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dire. Quand ces opérations sont laborieuses , contrariées, stériles, les mouvements pénibles ou forcés des organes nous l’annoncent encore. C’est que le corps et l’esprit agissent de concert, et que )es mouvements de l’un sont inséparablement unis à l’action de l’autre. • La précipitation des idées ou la passion ne va pas sans la précipitation du cours du sang ; le brusque arrêt de la pensée surprise et ne pouvant ni comprendre, ni se résigner à accepter, ni nier ce qui vient d’être vu ou entendu, arrête la circulation : de là la pâleur du visage l’abattement et l’immobilité du corps tout entier. Nous ne pouvons nous préparer à une action voulue et résolue, sans que notre attitude nous trahisse par un commencement d’exécution. Enfin en vertu même de l’union intime de l’àme et du corps, la première ne peut s’empêcher d’associer en quelque sorte le second à ses joies, à ses amours, à ses mépris et à ses haines. Aussi les mouvements qui expriment directement la révolte du goût ou . de l’odorat contre une substance matérielle exprimeront-ils quelquefois la révolte du cœur ou de la raison contre des choses ou des personnes qui répugnent à la nature morale.
Ces liaisons, l’homme les découvre par l’analyse, en les constatant sur lui-même et en les surprenant chez les autres. La production du signe est l’œuvre de l’organisme : l’état normal entraîne , sans le concours de l'intelligence et à son insu, les attitudes du corps et les mouvements de la physionomie. Quand ce double phénomène se sera accompli quelquefois en nous, notre imagination en gardera la trace, et quand les mouvements seront reproduits en notre présence sur la physionomie d’un autre homme, notre imagination
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sera préparée à en recevoir un certain effet. Grâce à cette sympathie instinctive, dont nous avons vu la portée chez l’animal, la vue d’une figure souriante nous amènera nous-mêmes à sourire et nous fera participer dans une certaine mesure aux sentiments de bien-être, de quiétude, de confiance et de bienveillance qui se révéleront à nous. Voilà la part du corps et voilà celle de l’instinct.
Encore faut-il remarquer que la sensibilité organique et l’instinct sont déjà sous la domination d’une âme destinée à devenir intelligente. Dès le premier sourire de l’enfant, nous voyons, à travers le mécanisme des mouvements, cette âme qui se porte pour ainsi dire au dehors, moins désireuse de trouver la satisfaction d’appétits physiques que sollicitée par le premier éveil d’une curiosité naissante et encouragée par les apparences de l’affection. A mesure que cette intelligence s’ouvre et que les passions s’enhardissent, le corps traduit les états successifs de l’âme qui ranime. Mais dans la production même du signe, bien que la partie instinctive enveloppe et dissimule la partie intelligente des phénomènes, le summum principium remoiissimum a sensibuSy y est déjà.
Dans l’intelligence du signe, il apparaît plus clairement encore : car l’intelligence du signe de la physionomie vient tout entière de la raison. En effet, au fur et à mesure que l’homme sentira s’éveiller en lui, ne fut-ce que faiblement, les diverses nuances de la passion, son corps en éprouvera les effets. Ces effets, l’esprit les remarquera, soit pour les comprimer, soit pour les exagérer ou les produire artificiellement, suivant qu’il voudra dissimuler les sentiments correspondants, les
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faire clairement connaître ou les feindre. De plus, analysant l’impression que produit sur lui la physionomie de l’interlocuteur, il remontera de plus en plus facilement à la cause première de cette impression, c’est-àdire à la disposition d’esprit qui a modifié la physionomie de l’interlocuteur lui-même. Ici encore commence, dès les premiers jours de la vie, une éducation intelligente qui pour produire un jour l’art ou la science, n’aura qu’à étendre et à coordonner ses connaissances. La voix et la physionomie des grands acteurs peuvent, soutenues par les paroles du poète, faire naître en nous des émotions que l’acteur n’a souvent ni éprouvées ni même soupçonnées. Ce n’est toutefois pas sans travail que le vrai comédien peut arriver à produire à coup sûr des effets intéressants. Les qualités natives de son organisme contraignent son intelligence à diriger son attention sur des phénomènes particuliers : elles rendent en même temps cette attention plus facile, elles lui fournissent des matériaux plus abondants et mieux préparés. Mais c’est toujours l’intelligence qui tire parti de la nature, si bien préparée que cette nature puisse être. Talma se rendant compte à lui-même du bouleversement que produit en lui la nouvelle de la perte de son père, Rachel ayant le courage, un jour qu’elle s’est évanouie, de raisonner son état, pour arriver à s’évanouir plus naturellement dans la tragédie, vingt autres ex emples connus montrent que l’intelligence de la physionomie
n’est jamais une révélation mystérieuse de l’instinct,
mais une acquisition de la raison.
La raison agit encore plus visiblement dans la parole proprement dite. Sans doute, le premier cri de l’enfant est animal, et c’est ce cri «c qui est la matière de toutes
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les langues, matière ductile qu’assoupliront, jetteront dans le moule et frapperont au coin des pays et des âges, l’expérience, la raison et la volonté 4 , » mais le premier progrès que le cri de l’enfant ait à faire pour donner les éléments du langage , c’est de devenir articulé. Or ce progrès, lui aussi , s’exécute par le concours de l’organisme et de l'instinct, mais encore une fois sous la pression d’une âme luttant déjà pour dominer ses organes. « L’articulation ne se définit pas seulement par sa nature physiologique. Les organes de la voix, chez les animaux, n’opposent pas un obstacle absolu à l’émission des sons articulés; et pourtant, ils n’en produisent aucun. Le son articulé sort de l’âme humaine, arraché par l’émotion qu’elle ressent en présence d’un objet. L’ articulation se définit par le but auquel elle vise, l’expression d’un état humain , et par le résultat obtenu , savoir : l’énoncé d’une idée , la transformation d’un objet de la nature en pensée. Elle est un fait mental et moral , nullement un jeu des organes. La synthèse de la pensée et du son articulé, voilà le mot 2.»
Si le son articulé est déjà en grande partie le produit de l’intelligence , la désignation des objets par des réunions de sons articulés, serait-elle inspirée par l’instinct? Non. La raison sans doute n’a pas de peine à démêler parmi les propriétés et les caractères d’un être quelconque le son qu’il rend, par exemple, et ce son, plus ou moins imité par notre voix, sera le signe naturel de cet être. Mais ce travail n’en est pas moins
4 Àlb. Lemoine, De la physionomie et de la parole , p. 147.
2Challemel. Lacour. La philosophie individualiste. Elude sur Guillaume de Humboldt.
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un travail d’abstraction et d’analyse. A plus forte raison ne saurait-on voir l’instinct dans l’emploi de cette méthode analogique par laquelle nous désignons peu à peu les choses morales. C’est alors que nous nous approchons du moment où les signes de la parole seront décomposés en éléments qui ne vaudront plus , pour ainsi dire, que par un certain mode de groupement, lequel sera tout entier notre œuvre.
Ce dernier procédé créera les langues plus colorées et plus émues qui seront les langues des beaux-arts. Qui soutiendraitque l’imagination du musicien et dupeintre se borne à refléter les couleurs de la nature et à répéter, comme un vibrant et sonore écho, les voix du monde
extérieur? Ecartons la métaphore. La première origine de la musique a-t-elle été, comme le prétend le poète Lucrèce, le désir d’imiter , en soufflant dans un chalumeau, le murmure du vent dans les roseaux? Le premier inventeur du dessin fut-il celui qui suivit avec un morceau de charbon une silhouette tracée sur un mur? En tous cas, il y avait déjà là toute une suite d’opérations analytiques , raisonnables, dont les animaux seraient incapables. Mais quelle est la loi qui a présidé partout aux progrès de ces langues des beaux-arts ? La voici : l’homme a pris ces matériaux que lui donnaient les phénomènes de la nature, sons, lignes, couleurs, mais il les a décomposés en une multitude d’éléments, inexpressifs tant qu’ils sont pris chacun à part. Quoi de plus insignifiant qu’une note isolée? Quoi de moins parlant qu’une des couleurs étalées sur la palette du peintre? Et pourtant, plus l’artiste a réduit les mots de sa langue à cet état d’insignifiance, plus son imagination se sentant libre et maîtresse d’elle-même peut
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inventer des combinaisons expressives. Après avoir chassé des objets matériels la vie physique ou animale qu’il y trouva, l’homme leur en communique une autre qui est la sienne , c’est-à-dire la vie intelligente et raisonnable de qui en lui tout dépend et que lui-même tient de son créateur.