DES CAUSES DÉTERMINANTES DES INSTINCTS
Les organes de préhension et de locomotion, les armes et les outils de l’animal, toujours appropriés au genre de vie spécial à son espèce.
Si nous prenons dans leur ensemble et dans leur complexité les actions d’un animal, nous verrons qu’il y a tout d’abord trois ordres de faits qui concourent à les produire. Quand un animal agit soit pour chercher sa nourriture, soit pour attaquer, soit pour se défendre, soit pour se construire une habitation, soit pour exécuter un travail quelconque, il se sert, bien entendu, des organes qui sont à sa disposition, les dents et les griffes, les pattes, le bec et les ongles, la queue même, les ailes ou les nageoires, enfin les armes et les outils si variés que lui adonnés la nature. En second lieu, il est aidé dans l’emploi de ces organes par les sens et les impressions qu’il en reçoit. Enfin son organisation générale le dispose à s’en servir, puisqu’elle lui en fait
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un besoin, et que tout en elle concourt à lui en faciliter l’usage par la corrélation et l’harmonie de toutes les parties qui la composent. Ce sont là les trois conditions premières sans lesquelles leurs actes* seraient évidemment impossibles. Nous devons donc les analyser, et nous demander quelle est la nature du rapport qui existe entre ces conditions et ces actes.
Recueillons parmi les observations les moins contestées des naturalistes, un nombre de faits suffisant pour appuyer des inductions légitimes, et attachonsnous à prendre nos exemples dans tous les groupes principaux de la classification naturelle.
Il est d’abord un premier fait que le sens commun, la plus vulgaire observation pèuvent établir, c’est que les animaux, ne se fabriquant pas comme nous des engins et des outils artificiels, ils se servent uniquement des engins et des outils naturels qu’ils trouvent dans leurs organes. L’oiseau vole parce qu’il a des ailes, le poisson se meut dans l’eau parce qu’il a des nageoires, le taureau se défend avec ses cornes. Tel animal déchire une proie parce qu’il a des griffes et des dents, sinon il se passera de manger de la chair crue ; et s’il n’est pas assez vigoureux pour se défendre contre ceux qui voudraient faire de lui leur nourriture, il ne s’en préservera qu’à une condition, c’est qu’il ait des organes de locomotion assez rapides pour échapper à la poursuite de ses ennemis. Réduit ainsi à des organes d’une nature déterminée, l’animal est bien contraint de s’en servir, et il s’en sert.
Sentit enirn vimquisque suam quam possit abnti.
Entrons maintenant dans le détail. Le singe est, dit-on, si semblable à nous, qu’il doit être ou l’un de
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nos ancêtres ou tout au moins de nos cousins germains. Avouons que de tous les animaux c’est celui qui semble le moins astreint à un genre de vie spécial ; c’est celui qui possède l’organisation la plus libre. Et* cependant on ne saurait nier qu’il est voué tout d’abord à une vie toute matérielle, et de plus qu’il est destiné à vivre sur les arbres et à se nourrir de fruits. Tout est fait pour lui assurer des mouvements plus étendus et rapides : l’allongement démesuré de ses membres, surtout de ses membres antérieurs , la longueurs de ses clavicules, la vigueur de son poignet, renforcé souvent par un neuvième os , la forme de sa main , véritable crochet préhenseur, comme disait Gratiolet, aussi mal organisé que possible pour le toucher, mais admirablement adapté aux besoins d’une vie arboricole, enfin une queue capable d’entourer les corps et de les saisir comme une main.
Quand on passe aux carnassiers, la vie matérielle prend une direction de plus en plus précise. Ainsi les membres se ramassent, le pouce libre et opposable disparaît : les ongles et les dents prennent des caractères particuliers, suivant que l’animal se nourrit de chairs, crues, d’insectes, d’herbes ou de fruits.
L’animal a-t-il une industrie plus spéciale comme la taupe? voyons ce que ses organes lui permettent de faire. Le corps trapu, les yeux excessivement petits, sans oreilles externes, les pattes de derrière très faibles ; elle marche péniblement à terre et n’est point faite évidemment pour vivre à ciel découvert. En revanche, destinée à une plus rude besogne que tout mammifère de la catégorie des mineurs , elle a été douée nous dit-on de qualités en conséquence.
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« Un corps cylindrique, une fourrure douce et soyeuse, dont les poils perpendiculaires à la peau se replient facilement en avant et en arrière, une force prodigieuse et une disposition particulière des bras et des mains, celles-ci conformées pour servir à la fois de pelle et de pic, un crâne allongé, un os spécial pour renforcer le boutoir qui est une tarière vivante, le développement extraordinaire des muscles du cou, fortifié par un autre os spécial dans le ligament cervical, la paume des mains large et tournée en dehors, tous ces détails d’organisation rendent la taupe admirablement constituée pour l’ouvrage qu’elle doit accomplir *. »
La forme des ongles et des dents détermine, avonsnous dit, d’une manière générale, une bonne partie des instincts des animaux carnassiers. Que de différences pourtant dans les mœurs et les habitudes particulières des animaux d’un même ordre ou d’une même famille ! D’où viennent ces habitudes singulières de l’hyène, et cette façon bizarre de chercher une nourriture ignoble mais facile, quand le lion et le tigre vont droit à leur proie et la déchirent à belles dents ? La réponse est toute faite : « L’hyène a ses doigts armés d’ongles épais, courts, forts et tronqués, qui ne sont propres qu’à fouir et ne peuvent servir comme de griffes capables de retenir . une proie et de la dépecer. Ses dents sont solides et fortes, mais peu tranchantes et peu propres à déchirer une proie vivante. Enfin l’allure traînante de ces animaux qui prouvent de la disposition de leur train de derrière plus bas que celui de devant, achève de les distinguer et d’expliquer leur
1 Revue moderne, mars 1867.
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manière de vivre*. » Au contraire, une mâchoire moins allongée, munie d’articulations plus vigoureuses, des ongles crochus et rétractiles, d’énormes canines, voilà ce qui, entr’autres caractères, doit donner au tigre et au lion leur force terrible et leurs instincts sanguinaires 1 2 .
Point de dents canines, mais des molaires à large couronne plate et traversée par des lignes saillantes, qui rendent leur surface semblable à une meule, des incisives opposées deux à deux, fortes et tranchantes, longues et arquées, profondément enracinées dans l’os de la mâchoire, couvertes d’une épaisse bande d’émail, mais en avant seulement, de sorte que leur bord postérieur s’usant plus que l’antérieur, elles sont toujours naturellement taillées en biseau, repoussant continuellement de la racine à mesure qu’elles s’usent du tranchant, et rendant ainsi le frottement nécessaire pour que la bouche ne soit pas close par l’extension démesurée de l’une d’entr’elles ; enfin une mâchoire inférieure s’articulant de telle sorte avec le crâne qu’elle ne peut se mouvoir que d’avant et arrière, et que par conséquent elle ne peut que limer ou ronger, voilà les
1 Dict. de d’Orbigny.
2 Quand les instincts deviennent bizarres comme chez les marsupiaux, soyez sûrs que les organes le sont aussi : « Des pieds disposés en forme de main, dit M. Roulin, une queue écailleuse et qui s’enroule autour des arbres comme un serpent, sont des traits d’organisation étranges, mais dont on comprend l'utilité, quand on les rencontre chez des animaux assujettis à chercher leur nourriture sur des arbres et doués cependant de peu d’agilité. » Le genre de locomotion d’un animal, ajoute le môme auteur, influe tellement sur son genre dévie, que les organes qui servent à cette formation fournissent souvent de très bons caractères pour l’établissement des groupes secondaires. Roulin, Mélanges d’hist. nat. p. 170-204.
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caractères principaux de l’animal si bien désigné par le nom de rongeur 1 . On voit aisément, les instincts que suppose un tel organisme, et comment des bêtes ainsi bâties doivent se nourrir de substances végétales souvent très dures, comme le bois et l’écorce. Ajoutez qu’elles ont généralement les pieds de derrière plus haut, que ceux de devant , elles sautent donc plus qu’elles ne marchent. Mais ces dispositions organiques, sans compter les autres , peuvent varier à l’infini. Comme un simple ressort ajouté ou modifié par un constructeur de génie double les effets d’une machine et en métamorphose le travail, ainsi un simple changement dans les formes des pattes ou de la queue annoncera une existence arboricole ou aquatique. Le nombre et la nature des dents, leur mode d’apparition, de groupement, d’insertion, l’épaisseur de l’émail qui les recouvre, l’absence ou la présence des racines, la forme d’un os, tout cela déterminera dans la vie des rongeurs des besoins distincts et des industries différentes. Les uns n’auront que des clavicules rudimentaires, les autres en auront d’assez fortes pour se servir de leurs pieds de devant comme d’un outil. Tels sont les castors, dont les pieds sont de plus munis d’ongles robustes et dont la queue, élargie en palette ovalaire, aplatie et écailleuse sur ses deux faces, sert avec une égale perfection de nageoire et de truelle.
Si la force des dents joue un si grand rôle dans les instincts d’un animal, il va sans dire que l’absence de dents n’est pas un caractère de moindre importance, et que si vous trouvez chez un édenté une langue gluante,
1 Delafosse. C, Gervais, Les mammifères , p. 267.
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facile à allonger et à lancer au dehors, vous pouvez deviner par avance l’instinct du fourmilier, qui, grâce à ce dernier organe collé dans un nid de fourmis, dévaste sans peine la tribu tout entière : c’est son unique ressource, et c’est aussi son unique industrie.
Prenons des animaux plus rapprochés de nous, qui ne paraissent destinés par la nature à aucun art bien particulier, mais qui sont doués soit d’une vigueur, soit d’une agilité peu commune, et que pour cette double raison l’homme dresse et assouplit à son usage. La nature de leurs dents annonce des herbivores, mais la distribution de leurs membres et leurs proportions suffiraient pour faire apercevoir du premier coup le genre de service que nous pouvons attendre ou provoquer, de la part des uns et des autres. Chez les uns la défense est confiée aux membres de derrière ; la tête est libre et dégagée de toute végétation osseuse ; tout est fait pour enhardir l’animal et pour favoriser la légèreté de sa course. Chez les autres, au contraire, le corps est trapu, les jambes massives et la tète esclave, forcée d’accomplir elle-même une double fonction, d’aller chercher la nourriture et de pourvoir à la défense. Voilà du moins ce que le premier venu peut constater aisément. Mais mettez un connaisseur, un Arabe, je suppose, en face d’un cheval : il l’examine aussi minutieusement qu’un ingénieur fait une machine, et il y trouve autant de pièces, autant de ressorts à critiquer: ceci doit être long, ceci doit être court, ceci doit être large. Une ondulation, une saillie, une échancrure, un allongement, un rétrécissement, que sais-je, la moindre modification d'un muscle ou d’un os , est la cause et le signe extérieur d’une qualité ou d’un défaut. Le cheval
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dit l’un des hommes de France les plus compétents dans cette matière 1 , c’est une locomotion animée ; et il poursuit sa comparaison trait par trait, dans tout un volume. Prenons un détail entre vingt autres : « L’encolure ne sert pas seulement à supporter le cou du cheval. C’est un puissant balancier qui concourt à l’exécution de tous les mouvements. Suivant qu’elle se déplace, l’encolure allège telle partie du corps pour charger telle autre, d’où résulte plus de facilité pour l’action de quelque nature qu’elle soit... Que l’on observe un cheval monté par un écuyer habile, on peut voir aux mouvements de la tête et de l’encolure, de quelle importance est ce long balancier. Son déplacement précède toujours le mouvement commandé, c’est à le provoquer d’abord que l’écuyer s’attache, quand, au moyen de la bride, il communique sa volonté à l’animal. » Il est difficile de rien ajouter à cette savante démonstration, mais il est assurément permis de dire combien il est aisé de vérifier le fait en renversant l’expérience. Un excellent cheval entre les mains d’un cavalier maladroit, n’est-ce pas comme une machine dont on remuerait les ressorts au hasard ou à contre-sens, et qui ne produirait plus nul effet. Mais livrons le cheval à lui-même : voyons, mise en action par le feu même de la vie, cette locomotive où chaque muscle est un moteur et représente un véritable piston, où tout organe facilite un mouvement, où la nature de l’organe produit la nature du mouvement ; est-ce qu’une connaissance parfaite de toutes les parties du corps ne nous apprendrait pas par avance les services que l'animal peut nous rendre ? Elle nous dirait même, à point nommé,
1 Richard (du Cantal). Étude du cheval de service et de guerre , p. 187 .
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ce qu’il aura de force et d’agilité, par conséquent de confiance et de hardiesse, de ressource enfin contre un obstacle et un danger déterminé. Un seul exemple encore : examinez cette chaussure artificielle qu’on met au pied des danseurs ; supposez-la susceptible de recevoir des modifications variées, composez-la de pièces multiples. Toutes choses égales d’ailleurs, la nature des différentes pièces, leur disposition, leur qualité, nous annonceraient les mouvements et les pas spéciaux du danseur. Eh bien ! le sabot du cheval est plus compliqué et plus parfait que cette chaussure élastique 1 . La description du sabot et de ses modifications possibles n’est cependant que l’une des plus minces parties delà description du cheval, et à toutes ces modifications correspondent autant de ressources , de qualités et d’aptitudes particulières.
Ces vérités paraissent encore plus évidentes quand on s’éloigne davantage des animaux qui se rapprochent de l’homme, et qu’on descend des mammifères aux oiseaux. Ce n’est pas seulement la longueur et la brièveté des ailes qui modifient les allures de ces derniers en leur permettant ou non les lointains voyages : la forme de leurs pattes indique leur séjour, la forme de leur bec indique leur nourriture. Becs et pattes nous révèlent à peu près toutes leurs habitudes et nous fournissent l’explication de leurs industries 2 .
En effet, le bec et les pattes, et le corps tout entier de l’oiseau, tels sont les outils qui lui servent à construire son nid. Prenons le plus poli et le plus régulier de tous :
1 Ouvrage cité p. 201, 202.
2 Voir note B, à la fin du volume.
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le nid du chardonneret. « En général, dit M. Moquin- Tandon 4 , les nids des passereaux présentent à l’intérieur u n cercle parfait, même ceux qui sont composés le plus négligemment : car ce sont les parties extérieures qui, dans ces derniers, sont disposées souvent sans aucun art. Le nid du chardonneret est admirablement tissé soit au dehors, soit au dedans. Commentée petit oiseau arrive-t-il à la régularité constante , j’allais dire mathématique , de sa couchette ? Des auteurs ont avancé que le cercle dont il s’agit a pour rayon la distance qui se trouve entre les pattes rapprochées l’une de l’autre et le bec de l’oiseau, celuici étant accroupi, la tète fort inclinée. L’animal dans cette position tourne sur lui-même et décrit une circonférence, il dépose et arrange en même temps les matériaux suspendus à son bec. J’ai surpris une fauvette des jardins pendant la construction de son nid et j’ai remarqué en effet des mouvements rotatoires complets et ses rapides évolutions sans tâtonnements et sans erreur. Au fur et à mesure que les parois s’élèvent, les pieds restant au fond de la couchette, le bec s’en écarte de plus en plus, le rayon s’allonge et le cercle s’agrandit. Voilà d’où vient la forme évasée du nid. » Un autre naturaliste 1 2 nous dit de même de l’hirondelle de rivage, qu’elle se sert toujours de son corps pour déterminer les proportions des trous circulaires qu’elle construit dans les sables. La partie qui s’étend des cuisses à la tête forme le rayon du cercle. L’oiseau creuse de son bec et de ses ongles en travaillant du
1 Revue de zoologie.
2 D r J. Franklin. La vie des animaux. — Oiseaux. •
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centre aux extrémités. Cn poétique écrivain a donc pu, en généralisant, dire avec une élégante exactitude que la maison, c’est la personne même de l’oiseau.
Quoique la même concordance puisse être aisément établie pour les autres vertébrés, c’est-à-dire les reptiles et les poissons, nous en dirons peu de chose , parce qu’on ne cite guère d'habitude les instincts de ces animaux. Disons pourtant quechez le poisson par exemple, le nombre des dents, leur forme, leur substance, leur structure, leur situation, leur système d’attache , contraignent l’animal à employer tel moyen d’existence et non tel autre, et qu'un seul changement dans l’un de ces caractères entraîne fatalement à sa suite une foule de besoins, et par conséquent de mouvements qui se produisent, pour ainsi dire, les uns les autres.
Rien de plus admirable assurément que les industries des insectes : rien de plus embarrassant au premier abord que cette incroyable variété et cette infinie complication de mouvements dans des êtres aussi frêles. Mais ce qui n’est pas moins admirable, c’est la variété et la complication des instruments et des outils qu’ont reçus ces étonnantes créatures. Encore ces mécanismes prodigieux nous dérobent-ils bon nombre de secrets, et l’anatomiste peut-il souvent se comparer à un homme qui enlèverait au hasard quelques pièces d’une montre, pour en comprendre les mouvements. Mais pour être incomplètes, les descriptions que nous trouvons chez les naturalistes n’en sont peut-être que plus éloquentes.
Les mouvements des pattes et des ailes varient avec le nombre, les formes, la composition et les proportions de ces organes, mais quel est le but de toutes ces variations, sinon le genre de vie de l’animal? Si l’insecte doit
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vivre à la surface de l’eau, généralement ses pattes sont longues , ciliées et aplaties ; s’il doit creuser la terre , plusieurs de leurs parties sont élargies, crénelées, dentelées ou tranchantes. Et maintenant cette patte , que volontiers nous regarderions au microscope, elle se compose de six parties distinctes , dont chacune se décompose elle-même en imperceptibles fragments : ce sont des couteaux, des brosses, des houppes, des tire-bourres, des pelottes élastiques , des ventouses , des serres , des pinces ou des corbeilles *, le tout approprié aux plus minutieuses occupations qui remplissent la vie de l’animal.
Mêmes appropriations dans la bouche. Chez les suceurs , c’est un bec articulé , sorte de tube composé de plusieurs pièces creuses qui se meuvent les unes sur les autres et qui contiennent des soies fines et aiguës. Ce bec, qui varie par la forme et la courbure , réunit en même temps les propriétés du siphon et du tube capillaire.
Que l’abeille, poussée par un mobile dont nous rendrons compte un peu plus tard , entre dans une fleur épanouie et toute remplie de son pollen : la féconde poussière s’attachera d’elle-même aux poils brancbus dont son corps est recouvert; mais déjà tous les instruments de récolte et de transport sont préparés. L’un des articles de l’une des pattes est lisse au dehors et garni sur sa face interne de poils raides et parallèles ; c’est une brosse qui va frotter le corps tout entier, recueillir le pollen et le rassembler en petites pelottes. Puis , la jambe elle-même qui, dans son ensemble, est une palette
1 V, la note C. à la fin du volume,
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triangulaire, présentant à sa surface un léger creux en forme de corbeille, recevra les pelottes empilées pour les porter à la ruche 4 .
La bouche de l’hyménoptère ne sert point à la mastication. Car l’animal ne se nourrit que de substances molles ou liquides qu’aspire une trompe mobile et flexible. La bouche est un instrument de travail : suivant que les mandibules se rapprochent ou non, elles forment une pince tranchante ou une gouttière qui serviront l’une et l’autre à la construction des cellules. Mais ce même article qui , lorsque l’insecte est posé sur sa fleur, fait l’office de brosse, révèle, quand l’insecte est dans la ruche, d’autres traits d’organisation merveilleux; par son angle extérieur, il s’articule avec la jambe, de manière à exécuter le mouvement d’une lame de couteau qu’on peut fermer et ouvrir alternativement. L’angle opposé ou extérieur est libre et prolongé en une petite pointe légèrement recourbée, et ces deux parties forment une pince, qui sert à la construction des gâteaux de cire 2 .
N’oublions pas qu’une semblable analyse peut être
4 Dictionnaire de D’Orbigny.
2 Que dire maintenant de la perfection de ces organes ? « Comparez les instruments que l’insecte emploie pour son travail à ceux dont nous faisons usage; voyez ses scies, ses râteaux, ses brosses, ses ciseaux; comparez-les aux nôtres et vous reconnaîtrez immédiatement que tout ce que vous savez faire n’est que bien inférieur à ce qu’il possède. Le scalpel d’un anatomiste nous semble avoir un tranchant d’un précieux travail , son poli nous séduit, examinez-le au microscope et vous serez surpris de le voir se transformer en une grossière lame de scie. Il en est de même de la pointe d’une aiguille, elle devient une imparfaite alêne. Mettez en regard la scie, les dents et les râteaux d’un insecte, vos yeux s’étonneront de son prodigieux fini. » (Pouchet, V Univers.)
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faite et a été faite à propos de la forme et de la structure des ailes de rabdomen et de ses nombreux appendices , des armes offensives comme le dard. Mais les descriptions que nous avons résumées suffiront à titre d’exemples, et elles nous dispenseront aussi d’insister sur les autres espèces, auxquelles ces vérités d’ailleurs doivent nécessairement s'appliquer. Que parmi les fourmis nous en trouvions qui aient les mandibules longues, étroites, arquées, sans dentelures, c’est-à-dire façonnées en croc, nous pouvons dire : voilà les guerrières. Que nous en rencontrions dont les mandibules soient arrangées en instrument de travail ou en machine de transport, nous pouvons dire également sans crainte de nous tromper : voilà les travailleuses. Deux mécanismes, l’un interne, l'autre externe, constituent l’appareil à l’aide duquel l’araignée fait sa toile. Le premier se compose de glandes qui sécrètent la gomme des réservoirs qui la contiennent, et de tubes qui la conduisent aux organes externes. Le second comprend quatre fuseaux ou dévidoirs, semblables à des mamelles garnies d’un millier de petites pointes, qui sont percées, et de chacun de ces trous sort un fil d’une inconcevable finesse, qui sèche immédiatement au contact de l’air. Or avec chaque espèce varie la forme des trous et par conséquent la forme du fil , et par conséquent celle de la toile. C’est donc ici encore la variété des organes qui produira la variété des instincts. Comment ne pas croire en effet que ces innombrables organes et ces parties d’organes trouvent leur emploi comme d’eux-mêmes, au fur et à mesure que l’exigent les nécessités du travail, et que des besoins nouveaux les mettent successivement en jeu.
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C’est assurément chez les insectes que l’instinct passe pour étaler ses plus grandes merveilles et cependant des naturalistes nous disent que les mollusques ne sont point inférieurs en adresse architecturale aux plus habiles insectes, l’abeille et la fourmi. Car c’est précisément, ajoutent-ils, dans les plus humbles créatures qu’on trouve une série de mécanismes plus diversement appropriés aux différentes conditions de la vie. En un mot, si la vie des animaux se simplifie et tend à se rapprocher d’une existence végétative, l’organisme au contraire, je ne dirai point se complique, (car il se compose de pièces qui, ajustées les unes aux autres, ont de moins en moins besoin d’être réunies et harmonisées par un système nerveux) , mais se charge de plus en plus de réaliser la fin de l’animal par des mouvements purement mécaniques. Chez la sèche, sur les bras, les épaules, les pieds, les tentacules, s’adaptent des rangées de suçoirs qui ont la faculté d’empoigner tout objet, auquel s’attache l’animal, et ce suçoir est le type vivant de la pompe à air 1 .
Le pied du pétaucle est tour à tour une alêne, un crochet, une perche, un ressort.
L’argonaute, quand il est effrayé, rentre dans sa coquille, qui perd alors l’équilibre, se renverse et coule au fond de Teau.
De même, le tétrodon peut se donner la forme globulaire en avalant de l’air qui passe à travers son jabot et l’enfle comme un ballon. La partie abdominale étant plus légère, le corps se retourne, l’estomac devient le dos, et l’animal flotte hérissé d’épines qui le défendent.
1 D r J, Franklin, Vie des animaux.
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Au-dessous de ces animaux, nous trouverons ceux qui, se nourrissant de molécules déjà désunies, n’ont . pas besoin d’organes de préhension ; il leur suffit de produire dans l’eau un mouvement presque circulatoire du fluide qui doit apporter avec lui la substance nutritive : la substance et le véhicule sont avalés en même temps.
Ainsi l’instinct se réduit de plus en plus à un seul et unique mouvement initial qui met en branle les pièces de l’organisme, et celles-ci se meuvent mécaniquement les unes les autres. Ce premier mouvement seul appartient à l’instinct, ceux qui viennent extérieurement frapper nos yeux ne relèvent pas de lui.
Enfin nous ne voyons bientôt plus que des fonctions qui s’accomplissent en vertu des lois physiologiques, par l’action immédiate du milieu ambiant sur l’organisme. Ce mouvement initial lui-mème ne se produit pas ; et avec lui l’instinct a définitivement disparu.
Résumons-nous maintenant en peu de mots. Les observations qui précèdent ne suffisent pas encore à expliquer tout ce qu’il y a de mystérieux dans l’instinct, mais nous pouvons en tirer provisoirement les conclusions suivantes :
1° Tout animal, par ses organes de locomotion et de préhension, par les armes et les outils que ces organes constituent, est astreint à un genre de vie spécial ; tout autre lui est impossible.
2° Ces organes, par la disposition particulière de chacun d’eux et par leur concours mutuel, rendent faciles tous les mouvements, toutes les actions que ce genre de vie réclame de l’animal. Pour lui, vivre et se mouvoir, c’est nécessairement se servir de ses organes,
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et par conséquent c’est exercer son industrie; et par cela seul qu’il fait usage de ses membres, il met en jeu les instruments les plus parfaits et les mieux accommodés qu’on puisse concevoir à un art déterminé.
3° Etant donnés plusieurs animaux d’un même groupe et doués d’une organisation commune, il suffit à la nature d’une addition ou d’une modification quelquefois imperceptible, pour approprier l’ensemble des organes à des industries toutes nouvelles et pour le disposer à des travaux tout différents.
4° Cette accommodation des organes extérieurs à un genre de vie déterminé se manifeste d’un bout du règne animal jusqu’à l’autre. Elle devient néanmoins de plus en plus précise à mesure que l’on descend dans l’échelle des êtres, c’est-à-dire à mesure que les instincts nous paraissent plus extraordinaires et plus merveilleux.
Les sens. — Comparaison de la structure et des fonctions des organes des sens dans l’animal et dans l’homme. — Comment les sens de l’animal sont appropriés à ses instincts.
Tout animal a donc des organes de locomotion et de préhension, des armes et des outils admirablement adaptés à un genre de vie spécial et à une industrie déterminée. Nous concevons dès lors que du moment où il en use, la nature de ses actions est par là même arrêtée d’avance, et ses travaux ne sont si merveilleux que parce que ses instruments le sont aussi. Mais ces
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instruments, d’où vient que l’animal est porté à s’en servir et à s’en servir si à propos ? L'un a de quoi saisir et dépecer sa proie; mais comment va-t-il la chercher ? comment la trouve-t-il ? L’autre a de quoi recueillir le pollen des fleurs et en construire des gâteaux et des cellules ; mais d’où vient qu’il choisit sans se tromper la fleur qui lui donnera son butin, et qu’il sent à point nommé la nécessité de se servir d’un organe ou d’un autre dans les phases variées de son travail ? Il est de plus des actions, qui, sans présenter la moindre difficulté par elles-mêmes, nous étonnent pourtant par l’apparente sagacité de l’animal qui les accomplit là où il faut, et dont le choix est merveilleusement en rapport, soit avec ses propres besoins, soit avec ceux de sa progéniture. Ainsi, rien d’étonnant que le moment venu, l’insecte dépose ses œufs ; o/e st un acte qui appartient à peine à l’instinct ; car il est presque entièrement physiologique. Mais en vertu de quelle science et de quelle suggestionmystérieuses, cet insecte va-t-il précisément déposer ses œufs sur les seules substances où les larves de ses petits puissent trouver leur nourriture? Quand un être animé, quel qu’il soit, se meut de lui-même et agit, c’est qu’il est mis en communication avec le monde où il développe son activité, par des sens qui ont fait arriver jusqu’à lui des impressions provenant des choses extérieures ; et c’est en vertu de ces impressions qu’il agit, ce sont elles qui le conduisent et qui l’éclairent. Voyons donc quels sont les sens de l’animal et quelles sont les impressions qu’ils lui apportent du dehors.
On sait quels sont nos cinq sens extérieurs : le toucher, la vue, le goût, l’ouïe, l’odorat, auxquels il faut ajouter
l’instinct et les sens.
un sens interne qu’on a nommé tour à tour organe de la sensibilité générale, ou sens vital, et qui nous avertit, par le plaisir ou la douleur, delà manière plus ou moins facile ou troublée dont s’accomplissent en nous les fonctions de la vie.
Nous n’avons pas besoin de dire qu’en remontant du sens vital au toucher , la part de la sensation , dans laquelle l'être est purement passif, diminue de plus en plus, tandis que la part d’activité augmente.
Dans les sens comme le goût et l’odorat, et à plus forte raison le sens vital, nous subissons plus passivement l’impression qui vient nous frapper ; cette impression, plus confuse mais plus violente, détermine plus sûrement en nous des réactions automatiques. Dans les sens comme l’ouïe, la vue, le toucher surtout, nous devons nous-mêmes diriger notre attention et dans une certaine mesure provoquer la production du phénomène. Nous touchons, dit Bichat , parce que nous avons vu, entendu, goûté et senti les choses. Ce sens est volontaire, il suppose une réflexion de l’animal qui l’exerce, au lieu que les autres n’en exigent aucune. La lumière, les sons, les odeurs viennent frapper leurs organes respectifs, sans que l’individu s’y attende, tandis qu’il ne touche rien sans un acte préalable des fonctions intellectuelles. Dans l’acte du toucher, il y a un effort volontaire où notre activité, s’opposant à quelque chose d’étranger à nous, se manifeste plus clairement à ellemême, et nous permet de nous distinguer nettement des choses extérieures. Le sentiment de notre énergie personnelle n’est plus comme dans le sentiment de l’impression subie. Ou plutôt, il ya là plus qu’un
sentiment : il v a une véritable connaissance ,
l’instinct et les sens.
il y a une idée , parce que le sujet et l’objet se distinguent en s’opposant l’un à l’autre. Or, comme la passion et l’action, ou ce qui revient au même la sensation et la perception sont en raison inverse l’une de l’autre, plus les organes des sens obéissent à notre volonté et sont capables d’exécuter des mouvements que nous commandons et dirigeons, plus les connaissances deviennent précises, plus nous pouvons en discerner les éléments, les ordonner, les nommer et nous en souvenir.
Le toucher est donc, on le conçoit aisément, le sens scientifique par excellence , et par les notions qu’il nous fournit lui-même, et par le concours qu’il apporte aux autres sens, dirigeant leur action, complétant, rectifiant au besoin leurs données. A quoi ramenons-nous, pour la mesurer, la vitesse de la lumière et celle du son ? A l’espace parcouru. Et l’espace, comment pouvonsnous le décomposer en un certain nombre d’unités ? N’est-ce pas d’abord au moyen de la main, unité de mesure primitive, dont les parties distinctes et mobiles ont pu donner le modèle des premières mesures mathémathiques et des instruments perfectionnés comme le compas ?
Dans le toucher, les physiologistes distinguent le toucher actif et le toucher passif. Le premier est le tact proprement dit. Il a pour condition la structure de la main qui peut se mouler les corps, les parcourir en tous sens, multiplier et varier les relations des corps étrangers avec le nôtre. Le second est répandu par le corps tout entier ; on peut le considérer comme une ramification du sens vital, siégeant plus particulièrement dans des organes où une certaine modification de la peau rend la sensibilité plus délicate.
l’instinct et les sens.
Or, chez l’animal, c’est le toucher passif qui prédomine et de beaucoup, il n’y a pas à hésiter. La main du singe, nous l’avons vu, n’est qu’un crochet préhenseur. C’est cependant chez les singes que cet organe a le plus de ressemblance avec la main humaine. Ils ont des doigts longs et mobiles, un pouce séparé et opposable, mais ils ne peuvent, comme nous, mouvoir leurs doigts séparément, et leur pouce, étant beaucoup plus court, ne peut être opposé aussi aisément aux autres doigts. En revanche, cette main est douée d’une vigueur extraordinaire, et c’est plutôt un organe de préhension que de toucher.
Les organes de toucher semblent ne pas manquer
aux animaux mêmes chez qui la main s’est transformée
en aile ou en nageoire, en griffes et en serres, en arme ou en outil. Ici comme ailleurs, éclate l’ingénieuse fécondité de la nature qui sait multiplier les formes pour satisfaire à tous les besoins. La queue volubile et prenante de certains singes et de plusieurs marsupiaux, les lèvres du cheval et des ruminants, le nez du chien, le grouin du porc et du tapir , la trompe de l’éléphant, les poils raides de la moustache des chats, les barbillons des poissons, les tentacules et les antennes des invertébrés, voilà autant d’organes de toucher. Mais remarquons que ces organes ne sont pour ainsi dire pas indépendants ; ils sont annexés à d’autres organes et ne semblent la plupart du temps qu’un appendice du goût ou de l’odorat ou des instruments que nous avons déjà décrits. Ainsi chez les insectes, les jambes et les tarses sont garnies de poils et d’épines mobiles qui entrent en jeu, dès que l’animal est posé sur un corps
l’instinct et les sens.
quelconque. Les phénomènes extérieurs affectent donc ces organes, comme la température affecte notre épiderme ; et comme la sensation que l’animal éprouve alors n’est pas moins vive que délicate, l’être attiré ou repoussé soit au moment d’agir, soit dans le cours des actions qu’il exécute, se trouve conduit sans prendre d’initiative. Si parfois, attiré déjà par d’autres sensations, l’animal semble palper les objets en dirigeant sur eux l’organe dont il dispose, le résultat n’en est jamais qu’une impression pure et simple, et non pas une série d’impressions analysées et distinguées. La conformation de l’organe, à elle seule, s’y opposerait.
L’exemple du toucher pourrait suffire à donner la loi des sens de ranimai. Il est évident que ce qui prédomine chez lui, c’est la sensation, créant en vertu de sa nature particulière une répulsion ou un attrait. Prenons encore pour exemple un autre sens, l’ouïe.
On sait à quoi tiennent dans notre espèce l’étendue et la précision des connaissances que ce sens nous procure: c’est à l’union qui existe entre lui et la voix articulée. De vive voix ou mentalement, par une suite d’articulations distinctes que nous prolongeons et répétons à volonté, nous reproduisons les sons entendus, en les décomposant, et nous pouvons ainsi apprécier l’ordre et les relations mutuelles des éléments qui les composent. Nous percevons les sons d’autant mieux qu’ils se rapprochent davantage de ceux que nous pouvons articuler nous mêmes. Nous nous souvenons d’autant plus aisément d’un air de musique que nous sommes à même de dé le chanter intérieurement. Enfin, quand on veut exercer la mémoire de l’enfant, on a bien soin de lui faire prononcer distinctement chaque syllabe des mots.
l’instinct et les sens.
Quel est donc le genre de service que l’ouïe peut rendre aux animaux, puisque n’étant pas secondée par la voix articulée, elle est chez eux toute passive ? Elle agira immédiatement sur la sensibilité, mais elle ne fournira de matériaux à aucun travail intellectuel.
Le sens de l’animalité par excellence, c’est l’odorat. C’est le sens, dit Buffon, par lequel les animaux sont le plus promptement et le plus sûrement avertis. L’animal, écrit Gratiolet, suit les émanations odorantes des corps ; et celles-ci le guident sûrement, éveillant et menant à leur suite une foule d’instincts qui entraînent une volonté aveugle vers des objets inconnus de jouissance ou réveillent les préoccupations de la crainte et de la terreur.
Non seulement la sensation prédomine chez l’animal, mais cette sensation est d’ordinaire d’une vivacité dont les nôtres ne sauraient nous donner aucune idée.
Gratiolet nous parle d’un petit chien qu’un vieux morceau de peau de loup, usé jusqu’au cuir, mettait, par son odeur affaiblie, dans des convulsions d’épouvante ; ce petit chien n’avait jamais vu de loup, il ne pouvait en voir un dans ce débris informe et immobile mais cette odeur déterminait en lui la terreur comme d’autres éveillent des convulsions 4 .
Il est inutile de rappeler l’odorat du chien que tout le monde connait ; pour lui non seulement les traces du gibier imprimées dans l’herbe ou dans la terre ont gardé une odeur qu’il retrouve , mais dans l’air luimême il suit une piste volatilisée qui le conduit sûrement soit à sa proie soit à son maître 2 .
1 Anatomie comparée du système nerveux,
2 Voir la note D à la fin du volume.
l’instinct et les sens.
L’odorat des insectes n’est pas moins pénétrant. Dans votre jardin où vous n’avez jamais vu de nécrophores, abandonnez une taupe morte, et aussitôt l’un de ces coléoptères, qui l’a sentie de loin, arrive et l’enterre f .
Malgré les soins des fleuristes à envelopper leurs tulipes dans des châssis de toile, malgré celui de l’épicier dont le miel est caché par les douves du baril qui le renferme, l’insecte, attiré par l’odeur, arrive et fait tous ses efforts pour parvenir au lieu d’où elle émane directement.
Toutes ces odeurs néanmoins, quoique nous les percevions de moins loin, nous sont connues; mais il en est qui n’existent même pas pour nous et qui affectent pourtant l’animal avec une étonnante vivacité. Nous ne pouvonspas bien apprécier, nous dit M. Duméril, la nature des odeurs que les insectes eux-mêmes exhalent dans les époques du rut ou de la fécondation. Et pourtant voici ce qu’ajoute le même savant : « A l’époque de la fécondation, nous avons placé les unes dans les autres plusieurs boîtes, dont la plus intérieure contenait une femelle du grand paon de nuit. Après les avoir déposées le soir sur le balcon extérieur d’une fenêtre, nous avons trouvé le lendemain un assez grand nombre de mâles venus de fort loin, faisant des efforts pour pénétrer dans cette sorte de prison, aux portes de laquelle ils avaient passé la nuit 8 . »
Le fait cité par M. Girard est encore plus précis 1 2 3 : • Le. mâle des insectes est attiré, dit-il , par des émanations odorantes, à d’incroyables distances. On a vu dans
1 Ponchet, V Univers p. 117.
2 C. Duméril, Mémoires de l’Académie des Sciences r tome xxxi. .
8 Girard, Métamorphoses des insectes . • c
l’instinct et les sens.
des appartements au milieu de Paris , les mâles d’un papillon qu’on nomme le bombyx ou la hachette venir chercher des femelles , et l’espèce n’existe au plus près qu’à Bondy et à Saint-Germain 1 .
« Chez les oiseaux, dont la vue est le sens prédominant, dit Cabanis 2 3 , c’est aux fonctions de cet organe que sont particulièrement liées la plupart des déterminations de l’instinct. C’est par cette étendue et cette puissance de vision qu’ils découvrent au loin les objets de leurs amours; c’est aussi par cette même faculté qu’ils épient leur proie , la poursuivent et tombent sur elle comme l’éclair. » Aussi peut-on dire à bon droit que « l’aile n’est si rapide et si infaillible que parce
qu’elle est aidée d’une puissance visuelle qui ne se
retrouve plus dans toute la création. »
Et maintenant que d’impressions difficiles à classer, si l’on prend pour terme de comparaison les sens de l’homme, et dans combien de cas, ignorant si l’animal touche, flaire ou entend , en est-on réduit à dire simplement qu’il sent.
Que sont les antennes de l’insecte ? Pour les uns, ce sont les organes de toucher, pour les autres, des organes d’odorat. « Ce sont les oreilles de l’insecte, prétend de son côté M. Girard 8 , ce sont des tiges qui, sous l’influence des sons extérieurs, comme de minces baguettes de métal qu’on placerait sur la caisse d’un piano. Les insectes s’appellent en eftèt par les stridu-
1 M. Moquin-Tandon donne des exemples à peu près équivalents de l’odorat des mollusques.
2 Rapport du physique et du moral , p. 543.
3 Métamorphoses des insectes.
l’instinct et les sens.
lations les plus variées, et il est probable que ceux, en grand nombre qui paraissent muets , produisent des sons si légers, que notre tympan ne peut les percevoir, tandis que les délicates antennes en éprouvent un imperceptible frémissement i .
Quand au sens vital on sait la force et la délicatesse des sensations qu’il procure à l’animal, tantôt pénétré jusqu’au fond de son être par mille influences atmosphériques, tantôt surexcité par la direction particulière que la vie prend en lui, lorsque l’époque de la reproduction est arrivée.
Ces sensations soit du sens vital , soit du toucher passif, soit de la vue ou de l’odorat, sont donc tellement puissantes chez les animaux que toute comparaison avec lel nôtres est impossible, mais si l’on veut se faire une idée approximative de ces différences, on peut, dans une certaine mesure, mieux comparer les organes visibles dont le microscope nous a révélé la structure.
« L’extrême finesse de l’odorat , chez les insectes, dit M. Pouchet 2 , ne s’obtient qu’à l’aide d’organes d’une merveilleuse délicatesse et d’une complication qui dépasse quelquefois toutes nos prévisions.
« Sur le hanneton , les odeurs se perçoivent à l’aide
{ C’est une sensibilité analogue qu’on retrouve dans l’araignée. Sans organe acoustique spécial, elle est sensible au plaisir de la musique qu’elle n’entend pas, mais qui produit sur elle une sorte de chatouillement. Aussi « comme les aveugles qui voient clair parles doigts, l’animal placé au centre de sa toile reconnaît si le nombre des rayons est complet. Car il sent chaque ftl et vit, pour ainsi dire, dans l’ensemble du réseau. » (D* FraaiUip.)
t VUnivtrs .
l’instinct et les sens.
de poches microscopiques: mais celles-ci au lieu d’être réduites à deux comme chez l’homme et les animaux supérieurs, s’élèvent au nombre de plusieurs millions . »
« Quant à ces puissants appareils d’optique dont les insectes disposent, ils offrent, dit le même auteur, de curieuses modifications qui traduisent les mœurs des insectes. »
Et en effet , non-seulement c’est la sensation qui domine chez l’animal, et cette sensation est d’une intensité ou d’une délicatesse inouïe, mais ce qui ne s’accorde pas moins avec les caractères de l'instinct , ces sensations se diversifient à l’infini, et chaque espèce a pour ainsi dire une sensibilité toute spéciale, qui n’est ni la nôtre, ni celle des autres espèces.
Rappelons-nous de plus que la position des organes des sens varie beaucoup. Nous avons observé déjà . que très souvent ils notaient que les appendices, en quelque sorte, d’un organe de locomotion ou de préhension. Or, rien n’est plus favorable, si non à la connaissance et à l’intelligence des choses du moins à la perfection des actes instinctifs , que d’avoir comme l’éléphant le nez dans la main, ou d’avoir comme les insectes des organes du toucher §i délicats sur les pattes mêmes qui constituent en même temps d’admirables outils. Le fonctionnement de ces derniers en est par là plus infailliblement assuré. Nous avons vu la nature des services que l’ouïe rend aux animaux. Mais considérons l’oreille des carnassiers, celle des rongeurs ou des ruminants dont les carnassiers font leur pâture. Chez les seconds , les développements du cornet acoustique et de son appareil musculaire est plus grand. Tous les organes accessoires
l’instinct et les sens.
sont disposés pour que l’oreille puisse recueillir dans tous les sens les bruits qui signalant l’approche du danger , doivent provoquer la fuite du timide et faible animal. Chez les carnassiers, au contraire, l’organe est disposé pour se tourner toujours en avant dans le même sens que les yeux, là où Todorat a senti la proie désirée.
Mais de plus, les sens que nous possédons ne sont pas tous également distribués chez les divers animaux. Outre que ceux qui exigent une certaine activité n'y sont point dans une égale proportion, on sait que généralement c’estl’odorat qui domine. M. Louget 1 pense avec* tous les physiologistes que dans l’animalité , l’odorat est infiniment plus développé que le goût. La raison de cette prépondérance est toute simple. L’odorat est un sens plus préventif, si je puis dire, qui avertit l’animal ou plutôt qui le repousse et qui l’attire plus à temps. Les enseignements du goût supposent que déjà l’acte est en voie d’accomplissement. Il faut donc avoir pris l’initiative pour être à même de les recueillir. Aussi n’est-ce pas à lui que la nature a laissé le soin de préserver et de guider l’existence des bêtes. Chez l’oiseau, la vue est plus développée que partout ailleurs. Mais on voit à quel point le don particulier qui lui est fait s’accorde avec les exigences de sa vie aérienne et de son vol.
Voilà de quelles ressources la nature dispose, avec un petit nombre de sens, dont elle peut varier l’acuité, la position, les rapports mutuels... Plus les organes de
1 Physiologie, il. 171, 172.
l’instinct et les sens.
mouvement sont multiples et complexes, plus les sensations doivent être nombreuses et c’est en effet ce qui se produit. Quand nous descendons dans l’échelle animale, ces sensations deviennent plus simples, en restant vives ou délicates. Lorsque les mouvements tendent à ressembler aux mouvements de végétaux, la sensation tend aussi à n’être qu’une sorte d’élasticité ou d’hygrométricité qui suffit aux besoins de l’animal.
Dans son travail d’accommodation et d’adaptation spéciales , la nature est encore bien loin de s'être arrêtée là.
On sait aujourd’hui que les impressions spéciales que nous ressentons, viennent beaucoup moins de la nature même des objets avec lesquels nous sommes en contact que de la nature de ceux de nos organes qui sont affectés 1 .
Comment croire, dès lors, que les organes des sens étant si divers dans leur complication chez les espèces animales, les sensations ne varient pas avec les organes eux-mêmes et que les sensations propres à chaque espèce ne soient pas en rapport avec les besoins de leur existence et avec leurs actes instinctifs? Prenons
1 Ce qui le prouve, c’est qu’avec un même agent, tel que l’électricité par exemple, on produira sur nous des impressions toutes différentes; suivant qu’on agira sur des organes différents : des saveurs si l’on - agit sur le goût, des odeurs si l'on agit sur l’odorat, des bourdonnements si l’on agit sur l’ouïe, etc. Un changement dans la structure de nos organyes changerait donc nos perceptions et il est bien connu que telle ou telle maladie peut modifier pour nous les couleurs ou les saveurs. Chaque sens a donc une sensibilité spéciale, et l’on a même été plus loin. On a dit que chaque organe sensitif était composé de filaments nerveux divers , produisant des sensations distinctes : l’un donnant la sensation de la température, l’autre la sensation delà forme des corps, et ainsi de suite; et à l’appui de cette théorie très-vraisemblable, on cite les cas de paralysie partielle, où l’une des sensations nous parvient encore quand nous restons privés de toutes les autres.
l’instinct et les sens.
ces mystérieuses antennes de l’insecte , dont les naturalistes nous disent qu’elles sont destinées à percevoir on ne sait quelles vibrations, on ne sait quels ébranlements immédiats , et qu’elles palpent en quelque sorte les odeurs, l’humidité et les autres qualités de l’atmosphère. De combien de formes ne sont-elles pas susceptibles 1 ?
Tout nous autorise à le penser, ces variétés doivent avoir chacune leur raison d'être et leur utilité; et quand l’organe change, la sensation doit changer aussi.
Par là , suivant l’ingénieuse expression de Müller, le monde visuel et surtout le monde odorant , change , pour ainsi dire, avec chaque espèce. Le monde odorant d’un herbivore diffère totalement de celui d’un carnivore. Les carnassiers ont un nez très fin pour les qualités
spécifiques des substances animales, ils ne paraissent
pas sensibles à l’odeur des plantes et des fleurs.
Le monde auditif ne varie pas moins. Les naturalistes s’accordent à dire que les insectes perçoivent avec une certaine délicatesse les bruits qui leur sont utiles et qui n’arrivent point jusqu'à nous : les autres sons, quelle qu’en soit l’intensité, ne les affectent pas. La reine des abeilles, à l’aide d’un bourdonnement à peine sensible, met tout son peuple en émoi. Les vibrations de certains corps métalliques, les détonations d’armes à feu et le
1 Celles qui sont régulières sont sétaircs, sétiformes, filiformes, fusiformes, prismatiques, esiformes , monilifomes, perfoliées, imbriquées, feuilletées, épaissies, noueuses, atténuées, en scie, pectinées, tubulées mucronées, capillacées, à aigrettes, en massue, capitées, fissiles, tuniquées, solides, renflées.
2 Voir, pour les différentes sortes d’yeux, Müller, Physiologie du système nerveux, n, p. 321,
l’instinct et les sens.
bruit du tonnerre, ne font pas, sur la colonie, la moindre impression *.
En résumé :
1° Dans les fonctions des organes sensoriels des animaux, c’est l’état passif, c’est la sensation qui prédomine;
2° Ces sensations, procurées àl’animal par des organes d'une extrême complication , dépassent incomparablement les nôtres, soit en vivacité , soit en étendue, soit en délicatesse, et souvent même en diffèrent non pas seulement en degré, mais en nature ;
3° Il y a toujours un sens qui prédomine chez l’animal; c’est celui qui peut le mieux favoriser l’usage des organes préhenseurs et locomoteurs ;
4° L’organisation, la position, et par conséquent les fonctions d’un même sens varient avec les espèces et les instincts ;
5° Un sens, quel qu’il soit, donne surtout à 1 animal les sensations qui lui sont utiles ; il le laisse étranger à toutes les autres .
g II.
L’organisation générale et intérieure. — Mode d’alimentation, de respiration \ nature du milieu constant. — Impulsion triple et une qui résulte du concours et de l’harmonie des différentes parties de l’organisme, de l’organisme et du milieu.— Loi de la périodicité.— Exemple fourni par les phénomènes des migrations.
C’est une vérité devenue banale que dans l’organisme tout concourt et tout conspire. Que l’on donne à cette vérité le nom que l’on voudra ; qu’on l’appelle principe
1 V. Pouchet, l’Univers et le Dict. de d’Orbigny .
66 l’instinct et l’organisation générale.
de corrélation des organes ou principe des conditions d’existence, il est évident qu’un animal ne vit que si toutes les parties de son corps s’accordent les unes avec les autres et se prêtent un mutuel appui. Mais la vie de l’animal ne peut être envisagée d’une manière abstraite, pour ainsi dire, indépendamment des actes qui l’entretiennent, qui la protègent, la manifestent au dehors, et la reproduisent. Pour le lion, vivre c’est poursuivre sa proie, l’atteindre et la dévorer ; pour la taupe, qui ne peut se mouvoir à la surface du sol, c’est creuser des galeries souterraines où elle trouvera sa pâture ; pour l’oiseau, c’est voler, c’est s’accoupler, c’est couver ses œufs ; et ainsi du reste. Si donc nous avons déjà constaté que les organes de locomotion et de préhension destinent l’animal à un genre de vie particulier, facilité par la structure et les fonctions de ses organes sensoriels, nous pouvons être aussi certains par avance que toutes les parties de son organisation le pousseront au même but et lui donneront pour y parvenir des moyens nouveaux.
Voyons l’animal du dehors : de même qu’une attitude passagère peut révéler la pensée intérieure et annoncer l’acte qui est sur le point de s’accomplir , de même l’ensemble des formes extérieures permanentes indiquent à un œil exercé les principaux instincts d’un animal. La raison d’ailleurs en est simple; c’est le squelette qui réunit, qui soutient tous les appareils du mouvement et qui détermine la forme générale de l’être. Dans un poisson, le nombre, la structure et la disposition des nageoires sont déjà autant d’indices qui révèlent une partie de son industrie et de ses mœurs. Mais la coupe toute entière de ce vaisseau vivant telle que
l’instinct et l’organisation générale. 67
nous la voyons se dessiner, complétera cette révélation. Il en est de même de l’oiseau. Plus son aile sera longue, plus il pourra voler vite et longtemps, là où son œil le guidera; mais de plus mille détails de sa charpente assureront la force et la rapidité de son vol : les ailes attachées à l’épaule s’y appuient sur une double paire de clavicules, ressort puissant et souple qui cède quand il est frappé par le bras, mais réagit aussitôt et maintient l’écartement des ailes. La pointe de ce ressort repose elle-même sur un sternum qui, servant d’attache aux principaux muscles du vol, se développe d’autant plus largement que l’oiseau est meilleur voilier. Concave au dedans, convexe au dehors, dessinant une ligne longitudinale et saillante, c’est une vraie quille de navire destinée à fendre l'air, et où les muscles du vol insérés dans la partie inférieure, constituent comme un lest qui maintient l’équilibre. Voilà les lignes principales : maintenant, faites-les varier et faites varier en même temps toutes les pièces qui les complètent, vous faites varier par là même les organes extérieurs, et vous imposez à l’oiseau, dont vous augmentez ou diminuez la puissance de vol, une existence et des habitudes nouvelles. C’est là ce qu’a fait la nature.
Mais pénétrons dans l’intérieur de l’animal. Sans doute nous concevons déjà que du jour où il s’est senti des armes, il a dû s’en servir, et que ses impressions sensorielles lui en ont facilité singulièrement l’usage. Nous voyons de plus comment tout dans la structure de son corps en général tend au même but. Les fonctions de la vie nutritive doivent compléter l’harmonie.
Tel animal a des dents qui lui permettent de déchirer sa victime. Mais pourquoi sera-t-il carnivore ? Ce n’est
68 l’instinct et l’ organisation générale.
pas seulement parce qu’il a de pareilles dents, c’est aussi parce que son système digestif réclame pour nourriture une proie vivante. Le mode d’alimentation est donc aussi inscrit dans la nature du tube intestinal : et le besoin qui se traduit par la douleur est lui-même assez spécial pour augmenter et préciser à la fois l’impulsion que l’animal subit.
Mais les phénomènes de la digestion proprement dite terminés, les produits de ce premier travail doivent circuler sous forme de sang dans toutes les parties du corps, pour y porter la chaleur et la vie.
Ce qui active le plus ce feu de la vie, dont la circulation donne les matériaux, on le sait, c’est la respiration. Comme le vol, par exemple, exige une somme de mouvement et par suite une somme de chaleur considérable, le mode de respiration prend chez l’oiseau un caractère particulier. Qui n’a vu la description mille fois faite de cet ingénieux appareil? L’oiseau a ce qu’on appelle une respiration double, c’est-à-dire que l’air contenu dans les poumons s’en échappe par un certain nombre de conduits pour aller remplir un nombre de cellules qui font l’office de réservoir et qui, logées dans différentes parties du corps, lui distribuent l’air de toutes parts. Ainsi gonflé, ballonné, l’oiseau s’élève léger, comme un aérostat vivant. Plus son vol est rapide, plus il a besoin de chaleur intérieure pour suffire à sa dépense de forces. Mais le besoin est satisfait, grâce à la cause même qui l’a provoqué. La rapidité du vol est précisément ce qui règle l’arrivée de l’air dans les poumons ; et alors le va et vient des côtes augmente la pression des muscles sur les cellules aériennes ; ce sont comme autant de soufflets qui activent le foyer de la respiration. L’air pénètre
L INSTINCT ET l/ORGANISATION GÉNÉRALE. 69
ainsi jusque dans les os et sous les plumes, et le sang calorifié, vaporisé par l’oxygène de l’air imprime aux mouvements de l’oiseau cette richesse d’action, cette joyeuse impétuosité, cette légèreté qui nous charment 1. De là aussi l’étendue et les vibrations de la voix. De là enfin la merveille de l’incubation même.
En effet, outre l’ensemble des vaisseaux qui font circuler le sang dans le corps entier, on a découvert chez l’oiseau un certain nombre de plexus ou de réseaux vasculaires particuliers. Il en est un surtout qui mérite bien notre admiration. Placé sous la peau de l’abdomen, dans un endroit le plus souvent dégarni de plumes, il a reçu le nom de plexus incubateur : « Formé par une multitude d’artères et de veines flexueuses fréquemment anastomosées entre elles, il fournit en abondance du sang aux parties qui, appliquées immédiatement sur les œufs, doivent leur communiquer la chaleur 2 . » Vienne le moment où, sous l’empire d'un grand nombre de causes physiques et physiologiques, la respiration et la circulation du sang seront activées : la vie prendra dans ces organes une intensité particulière ; l'oiseau ira chercher sur les œufs une sensation rafraîchissante qui lui sera devenue nécessaire.
4 Je trouve dans une publication récente que les sacs pulmonairesUes oiseaux contribuent fort peu à diminuer la densité du corps de l’animal. Mais à peine a-t-on mis en doute ce rôle de l’organe qu’on trouve immédiatement d’autres appropriations. Par l’alternance acs mouvements, les sacs entretiennent constamment dans les poumons un courant d’air non épuisé pendant l’inspiration comme pendant l’expiration. De plus, comme ils se vident au moment de l’inspiration, ils mêlent à l’air venu du dehors celui qu’ils contenaient. Ce mélange établit un certain équilibre de température qui permet à l’oiseau de parcourir sans danger les différentes couches de l’atmosphère.
(P. Bert. Notes d’anatomie et de physiologie) .
2 Dict. de d’Orbigny.
l’instinct et le milieu.
Toutes les parties de l’organisation, toutes les phases variées des fonctions qui s’v accomplissent sont donc agencées pour imprimer à l’animal une impulsion puissante et lui faire réaliser une tin déterminée L
Tout n’est pas là néanmoins, cette organisation n’est pas indépendante, elle subit l’action du dehors. La nature du milieu n’aurait-elle donc aucun pouvoir sur l’animal? ne serai-t-elle pour rien dans ses instincts ?
Il faut distinguer deux sortes de milieu, le milieu accidentel et le milieu constant , et comme nous ne recherchons pour le moment que ce qu’il y a de général dans l’instinct, l’étude des milieux accidentels viendra plus tard avec l’étude des exceptions, des modifications réelles ou apparentes des actes instinctifs. Ici demandonsnous quelle est sur l’animal, sur son genre de vie, l’action du milieu constant.
Aucune existence évidemment n’est possible qu’à la condition d’un accord entre la nature de l’animal et la nature du milieu où il doit vivre. Cet accord, à la vérité, peut se réaliser par mille moyens divers. Mais pour que tous les phénomènes vitaux s’accomplissent avec régularité, pour que la vie persiste, en un mot, il faut que l’organisme tout entier soit accommodé à ce milieu, qu’il soit, comme on dit, en équilibre avec lui. Cet
1 Cette coordination, d’où résultent les instincts, la nature a pris soin de nous la montrer plus clairement encore, en multipliant et en variant pour nous les expériences. Nous voulons parler des métamorphoses où l’instinct et l’organisation d’un animal changent aussi complètement et du même coup. Voici un hydrophile : il a pour larve une vraie bête féroce qui massacre et qui dévore. En se métamorphosant, l’animal perd ses puissantes mandibules, son tube digestif s’allonge, il lui vient des yeux et des antennes, c’est maintenant un herbivore aquatique et parfaitement înolîensif.
i/instinct et le milieu.
équilibre s’est-il établi lentement, ou a-t-il existé dès l’origine? Et cette origine elle-même, quelle est-elle? Ce sont autant de questions que nous devons ajourner. Mais si nous prenons les animaux tels que l’histoire connue du globe terrestre et l’examen des choses actuelles nous le présente, nous voyons qu’ils sont faits pour vivre dans un certain milieu, non dans un autre. « Les animaux comme les plantes sont faits pour vivre dans un milieu déterminé, et les traits même secondaires de l’organisme sont en rapport avec cette adaptation L »
Il faudrait admettre des changements radicaux dans ces machines admirables pour qu’elles puissent vivre dans des milieux différents des milieux originaires; une pareille supposition n’est point admissible. « Laissons donc provisoirement de côté toute question métaphysique. Que résulte-t-il de là? Du moment qu’une espèce se perpétue, du moment qu’un être existe, le fait seul de son existence atteste un équilibre réalisé. L’action du milieu constant ne peut donc plus rien changer dans l’animal; elle n’est point modificatrice, elle est simplement excitante. Elle vient encore préciser et fortifier les impulsions organiques.
Cuvier dit quelque part : Chez les animaux même, où l’existence paraît extrêmement variée, cette existence se réduit à une seule action, mais compliquée à l'infini, dont rien d’extérieur ne peut détourner l’animal et où il tend invinciblement. Je dirai plus : non -seulement rien d’extérieur ne l’en détourne, tout l’y pousse ou l’y attire; et pourquoi? Parce que s’il est vrai que l’organi-