‹ L'instinct [Texte imprimé]Chapitre 34 sur 44 · RETOURS APPARENTS A L’INSTINCT · texte numérisé non relu

RETOURS APPARENTS A L’INSTINCT

yeux d’un colon que de supposer qu’un sauvage doive être payé de ses travaux, surtout en monnaie. De cette manière, tout l’avantage est pour les Européens, et le sauvage n’ayant en échange que ce qui lui aurait été donné en aumône par des personnes charitables, abandonne le colon et s’en retourne dans les bois, où, au sein de sa famille, non-seulement il jouit de la liberté, mais il a généralement plus de moyens d’existence que dans l’habitation d’un maître L »

Interrogé dans une commission sur les moyens • de civiliser les indigènes , un missionnaire protestant. M. Schmidt, répondit qu’il en avait employé un grand nombre, et qu’il n’osait en proposer de nouveaux. On lui demanda s’il avait payé en argent le travail des indigènes. Il répond!: que non. N’est-ce pas une preuve que l’homme quel (Ju’il soit ne peut être dressé et dompté comme la brute, et que le seul moyen de le civiliser, c’est de lui donner l’occasion de travailler pour*son intérêt, c’est-à-dire pour lui-même et sous sa propre responsabilité ? Qu’on juge donc s’il est permis d’arguer de semblables expériences, pour proclamer que les Australiens sont, par instinct, réfractaires à la civilisation.

Voyons maintenant ce qu'ils sont en eux-mêmes. « Les indigènes, dit l’évêque Salvado, ont d’ordinaire la poitrine belle, large et profonde, ce qui est l’indice d’une grande force et ils sont remarquablement droits avec un port plein de dignité. L’œil est toujours noir, grand et expressif. Souvent, j’ai trouvé des sauvages qui par la grâce des formes, la noblesse du maintien, aussi

1 Mémoires historiques sur l’Australie , par Mgr. Rudesiudo Salvado, évêque de Port-Victoria, 1854, p. 246.

LES PEUPLES DITS SAUVAGES

bien que par la ressemblance de la physionomie, me rappelaient beaucoup d’honorables personnes que j’avais autrefois connues à Londres. » «Voilà, ajoute le voyageur français que nous citions plus haut *, voilà le caractère physique de l’Australien, de cet être qu’on s’est longtemps plu à peindre si chétif, si contrefait, si misérable, si penché vers le mal par ses instincts, si proche parent de la brute par la forme, que quelques-uns n’ont pas craint de l’assimiler à l’orang-outang. On a donc calomnié et faussement représenté la forme physique de ces hommes, en prenant pour leur véritable type quelques individus dégénérés ou abrutis par l’abus des liqueurs fortes, qui fréquentent les centres européens, rôdent autour des tavernes et vivent d’aumônes. » Dix autres voyageurs compétents 1 2 3 ont rendu les mêmes témoignages.

Quant aux facultés intellectuelles de l’Australien, ces mêmes auteurs ne sont pas moins affirmatifs. Presque tous s’accordent à vanter leur perspicacité, la sagacité de leurs réflexions sur les différences qui existent entre leurs mœurs et leurs coutumes et celles des Européens 3.

1 Mémoires historiques sur V Australie, par Mgr. Rudesindo Salvado évêque de Port-Victoria, 1854, p. 310.

2 Eyre, Uniake, le docteur Lang, Leickardt, Dawson, Bigge, Thomas Michell, etc.

3 « En essayant, dit M. Salvado, d’inculquer à quelques petits garçons les premiers éléments de la religion et des lettres, je trouvai qu'ils apprenaient avec beaucoup de facilité et de promptitude. L’un d’eux, dès le premier jour, apprit en dix minutes, quarante lettres divisées en majuscules et minuscules, de divers caractères anglais. Un autre, après quelques leçons, redisait par cœur, de gauche à droite et de droite à gauche, toute espèce de nombre composés depuis deux jusqu’à neuf chiffres, et il le faisait avec une telle promptitude qu’on le prenait pour un vieux calculateur. Un troisième à peu près ûu même âge que le premier, apprit en

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Enfin ces prétendus sauvages ont une langue poétique : ils composent des chansons, ils aiment la danse et la musique 1 : ils ont un code pénal, une religion, et une cosmogonie raisonnées. « Ils sont tous unanimes pour croire à une existence d’outre-tombe, à des récompenses et à des châtiments après la mort 2. »

Sans doute, dans cette vie des forêts où le lien social est plus relâché que parmi nous, dans ces luttes désespérées contre les envahissements des blancs, on peut voir se déchaîner des passions sanguinaires ; mais ce sont toujours celles que nous retrouvons plus ou moins comprimées dans toute société; car les passions humaines abandonnées à leur impétuosité aveugle ou à leur perversité réfléchie sont au fond partout les mêmes. Sans doute encore, cette vie errante et toujours occupée à la recherche de la nourriture a plus développé en eux les facultés perceptives que l’exercice de la pensée abstraite. Aussi leurs sens atteignent-ils un degré inouï • de finesse et de perspicacité, et il est possible que cette subtilité extraordinaire de l’ouïe, de la vue ou du toucher soit compensée par un affaiblissement proportionné du cerveau lui-même. Mais bien que des siècles

quelques semaines plusieurs opérations d’arithmétique, etc., etc. A tous instants, ces hommes règlent leurs réponses sur les désirs de celui qui les interroge, et iis savent lire dans le visage les plus secrètes pensées... Combien de sauvages qui aujourd’hui se trouvent dans les villes coloniales et dans leurs alentours, et qui savent lire et écrire comme le paysan d'Europe le mieux instruit ? Combien d’autres sont devenus adroits à tous les travaux agricoles, diligents messagers, agents d’une sagacité remarquable dans l’exercice de la police, et se sont acquittés de beaucoup d’autres emplois avec activité, fidélité et intelligence ! » (p 251. , ouvrage cité).

1 Perron d’Arc. ouvrage cité. p. 223.

2 Id. p. 303. . .

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entiers aient travaillé à développer leur organisation dans le sens de l’animalité, on voit quelle est la limite imposée dans toutes les directions à cette espèce de marche rétrograde. Langage, moralité, religiosité , industrie, intelligence enfin, tous les caractères de l’humanité résident et subsistent impérissables dans leurs âmes.

Peut-on dire néanmoins que ces caractères affectent, dans les races humaines, des diversités natives si tranchées et si nombreuses, qu’il faille croire à autant d’instincts irréductibles? On a prétendu que chaque race était construite primitivement pour parler chaque langue ou telle autre : pour professer telle religion et non telle autre et ainsi de suite. Mais on peut croire sans présomption que cette théorie, un instant fameuse, a vécu.' Le savant M. de Quatrefages, dans son rapport sur les progrès de l’anthropologie, a résumé avec tant de force et de clarté tous les faits qui la contredisent que le doute aujourd'hui n’est plus possible L

La -chasse, la pêche, la culture, voilà les trois états sociaux élémentaires dans lesquels on peut classer tous les peuples, toutes les tribus. Or, chacun d’eux entraîne nécessairement des conséquences qui font promptement diverger les mœurs, les institutions et les coutumes. Le chasseur a besoin d'un grand espace autour de lui inévitablement guerrier, il considère tout prisonnier : comme une bouche de plus à nourrir, et il le tue. Les pêcheurs, s’ils habitent le long d’une mer poissonneuse, peuvent former des agglomérations plus considérables. Mais dès que la terre sera cultivée, la popu-

1 Rapport sur les progrès de l'anthropologie, p. 376-379.

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lation deviendra dense et continue, le prisonnier sera conservé comme esclave, etc... Or, chacun des états n’est évidemment engendré que par les nécessités des milieux où les représentants disséminés de l’espèce' humaine ont été primitivement jetés. Si l’on prend les trois grandes masses de population qui représentent les trois types physiques, blanc, noir et jaune, dans chacune d’elles on retrouve ces trois états. Parmi les nègres, l’Australien est chasseur 1 , le Cafre pasteur, le Guinéen cultivateur. Plusieurs populations blanches vivent encore à l’état de sauvage , tandis qu’il est parfaitement établi qu’au moyen-âge, le bassin du Niger a connu des empires florissants. Veut-on des détails plus précis encore? Il n’est point de race qu’on ait mise à part de toutes les autres, autant que la race sémitique, il n’en est point dont on ait aussi étroitement circonscrit le génie et pour ainsi dire fixé les destinées. Mais n’y a-t-il pas eu des sémites industrieux, commerçants, navigateurs, civilisés, comme ceux de Tyr , Sidon, Carthage, Babylone ? et des sémites nomades, pillards et barbares comme ceux de l’Arabie déserte et de l’Idumée ? Est-ce que les Hellènes, les Romains et tous les peuples qui sont sortis d’eux n’ont pas changé leurs institutions, leurs lois et leurs mœurs selon les temps et les lieux ? Dans l’Inde même, cette terre classique de l’immobilité, on a pu

4 Encore est-il capable d’adopter un autre mode d’existence. Dans l’ouvrage de M. Salvado, on peut voir à la fin du livre une note du traducteur sur l'amélioration du sort des naturels. D’après les rapports officiels des commissaires anglais, il a constaté qu’en beaucoup d’endroits, un nombre assez considérable d’Australiens défrichaient, labouraient la terre et entretenaient des troupeaux.

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très justement opposer les Aryas primitifs, menant la vie patriarcale sous la loi de l’égalité, aux Hindous des âges suivants, soumis au régime des castes et créateurs d’une civilisation raffinée et corrompue 4 .

Les croyances religieuses sont-elles plus que les institutions profanes des caractères de race, innés et indélébiles ? Avec quelle assurance ne l’a-t-on pas longtemps affirmé, particulièrement au sujet des sémites ? Mais, on peut le dire, il n’est point d’opinion mieux réfutée. Si les Hébreux étaient des sémites monothéistes, les Phéniciens, les Syriens, les Babyloniens étaient des sémites polythéistes et idolâtres; et quiconque alu la Bible sait tous les efforts d’Aaron et de Moïse pour extirper l’idolâtrie du sein' du peuple de Dieu. Les sublimes aspirations de Pâme vers un être idéal et invisible ne sont nullement le privilège exclusif des peuples savants. « On ne le voit pas par les yeux, dit le Boschimann, en parlant du grand chef, mais on le connaît dans le cœur. » D’autre part les superstitions n’épargnent pas plus les races civilisées que les peuplades sauvages. Mais quand on juge la religion de ces dernières, c’est d’après les superstitions fétichistes que mille accidents ont superposées sur des croyances plus raisonnables 1 2 . On ne considère pas que le christianisme lui-même a subi en bien des endroits les mêmes injures de la fourberie ou de l’ignorance. « Grandes ou petites, dit M. de Quatrefages, les religions se rapprochent, surtout par ce qu’elles ont déplus élevé et de plus infime; elles sont surtout sépa-

1 A. Sudre, Revue européenne , 15 mars 1861.

2 Mémoire sur les Yébous, par d’Avezac, dans les Mémoires de la société ethnologique , tome il, 2e partie.

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rées par les formes et les notions intermédiaires i . » Si les religions sont nombreuses, les langues ne le sont pas moins. Chaque peuple invente ses mots suivant le besoin qu’il en éprouve. Le vocabulaire tend incessamment à varier, non-seulement de nation à nation, mais de province à province, comme il tend à varier d’individu à individu dans une même famille. Les rapports sociaux, l'éducation, la nécessité de se comprendre mutuellement neutralisent ces tendances. Mais plus on remonte à des époques où les différents groupes humains vivaient plus éloignés et plus séparés les uns des autres, plus la diversité des langues s’accuse. Rien de plus intelligible qu’un tel fait; rien qui s’accorde mieux avec tout ce que nous savons de la faculté du langage et de toutes les autres facultés de l’intelligence. Croire que chacun de ces idiomes a eu pour origine une différence de nature physique et morale, une forme particulière de l’organisation cérébrale, un instinct déterminé, c’est former une hypothèse que rien ne justifie, et que bien des faits contredisent. Deux familles de langues entièrement différentes peuvent se trouver dans une seule et même race ; chez des peuples très divers d’origine peuvent se rencontrer des idiomes d’une même souche de langues. Voilà un phénomène qu’on a remarqué sur les deux continents 2 . On a remarqué aussi qu'entre les groupes de langues les plus divers que les linguistes avaient opposés les uns aux autres, on pouvait établir des groupes de transition ; et de même que les croyances les plus élevées et les superstitions les plus ridicules

1 Rapport sur les progrès de l'anthropologie, p. 431.

2 A. de lïumboldt, Cosmos^ I. p. 431.

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apparaissent également dans un grand nombre de religions, de même on a observé dans les langues ce qu’on a appelé l'entrecroisement des caractères ; quelques langues, aussi grossières que l'intelligence des peuples qui les parlent , présentent quelquefois des ressources particulières, que leur envieraient certains idiomes plus parfaits des nations civilisées. Enfin, des peuples entiers ont changé de langage, et tous les hommes sont à même de comprendre leurs idiômes mutuels 1 ?

En résumé, les civilisations, les religions, les langues ne sont nulle part les résultats immédiats d’une organisation spéciale : nulle part elles ne constituent entre les diverses races d’hommes de différences naturelles et primitives : nulle part elles ne sont immobiles et incommunicables ; dans quelque pays, dans quelque siècle qu’on les prenne, elles n’ont aucun des caractères de l’instinct, elles ont tous ceux de l'intelligence.

.Mais cette intelligence, même au milieu des nations les plus civilisées, est sujette à de singulières défaillances. Une pression exercée pendant la vie embryonnaire sur la tète de l’enfant , un peu d’eau dans le cerveau, en voilà assez pour frapper d’un arrêt de développement cette créature destinée tout d’abord à devenir un homme raisonnable. Si Tort avait besoin de preuves pour établir ce fait si évident que l'esprit humain ne peut se passer du concours du système nerveux, il serait impossible d'en trouver de plus tristement éloquentes que les phénomènes de l’imbécillité et de l’idiotisme. Ce n’est pas seulement le cerveau qui est malade chez l’idiot ; tout dans sa nature physique est anormal, sa

i De QualreÇages, Rapport , p. 365.

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santé, son tempérament, ses membres, ses mains, ses poignets, etc. Ni les nerfs du mouvement , ni ceux de la sensibilité ne fonctionnent avec régularité. La préhension, le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe, la parole, la mastication, la digestion, les sécrétions, tout cela est défectueux, parce que toutes ces fonctions ne trouvent plus dans le système nerveux altéré le régulateur dont elles ont besoin. À l’état sain , ce régulateur des fonctions physiologiques est l’intermédiaire obligé qui rend possible les communications entre la vie du corps et la vie de l’esprit. Dès qu'il est réduit à un pareil état d’impuissance, l’intelligence ne reçoit plus l'excitation nécessaire de l’image : rien ne la réveille de ce sommeil où l’enfant reste plongé pendant les premiers jours de la vie. L'idiot ne prend donc point réellement conscience de lui-même : car si la vie phénoménale n’est pas ce qui constitue l’esprit, à tout le moins est-elle indispensable, dans les conditions de notre existence actuelle, pour que l’esprit, par voie de distinction et d’opposition, puisse se connaître clairement et avoir une notion positive de sa propre essence. D’autre part, l’effort de l'esprit ne tend à autre chose qu’à ordonner les images sensibles et à les réduire aux lois de la raison, ce qui suppose un effort correspondant de l’organe producteur des images. Le travail de l’organe fournit la matière de la connaissance , le travail de l’esprit en donne la forme. Quand le premier se trouve supprimé, le second Test aussi par cela même. Tel est l'état de l’idiotisme.

Les médecins reconnaissent, il est vrai, dans cet état plusieurs degrés, suivant, par exemple, que le* système nerveux du malade est plus ou moins capable d’agir sur le système des muscles. Quelques idiots restent de plus

l’idiot.

en possession de facultés spéciales qui souvent dépassent la moyenne d’une façon vraiment surprenante 1 : mais ces talents qu’ils ont conservés dépendent tous de l’imagination et de la mémoire. Ainsi un très grand nombre ont une certaine facilité pour chanter, pour retenir des airs, même quand ils sont privés de la parole : on en voit encore qui , sans avoir aucune connaissance raisonnée de l’arithmétique, font des calculs, ou tout au moins en répètent. Le plus souvent, lorsqu’un homme a été accidentellement réduit à cette infirmité d’intelligence , il conserve un ou deux souvenirs isolés qui subsistent seuls dans les ruines de sa raison: on en voit qui, après avoir été comme immobilisés par une violente émotion, passent leur vie à répéter l’action qu'ils accomplissaient , la parole qu’ils prononçaient quand le coup les a frappés. Si l’activité s’est conservée un peu plus vivante dans un membre, il s’y établit, pour ainsi dire, un mécanisme particulier, qui fonctionne sous l’empire de l’habitude : c’est ce qui produit les tics singuliers de beaucoup d’idiots. Tel marchera sur ses genoux, tel autre exécutera des mouvements plus bizarres encore. Comme nous l’avons dit ailleurs , lorsque les médecins ou les gardiens, en expliquant au visiteur l’habitude du malheureux, se sont exprimés d’une façon quelque peu ostensible» il semble qu’on ait poussé du doigt le mécanisme : l’idiot donne immédiatement le spectacle de son tic, puis retombe dans son apathie accoutumée. Si dépravée qu’elle soit , la sensibilité n’est pas cependant détruite en lui complètement : et par cela seul qu’elle ne cesse pas d’être affectée, la continuité et l’uniformité des impres-

I Voir, entre autres, Trélat, La folie lucide , p. 19.

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sions qu’elle reçoit en présence des hommes ou des objets environnants, constituent une manière d’être constante et reconnaissable , un caractère en un mot. Celui-ci paraîtra toujours doux, simple, ouvert, celui-là dur et opiniâtre ; un savant médecin , Pariset , prétend même que quelques-uns sont pleins de vanité, de hauteur et d’orgueil. Mais parmi les animaux , il en est aussi de plus doux et de plus entêtés que les autres, et dans une même espèce, tel sera méchant et ombrageux; ces qualités et ces défauts n’impliqueront pas autre chose que différents modes de la vie purement animale , sans le moindre concours de la réflexion et de la conscience.

C’est donc évidemment la partie animale de notre nature qui seule persiste chez l’idiot. Mais cette vie animale est elle-même réduite à un état de dégradation telle que l’instinct ne peut guère y remplacer l’intelligence. L’idiot typique est un être qui ne fait rien , ne sait rien faire et ne peut même pas désirer faire quelque chose. La plupart des idiots, dit Esquirol , n’ont pas les facultés instinctives ; ils sont au-dessous de la brute ; car ces animaux ont l’instinct nécessaire pour leur conservation. Les idiots n’ont même pas le sentiment de leur existence. Ils ne savent se garantir ni des injures du temps, ni des influences nuisibles. Il en est qui ne peuvent ni porter les aliments à la bouche, ni les mâcher; on est obligé d’enfoncer la nourriture dans leur gosier, et c’est alors seulement qu’ils avalent. Les facultés mutilées qu’ils ont conservées par hasard , ne les aident donc en rien à soutenir leur vie matérielle. Elles restent inutiles et superflues , et comme des fragments brisés d’un édifice , elles contribuent seule-

l’idiot.

ment à révéler le plan primitif de cette animalité faite pour servir de demeure à une àme intelligente.

L’idiot sans doute est incurable : mais il est capable de recevoir un traitement qui l’améliore et qui fasse de lui, sinon un homme intelligent, du moins un être capable de rendre quelques services aux autres et à lui-même. Nous avons dit comment on fait l’éducation des bêtes : il ne sera pas sans intérêt et sans utilité de voir comment on s’v prend pour travailler à celle des idiots.

Toutes les facultés des idiots sont imparfaites à des degrés divers. Mais un point commun chez eux tous , malgré la diversité des conditions physiques , c’est l’absence complète de l’attention. Rendre l’idiot attentif, voilà où tendent tous les efforts et tous les soins de l’éducateur 1.

Cette attention, il faut tout d’abord la rendre possible, c'est-à-dire en rétablir, autant que le permet l’état de l’individu, les conditions organiques. C’est donc à l’amélioration matérielle de l’idiot qu’on doit travailler avant tout. Calmer la surexcitation, secouer la torpeur, fortifier par la gymnastique les membres engourdis et répandre la vie plus également dans tout le corps, puis habituer l’œil hagard à se poser et à voir , l’oreille à entendre, etc., voilà quels sont les premiers soins. Là déjà l’idiot est contraint comme malgré lui de prêter une certaine attention. Des exercices nouveaux vont

l’y habituer mieux encore. Sans développer tel ou tel

1 Séguin , Traitement physique et moral des idiots. — Collineau. Rapport à l’Académie de Médecine. Mémoires de l'Académie , 1. 18, 1854, — Revue Britannique , nov. 1865.

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