RETOURS APPARENTS A L* INSTINCT
Qui né s’est extasié, avec Reid, devant la merveilleuse habileté de cet instinct qui fait mouvoir trente^deux paires de muscles ? Et cependant si ces trente-deux paires de muscles se meuvent avec tant de suite et tant d’ensemble, c’est simplement par l'effet d’actions réflexes. L’instinct ne fait qu'une chose, il commence la série des mouvements : et quant à la cause qui le détermine lui-même, c’est probablement la sensation douloureuse de la faim et de la soif, de la soif surtout que fait naître dans sa bouche la brusque interruption de la vie végétative. Dès que l'enfant sent l’air pénétrer dans ses organes, c’est-à-dire dès les premiers instants de son existence indépendante, on voit ses lèvres s’agiter et s’efforcer de saisir tout ce qu’elles approchent. Je tiens même d’un habile médecin qu’avant la délivrance complète de la mère, il suffit de presser avec la main le cordon ombilical, pour faire exécuter au fœtus qui va naître les mouvements de déglutition : si ses lèvres rencontrent le doigt de l’opérateur, elles s’en emparent aussitôt. En interrompant tout à coup le cours de la vie empruntée, on provoque sur le champ les premiers mouvements de la vie individuelle.
Comment s’opèrent les mouvements de la succion proprement dite? Il n’est pas inutile de le demander à un physiologiste compétent. Voici la description de celui que M. Claude Bernard appelait tout récemment le grand Tiedmann. Si ma propre expérience ne m’abuse pas, on peut la généraliser sans crainte, et chacun pourrait en constater aisément la minutieuse exactitude. « Le lendemain de la naissance, la garde ayant placé le doigt dans la bouche de l'enfant, il le suça, mais sans persistance, seulement en aspirant. Mais lorsqu’on lui mit
l’enfant.
dans la bouche quelque chose de doux, enveloppé d’un chiffon, il suça avec continuité. Le premier effort des lèvres pour aspirer n'était qu’un mouvement mécanique de la bouche, produit par le sentiment de la faim et de la soif, combiné avec l'excitation des glandes par un corps étranger : cela ne s’appelle pas encore la succion. Mais dès qu’on sent que de ce mouvement de la langue il résulte une nouvelle sensation qui adoucit le malaise perturbateur, le mouvement se renforce et l’aspiration se change en une succion régulière , les organes prenant peu à peu la position que demande cette opération. Et cela se confirme par le fait suivant : quand on a apaisé la faim et la soif par des boissons, chez les enfants, avant qu’ils aient tété, ils ne veulent plus téter ensuite , et il devient difficile de les habituer à tirer le sein, sans doute parce qu'ils ne peuvent pas employer convenablement les lèvres et la langue ; et comme la faim ne les contraint pas, puisqu’ils peuvent l’apaiser d’une autre manière, ils ne veulent pas s’en donner la peine 1 . »
Voilà à quoi se réduit ce qui se passe généralement pour la partie la plus merveilleuse de l’instinct de l’enfant. Cet instinct, il est facile de le voir, est loin d’être aussi prompt, aussi soutenu , aussi sûr que dans les espèces animales. L’enfant, par exemple, a besoin qu’on lui mette le mamelon dans la bouche. De luimême il n’irait pas chercher sa nourriture ; et souvent, pourvu qu’un semblant de succion apaise l’espèce d’irritation dont souffrent ses lèvres, son estomac semble ne rien réclamer. Voilà donc une animalité qui incontes-
i Journal général de V Instruction publique , 1 er avril 1863.
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tablement n’est pas faite pour se suffire à elle-même : les appropriations particulières qui donnent à toutes les autres espèces des ressources spéciales font ici défaut. La vie animale de l’enfant n’est qu’un état transitoire qui ne contient pas en lui la raison suffisante des développements ultérieurs.
Les sens ne peuvent point guider cet instinct débile et imparfait. Dans les premiers jours de la vie, les sens sont à peine ouverts. La sensibilité générale seule est éveillée; et au rebours de ce qui se passe dans nos rêves, où nous donnons un corps et une réalité objective à nos sensations intérieures , tout ce qui frappe du dehors les sens du nouveau-né ne fait que lui apporter une modification dans le sentiment de l’existence : cette sensation demeure toute subjective, et l’enfant ne la rapporte à rien.
Alors même qu’il est encore réduit à cette sensibilité toute passive, l’enfant peut offrir aux regards du psychologue, comme à ceux du père et de la mère, plusieurs phénomènes intéressants, ce sont les phénomènes d’habitude. On sait qu’une impression n’est pas tant sensible par elle-même que par son opposition avec les impressions qui la précèdent. Aussi peut-on créer à la sensibilité des exigences qui se manifestent dès le lendemain de la naissance, dès le premier jour lui-même, nous disent les médecins et les sages-femmes. Il n’y a certainement chez l’enfant ni connaissance, ni ruse, ni malice, comme beaucoup de personnes se l’imaginent. Mais par telle ou telle satisfaction que vous lui avez donnée, vous avez monté sa sensibilité à un certain ton où elle se complaît. Si vous ne voulez pas l’y ramener ou l’y maintenir, le cri attestera la souffrance, et la
l’enfant.
souffrance, si légère que vous la supposiez, sera réelle, bien que rien ne soit plus facile que de l’épargner à l’enfant. Mais comme l’exercice de la vie n'a pas encore pu .créer en lui quelque état plus constant qui serve de contrepoids à la mobilité des impressions, il contracte des habitudes avec une facilité surprenante. Qu’une cause accidentelle produise sur lui une impression quelconque, la disposition qui en résulte tend à devenir périodique ; et bien des fois on voit revenir le lendemain presque à la même heure le fait qui s’est produit la veille. Mais quelle que soit la facilité avec laquelle un enfant subit des impressions , quelque vives que puissent avoir été jusque là les exigences de sa sensibilité, il suffit généralement d’un temps assez court pour mettre sa sensibilité à un autre ton , arrêter court ses habitudes et lui en faire contracter de nouvelles.
Nous avons déjà fait allusion à ces faits d’associations et d’habitudes pour nous aider à mieux comprendre ce que des faits analogues peuvent donner de résultats dans l’animal. Mais chez ce dernier, on se le rappelle, les habitudes sont toujours consécutives à un instinct particulier : car les organes d’actions sont vite achevés, les sens propres à l’espèce ne tardent pas à être ouverts, les instincts précis qui en résultent retiennent les habitudes dans des limites déterminées par avance. Dans l’enfant , c’est la sensibilité générale qui tout d’abord est seule affectée ; elle peut l’être de cent façons différentes au gré du hasard. Si la raison des parents n’impose pas une règle , on voit alors se développer ces caprices inattendus, ces désirs sans freins et sans mesure, et « cet amour désordonné pour une liberté
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de mauvais aloi, qui est elle-même l’esclave de la sensualité L »
Cependant les sens de l’enfant s’ouvrent l’un après l’autre. Mais chose remarquable , l’odorat , le sens de l’animalité par excellence, est celui qui se développe le dernier chez l’enfant. D’ailleurs les sens de la vie nutritive jouent en général un bien faible rôle dans sa conduite ; et la plupart du temps > le désir d’imiter les personnes qui l’entourent et lui plaisent détermine ses appétits et ses répugnances au moins autant que le goût lui-même. Quoi qu’il en soit, du moment où ses sens
recueillent distinctement les impressions du dehors,
l’intelligence provoquée commence son travail et applique les lois que nous connaissons.
Qu'on regarde alors cette physionomie qui, dlabord muette et immobile, s’anime au fur et à mesure que les sens font effort pour promener autour d’eux une attention curieuse. Voilà bien les mêmes organesque dans la plus grande partie des animaux : des yeux, une bouche, un nez; mais les yeux de la bête que nous expriment-ils ? Des appétits physiques satisfaits ou excités ou alarmés, se préparant à la défense ou à l’attaque. Le désir même d’être flatté ou caressé provient, nous l’avons vu , d’une cause organique. En est-il de même de l’enfant? « De très bonne heure, dit Tiedmann, les yeux de l’enfant cherchent toute sorte d’objets. Ici le caractère de l’humanité repose déjà dans cette àme. L’animal ne porte son attention que sur ce qui peut satisfaire ses besoins physiques. L’homme cherche tout d’abord à agrandir ses idées sans avoir égard aux exigences du corps , et
1 Burdach.
l’enfant. 385
il trouve à s’occuper là même oà ne l’attirent pas des désirs sensuels. La cause ne peut se trouver ailleurs que dans un degré supérieur d’activité, dans une individualité plus mobile qui cherche sans cesse à s’occuper et se montre encore active, même après la satisfaction des besoins physiques.» C’est ce queBurdach décrit'avecplus de précision encore et de profondeur, et avec une véritable éloquence. « L’idée primordiale de la vie morale, dit-il, demeure toujours ce qu’il y a d’essentiel , aussi s’annonce-t-elle dès avant d’être réalisée par le développement. L’enfant à la mamelle est fort en arrière des animaux de son âge , eu égard au développement des facultés sensorielles et de l’indépendance. Cependant, on aperçoit en lui, dès l’origine, le germe de ce qu’il doit devenir. Ce n’est pas l’aspect de la nourriture , mais la vue d’une forme humaine affectant les dehors de l’amitié et cherchent à lui plaire , qui lui arrache le premier sourire. Ce ne sont pas des aliments, mais des objets brillants , des choses propres à frapper la vie intérieure, qui lui font tendre la main pour la première fois, tandis que l’animal reste indifférent à tout ce qui n’intéresse pas ses besoins matériels, et par cela même reste enchaîné à jamais dans la sphère des spécialités, sans pouvoir s’élever par la réflexion et l’intuition de soi-même à l’universalité et à la liberté. »
Enfin l’apparition du langage et les premiers efforts que fait l’enfant pour désigner, puis pour imiter les objets qui l’intéressent, achèvent de nous montrer cette personnalité naissante s’essayant à prendre par la raison possession du monde qui l’entoure. Le prétendu langage des animaux n’exprime que l’état actuel de leur sensibilité. La voix et les gestes de l’enfant comme les
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mouvements de sa physionomie montrent qu’il cherche à s’élancer hors de lui-même, non pour céder à un attrait sensible et trouver la satisfaction d’un appétit , mais pour juger, d’après l’idée qu’il se forme de luimême, les phénomènes et lest êtres de la nature. En se répandant au dehors , l’enfant, chose capitale à observer , ne fait que prendre de sa propre nature une conscience plus nette et plus distincte. C’est au point qu’il imagine derrière les objets inanimés des volontés intentionnelles comme la sienne. Ce n’est pas seulement à ses parents qu’il adresse la parole et qu’il prodigue ses sourires , c’est aux animaux, c’est aux plantes ellesmêmes, c’est à tout ce qui lui paraît manifester avec le mouvement ou une forme particulière la vie, et avec la vie des sentiments de colère, de bienveillance ou de crainte pareils à ceux qu’il éprouve. C’est dans cette espèce de commerce intime de son âme avec les choses que l’enfant trouve pour tout désigner des mots d’une bizarrerie si charmante; tantôt feignant d’éprouver, pour rappeler l’idée d’une chose absente, l’émotion agréable ou douloureuse qu’elle lui fit une fois éprouver, tantôt reproduisant le son qu’il lui entendit rendre, tantôt désignant les objets par tel ou tel de leurs usages, si ces usages sont plus faciles à désigner , tantôt enfin trouvant on ne sait quelles associations et établissant de ; sa propre fantaisie des rapprochements dont on n’arrive qu’au bout de quelque temps à saisir le sens. Tant qu’un objet ne l’intéresse pas, il sert peu de lui en apprendre le nom , ce nom est vite oublié. Dès qu’une chose l’intéresse, c’est-à-dire est la cause ou l’occasion d’un déploiement d’activité dont il souhaite le retour, il en retient vite le nom, et au besoin il lui en donne un lui- :
l’enfant. 387
même. C’est ainsi que s’accroît tous les jours son vocabulaire; partageant de plus en plus la vie de ses parents, il partage aussi leur langage.
Sans doute l’éducation vient hâter l’épanouissement de ces facultés ; mais l’éducation suppose nécessairement, là comme ailleurs, la ressemblance fondamentale des deux natures. Ce sont deux forces qui se rencontrent, l’une à un degré inférieur de développement, l’autre à un état de développement plus complet et en pleine possession d’elle-mème; mais au fond ce sontdeux forces identiques. S’il en était autrement, cette incessante communication qui établit de l’une à l’autre un mutuel échange ne serait pas possible. L’enfantcherche à désigner un objet dont il se forme déjà quelque vague idée : on lui- fournit un mot; en l’employant il se fera comprendre de ses parents et il se comprendra lui-même, donc il l’accepte. Nous modifions ainsi les circonstances où se déploie l’activité intellectuelle de l’enfant, et nous l’amenons sans peine à parier notre langage. Mais encore faut-il qu’il le fasse sien, en le comprenant. Lorsque nous étudions une langue étrangère, nous n’en apprenons les mots qu’en nous référant à chaque mot correspondant de notre idiome maternel. Pour que l’enfant comprenne nos paroles, il faut qu’il se réfère à l’idée qu’il a de chaque chose nommée, sans quoi nos paroles restent pour lui' des sons de voix inintelligibles. Il ne se borne pas d’ailleurs à comprendre et à employer les mots qu’il entend. Bien souvent, c’est le père et la mère qui se mettent à son école, pour recueillir et comprendre les mots qu’il invente, puis lui faire accepter en échange les mots de
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leur langue à eux 1 . Dans tous les cas, l’intelligence de l'enfant agit toujours, et si elle peut se mettre d'accord avec la nôtre, c’est qu’elle est déjà semblable à la nôtre. En lui comme en nous, l’animalité se borne à fournir à la raison la matière de son travail.
Dans les premiers jours, il est vrai, l’animalité seule est apparente, car l’état de l’enfant nouveau-né n’est pas sans analogie avec l’état permanent de l'animal. Et pourtant, à aucun instant, l’homme n’est un animal semblable aux autres. Tous les êtres de l’univers forment une échelle graduée, et les principaux caractères des êtres moins élevés sont représentés dans les êtres supérieurs. La nature de ceux-ci est plus compliquée, elle est plus longue à s’achever ; par conséquent il est naturel que dans les premières phases de son développement, elle paraisse encore semblable aux natures inférieures, et qu’elle semble se borner tout d'abord à en reproduire les caractères. Si l’on ne considère que ces analogies sans tenir compte des différences, on risque fort d’en tirer les conclusions exagérées ; et c’est ce qu’on a fait un certain temps. On professait d’une manière absolue que tout animal dans son état embryonnaire représente aux différentes phases de son développement les espèces inférieures. Si cela était, le mollusque ne serait plus qu'un embryon de mammifère, arrêté dans son développement, le mammifère un poisson perfectionné. L'état de l’enfant serait celui de l'animal adulte, et l’homme adulte se réduirait à un singe perfectionné.
En ce qui touche l’histoire naturelle proprement dite,
1 A* Lemoine, De la physionomie et de la parole.
l’enfant.
cette théorie est aujourd’hui jugée. A côté des analogies, la physiologie a vu les différences. Il n’y a jamais complète identité entre un animal adulte et l’embryon d’autre animal. Chaque animal porte en lui, dès l’origine, le principe de son individualité spécifique, dont nous en trouvons les indices dans une forme spéciale, dans un ensemble de caractères qui n’appartiennent qu’à lui seul. « L’homme vertébré est à toutes les époques de sa vie embryonnaire un certain vertébré, qui s’élève par des voies spéciales, qui tend à une forme future et ne ressemble absolument qu’à lui-même. Dans cette esquisse première qui se complète lentement et qui s’achève d’heure en heure, 1a. perfection future est déjà indiquée, et aucune assimilation absolue n’est possible entre des formes achevées qui ont leur but en ellesmêmes, et ces formes transitoires qui préparent une forme future 1 ». Nous pouvons appliquer ces derniers principes dans toute leur rigueur à la comparaison des divers états intellectuels de l’homme. L’àme de l’enfant passe d’abord par un état qui ressemble de près à l’instinct, et les caractères de l’intelligence n’apparaissent pas encore visiblement en lui, de même qu’à un moment donné son corps ne présentait pas encore ostensiblement les caractères d’un mammifère, ici même ceux d’un vertébré. Mais les premières évolutions de son organisme ne pouvaient cependant s’expliquer que par une tendance à l’organisation du vertébré et qui plus est du mammifère, et enfin à l’organisation de l’homme raisonnable. Ainsi l’instinct de l’enfant n’est pas identique à celui
1 Gratiolet, Anat. comp. du système nerveux, 247,— Cf. Müller, Longet, Milne-Edwards.
RETOURS APPARENTS A L’iNSTINCT.
de l’animal, celui de l’animal réalise un état définitif, durable, parfait et achevé dans son genre. L’instinct de l’enfant par son imperfection même, ne peut être considéré que comme la phase première d’un développement dont le terme final est non pas accidentellement , mais nécessairement l’intelligence.
S’il est vrai que l’histoire de l’humanité reproduise -dans toutes ses phases l’histoire de l’individu, nous pourrions conclure de ce qui précède que l’homme, même dans les temps les plus reculés, n’a jamais été un animal. Les découvertes paléontologiques prouverontelles un jour le contraire ? Arrivera-t-on à reconstruire de toutes pièces le squelette de « l’homme primitif » et à nous démontrer par induction que le possesseur de ce squelette n’était pas encore un être raisonnable ? En attendant ces merveilles, si loin que nous remontions t dans les époques des cités lacustres et dans les profondeurs de l'àge de pierre, nous trouvons toujours l’homme attestant son intelligence par la fabrication des armes et des outils,
; Mais cet homme primitif ne l’a-t-on pas retrouvé chez ; les peuples sauvages des temps modernes? Plus d’une peuplade se trouve dans les mêmes conditions, lutte contre les mêmes obstacles et ne dispose vraisem- , blablement pas d’autres moyens. Des travaux, des monuments, des outils de l’homme primitif on a conclu . ses mœurs , puis on a pris pour terme de comparaison .ces hordes, misérables qui vivent dans les voisinages idésolés des pôles ou sous le ciel énervant des tropiques, ou on a tout comparé pièce à pièce, les armes avec les armes, les outils avec les outils, les tombeaux et les abris avec les tombeaux et les abris : et partout on a
LES PEUPLES DITS SAUVAGES
pu - retrouver les plus incontestables ressemblances 1 .
Qu’est-ce donc que nous remarquons dans ces races dégradées ? Est-ce vraiment notre propre humanité ? Estce notre civilisation ? Est-ce notre raison, notre liberté morale, est-ce l’ensemble nu et harmonieux de nos facultés intellectuelles ? Chacune de ces races n’est-elle pas sous la fatale dépendance d’une organisation mal conformée et à jamais frappée d’impuissance ? Enfin ces organisations ne sont-elles pas comme autant de moules où la nature a successivement ébauché des types intermédiaires ?
Disons-le tout d’abord, il n’y a pas à proprement parler, de peuples sauvages. On a prétendu que certains peuples avaient l’instinct de la civilisation et que d’autres ne l’avaient pas. En fait, -ces prétendus sauvages qui vivent soi-disant à l’état de nature dans les forêts de l’Amérique ou dans les déserts de l’Australie, sont soumis à des institutions, à des lois et à des coutumes sociales souvent très compliqués. Je sais qu’on ne prend pas le mot de civilisation dans son sens absolu, et que la civilisation qu’on choisit toujours plus ou moins pour terme de comparaison, c’est la nôtre. Quand un peuple n’accepte pas immédiatement nos usages nous oublions combien il nous a fallu de temps, de mélanges et de révolutions successives pour affermir
notre propre civilisation ; nous déclarons l’infériorité de
ce -peuple et sa dégradation incurables.- Or ce peuple est confiné depuis des siècles dans une nature ingrate bu sous un ciel accablant, il est-Gontraint par la nature
1 Voir S. John Lubbock, L’homme avant l’histoire F. Hément, ÆViomw*’ primitif.
392 RETOURS APPARENTS A i/lNSTINCT.
même du sol de demander sa nourriture à la chasse et de mener une vie toujours errante : de génération en génération, sous l’influence des mêmes conditions extérieures, il a contracté des habitudes dont son organisation tout entière a subi le contre-coup. Quand nous arrivons soudainement à lui, c’est en ennemis et dévastateurs. Quand nos missionnaires surviennent, qui les a déjà précédés ? Des chercheurs d’or, des soldats brutaux, des repris de justice, des trafiquants avides, des marchands d’esclaves. Que leur avons-nous apporté en témoignage de notre civilisation ? L’eau-de-vie, les armes à feu, la petite vérole et l’arsenic. Tout récemment encore, au sein de la société d’anthropologie, on prétendait que les Australiens étaient « instinctivement, naturellement, irrémédiablement incivilisables. » Prenons l’avis de l’un des plus récents voyageurs, voici ce qu'il nous dit 1 . Après avoir montré comment de temps immémorial les indigènes trouvaient dans les forêts et dans les plaines, à époques fixes, leurs aliments tout préparés, il ajoute : « Cette connaissance des lieux, des terrains et des récoltes successives que donnent les plaines et les bois passe de génération en génération, chez les hommes de race sauvage, constitue leur science principale et explique ce besoin de mouvements continus qui les tourmente, leur existence dépendant entièrement de leur exactitude à se rendre sous telle ou telle zone, dont les produits annuels et gradués ne leur ont jamais fait défaut.
« Jugez alors, ô bon lecteur, de la perturbation violente
1 Aventures d'un voyageur an Australie , neuf mois de sÿour chez les Naganvoks, par Perron d’Arc, 1869, page 282-289.
LES PEUPLES DITS SAUVAGES. 393
que la présence des hommes d’Europe apporte dans les habitudes séculaires de ces êtres qui, ne connaissant pas la sagesse des grains semés et ignorant la valeur des cultures, vivant au jour le jour, n’ayant pour guides, dans cette vie de hasards que la mémoire et la tradition.
« Où le civilisé plante aujourd’hui sa ferme et se taille un jardin, croissaient les meilleures ignames du pays, les mille arpents de haute futaie qui deviennent son parc produisaient les plus succulentes goyaves de la province.... Les herbes que broutent maintenant ses bœufs Durham et ses moutons à tête noire, engraissaient des centaines de marsupiaux. Les gommiers qu’il coupe comme des brins de bruyère, les mimosas qu’il brûle, les eucalyptes qu’il abat pour se faire des palissades, regorgaient d’opossums, d’hoceos et de rosalbins, étaient le garde-manger toujours ouvert et bien garni des Balaroths-et des Naminngs.
« Multipliez maintenant ce colon par cent, par mille, par dix mille, avançant toujours dans l’intérieur, agrandissant leurs parcs, créant des réserves, augmentant sans cesse le nombre de leurs troupeaux ; et dites-moi ce que l’indigène, refoulé des pays où il a pris naissance, chassé des lieux qui étaient sa maison, affamé, fusillé, s’il se plaint ou s’il se révolte, doit penser de la loyauté des Européens. On lui offre, il est vrai, de lui lire la bible, de lui enseigner les saints mystères, de le marier gratis à une seule femme, de le baptiser lui et ses enfants. On lui vante les merveilles incomparables de la religion chrétienne, les préceptes d’amour et de charité que commande l’Evangile; préceptes qui disent à tous : tu ne prendras pas le bien d’autrui, tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin. Et on lui prend sa forêt,
RETOURS APPARENTSA L’iNSTINCT.
on lui vole ses filles, on le bat s’il réclame, on le pend haut et court s’il ne se montre pas satisfait. L'homme des bois alors saisit sa lance, décroche son cassetête, empoisonne la pointe de ses zagaîes, la source où viennent boire ses envahisseurs, se met au cou son fétiche de guerre et fait la chasse au blanc. Tué en tous lieux sans miséricorde, il -en tue aussi quelques-uns, et les deux races, tournant dans un cercle fatal, marchent dans une voie d’injustice, de haine et de sang *. »
; Après avoir essayé tour-à-tour de transformer en bêtes à demi dégrossies les Esquimaux, les Indiens, les Patagons, les nègres de l’Afrique, c’esLsur les Australiens que la critique ethnographique et l’anthropologie ont fait tomber toutes leurs rigueurs. Que ce soient donc les Australiens qui nous servent d’exemple : ils pourront, nous dispenser d’en chercher d’autres ailleurs.
< Aux arguments que nous venons de citer et que •maint autre voyageur ou missionnaire ont reproduits, on oppose le fait suivant. Deux Australiens ont été conduits en Angleterre. On les a crus un instant civilisés; mais à peine ont-ils pu remettre le pied sur le territoire de leur patrie, qu’ils ont repris la vie de leurs ancêtres. Donc cette race est instinctivement incivilisable. Dieu sait l’usage et l’abus qu’on a fait de ces deux pauvres Australiens, mais il est bon d’é-
* 1 Voyez de semblables témoignages donnés par des voyageurs d’une •incontestable compétenee : sur les Indiens de la Sonora (Revue brilanique
mars /£04), sur les Patagons (Guinnard . Trois ans cher, les Patagons ), sur les peuplades de l’Afrique, ( les Voyages de Livingstone), Partout on rétroüve des indigènes reproduisant le fameux discours des Scythes à Alexandre.
LES PEUPLES DITS SAUVAGES
coûter plus d’un témoignage. Voici celui d’un missionnaire. «On parle comme d'un grand bienfait d’avoir conduit Bénilong et Daniel à Londres et de les avoir introduits auprès des plus illustres familles ; mais dans quel but ? Peut-être pour améliorer leur malheureux sort ? Point du tout ! On les promena de toutes parts, pour les montrer comme des objets rares, ou même comme deux bêtes habillées en- hommes. Dans quel institut furent-ils admis? Retournés dans leur pays, de combien d’acres de terre leur fit-on la con-
cession ? Combien leur donna-t-on de bœufs, de vaches, de brebis et d’autres animaux ? où sont les outils d’agriculture, les semences et autres choses nécessaires aux travaux champêtres, qu’on leur fournit ? Sans tout cela, Bénilong et Daniel étaient plus malheureux que leurs nationaux, parceque leurs besoins s’étaient accrus,
v et que les moyens de les satisfaire étaient diminués
pour eux 1 . O11 ouvrit, il est vrai dans certaines colonies quelques écoles pour les Australiens.» Mais après,., quelles mesures et quelles précautions a-t-on prises pour les occuper et les sustenter selon la manière de vivre et les conditions des peuples civilisés? Dès lors qu’on n'y avait pas pensé, force était au sauvage de renoncer à une existence stable, pour reprendre la vie nomade, puisque savoir lire et écrire ne lui ôtait pas la faim... On dit encore qu’on les fit travailler chez des colons: Mais où est - la compensation pour les services reçus ?- Le travail des Australiens vaut en bien des cas •celui des Européens ; mais rien de plus absurde aux
r 1 Mémoires historiques sur l'Australie, par Mgr. Rudesindo Salvado , évêque de Port-Victoria, 1854, p. 245.