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CHAPITRE IV

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Rapports de l’activité locomotrice et instinctive avec l’activité libre ; celle-ci agit déjà dans l’intelligence humaine. — Ce qui distingue l’activité libre de l’activité instinctive, c’est la conscience. — Identification de la conscience psychologique et de la conscience morale , de la liberté et de la moralité. — Lois du libre arbitre; elles ne sont autre chose que les lois mêmes de la raison appliquées. — Le progrès et le déterminisme. — Dans quelle mesure le milieu influe sur la volonté libre.

Le corps de l’homme, comme celui de tous les autres animaux, est une machine. Un certain nombre de ressorts, qui s’affermissent et se coordonnent un peu plus tôt ou un peu plus tard, travaillent à l’accomplissement des fonctions de locomotion, de mastication, de déglutition, à l’émission de la voix, et ainsi du reste. Des mouvements réflexes font réagir ces differents ressorts les uns sur les autres. L’activité de l’individu sentant ce mécanisme tout prêt à fonctionner et ébranlé déjà par la seule force de la .vie, ne peut pas ne pas éprouver une tendance à en continuer les mouvements. Aussi l’enfant remue-t-il, crie-t-il, même sans but déterminé. Aussi n’avons-nous souvent besoin que d’une excitation légère, pour exécuter, jusqu’aux approches de la fatigue et sans avoir besoin d’y penser, les mouvements de la marche. De pareils phénomènes sont encore capables

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d’habitudes variées, mais toutes également machinales. Là encore nous retrouvons l’animalité, avec ses besoins et ses moyens d’action, et en même temps que l’animalité, l’instinct.

Mais pour que notre machine s’emploie à telle ou telle fin, il faut que la passion nous sollicite à agir et que l’intelligence nous indique un but et une route : d’où l’activité personnelle ou volontaire. Cette troisième faculté de l’homme semble donc tout naturellement sortir de l’activité locomotrice unie à la sensibilité et à l’intelligence. Dès lors , pour qui ne voit dans la sensibilité qu’une suite d’inclinations toutes fatales et dans l’intelligence que l’accumulation des impressions et des images associées par leur propre vertu , la volonté de l’homme n'est pas libre ; et le degré qui la sépare de l'instinct peut être aisément franchi, si l’organisme se complique , et si le cerveau gagne quelque chose dans son poids, sa composition, sa forme ou sa structure. Les théories positivistes vont droit à cette conclusion. Quant aux systèmes de psychologie qui n’auraient pas vu l’activité libre dans l’intelligence et la sensibilité mêmes, elles seraient assurément embarrassées pour la trouver ailleurs. Ce concours évident de l’intelligence et de la sensibilité dans la formation de la volonté de l’homme , serait pour une pareille philosophie une véritable pierre d’achoppement. Mais, nous espérons l’avoir montré , c’est déjà une activité maîtresse d’elle-mème qui tire du chaos de la sensation les inclinations comme les idées.

Pour ce qui est de l'entendement, on en sera, je crois, convaincu, si l’on réfléchit à l’importance de cette opération trop peu remarquée, l’attention. L’attention n’est

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pas une opération incidente qui tantôt prête et tantôt ne prête pas son concours aux autres. Les facultés animales, comme la sensation et les phénomènes qui en découlent immédiatement, peuvent, il est vrai, se passer de l’attention : mais elles ne font pas partie de l’intelligence, elles lui fournissent seulement des matériaux. L'attention, c’est l’intelligence tout entière. A quoi se réduit, selon le témoignage des plus illustres aliénistes, l’altération de l’intelligence dans la folie? À l'altération de la faculté d’attention. L'idiot, par impuissance de l’organisme, ne peut faire attention à rien. Le monomaniaque est tout à une seule idée, qui ne lui laisse la liberté d’en peser aucune autre. Le fou en démence a le cerveau traversé par un tel tourbillon d'images qu'il ne peut en arrêter aucune au passage. Qu’une impression -soudaine et violente, que la contrainte du traitement physique ou moral brisent en quelque sorte le charme qui fascine l’esprit du malheureux aliéné , le cours de ces associations tyranniques s’interrompra : et si l’effort qu’on lui a comme arraché se continue, l’attention reprendra sa liberté, l’intelligence sera guérie *. Pour Buffon, qu’est-ce que le génie? Une longue patience. Comment Newton dit-il qu’il a découvert l’attraction ? En y pensant toujours. Enfin, à tous les degrés intermédiaires qui séparent l’aliéné de l’homme de génie, nous trouvons toujours l’attention, plus ou moins forte ef soutenue, plus ou moins appuyée sur sa force acquise, concentrant ses efforts ou les éparpillant de côté et d’autres, découvrant par cela même des rapports superficiels et fortuits ou les rapports constants et essentiels des choses?

1 Voy. Leuret, Traitement moral de la folie.

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Qu’est-ce maintenant que l’attention, sinon l’activité? Et si cette activité se dirige en nous par la conscience qu’elle a d’elle-même, si c’est elle-même et son unité qu’elle cherche à retrouver en dehors d’elle, ne peut-on dire que cette activité est libre par essence, non sans doute de la liberté d’indifférence, mais d’une liberté qui se détermine elle-même en vue de la perfection ou du progrès.

La sensibilité à son tour, malgré l’inégale vivacité de de l’émotion qui tient en grande partie à la nature de l’organisme, la sensibilité dépend de l’activité intellectuelle : car c’est de la conscience de nous-mêmes que dérivent toutes nos tendances ; et les passions, suivant l’expression de Pascal, sont des précipitations de pensées qui se portent d’un côté plutôt que d’un autre.

Ainsi, en disant que la volonté de l’homme ,• c’est l’activité locomotrice émue par la sensibilité et dirigée par l’intelligence, nous ne supprimons pas la volonté : ce serait plutôt la sensibilité et l’entendement que nous ferions dériver de la volonté. Car si l’exercice de nos facultés suppose un certain nombre de matériaux fournis par le mécanisme physiologique , ces matériaux ne deviennent intelligence que si le principe personnel s’en empare et s’y ajoute. C’est ce travail qui amène ces phénomènes sous le jour de la conscience, et la conscience, nous l’avons montré , n’est autre chose que l’activité autonome prenant connaissance d’elle-même.

Revenons à cette idée de la conscience ; cherchons les idées qu’elle implique, et essayons de mesurer la profondeur de la différence qu’elle établit entre l’activité instinctive de la bête et l’activité volontaire de l’homme. « Les mouvements prétendus volontaires, dit

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Moleschott 1 , ne diffèrent des autres qu’en ce que le cerveau en a conscience. » Laissons là le cerveau, et rappelons-nous avec M. Claude Bernard que « la matière organisée, étant tout aussi dépourvue de spontanéité que la matière brute, ne peut pas plus qu’elle avoir conscience des phénomènes qu’elle présente. i » Les mouvements volontaires sont nécessairement accompagnés de conscience, voilà ce qu’il y a de vrai dans la proposition du savant matérialiste. La personnalité ne se conçoit pas autrement. Quant à la conscience, elle ne peut être que l’attribut d’une force immatérielle, placée en dehors et au-dessus du mécanisme; nous ne nous arrêterons pas à le démontrer. De plus, la simplicité, l’identité, l’unité qui constituent son essence, le principe personnel les perçoit directement en s’observant lui-même. Enveloppés, pressés par cette succession de phénomènes enchaînés dans un déterminisme indéfini, rien ne nous donnerait la notion de l’unité, si par la simple réflexion sur lui-même notre esprit n’y arrivait du premier coup.

Mais cette unité reste-t-elle pour nous une vide et abstraite conception ? Je ne le crois pas. Sous chacune de nos facultés, nous pouvons la trouver vivante, agissante, manifestant par des œuvres variées son énergie et sa fécondité. Prenons l’intelligence. Sensations, imaginations, associations d’images et d’impressions , habitudes et souvenirs, voilà autant de phénomènes divers, changeants, qui sont déterminés par des influences extérieures ou qui se déterminent les unes les

1 Moleschott, Circulation de la vie .

2 Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 4869.

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autres , du moins dans ce qu’ils empruntent à l’animalité. Notre organisation étant donnée, quel lien pourrait exister entre eux, si aucun principe supérieur ne les ordonnait ? Chacun d’eux , à la vérité, se rattacherait au précédent et entraînerait le suivant. Mais rien de commun n’en réunirait un certain nombre pour former un véritable ensemble. Ce serait comme une interminable chaîne qui n’aboutirait à rien et qui ne serait suspendue à rien. Il nous arrive quelquefois dans la rêverie de laisser nos souvenirs sortir confusément de notre mémoire. Dans de pareilles imaginations, la pensée humaine se perd, suivant l’heureuse expression de la langue. Pour qu’elle se retrouve, il faut qu’elle groupe tous ces phénomènes en une suite de conceptions soumises aux lois qu’elle porte inscrites en elle-même, et dont la réflexion lui fait trouver la formule. Ce travail n’est autre chose que la recherche de la vérité qui est la vie de rintelligence, « Rappelons-nous, dit Platon dans la République, quelles qualités il est nécessaire de recevoir de la nature pour être un jour un véritable sage. La première est l'amour de la vérité, qu’on doit rechercher en tout et partout. Celui qui a le véritable amour de la science, aspire naturellement à l’être ; et loin de s’arrêter à la multitude des choses dont la réalité n’est qu'apparente, son amour ne connaît ni repos ni relâche, jusqu’à re qu’il soit parvenu à s’unir à l’essence de chaque chose par la partie de soi-même qui seule peut s’y unir, à cause des rapports intimes qu’elle a avec elles, de sorte que cette union et cet accouplement divin ayant produit l’intelligence et la vérité, il atteigne à la connaissance de Pêtre. » Tous les grands philosophes ont parlé le même langage ; et de fait, rien

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n’est plus conforme à notre nature, rien ne communique mieux à notre âme le calme et l’intensité de la vie que la possession de ces lois générales où l’esprit peut embrasser sans effort des groupes de vérités particulières qui répètent, en la complétant, une conception fondamentale. Pour que l’esprit jouisse profondément dans le commerce des beaux-arts, que faut-il ? Est-ce la la multiplicité des formes, des sons, des couleurs ? Nullement. Une mélodie dont l’oreille et l’imagination, comme l’intelligence, désirent, espèrent et enfin obtiennent le retour, voilà ce que nous trouvons le plus souvent dans les œuvres à la fois savantes et populaires de la musique. L’unité, c’est là ce que nous demandons à un tableau comme à un monument, comme à un drame, comme à un système scientifique ; et cette unité, c’est celle de la raison qui, s’appliquant aux phénomènes pour les ordonner et en trouver l’essence, produit la vérité.

Si l’unité du moi dans l’intelligence s’appelle raison ou vérité , dans l’activité volontaire proprement dite , elle s’appelle force ou liberté. Par le changement incessant, par la mobilité contradictoire des actions, l’être se disperse et il se perd. Il n’a bientôt plus à sa disposition une force suffisamment prête et exercée à opposer aux sollicitations étrangères. Aussi, tiraillé en sens divers , le moi , comme les moralistes de tous les temps l’ont répété, se cherche partout, et il ne se retrouve nulle part; entraîné d’objets en objets, il ne peut plus ni rentrer en lui-même, ni se recueillir et se posséder lui-même. Mais l’homme qui, au milieu des agitations de la vie et de la diversité des circonstances, sait demeurer, comme disaient les latins, sibi cons tans , sibi concors , l’homme qui réalise dans son

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âge mûr les rêves de sa jeunesse, et qui tendant à un but, y va droit sans dévier , sans se laisser traverser ni troubler par des influences extérieures , celui-là est maître de lui : il sait recueillir dans un harmonieux et vivant accord les forces vives de sa nature : il est libre.

Les phénomènes de la sensibilité semblent n’être que les résultats de l’action du milieu passivement subie par notre àme. Et certainement, mille impressions passagères viennent tous les jours affecter notre organisme pour nous attrister ou nous réjouir , augmenter ou diminuer notre confiance, abattre ou exalter notre énergie. Mais n’y a-t-il point quelque unité au fond de cette sensibilité si -capricieuse ? oui, et cette

unité c'est l’élan qui porte notre être vers tout ce qui

nous paraît conforme à notre nature, vers tout ce qui promet de la fortifier ou de l’agrandir, en un mot, c’est l’amour.

Et maintenant, ces trois puissances ne peuvent-elles se réduire l’une à l’autre ? Qu’est-ce que la volonté sans la raison ? Qu’est-ce que la raison elle-même, sans l’activité réfléchie? Qu’est-ce que l'une et l'autre sans cet élan primordial qui pousse notre âme à se retrouver en dehors d'elle. « extra se prosilientis animæ erup tiones ? »

Quand la philosophie essaye de déterminer les principaux attributs de Dieu, c'est bien là ce qu'elle reconnaît en lui, raison , puissance et amour , confondus dans l'unité de son être infini. Mais ces attributs, où en trouve-t-elle l'idée, sinon dans la conscience ? N'est-ce pas le propre de la conscience de nous faire saisir par dessous les phénomènes que notre activité

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produit ou subit, cette force personnelle qui travaille à persévérer dans son essence et à conserver son unité.

S’il en est ainsi , il semble qu’on peut aisément réduire à un seul les deux sens du mot conscience. Ce mot, dit-on, signifie tantôt la simple connaissance de ce qui se passe en nous , tantôt l’arrêt prononcé par notre jugement sur la valeur morale de nos actes. Mais d'où vient que la langue n’a qu'un même mot pour désigner ces deux facultés ? Ne serait-ce pas de ce que ces deux facultés , au fond, n’en forment qu’une ?

La conscience psychologique , rappelons-nous le, ne nous fait pas connaître, à proprement parler, tous les phénomènes qui se passent en nous, mais seulement la part que notre puissance personnelle a dans la production de ces phénomènes. Ce n’est donc autre chose que l’effort spontané et plus ou moins contrarié de notre activité propre, c’est le moi se connaissant directement lui-même et affirmant son unité. La conscience morale, à son tour, qu’exige-t-elle de nous ? De fortifier notre raison et de chercher la vérité, d’aimer tout ce qui est esprit, de nous conserver forts et libres, indépendants de tout ce qui est inférieur à notre raison , et autant que faire se peut , victorieux des obstacles qui la limitent. Lorsque dans la science, nous ne songeons qu’à construire des hypothèses aventureuses pour le seul plaisir de la nouveauté ou pour satisfaire un ambitieux amour-propre , lorsque dans l’art nous courons après les émotions malsaines ou que par mollesse d’esprit nous traînons dans l’ornière banale de nos devanciers, la conscience nous avertit que nous nous manquons à nous-mêmes, et elle nous

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blâme. Elle nous signale encore nos défaillances, quand nous cherchons à diminuer ceux qui nous entourent plutôt qu’à nous élever par nous-mêmes , et quand au lieu d’aimer ce qui pourrait nous agrandir, en sacrifiant ce qui fait obstacle au véritable progrès de nos facultés, nous nous complaisons dans la contemplation paresseuse de nos mérites imaginaires. Elle nous tourmente enfin lorsque nous sommes en contradiction avec nous-mêmes , omettant ce que nous eussions voulu faire, faisant ce que nous souhaitions d’éviter, trop dociles esclaves d’habitudes contractées dans des jours d’oubli. Si au contraire nous faisons effort pour trouver la vérité, l’aimer et y conformer notre conduite , nous sommes en paix avec nous-mêmes, notre conscience est satisfaite : nous sentons que c’est bien de notre propre vie que nous vivons , et non d’une vie étrangère à nous, se continuant en nous par l’intermédiaire de notre imagination passive et de nos sens.

La conscience morale veut tout d’abord que nous développions l’indépendance et l’énergie de cette force raisonnable que la conscience psychologique nous fait directement saisir, élaborant les phénomènes de l’animalité pour en faire sortir la vie intelligente.

Quand la réflexion nous fait ainsi toucher à ce qu’il y a de fondamental dans notre être, elle nous met en communication avec quelque chose qui, sans doute, constitue notre personnalité, grâce à l’effort que nous faisons pour y participer dans une mesure plus ou moins grande; mais pourtant, ce quelque chose nous jugeons qu'il nous dépasse d'une portée infinie. C’est un point qu’il est inutile de démontrer : les philosophies les plus opposées

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l’ont proclamé ; ceux qui croyaient d’abord ne voir aüdelà d’eux que le néant n’ont pu s’empêcher, par' une singulière contradiction, de réaliser cet au-delà et de lui prêter avec l’infinité, je ne sais quelle puissance mystérieuse : là est la poésie des athées. Le panthéisme accepte pleinement les pages de Fénelon et de Bossuet sûr l’universalité de la raison. Enfin le positivisme et toutes les variétés du matérialisme professent qu’il n’y a point deux raisons dans l’univers, et malgré eux ils s’efforcent à chaque instant d’enfermer le nécessaire et l’absolu dans leurs formules. Eh bien ! cette raison « au bout de laquelle nous ne pouvons aller, » c’est elle qui gouverne tous les phénomènes du monde physique ; les animaux sont dirigés par elle, sans le savoir il est vrai ; mais tous les hommes y participent comme nous, sciemment : comme nous ils s’éclairent et s'échauffent de ses rayons qui, dispersés dans la nature, se concentrent dans notre âme comme en un vivant foyer. Là où se trouve la raison, et avec la raison la liberté, et avec la liberté l’élan passionné de l’amour, l’homme retrouve ce qui fait le fonds de son être. Partout où il voit les moindres lueurs de ces divines qualités, il doit les développer et les épurer comme s’il s’agissait encore de lui. Et, en réalité, n’est-ce pas encore de lui qu’il s’agit ? La raison est une. Fortifier la raison d’autrui, c’est fortifier la nôtre. Aimer autrui, c’est nous aimer, à la condition, bien entendu, que nous aimions en esprit et en vérité, négligeant les apparences et les illusions éphémères, cherchant partout ce que la conscience nous fait estimer au dedans de nous comme étant seul d’un prix infini. Nous sommes portés à aimer même la nature, à exprimer de ses phénomènes tout ce qu’ils renferment de raison, et nous

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nous sentons obligés à disposer le globe terrestre, suivant l’expression de l’Ecriture, dans l’ordre et dans la justice. Combien alors ne devons-nous pas nous intéresser dans nos semblables au développement de ces puissances communes qui font la véritable égalité de tous les hommes et assurent la fraternité du genre humain ?

Mais si cette raison à laquelle participent, avec ou sans conscience, toutes les créatures, les dépasse toutes infiniment, cette raison ne suppose-t-elle pas quelque part un

être infini ? En un mot cette raison n’est-elle pas Dieu ? Sans nul doute, c’est Dieu que je trouve au fond de moimême, quand je puis m’y recueillir tout entier, à travers le monde phénoménal où trop souvent mon être se brise et se dissémine en mille fragments épars. Quand l’àme de Marc-Aurèle, après avoir éprouvé la vanité de toutes les grandeurs, se repliait sur elle-même, elle sentait profondément combien est vide ce tourbillon qui emporte les hommes et les choses. Ni la religion de sa naissance, ni la philosophie de son temps, au point où elle était tombée, ne lui laissaient d'autre espérance que celle de la dissolution et du repos immobile enfin dans la mort. Mais sa sainteté, son héroïsme, son austère mélancolie attestent bien qu'il le pressentait et le cherchait au fond de son cœur, ce Dieu qui lui voilaient encore les derniers lambeaux des systèmes antiques. Peu de temps après, un autre esprit qui avait recueilli mieux que lui les grandes aspirations du génie grec, et qui à travers les déceptions amères de la vie s'était senti porté par elles jusqu'à une religion plus sublime encore, saint Augustin, eût pu lui donner le mot de la grande énigme. « Mon àme est inquiète, disait-il, jusqu'à ce que,

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Seigneur, tu me recueilles tout entier, en reprenant vers toi tous les points de ma vie tristement dispersée : donec me, Domine, totum qnod sum a dispersione et deformitate hac, recolligas in te. » Moralité, charité, sainteté, piété, toutes ces vertus se trouvent donc confondues dans les grandes âmes ; et tout cela c’est la conscience qui nous le donne, la conscience qui encore une fois est la connaissance de notre activité spirituelle, luttant contre la matière et transformant l'animalité.

Que de fois, dans les polémiques récentes sur la nature de Jésus, n’a-t-on pas répété cette phrase, sans peut-être en mesurer toute la portée : Jésus est l’être en qui la conscience de l'humanité est arrivée à la plus haute expression d’elle-mème ! Rien de plus vrai, rien de plus profond. Oui, cela est visible dans cette figure, abstraite et impersonnelle, dira-t-on, mais en réalité si vivante; la lucidité de la raison, l’ardeur de l’amour, la liberté de la volonté, ces vertus que nous ne possédons que partiellement et au prix de pénibles efforts, elles sont en lui dans toute leur plénitude, et avec elles la vie de la conscience se déploie sans aucune tension, dans la plus sublime et la plus touchante sérénité. En lui s’est donc surtout réalisé ce que dans le langage de Kant, l’illustre Ampère appelait le moi nouménal. En nous, le noumène parait le plus souvent étouffé sous la multiplicité contradictoire des phénomènes et sous les déterminations empruntées au monde sensible qui, de toutes parts, limitent notre intelligence. Mais au fond, ce noumène est-il quelque chose d’insaisissable? Le mot l’indique, dira-t-on, c’est un être de raison. Mais si la raison est « une faculté active, opérative et non simple-

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ment contemplative *, » si nous ne trouvons les lois de la raison que par l’intermédiaire de la conscience, et si la conscience est l’esprit lui-même qui se connaît en agissant, connaît tout ce qui* influe sur lui, tout ce qui lui résiste ou le limite, ne peut-on dire que ce moi nouménal, nous le constatons infailliblement « par la plus positive des expériences ? » Ajoutons que cette expérience , en nous faisant pour ainsi dire toucher la partie divine de notre être, nous donne encore ce qu’on appelle communément l’instinct de l’immortalité. Que peut-être pour nous le pressentiment de la vie future, sinon 'l’espoir et pour mieux dire la certitude morale que la vie phénoménale cessant avec l’existence terrestre, la vie nouménale émergera enfin pleinement dans l’autre monde, où nous serons encore plus rapprochés et plus participants de la nature divine ?

En résumé, que nous donne la conscience? Elle nous donne avec la connaissance de notre nature spirituelle la notion de la moralité et celle de la liberté. Mais pouvons-nous nous en rapporter à la conscience et croire sur son simple témoignage à notre prétendue liberté ? La conscience que nous avons de nous-même ne passe-t-elle pas par une quantité innombrable de degrés, tantôt plus claire, tantôt plus obscure ? Quelle foi pouvons-nous avoir dans un témoin dont les dépositions ne sont pas toutes également claires et positives ? La distinction que fait cette objection n’est pas fausse.

1 Expressions de M. Caro, le premier à qui nous ayons entendu développer cette vérité, dans son enseignement de l’Ecole Normale. Nous regrettons que M. Caro n’ait pas encore donné au public la théorie de la raison qu’il a souvent exposée dans ses cours. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, nous eussions pu lui emprunter plus encore.

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Non, nous n’avons pas toujours de nous-mêmes une connaissance également nette : la clarté de cette connaissance augmente quand nous réfléchissons ; quand nous ne réfléchissons 'pas, elle diminue. Mais quand est-ce que nous nous jugeons libres ? N’est-ce point surtout dans le premier cas, puisque c’est alors qu’ont lieu les délibérations hésitantes, mêlées par une sorte d’anticipation, des troubles du remords et du sentiment de la responsabilité ? La conscience réfléchie a donc le droit d’être écoutée quand elle nous affirme que nous sommes libres. La raison d’ailleurs en est simple : c’est que la réflexion et la conscience sont précisément ce qui constitue en nous la liberté.

Un acte nous est proposé. Eclairera-t-il notre raison ? Fortifiera-t-il notre énergie ? Donnera-t-il à notre sensibilité plus d’enthousiasme et plus d’élan? Augmenterat-il en dehors de nous cette raison à laquelle nous devons nous intéresser en quelque endroit qu’elle s’offre à'nous? Cet acte est moral. Par cela seul que nous le jugeons, par cela seul que nous le distinguons d’un acte opposé qui ne serait dans notre existence qu’une agitation stérile ou un inutile phénomène de plus, nous savons ce que c’est que la moralité. Cette distinction ferme le règne de l’instinct, elle ouvre celui de la liberté morale. Plus nous nous bornerons à emprunter au monde phénoménal les moyens nécessaires pour pénétrer profondément dans ce monde de la raison et de la conscience, plus nous serons libres.

Ainsi donc l’idée de la spiritualité, l’idée de la moralité, l’idée de la liberté sont inséparables l’une de l’autre. Croire que d’abord l’homme est libre et ensuite que la loi morale intervient pour limiter cette liberté,

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c’est une erreur. Qu’est-ce que j’appelle être libre ? C’est me conduire d’après moi-même. Mais où suis-je le plus moi-même? Est-ce dans l’arbitraire, la fantaisie, le caprice? Ce qui se cache sous ces mots, c’est une malheureuse inclination à céder aux influences variées du dehors, influences que nous avons d’autant plus de peine à démêler et à combattre, qu’elles sont plus intermittentes, plus fugitives et plus obscures. Là où je suis le plus moi-même, c’est quand je me conduis d’après ma raison et ma conscience. C’est donc par un seul et même effort que l’homme travaille à être moral et à être libre. Plus il est moral, plus il est libre. Quoi d’étonnant encore une fois, puisque la moralité n’est autre chose que l’effort de l’esprit pour s’affermir lui-même et soulever les limites qui arrêtent son libre développement?

Mais en vertu de quelles conditions l’homme exercet-il sa liberté ? Son libre arbitre n’est-il pas soumis lui-même à certaines lois? et quelles sont ces lois?

Supposons l’esprit en présence de choses qui Lui paraissent clairement et infailliblement convenir ou ne pas convenir à son essence. Il se porte vers les unes et il s’éloigne des autres, en vertu d’une sorte de nécessité morale. Dans de pareils cas , l’esprit est-il libre ? Oui assurément. C’est là , je le sais, qu’il paraît au premier abord l’être le moins. Au fond, c’est là qu’il l’est le plus. Pourquoi ? Parce qu’alors l’esprit se retrouve et se reconnaît immédiatement dans les choses qui s'offrent à lui. Et comme il ne peut évidemment se renier lui-même, il se complaît dans la possession de ce bien qui est le but et la fin de son activité. Rien d’étranger à lui ne pèse donc sur lui ; car la pratique de ce bien auquel il arrive , sans passer par d’autre

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opération intermédiaire que celle de la conscience, c’est pour ainsi dire l’extension naturelle et le développement continu de sa personnalité. Voilà pourquoi on dit que l’homme a l’instinct du beau et l’instinct du bien , comme on dit qu’il a l’instinct de l’immortalité. De même, d’après l’opinion universelle, s’il est des hommes en qui telle ou telle puissance de l’âme se soit développée au point d’absorber l’être tout entier , ceux-là auront souvent l’instinct de ce qui convient à leur nature propre et à leurs tendances, et ils ne pourront pas ne pas agir en conséquence. C’est encore une croyance touchante et non sans quelque fondement, que la mère véritablement dévouée a l’instinct de ce qui convient à son enfant, et que cet instinct lui inspire irrésistiblement tous ses actes. Il y a dans tout cela une analogie trompeuse avec l’instinct de l’animal ; ici et là, l’être nous semble atteindre immédiatement son but et jouir de son bien sans effort . Mais lorsqu’on dit que l’homme porté , par exemple, vers la beauté, ne fait qu’obéir à un instinct , n’oublie-t-on pas que cet élan suppose tout autre chose qu’une sensibilité aveugle et passive. Pour nous, qu’est-ce le beau ? Le reflet de notre propre vie dans l’univers, dans l’univers que notre imagination ordonne selon les lois de notre raison, pour lui faire exprimer l’intelligence en même temps que la force et l’amour. Nous ne pouvons donc trouver en dehors de nous la beauté qu’à la condition non-seulement d’en porter implicitement le type dans notre âme , mais d’avoir rendu ce type plus ou moins vivant dans tout notre être par les efforts de la vie morale et par l’épanouissement de la conscience. Qu’on cherche cet instinct prétendu dans ceux qui vivent affaissés sous le

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poids de la matière ! ils ne savent retrouver dans les autres créatures que lümage de ce qui subsiste en eux , c’est-à-dire la moindre partie de l’homme , l’impure sensation, la fausse grandeur et la vaine agitation. Je ne dis pas que ce prétendu instinct ait complètement disparu ; mais il s’élève et s’abaisse au fur et à mesure que.la vie de la conscience est plus ou moins complète et une. Qui ne voit dès lors l’abîme qui le sépare de l’impulsion organique aveuglément subie par la bête ?

L’homme est libre, avons-nous dit , quand il agit selon sa raison, et la raison veut qu’en toutes choses , dans les actions comme dans les idées, il y ait un terme, un but auquel tout se rapporte. Or, dans la conduite de la vie , ce terme nous est donné par la conscience , ce terme c’est nous-mêmes , c’est la partie essentielle et substantielle de notre être vers laquelle nous cherchons à remonter sans cesse. En nous portant à cette fin, nous ne sommes déterminés que par nous-mêmes : cette convenance entre notre nature et le bien auquel nous tendons, loin de diminuer notre liberté, est au contraire la première et la plus indispensable condition de notre liberté.

Mais cette fin, l’homme peut-il immédiatement l’atteindre et en jouir? Cette condition est celle de la liberté divine. « Divina voluntas est conjuncta immedietate fini: possidet enim bonitatem $nam qua fruitur *.» Quant à la volonté de l’homme , elle est généralement obligée de recourir à des moyens , c’est-à-dire à des opérations qui se placent entre la conscience de ce que sa nature exige et la possession du bien dans lequel sa

1 St. Thomas. Contra génies , i, 70.

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nature doit se retrouver complétée et agrandie. Ici la raison vient encore imposer une de ses lois qui, obéie, affranchit aussi la volonté. La raison en effet veut qu'un ensemble étant donné , tout s'y entresuive, en tendant à un certain terme final. Dans toute action où l’homme délibère avant d’agir, il ne se pose pas seulement un but dont le choix détermine son action. Il emploie pour y arriver un certain nombre de moyens. Et de même qu’un principe étant donné , il en découle plusieurs séries de conséquences, de même dans l’action qui veut la fin veut les moyens; par conséquent, pour qui examine extérieurement les actions des autres hommes , sans lire dans leur conscience et sans interroger la sienne , ce qui frappe tout d’abord , c’est le déterminisme apparent des actions, c’est la fatalité des habitudes, c’est l’impitoyable logique des événements. A quelque moment qu’on prenne l’esprit d’un homme , on y trouvera commencée une série de raisonnements, un raisonnement tout au moins. Demandez-moi à quoi je pense : l’idée que j’ai au moment où vous me parlez se rattache inévitablement à la présente , je serai obligé de le reconnaître. De même, si vous faites l’analyse critique de nps Actions, il n’en est pas une seule que vous ne puissiez, à la rigueur, faire rentrer dans quelque série dont tous les éléments paraîtront bien en effet se déterminer les uns les autres. Mais à quoi tend chacune de ces séries? où est la puissance qui la commença? où est la puissance qui la continue , ayant en vue* le terme final? La conscience le sait. Car cette puissance c’est elle-même, et voilà pourquoi elle affirme qu'elle est libre. Faites de plus qu’elle voie la suite et l’enchaînement rationnel des moyens et qu’au bout de ces moyens

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elle aperçoive la fin : chaque action intermédiaire, quel que soit le déterminisme apparent qui la lie aux précédentes, sera comme une affirmation nouvelle du choix qu’a fait la conscience. Celle-ci tiendra donc , si l’on peut ainsi parler, tous ces phénomènes sous son empire, quelle que soit l’apparente fatalité qui s’impose à la matérialité de ces phénomènes.

Il y a plus. Si la conscience n’avait fait aucun choix, il n’y aurait certainement aucun ordre et aucune suite nécessaire entre les actes. Plus la suite paraîtra rigoureuse et l’enchaineinent nécessaire, plus nous devrons en conclure que l’esprit voyait clairement le but où il tendait, et ne se laissait traverser par rien d’étranger. Ici encore nous pourrions rappeler les analogies que nous fournissait l’étude des lois de la raison dans les beaux-arts. En musique, une tonique étant choisie, les notes du morceau doivent avoir une relation étroite et nettement appréciable avec la tonique. Mais cette tonique , le musicien peut librement la choisir, et plus son inspiration se développera en liberté, plus les rapports voulus seront scrupuleusement respectés.

Suite et liaison des faits entre eux, rapport de tous ces faits à un terme final, voilà les *deux lois de la raison que nous retrouvons comme les lois de la moralité et de la liberté humaines 1 . Quiconque agit

1 L’erreur de la morale stoïcienne, telle que nous la trouvons exposée dans Cicéron lui-même, était de ne demander dans la conduite de la vie que l’application de la première de ces deux lois. Être fidèle à soi-même, mettre dans sa vie autant d’unité qu’il y en a dans la nature, telle est en définitive l’idéal du stoïcien. Voyez dans De offirits , i, 31, le passage où Cicéron approuve le suicide de Caton, parce que, dit-il, Caton en se tuant devant César victorieux, était conséquent avec lui-même. Ses com-

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sans but, quiconque, après avoir commencé à poursuivre un certain but, interrompt la série d’actions commencées pour en poursuivre un second , puis un troisième , celui-là est bien près de renoncer à user de sa liberté. Céder toujours à l’attrait du moment, c’est se dépouiller peu à peu de sa force d’initiative et abandonner aux événements la direction de sa vie. Cependant si dans ce dernier cas l’homme ne développe pas sa liberté , il en conserve toujours assez pour être responsable , tant que la conscience et la raison ne sont pas troublées par des causes extraordinaires et violentes. L’homme est donc en un sens l’artisan de sa destinée, malgré certaines lois nécessaires qu’il doit savoir comprendre et accepter.

Ainsi, la nature humaine est au fond partout la même, et il y a pour tous les hommes un commun idéal. Mais cet idéal, l’individu ne peut s’en approcher qu’au moyen de conditions déterminées, et ces conditions empruntées en grande partie au monde sensible ne sont pas les mêmes pour tous les hommes. Elles varient avec les temps, les pays, les degrés de civilisation, avec l’organisation de chacun de nous. La somme des perfections que ces conditions extérieures promettent de réaliser va toujours en augmentant. « Par suite de l’accumulation des souvenirs et des choses, changent, pour chaque siècle et pour chaque génération, les conditions d’existence et d’activité 1. » C’est là la loi du progrès, loi qui s’impose à tous; nul ne peut devan-

pagnons ne l’eussent pas été, s’ils se fussent donné la mort, après avoir vécu mollement; à eux donc le suicide n’était pas permis.

1 Challemel-Lacour , étude sur G. de Humboldt.

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cer la marche du temps ni remonter le cours des âges, nul ne peut supprimer l’action des volontés des autres hommes et renverser l’ordre des lois éternelles qui règlent la vie des sociétés, pas plus qu’on ne peut forcer son talent et refaire sa nature physique. Il arrive que l’homme, dès qu’il est en possession de ses facultés et qu’il est entré en commerce avec les hommes de son pays et de son temps, trouve aisément une voie toute préparée qui peut le conduire h tel ou tel point, non à d’autres. Etant donné le milieu où il vit, sa naissance, sa fortune, son organisation, il peut, assez vite, se procurer une certaine somme d’instruction, d’indépendance, de puissance, etc. Mais l'horizon recule devant lui : l’idéal qu’il conçoit de sa propre nature s’enrichit à chaque instant d’une perfection de plus et prend une forme nouvelle. La quantité de perfections contenues dans l’idéal actuel d'un homme ou d’une race varie par la force même des choses. Mais ce qui est mille fois plus important, chaque individu peut y ajouter ou en retrancher quelque élément d’après la direction qu’il imprime à son esprit. Dans un milieu historique quelconque, la multitude et la diversité des partis qui s’y agitent nous montrent assez clairement en combien de sens peut être sollicité le libre arbitre du citoyen, suivant que ce dernier préfère , je suppose , la popularité ou la justice, suivant qu’il se préoccupe des intérêts matériels ou des intérêts moraux de la société, suivant qu’il écoute l’orgueil d’un étroit patriotisme ou qu’il se voue aux intérêts généraux de l’humanité,... etc. En dépit de la civilisation, l’individu peut renoncer à faire des ressources de toute espèce qu’elle lui offre un usage viril et sensé. Alors il dépouillera peu à peu son idéal,

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et ne lui laissera bientôt plus que l’ombre et l’apparence menteuse des vertus humaines : le plaisir au lieu du bonheur, l’indifférence au lieu du calme, la brutalité au lieu du courage, le caprice au lieu de la liberté. Au contraire, pour qui veut tout mesurer au type de perfection que la raison nous donne, quel est l’emploi , quelle est la profession, 1 la mission, si humble qu’elle soit, où l’on ne puisse successivement entrevoir de tels degrés de perfection , que ce ne soit quelquefois pas trop de la vie entière pour les franchir l’un après l’autre? La conscience de ce que nous sommes, et celle de ce que nous pouvons et devons être, voilà deux termes inséparables et dont l’un ne varie pas sans l’autre. Or la distance qui existe entre notre état actuel et notre état possible reste toujours assez grande, les moyens par lesquels nous pouvons essayer de la combler sont toujours assez variés , par conséquent le champ qui s’ouvre à notre activité reste toujours assez vaste pour donner du prix à nos efforts et rendre inévitable l’intervention du libre arbitre.

Si l’idéal que le libre arbitre poursuit ne s’impose pas tout entier fatalement à nous , si l’effort de notre intelligence peut le défigurer ou l’agrandir , à nous appartient en somme la direction de notre vie. Quel idéal choisissons-nous ? Le but fixé , voulons- nous réellement l’atteindre? Tout est là. Quels que soient les moyens que la nature ait préparés pour nous par avance, ils ne valent à proprement parler que par le but en vue duquel nous les disposons. La pauvreté ou la richesse changent pour ainsi dire la matière sur laquelle doit s’exercer notre activité : elles ne changent pas notre activité, qui demeure ce que nous la faisons

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et qui se dirige là où elle veut. Les poitrinaires ont souvent une activité dévorante : ils semblent vouloir vivre dans le peu de jours que la maladie leur abandonne tous ceux qu’elle doit leur ravir. Oui, mais cette activité, l’un la dépensera dans le travail, l’autre dans le plaisir. Plus d’une sainte avait, dit-on , le tempérament d’une courtisane. Je le veux, mais cela n’augmente ni ne diminue la culpabilité de l’une et le mérite de l’autre. Bien des hommes ont employé tour à tour pour le bien et pour le mal la même force de pensée, la même ardeur, la même impétuosité. Les caractères naturellement calmes peuvent être bons, dociles, persévérants et réfléchis, tout aussi bien qu’indifférents, apathiques et égoïstes.

Si telle est dans la destinée de l’homme la part de l’organisme et du tempérament, nous n’avons pas à examiner celles des causes qui n’agissent immédiatement que sur l’organisme lui-même, ainsi le climat et l’hérédité. Toutes ces influences physiologiques 11e se font sentir sur la conduite de l’individu qu’en traversant la conscience. Sans doute, ces influences supposent un grand nombre de petites causes créant dans notre organisme des états partiels et transitoires que nous ne pouvons pas connaître. Mais la disposition d’esprit qui résulte de ces causes et qui résume tous ces états , elle n’est point en dehors de la conscience , elle y est toujours arrivée quand nous sommes sur le point d’agir. C’est alors que les impressions de la sensibilité sont forcément élaborées par le principe personnel ; et celuici , tout en commandant certains mouvements qui répondent aux impressions qu’il a reçues, est maître d’en varier la direction.

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De même le milieu social, bien qu’il impose à notre activité des conditions que nous ne pouvons pas modifier, provoque notre activité bien plus qu’il ne la dirige. Car ces conditions, elles aussi , n’agissent sur nos actions que par l’intermédiaire de la passion et de l’intelligence , c’est-à-dire de la conscience. Si resserrées • que soient les limites matérielles entre lesquelles semble renfermée notre action, dès que la conscience intervient , elle établit pour nous dans cette étroite enceinte un nombre infini de degrés , que notre liberté peut à son gré parcourir dans une évolution ascendante ou descendante, depuis la forme la plus basse du mal jusqu’à la plus sublime expression du bien. Le moindre rayon lumineux peut contenir toutes les lois de l’optique. La moindre pensée applique tous les principes de la raison, la moindre condition, quelque emprisonnée qu’on l’imagine par le milieu historique, l’état social et l’organisme physique, ne laissera sans occasion de s’exercer aucun précepte de la conscience. Dans les plus petites choses en un mot, comme en autant de fragments de miroirs brisés, la conscience peut chercher et retrouver sa propre essence, tout aussi bien que la raison peut y contempler l’absolu.

En résumé, l’esprit qui a conscience de lui-même se cherche dans les choses à travers mille obstacles et à travers mille trompeurs mirages. Il peut s’y chercher tout entier ou n’y chercher qu’une partie plus ou moins essentielle de lui-même. Les mo} T ens par lesquels il tend à son but lui sont fournis par la nature, et 'il doit souvent les accepter tels qu’ils sont. Mais peu importe, la conscience lui permet toujours de voir avec certitude si lorsque tel ou tel but sera atteint, sa nature à lui sera

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diminuée ou agrandie. Cela peut être , comme on dit métaphoriquement, senti , alors même que l’intelligence ne pourrait encore embrasser et ordonner toutes les idées intermédiaires. Cela suffit pour faire subsister tout ensemble la responsabilité, la moralité, la liberté de l’homme, bien que l’homme, courant souvent le risque de se diminuer, n’ait pas toujours la possession actuelle, la jouissance complète et non troublée de sa liberté.

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