se lever, s'habiller, bien que faible sur ses jambes. Il ne réclama sa piqûre que vers il heures, c'est-à-dire avec cinq heures de relard. Le premier déjeuner avait manqué, le second fut pris avec dégoût, bien que la langue ne fût pas sale. La piqûre de 3 heures fut prise avec la même réduction que la veille, comme le bromure (4 gr.) avait été aussi pris au déjeuner. La même dose supplémentaire de bromure fut prise à o heures. Il n'y eut pas d'excitation, mais le malade réclama la piqûre à 7 heures. Au repas du soir, il n'accepta que du lait. Sitôt après le repas, 'il tomba
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sans modification de rythme respiratoire. Au réveil, à 9 heures, Faspect du malade n'est pas notablement changé; il reste aussi indifférent : son haleine est toujours fétide, mais sa langue n'est plus sèche. Il vacille un^ peu moins quand on le met sur ses jambes ; il accepte du lait. Vers 11 heures, il veut quitter le lit ; il accuse la morphine de l'avoir mis en mauvais état, mais n'en réclame pas. Au déjeuner, il a accepté quelques aliments solides et a dit quelques mots, mais sitôt après il est retombé dans la torpeur. Vers 5 heures du soir, il s'excite un peu, veut se lever, se met debout seul; mais, au bout de quelques minutes, consent à se remettre au lit. Il fait quelques questions correctes sur sa maison. Le soir, il prend, outre un demi-litre de lait, le repas de la famille sans le pain. La somnolence est beaucoup moindre que la veille. Il ne s'endort que vers 9 heures et demie d'un sommeil troublé. Le 10 au matin, il se réveille à 7 heures, fait sa toilette, se plaignant seulement de lourdeur de tête, d'avoir mauvaise bouche, d'être fourbu et incapable de rester debout et il se recouche, ne veut pas manger, mais se rend bien compte qu'il va mieux et qu'on a dû lui faire quelque chose d'extraordinaire pour le débarrasser de la morphine, dont il ne sent plus le besoin. Eau de Birmenstorff, lait seulement au déjeuner. Vers 3 heures, effet purgatif, le malade ne veut plus se recoucher et reste assis ; il se plaint de lourdeur de tête, de courbature, de douleurs lombaires. L'inappétence est plutôt plus marquée que la veille. Une prend guère qu'un litre de lait au repas du soir. Après dîner, il parle plus facilement, fait des projets de reprendre son travail. La nuit a été bonne. Le H au matin, il se lève sans éprouver le moindre malaise à 7 heures du matin ; il a grand appétit ; il prend son déjeuner habituel du matin, mais sitôt après il se sent fatigué et doit renoncer à son projet de sortir; ses jambes le portent encore maletil ne se sent pas la tête libre. Cependant il est capable de s'occuper, de lire le journal. A partir de ce moment, les troubles gastriques matinaux, l'état saburral, la constipation ont cessé. Il a repris ses repas régulièrement. Le lundi suivant, c'est-à-dire après une semaine de repos, il a pu reprendre son travail. Depuis, il n'a plus repris de morphine. Dans les premiers jours, pourtant, il éprouvait vers 5 heures du
soir une sensation vague de malaise, mais n'éveillant pas Tidée d'injection.
Cette observation mérite d'être prise en considération à plus d'un titre. On peut être bref sur la morphinomanie qui s'est développée chez un névropathe avéré, comme c'est le cas le plus habituel, et n'a commencé à présenter un phénomène particulier que dans la période où l'amorphinisme s'est manifesté. En général, le morphinisme, après une légère excitation génitale, amène une atténuation considérable et souvent l'annulation complète de la fonction génitale. L'excitation génitale peut être excessive quand le malade a été débarrassé de sa morphine, mais cette excitation est rare dans les périodes de besoin au cours du morphinisme. D'autre part, on voit assez souvent sous l'influence de la privation de morphine se manifester des hallucinations et des impulsions, mais ordinairement ces impulsions sont relatives au besoin de se procurer de la morphine, impulsion au mensonge, au vol *. Dans le cas actuel, il s'agit d'impulsions indépendantes du besoin et caractérisées par une perversion de l'instinct sexuel, inconnu jusque-là dans la vie du malade. Cette particularité est intéressante au point de vue de l'histoire légale du morphinisme, elle l'est aussi au point de vue de la physiologie des perversions sexuelles et de l'inversion qui, dans d'autres circonstances encore, se montre accidentelle sous l'influence d'un état morbide général ou local.
Les perversions sexuelles peuvent être liées aussi à des conditions locales en apparence sans importance.
En général, la brièveté du frein de la verge est un vice de conformation qui ne présente aucun inconvénient ; toutefois quand elle est très prononcée, elle peut gêner le
(1) Rodet. Morpkinomanie et mot*phinisme, 1897. p. 93.
coït ou produire une déviation telle du méat que la fécondation en soit gênée. Ce n'est guère qu'en raison de ces inconvénients qu'on a reconnu la nécessité d'une intervention chirurgicale ^ Cette nécessité peut encore s'imposer en raison d'un autre trouble, l'hyperesthésie génitale.
L'hyperesthésie génitale dont il s'agit, consiste dans une perversion de la sensibilité spéciale ayant pour résultat l'explosion prématurée de l'orgasme vénérien ; lorsqu'elle est très marquée, elle peut rendre impossibles les rapports sexuels, l'éjaculation se produisant ante portam. Cette forme d'hyperesthésie ou plutôt de dysesthésie génitale est de nature à troubler profondément la vie morale de ceux qui en sont atteints, non seulement parce qu'elle porte obstacle à l'exercice d'une fonction naturelle et peut éloigner tout espoir de procréation, mais encore parce qu'elle est capable de conduire à l'acquisition de perversions qui peuvent entraîner toutes les conséquences des perversions congénitales. Un individu chez qui des excitations banales suffisent à provoquer le plaisir sexuel peut être facilement, amené à s'en contenter et à les rechercher. L'exemple suivant est de nature à faire comprendre ce danger.
Observation XI. — Hyperesthésie géniiate en rapport avec la brièveté du frein de la verge 2. — J'ai observé depuis plusieurs années un industriel habitant la banlieue d'une ville de l'Ouest, qui se plaignrait de troubles importants de la fonction génitale qui ont fait le tourment de sa vie, mais qui l'auraient peutêtre mené plus loin s'il avait vécu dans un autre milieu.
C'est un homme de 30 ans appartenant à une famille où les névropathies ne sont pas inconnues : une tante maternelle à du délire du toucher, une autre a peur du sang et a eu des
(1) Demarquay. Maladies chirurf/icales du pénis, 1877, p. 566.
(2) Ch. p'éré. Une hyperesthésie génitale en rapport avec la brièveté du frein de la verge (Revue de chirurgie, 1893, p. 333. Paris, F. Alcan).
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attaques convulsives. Lui-même est un homme de haute taille, bien constitué, à l'air robuste et viril ; il ne présente aucun vice de conformation grossière, il a seulement la face un peu moins volumineuse du côté gauche, et présente de ce côté un petit fibrome pré-auriculaire ; il a quelques taches pigmentaires sur Fabdomen et une déviation en arrière du gland tenant à une brièveté du frein de la verge. Son système pileux est bien développé, ses testicules volumineux ; à part sa malformation de la verge, ses caractères sexuels sont plutôt accentués. Il mène une vie active et conduit une alTaire importante nécessitant une grande énergie. C'est du reste un homme cultivé, au courant du mouvement scientifique et littéraire. On ne peut pas soupçonner chez lui d'anomalie intellectuelle ou morale. Forcé par ses occupations de vivre hors de la ville et avec une discipline rigoureuse, depuis qu'il a quitté les bancs du collège, il n'a jamais fait aucun excès. A part des fièvres éruptives dans son enfance, il n'a jamais eu aucune maladie. Il affirme que, dans son adolescence, il ne s'est livré que rarement à la masturbation qui aboutissait rapidement à l'éjaculation, et ne lui a guère procuré que des sensations pénibles.
A l'âge de 17 ans, il a commencé à rechercher les femmes, mais il n'a jamais réussi à réaliser son désir. Très peu de temps après que l'érection était complète, l'éjaculation se produisait avant que l'introduction eût pu s'effectuer. Ses essais infructueux ont fini par déterminer une véritable répugnance pour les femmes. Depuis l'âge de 22 ans, il a renoncé à toute tentative. Sa vie sexuelle se résumait en pollutions nocturnes qui n'étaient plus comme autrefois provoquées par des représentations visuelles ou tactiles de femmes, qui avaient disparu de ses rêves où elles avaient été remplacées par des hommes. Le plus souvent c'étaient des hommes se livrant à un travail violent et en particulier à la manœuvre d*un cabestan qui joue un rôle important dans son usine.
Il se rendait bien compte d'ailleurs que, sans aucune nécessité, il se sentait poussé à aider à cette manœuvre et qu'il y éprouvait une excitation sexuelle qui s'objectivait par des érections violentes. L'excitation se manifestait surtout avec intensité lorsqu'il se livrait à cet exercice, la température du local
FÉRÉ. — L'Instinct sexuel.
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étant assez élevée et qu'il se trouvait à côté d'un homme en partie dévêtu, les bras et la poitrine nus. Il attribuait à l'odeur de la sueur une efficacité particulière. Ces excitations diurnes étaient ordinairement suivies de représentations nocturnes de même ordre. Dans les rêves il ne s'agissait que de contacts des parties sexuelles contre les membres postérieurs ou le tronc, les aisselles; et notre sujet y jouait constamment le rôle actif.
Pendant plusieurs années, les choses sont restées en cet état. Il y a deux ans, pendant l'été, il était un jour penché sur un ouvrier qui travaillait assis devant lui, et il examinait son ouvrage, lorsqu'il sentit une érection très violente qui aboutit vite à l'éjaculation. Depuis cette époque, il éprouve une satisfaction évidente à se rapprocher de cet ouvrier, à le toucher sous un prétexte quelconque, et 4orsque le contact est assez durable l'orgasme se produit avec les sensations qu'il comporte. Ces phénomènes avaient déterminé tout d'abord une certaine inquiétude. Peu à peu il s'y habitua et se laissa aller sans résistance à ses impulsions. L'individu qui les provoque n'a aucun caractère de féminisme, ni dans ses formes ni dans ses allures, ni dans ses mœurs ; il est brun, barbu, très vigoureux, il est marié et père de trois enfants, il a une physionomie peu intelligente; ses habitudes d'ivrognerie et sa grossièreté de langage en font un homme peu attrayant» M... ne peut s'expliquer le rôle qu'il joue que par l'odeur de la sueur qui rappelle celle du bouc.
Ces faits étaient complètement ignorés de la famille de M... qui avait toujours su éviter d'attirer l'attention sur ce qu'il comprenait être une sorte de monstruosité. Sa famille le poussait ai^ mariage : il résistait, convaincu qu'il serait incapable d'en remplir les obligations. Il était complètement résigné à son état et l'idée ne lui serait pas venue de consulter un médecin sans une circonstance qui était bien de nature à l'effrayer.
Un jour que l'ouvrier qui provoquait ces excitations était entré dans son bureau pour lui demander un renseignement, il sentit une impulsion subite à se précipiter sur lui, l'érection s'était produite instantanément : il reste convaincu que si un contremaître n'était pas entré à cet instant, il n'eût pas résisté. Il fut très effrayé des conséquences possibles d'une impulsion
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femmes sont revenues à l'exclusion des hommes dans ses rêves, et il n*a plus qu'un reproche à se faire ; c'est de mettre un peu trop de zèle à rattraper le temps perdu.
L'évolution des troubles nous montre que l'hyperexcitabilité sexuelle peut donner naissance à une perversion de l'instinct sexuel dont les manifestations rappellent celles de l'inversion sexuelle congénitale. Cette hyperexcitabilité peut être la conséquence d'une condition mécanique réalisée par une anomalie congénitale, la brièveté du frein de la verge. La cessation de l'hyperexcitabilité et de ses conséquences, à la suite de la section du frein, montre bien les rapports de la cause à l'effet. L'action du débridement est double : il supprime une tension irritante, et il donne du jeu à l'érection en favorisant la dilatation complète des organes érectiles.
Le rôle de la brièveté du frein de la verge dans la pathogénie des troubles de la fonction sexuelle est d'autant plus intéressant à connaître que cette anomalie est assez fréquente chez les dégénérés et que les troubles de la fonction sexuelle ont une iinportance considérable, et souvent dissimulée, dans un bon nombre d'affections hypocondriaques et mélancoliques.
Ces quelques faits montrent qu'en dehors des perversions acquises par l'habitude, il existe des perversions secondaires, liées à des états pathologiques dont elles suivent l'évolution. Dans les perversions acquises il y a un grand intérêt à rechercher non seulement les conditions hygiéniques ou morales, mais aussi les conditions pathologiques qui peuvent être l'objet de mesures efficaces.