Scène XIII
BOMBEL, ADRIENNE, puis CELINA
Bombel. — C'est incroyable comme ce traitement me réussit ! Le double menton disparaît à vue d*œil...
AdrIBNNE, se mettant en face de lui — Approchez,
que je vous examine un peu...
BoMBEL. — Comme çaf
Adrisnne. — Oui... Oh! c'est parfait!
BoMBEL. — N'est-ce pasf
Aj>rienne. — Il diminue beaucoup, le double menton, surtout de ce côté-ci...
Bo3tBEL. — Oui... mais on dirait qu'il augmente de l'autre.
Adrienne. — En effet... il est tombé de ce côtélà... C'est bon signe... parce que nous savons où il est, maintenant. Nous le tenons... Ah! je vous ai fait
faire un collier spécial... (Elle va Ic chercher dans un
placard.) que VOUS garderez une heui-e tous les matins, en vous levant.
BOMBEL, prenant le collier. — Bien... Bien!
Adbienne. — Vous le mettez autour du menton... Attendez, que je vous l'arrange. (Elle le fait.) Il va bien, il va très bien... Il est tout à fait réussi. Maintenant, pour la patte d'oie...
BoMBEL. — Ah! oui, la patte d'oie... Merci, ma bonne Adrienne, merci... Il y a longtemps que je voulais te poser cette question. Tu ne me trouves pas un peu ridicule f
Adbienne. — Pas du tout, mon oncle, pas du tout... Vous êtes tout à fait au-dessus de la moyenne.
BoMBEL. — Il ne faut pas croire que je vienne ici par coquetterie... ce qui, en effet, serait ridicule à mon âge... Non, je viens parce que j'ai l'impression, l'impression très nette, que le jour où je cesserais de me défendre, de me cambrer, je dégringolerais tout d'un coup... Il y a des moments, surtout le soir, je le disais tout à l'heure à Léoii) où je me sens encore des petits retours de neurasthénie... Alors, je me raidis...
Adrienne. — Bien.
BoMBEL. — Je me regarde dans la glace...
Adrienne. — Vous vous trouvez bonne mine...
;BoiiBEL. — Je songe aux médecins de Dijon, et c'est passé!
Adrienne, après un petit temps. — Vous avez donc rencontré Léon?
Bombel. — Oui, tout à l'heure.
Adrienne. — Où doncf
Bombel. — Au Palace, dans le couloir.
Adrienne, étonnée. — Au Palace?... Vous venez de rencontrer mon mari au Palace?... Il y a combien de temps?
Bombel. — Un quart d'heure, peut-être.
Adrienne. — Un quart d'heure!... Alors, il serait allé au Palace en me quittant!... Il devait aller... Il ne vous a pas parlé de l'architecte?...
Bombel. — De l'architecte? Non, il ne m'a parlé de rien. Je voulais le retenir... il m'a lâché... il avait l'air pressé...
Adrienne. — Vous dites que c'est dans le couloir que vous l'avez rencontré?
Bombel. — Dans le couloir!
Adrienne. — Dans celui qui va de notre appartement à...? Enfin, dans le couloir qui va de notre appartement au vôtre?
Bombel. — C'est ça.
Adrienne. — Et à Tappartement de la baronne?
Bombel. — Et à l'appartement de la baronne.
Adrienne. — Tâchez de vous rappeler... Voyez bien la disposition du couloir, en fermant les yeux... Vous êtes dans le couloir?
Bombel, fermant les yeux. — Oui... Oui... je vois... je vois...
Adrienne. — Nous sommes, nous, à droite en montant.
Bombel. — C'est ça... Eh bien, ton mari allait
par là... (Il tend la main.)
Adrienne. — Dans la direction de votre appartement?
Bombel. — Tout à fait.
Adrienne. — Et de l'appartement de la baronne?
Bombel. — Tout à fait aussi... Mais pourquoi me demandes-tu ça?
Adrienne. — C'est très curieux, ce qui se passe en moi, très curieux... J'ai toujours eu en mon mari une confiance absolue...
Bombel. — Mais je l'espère bien!
Adrienne. — Il ne m'a jamais fait un mensonge... un de ces mensonges qui vous font regarder les hommes en face, tout à coup. Il ne m'a fait que des mensonges gais.
Bombel. — C'est un homme excellent, et il faut avoir en lui une confiance inébranlable...
Adrienne. — Oui... oui... seulement, la confiance... je ne sais pas trop comment vous expliquer... On a la paupière baissée, n'est-ce pas? et on n'aperçoit à ses pieds qu'un petit coin de rien du tout, le tapis, un meuble, les choses qu'on a autour de soi...
Bombel. — Oui... eh bien?
Adrienne. — Et alors, on lève légèrement les paupières, très légèrement...
Bombel. — Oui... et puis?
Adrienne. — Et puis, il suffit de ce petit mouvement insignifiant pour qu'on ne distingue plus le tapis et qu'on découvre tout à coup devant soi un espace immense, toute la campagne, l'horizon...
Bombel. — Oui... oui... oui...
Adrienne. — Eh bien, mon oncle, la confiance ressemble à ce i)etit mouvement de la paupière... En un clin d'œil, on est dans un autre pays. On voit des êtres différents qui n'ont plus les mêmes gestes, le même son de voix... Des paroles qui vous avaient échappé vous reviennent. Des choses qui paraissaient très simples se compliquent, et la vie peut parfaitement devenir insupportable du jour au lendemain.
Bombel. — Oui ! oui ! On dit ça... J'ai passé par là, Adrienne... Je me croyais malade, je me portais bien... Je croyais, moi aussi, que la vie était insupportable... elle était charmante... Ne t'énerve pas, Adrienne,' au nom du ciel!
Adrienne. — Je ne m'énerve pas, mon oncle. Je cherche... J'essaie de reconstituer... Ah! Je vais téléphoner au Palace, je verrai bien si la baronne y est,
par exemple! (Elle sort vivement par la droite.)
Bombel. — J'ai la sensation vague que j'ai fait une gaffe.