‹ L'instinct [Texte imprimé]Chapitre 5 sur 44 · DE LA MÉTHODE DANS L’ÉTUDE DE L’INSTINCT · texte numérisé non relu

DE LA MÉTHODE DANS L’ÉTUDE DE L’INSTINCT

Quoi qu’il fasse, l'homme sait ce qu’il fait, ou du moins il s’en forme une idée complète ou incomplète , exacte ou inexacte; mais bien ou mal il peut toujours en rendre compte. Les actes mêmes qu’il accomplit avec rapidité, il peut en quelque sorte les ramener par le moyen du souvenir dans la sphère de sa conscience , et s’expliquer après coup le but auquel ils tendaient. Le fou lui-même, aux actes duquel on ne saurait trouver de motifs raisonnables, n’agit pas sans motifs; et à la nature de ceux auxquels il cédera ou qu’il invoquera, vous reconnaîtrez bien souvent la nature de sa folie. Nous savons donc quel est le but que nous poursuivons , et si nous employons pour y arriver tel ou tel moyen , nous pouvons connaître le rapport qui existe entre eux et la fin que nous voulons atteindre.

Mais ces actions quelles qu’elles soient, supposent nécessairement que nous avons acquis, par une suite d’efforts, l’expérience et l’habitude sans laquelle ils n’eussent pas été possibles : pour les accomplir parfaitement , il faut des essais souvent nombreux , ou si nous réussissons du premier coup, c’est que nous étions préparés par des actes analogues. Mais tout ce qui est *

nouveau réclame de nous de l’attention , des efforts, qui ne nous instruisent et ne nous exercent que peu à peu.

Il résulte de là que nous ne réussissons pas toujours, il s’en faut, parce que cette attention et ces efforts ne sont pas toujours suffisants, et que la faillibilité est un des caractères les mieux avérés de notre nature.

Mais par compensation, si nous avons besoin d’éducation pour arriver à produire, tant bien que mal , une œuvre quelconque, nous pouvons continuer cette éducation indéfiniment; nous pouvons nous perfectionner

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sans cesse ; nous pouvons tous les jours ajouter quelque chose à nos talents, leur donner plus d’étendue, plus de solidité, plus de facilité.

De plus, l’intelligence que nous exerçons et que nous développons ainsi, n’est pas limitée à l’acte même que nous venons d’exécuter. Sans doute, il y a des aptitudes particulières et il serait insensé de prétendre que nous sommes tous également propres à réussir en toutes choses. Mais enfin, si vous avez pu construire un édifice quelconque, vous pourrez, plus ou moins bien, en construire un autre d’un genre différent. Dès que vous connaissez l’architecture, vous possédez certaines vérités et vous pratiquez certains procédés généraux qui doivent s’appliquer à cent travaux divers, à une église comme à un palais, à une maison comme à une citadelle. Et s’il vous faut étendre ces connaissances générales, vous le pouvez ; les premières notions qu’a exigées de vous l’architecture, vous donneront aussi la clef de la science des nombres dont les applications, comme on sait , sont infinies, et ainsi de suite. L’intelligence est donc un instrument à mille fins; et ce nouveau privilège nous pouvons le désigner d’un seul mot : l’universalité.

Enfin, comme tout individu choisit , ^s’instruit et se perfectionne par une suite de travaux qui lui sont propres, chacun de nous met dans ce qu’il fait une dose inégale d’intelligence et d'activité. Nos actions ne sont point uniformes , et malgré les ressemblances fondamentales qui tiennent à l’unité de la nature humaine, la diversité est le dernier trait qui la distingue.

Il est facile de voir maintenant que tous ces caractères s’accordent entre eux , sortent pour ainsi dire les uns des autres, et peuvent ainsi se résumer tous attention, travail personnel, efforts.

Prenons maintenant les actions des animaux : nous y trouverons des caractères tout opposés.

L’animal, quoique ses actions tendent à un but bien déterminé, ignore néanmoins quel est ce but, et il ne se rend aucun compte des mouvements qu’il exécute. Tel insecte, herbivore à l’état adulte, va néanmoins déposer ses œufs sur la chair putréfiée qui seule peut nourrir les larves de ses petits et il ne les verra pas éclore. Les motifs de son action lui sont donc complètement inconnus. Il en est de même de tous ceux qui assurent la naissance et les premiers moyens d’existence de leurs petits, bien qu’ils soient destinés à mourir avant que leurs petits soient éclos. Ce n’est évidemment pas parce qu’il apprécie la nature de ses besoins et qu’il y proportionne la nature de ses travaux, que le castor construit ses digues : car, à l’abri de tout besoin, si vous laissez près de lui les matériaux nécessaires, il commencera à construire sans aucune utilité, par conséquent sans se proposer aucun but.

Aussi , ni l’imitation , ni l’expérience n’ont-elles plus de part que la prévision dans ses industries les plus compliquées. L’animal réussit généralement du premier coup, sans tâtonnements et sans essais préalables. L’oiseau n’a pas besoin d’étudier pour faire son nid. Le carnassier n’hésite point quand il se trouve pour la première fois en présence de la proie que la nature lui destine, et parmi les herbes d’une prairie le ruminant va droit à celle qui lui convient. Jamais, dans les migrations, les cailles et les hirondelles n’ont essayé de plusieurs routes et ne se sont engagées dans des directions variées pour adopter l’une d’entre elles. Nous verrons comment l’animal peut être dressé et habitué

à des exercices nouveaux pour lui; mais de lui-même jamais il ne s’instruit par des essais répétés à dessein, qui d’ailleurs lui seraient inutiles. Séparez-le des animaux de son espèce , assurez-vous que ni l’expérience, ni l’éducation ne lui ont rien appris ; et cela est facile pour un grand nombre d’espèces où les générations sont inconnues les unes aux autres. Qu’il soit seulement en possession de ses forces organiques, tout ce que ses parents ont fait il le fera , sans hésitation et sans effort.

Il le fera aussi avec succès : la perfection, l’infaillibilité de l’instinct éclatent depuis le commencement jusqu’à la fin du règne animal. Pas un nid, pas une ruche, pas un terrier, pas une cabane, ne sont insuffisants pour les besoins de leurs architectes. L’animal restera donc stationnaire. Il n’a rien appris pour arriver à pratiquer son art ; il le pratique sans hésiter et très bien ; mais il ne se préoccupera point d’y ajouter des perfectionnements successifs. La nature a pourvu à tout; elle n’a rien réservé à son initiative, et ne lui a laissé le soin de réaliser aucun progrès.

Il ne pourra pas davantage essayer une industrie autre que la sienne. Il y a , comme on Y a dit, des instincts particuliers dévolus à chaque espèce ; mais on ne saurait dire qu’il existe un instinct , qui soit, comme l’intelligence, un instrument général pouvant servir à des fins variées. Tel oiseau n’est pas fait pour construire un nid, mais tel nid. Chaque espèce d’araignée fait une toile d’une nature toute particulière, et, elle ne peut faire absolument que celle-là. Celle de l’araignée des jardins est d’une régularité toute géométrique, car elle offre le modèle des rayons qui partent d’un centre.

L’abeille construit ses cellules comme si elle savait le calcul infinitésimal , nous serions obligé de le savoir si nous voulions imiter son travail. Ni l’araignée, pourtant, ni l’abeille ne savent les mathématiques ; et en dehors de l’art qui leur est propre, elles ne sauraient appliquer à rien le moindre des principes qu’un pareil art supposerait dans l’esprit de l’homme.

Destiné à un genre de vie spécial, ne connaissant point les hésitations et n’essayant pas de se perfectionner, puisqu’il fait tout immédiatement avec une perfection qui ne lui a coûté aucune étude, l’animal ne choisit pas. Ruminant ou rongeur, carnivore ou herbivore, aquatique ou arboricole, voyageur ou sédentaire, chasseur ou pêcheur, pillard ou fainéant, maçon, architecte, cordonnier, tapissier, fabricant de carton, hydraulicien, mineur (puisque l’on trouve chez lui toutes ces industries) , il est né ce que vous le voyez être ; il ne peut pas ne pas l’être. L’instinct qui le dirige lui imprime une impulsion toute fatale et dans une voie tracée d’avance. La nécessité est une loi essentielle de l’instinct.

Enfin toutes les actions auxquelles il préside sont uniformes dans tous les individus d’une même espèce. Les abeilles du temps d’Aristote avaient leurs ruches comme celles d’aujourd’hui, et partout où vous trouverez la même espèce, vous trouverez les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, la même industrie.

Les caractères de l’instinct qu’on peut opposer un à un aux caractères de l’intelligence se tiennent aussi mutuellement : chacun d’eux entraîne tous les autres et on peut ainsi les résumer : impulsion spéciale, irrésistible, uniforme, admirablement préordonnée, que l’ani-

mal subit et à laquelle il cède immédiatement sans savoir ni d’où elle vient ni à quelle but elle le conduit. ■ Rien de tout cela, je le crois, n’est contesté par les naturalistes ou les philosophes : ou s'ils trouvent dans les animaux des actions qu’ils jugent avoir d'autres caractères, ce n’est pas à l’instinct qu’ils les attribuent, c’est à l'intelligence. Ils superposent ainsi dans l’animal deux forces distinctes, mais l’instinct subsiste pour eux. avec tous ces traits essentiels que nous avons essayé de démêler et dont nous avons montré l’harmonie. Il s’agit maintenant de l’expliquer, en cherchant quelle est cette impulsion dont il dérive ; s’il y a des exceptions provenant de ce que d’autres lois que celles de l’instinct, se mêlant à elles, viennent produire des effets composés, nous ne serons que plus à même d’en constater l’existence et de nous en rendre exactement compte, quand, après avoir dégagé, comme nous l’avons fait, le type des actions purement instinctives, nous en aurons donné la théorie.

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