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LA LIBERTÉ MORALE ET LES LOIS SOCIOLOGIQUES

Les lois des phénomènes sociaux, telles que les constate aujourd’hui la statistique, supposent la liberté morale. — Ces lois tendent à devenir d’autant plus régulières et constantes que la volonté humaine, éclairée par la raison, réussit mieux à se diriger par elle-même et à neutraliser les effets des forces naturelles.

Le libre arbitre de l’homme s’accommode donc parfaitement de la loi du déterminisme et de la loi du progrès. Pour mieux dire, il les suppose l’une et l’autre ; car voici précisément les deux conditions de la liberté : 1° il faut que l’esprit se détermine en vue d’une fin qui ne peut être qu'une perfection petite ou grande, c’est-à-dire eu égard à l’état dont l’individu a actuellement conscience, un progrès au moins partiel : 2° il faut que l’esprit organise lui-même la série des moyens qui doivent le conduire à cette fin, et il mettra d’autant plus de rigueur dans l’ordonnance des moyens que dans la poursuite de son bien il sera plus maître de lui-même, moins troublé par des impulsions étrangères. Sans doute, l’esprit de l’homme ne réalise pas toujours complètement ces deux conditions. Mais la vie même de l’esprit n’est que la la suite des efforts qu’il fait pour y atteindre. Or, pouvoir

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lutter pour être libre, et pouvoir si l’on veut, le devenir de plus en plus, n’est-ce pas déjà être affranchi de la loi de l’instinct et soustrait à l’empire de la fatalité ?

Une conséquence importante me semble devoir sortir de là : c’est qu'il m’y a nulle contradiction entre la liberté individuelle et les lois qui règlent le développement de l’humanité, considérée dans son ensemble. Ce sont les efforts de chacun qui combinés forment la substance de l’histoire ; et si l’on remarque dans l’histoire la loi de l’enchaînement des causes et des effets unie à celle d’une évolution ascendante tenue volontiers pour nécessaire, c’est que ces deux lois se trouvent déjà dans les libertés individuelles. Les actions que la raison n’a point inspirées, et que l’homme, oublieux de lui-même, accomplit au hasard, se neutralisent les unes les autres. Les actions vraiment libres, étant par cela même conformes aux lois universelles et constantes de la raison, produisent des effets qui persistent et augmentent la force acquise du genre humain : car si la passion divise les hommes, la raison seule peut les unir d’une façon durable. A la vérité, les horizons qui, dans un moment donné, s’ouvrent à un peuple ou à une race, sont toujours variés : les directions dans lesquelles peut s’engager une masse d’hommes sont multiples. Mais plus le champ des observations s’élargit, plus les causes accidentelles s’évanouissent : les chances de déviation diminuent en conséquence, et les causes universelles, c’est-à-dire rationnelles, pèsent d’autant plus sur les destinées sociales. Les hommes qui ont véritablement agi sur les peuples scmt ceux qui pouvaient servir de types à leur époque et qui résumaient en eux les aspirations et la raison de leurs contemporains. Quant à la généralité des hommes,

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ne croyons pas qu’elle suive toujours comme un vil troupeau. Elle continue elle-même sa marche, indifférente pour ceux qui viennent trop tôt ou trop tard, et brisant un jour ou l'autre l’œuvre des grands hommes eux-mêmes, s’ils ont voulu placer leur égoïsme ou leur orgueil en travers de la raison commune et du progrès.

Mais lorsqu’on descend de ces hauteurs et qu’on cherche quelques-unes des lois particulières du système social, il semble toujours que la croyance à la liberté humaine ne puisse tenir contre les révélations de la statistique.

« Les naissances, dit-on, les mariages paraissent n’être soumis à aucune règle qui permette d’en calculer d’avance le nombre, et cependant les tables annuelles témoignent que tout cela obéit à des lois constantes. » Aux yeux de maint savant, de pareils arguments suffisent pour ébranler le libre arbitre. La faute en est sans doute à cette vieille et insoutenable conception de la liberté d’indifférence. On se figure toujours le libre arbitre comme une force essentiellement changeante. On croit qu’il se détruirait lui-même, s’il s’astreignait à une suite logique et continue dans les actions. On n’est disposé à croire en lui que s’il réussit à briser en mille endroits la trame des lois régulières qui enveloppent les phénomènes sociaux. On ne s’aperçoit pas que ce dernier privilège ne saurait être que le plus bas degré de la liberté. On ne voit pas que, s’il y a en somme constance et régularité dans la nature humaine, c’est justement parce que l'homme étant raisonnable et libre, on peut être certain qu'il triomphera finalement des causes perturbatrices capables d'entraver un instant la marche du progrès. Les lois principales que la statistique a constatées sont donc plutôt l'expression de la liberté humaine

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ainsi comprise que le produit de forces aveugles dirigeant toutes choses à son insu et contre lui.

Un économiste considérable établissait en 1848 cette vérité dans la page qu’on va lire. « Telle ou telle tendance de l’homme peut être considérée comme dépendant de son organisation particulière, de l’éducation qu’il a reçue, des circonstances dans lesquelles il s’est trouvé, ainsi que de son libre arbitre, auquel j’accorde volontiers l’influence la plus grande pour modifier tous ses penchants. Il peut donc, s’il le veut, devenir autre qu’il n’est. Cependant, on conçoit que ses différentes facultés finissent par se mettre dans un état d’équilibre et par contracter entre elles certains rapports dont nous cherchons à nous départir ie moins possible. C’est l’état qui va le mieux à notre organisation ; des causes accidentelles peuvent l’altérer, mais nous tendons toujours à y revenir. Des évènements imprévus peuvent exciter nos passions, nous porter au mal comme aussi nous élever au-dessus de nous-mêmes ; ce sont ces causes accidentelles qui nous font osciller plus ou moins autour de notre état moyen ; et par cela même que les variations s’accomplissent sous leur influence, nos différents états sont soumis à la loi de possibilité. Quant au libre arbitre, bien loin de jeter des perturbations dans la série des phénomènes qui s’accomplissent avec cette admirable régularité, il les empêche au contraire, dans ce sens qu’il resserre les limites entre lesquelles se manifestent les variations de nos differents penchants.

« L’énergie avec laquelle notre libre arbitre tend à . paralyser les effets des causes accidentelles, est en quelque sorte en rapport avec l’énergie de notre raison. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils

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se trouve, le sage ne s’écarte que peu de l’état moyen dans lequel il croit devoir se resserrer. Ce n’est que chez les hommes entièrement abandonnés à la fougue de leurs passions qu’on voit ces transitions brusques, fidèles reflets de toutes les causes extérieures qui agissent sur eux.

« Ainsi donc, le libre arbitre, bien loin de porter obstacle à la production régulière des phénomènes sociaux, la favorise au contraire. Un peuple qui ne serait formé que de sages, offrirait annuellement le retour le plus constant des mêmes faits. Ceci peut expliquer ce qui semblerait d’abord un paradoxe,

c’est-à-dire que les phénomènes sociaux influencés

par le libre arbitre de l'homme , procèdent , d’année en année , avec plus de régidarité que les phénomènes purement influencés par des causes matérielles et fortuites . 1 »

Un autre savant des plus compétents, rendant compte de l’ouvrage de Quételet, remarquait, à l’appui de cette théorie, que cette constance augmente d’autant plus que la civilisation travaille davantage à affranchir l’homme des fatalités naturelles. « En voyant les calculs de M. Quételet, disait-il, nous sommes toujours plus convaincus d’une vérité ; c’est que, pour toutes les choses où la volonté de l’homme a de l'influence, les variations sont d'autant plus faibles que le pays est plus civilisé, en sorte que la grandeur des variations est un moyen d’apprécier la véritable civilisation d’un peuple. En voici quelques exemples :

« L’uniformité dans le prix des denrées suppose un

i Quételet, Du système, social , p. 98, 99.

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état de choses assez perfectionné pour que les produits de l’agriculture ne varient pas beaucoup d’une année à l’autre. Dans une ferme bien dirigée, les cultures sont assez nombreuses et assez bien choisies, pour que l’abondance de l’un des produits supplée à la rareté de l’autre. Il faut aussi pour que les prix s’égalisent, que les moyens de transports soient faciles et que les cultivateurs ou les spéculateurs aient d’assez d’aisance, de liberté, de sécurité, pour garder en magasin, lorsque les prix sont bas, afin de vendre lorsque la cherté se fait sentir. L’uniformité dans le taux des salaires suppose une certaine stabilité dans les entreprises commerciales, peu de faillites, peu de spéculations aventureuses. Gela suppose aussi que les maîtres et les ouvriers ont assez de prévoyance pour s’être préparé des ressources, en cas d’interruption de profit ou de cherté de vivres. L’uniformité du nombre des décès montre qu’il n’y a pas de cause de misère imprévue et de ces fléaux dévastateurs que l’hygiène publique et particulière doivent atténuer. L’uniformité des mariages et des naissances se lie à celle des décès. La régularité dans la répression des crimes est celle d’une bonne justice, celle des recettes du trésor d’une bonne administration et d’une prospérité publique bien établie. La statistique peut donc nous fournir des données précises sur la civilisation relative des peuples . 1 »

Qn voit quelles sont ces données et quelles inductions nous pouvons légitimement en tirer. A l’état d’ignorance et de barbarie, l’homme est esclave des influences

1 Alph. de Candolle, Bibliothèque universelle de Genève , cité par Quételet.

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do toute nature qui agissent sur ses facultés physiques, mentales ou affectives. Son organisation ne le contraint pas, comme ranimai, à un genre de vie bien arrêté. S'il n’avait reçu en partage que des sens plus nombreux, une imagination plus vive et une mémoire plus étendue, ces dons ne feraient que le rendre plus accessible à des tentations multipliées et plus facile à égarer. Que de changements dans la conduite d’un enfant ou d’un adolescent livré à lui-même ! Que de contradictions dans la vie des peuples sauvages ! Que de brusques revirements, que de stériles agitations, soit dans la littérature soit dans les institutions politiques d’une nation, quand celle-ci n’a pas encore conscience de son génie propre, quand elle 11 e voit pas clairement ce que dans le cas présent tout au moins, exigent ses besoins et permettent ses aptitudes ! D’autre part, cependant, il est certain que ces fluctuations seraient en nous, comme dans tous les êtres de l’univers, soumises à des phases et à des limites déterminées. Mais elles ne subiraient point de variations ; car tout est réglé dans là nature, et rien ne prouve que depuis l’origine du monde, ses lois aient jamais varié. L’homme resterait donc stationnaire comme les animaux et les plantes et nous trouverions en lui ce double phénomène: 1° il subirait sans cesse des oscillations çonsidérables, 2° il tournerait toujours dans le même cercle et ne ferait probablement aucun progrès. Or, dans l’homme civilisé ou qui travaille à se civiliser de plus en plus, c’est-à-dire dans l’homme vrai, nous trouvons deux tendances tout opposées : 1° tendance à diminuer le nombre et l’intensité de ces fluctuations, 2° tendance à l’amélioration et au progrès. Au fur et à mesure que l’homme prenant conscience de

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lui-même, résiste aux influences du dehors, il se développe plus librement; alors se fixe et se détermine le type de ce qu’on peut appeler l'homme moyen. Il ne s’agit pas ici delamédiocritéà laquelle se résigne celui qui a éprouvé sa faiblesse. Il s’agit de ce milieu où Aristote voyait l’idéal même de vertu auquel doit tendre la morale; de cet état de constance et de solidité où nul n’arrive qu’en faisant effort sur lui-même. « C’est sortir de l’humanité, dit Pascal, que de sortir du milieu ; la grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir; et tant s’en faut que sa grandeur soit d’en sortir, qu'elle est à n’en point sortir. » Pascal revient sur cette même pensée plusieurs fois avec une sorte de prédilection, et il dit encore admirablement : « cet état qui tient le milieu entre les extrêmes se trouve en toutes nos puissances. » Ajoutons q#e l’homme tend aussi à l’établir peu à peu dans toutes les œuvres de sa puissance, dans tout ce qu’il crée ou modifie hors de lui par son initiative intelligente. « Cette influence de l’homme ne s’est pas exercée seulement sur sa personne : elle s’est étendue sur tout ce qui l’entoure, sur les plantes et sur les animaux et même sur les climats dont il est parvenu à modifier la nature. Partout on voit la science resserrant les limites des éléments assujettis à des variations, en même temps qu’elle relève les mojœnnes 1 . »

Si l’homme peut apporter le poids de sa raison dans le jeu des lois physiques elles-mêmes, non sans doute en les violant, mais en les connaissant et en modifiant les conditions dans lesquelles il sait qu’elles agissent, sa liberté éclairée ne serait-elle pour rien dans le jeu

I Quételet, ouvrage cité, p. 202.

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régulier des lois sociales, quand les phénomènes que ces lois régissent sont le produit de son activité? Chaque jour naissent, avec des besoins nouveaux, des formes nouvelles de la vie sociale et politique. Les arts, les lettres, l’industrie , les institutions ouvrent chaque jour à l’initiative individuelle et à la force d’expansion des peuples des champs inexplorés. Quand cette activité encore neuve et inexpérimentée s’engage dans une direction inconnue , toutes ses manifestations sont d’abord variables et inégales. Les moyennes sont faibles et difficiles à établir, les limites extrêmes sont aussi éloignées que possible l’une de l’autre. Peu à peu cependant les oscillations se règlent et se modèrent. L’esprit trouve en chaque chose un point fixe et se crée comme un centre de gravité autour duquel se font équilibre les passions, les forces multiples qui, dans le principe, le ballottaient de côté et d’autre. Ce centre de gravité, c’est tout simplement la loi même des faits comprise et acceptée par la raison privée et publique. Mais croit-on que ces lois, soit de la morale, soit de l’économie politique, triomphent absolument par elles-mêmes? Croit-on que par elles-mêmes, indépendamment de notre volonté raisonnable dont elles résument les conditions , elles aient le pouvoir de nous conduire, à l’ordre et au bien? Ce serait attribuer une efficacité bien étrange à ce qui n’est en définitive qu’une pure abstraction. Il y a des nécessités sans aucun doute; mais la lutte de l’homme aveugle et passionné contre ces nécessités ne pourraitelle pas entraîner l’agitation indéfinie, la stérilité, la ruine et la mort , tout au moins autant que l’ordre et la vie? Ces lois n’ont à proprement parler d’effet salutaire que du jour où nous les comprenons, c’est-à-dire

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du jour où notre activité se rend compte à elle-même des conditions dans lesquelles elle est appelée à s’exercer. Plus elle s’en rend exactement compte, plus ces lois lui paraissent conformes à ce qui doit être; et du moment où la majorité de la nation comprend , par exemple, certaines lois économiques telles que la raison des savants les a d’abord dégagées, la liberté morale éclairée s’applique à les faire partout triompher; bientôt elle y réussit, car elle va de plus en plus diminuant les exceptions, réduisant à néant l’action des causes perturbatrices, au lieu de se laisser égarer par elles.

Assurément, quand la raison humaine travaille ainsi à ordonner un groupe de phénomènes en en trouvant la loi, elle ne le fait pas tout d’un coup; car elle ne voit pas toujours l’ensemble tout entier: elle n’embrasse point par avance la suite des vérités particulières qui doivent servir à établir une loi générale, la suite complète des moj r ens qui doivent la conduire à un but. Une pareille puissance de raison se trouve rarement, soit chez les individus, soit dans les gouvernements et dans les partis, soit dans les écoles philosophiques. Quand , au bout de tâtonnements et d’efforts prolongés, un but se trouve atteint, l’histoire apprécie ce mouvement, elle en voit clairement le terme final, et par suite elle peut en marquer sans grande difficulté la direction. On dit alors volontiers que ceux qui ont marché dans cette direction pas à pas l'ont fait par une espèce d’instinct. Il n’est plus nécessaire, je crois, d’expliquer le sens et la valeur de cette métaphore. Cet instinct n’est ici qu’un moindre raisonnement, un raisonnement que nous trouvons court, en le comparant à celui que nous bien facilement après coup. Mais enfin, c’est toujours la raison qui agit, c’est

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toujours elle qui se pose un but, rapproché ou éloigné, elle qui voit plus ou moins complètement la suite et l’enchaînement logique des moyens qui lui permettront d’y arriver.

De toutes parts , nous revenons à cette conclusion. Les lois générales qui par un enchaînement continu des causes et des effets assurent le progrès de l’humanité ne résultent point de forces aveugles agissant contre nous ou sans nous : elles ne peuvent s'expliquer que par le libre arbitre lui-même, c’est-à-dire par la raison et la conscience.

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