‹ L'Institut de beauté, comédie en 3 actesChapitre 39 sur 45 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

LEON, BOMBEL, puis LA BONNE, puis LE CHAUFFEUR

LÉON. — Suis-je resté assez impassible... Avezvous remarqué comme je suis resté impassible?... Je n'ai pas bronché... Eh bien, mon oncle, c'est tout le temps comme ça! Elle dit des énormités et je ne bronche pas! Car, si j'avais le malheur de broncher, quand elle dit une de ces choses qui mériteraient le fouet, elle éclaterait... elle guette l'occasion d'éclater, je le sens!

Bombel. — Sois prudent, mon garçon, sois patient, je t'en conjure!

Léon. — Je n'ai jamais vu un cas de détraquement pareil chez une femme! Elle a commence par le faire exprès, pour m'embêter... et maintenant elle roule à toute vitesse dans l'incohérence. Cette semaine, elle a invité des danseurs russes à souper! Mercredi dernier, elle a assisté au Collée de France à un cours de philosophie, et, en sortant, elle est allée prendre une leçon de tango!

Bombel. — C'est une crise, mon ami, ce n'est qu'une crise! Ta fenune est très honnête... ne t'inquiète pas...

LÉON. — Je le sais bien qu'elle est honnête! Si elle ne l'était pas, où serait l'incohérence f

Bombel. — Quoi!

LÉON. — Si elle me trompait, je trouverais cela tout naturel...

Bombel. — Tu es fou, i n'est-ce pasf

LÉON. — Ça irait avec le tango, les danseurs russes... et la peinture de Barnabe, et ça irait aussi avec ses drames philosophiques.

Bombel. — Ah! ah! tu sais, je croyais qu'elle te l'avait caché.

LÉON. — Pensez-vous! Pas plus tard que tout à l'heure, elle vous a lu ime élucubration inouïe intitulée « Fin d'âme ».

Bombel. — Tiens! c'est vrai, j'avais oublié le titre: « Fin d'âme ». Comment écrit-on fin? f-i-n ou f-a-i-mf

LÉON. — Ecrivez-le comme vous voudrez, ça a le même sens.

Entre la bonne.

La Bonne, à Léon. — Le chauffeur de monsieur a un mot à dire à monsieur.

LÉON. — Qu'est-ce qu'il veut, celui-là f

La Bonne. — Il est là, dans l'antichambre.

LÉON. — Qu'il entre! Vous permettez, mon oncle? Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là?

Entre le chauffeur.

Le Chauffeur. — Monsieur, c'est les Russes de l'autre jour qui m'ont dégotté devant la porte et qui me demandent l'auto pour aller dans leur théâtre...

LÉON. — Les danseurs russes?

Le Chauffeur. — Oui, monsieur.

LÉON. — Eh bien, ils ont un certain toupet! "

Le Chauffeur. — Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi...

LÉON. — Il n'aurait plus manqué que ça!... Je refuse; j'ai besoin de l'auto.

Le Chauffeur. — Bien, monsieur.

Il va pour sortir.

LÉON, le rappelant. — Ou plutôt non, attendez... (A Bombel.) En refusant, je fournirais peut-être à Adrienne l'occasion qu'elle cherche depuis longtemps...

Bombel. — En effet... en effet...

LÉON, au chauflFeur. — Conduisez ce monsieur et cette dame.

Le Chauffeur. — Oii ça?

LÉON. — Où ils voudront.

Le Chauffeur. — Monsieur ne- s'imagine pas comme c'est assommant de conduire des étrangers qui...

LÉON. — Je ne vous demande pas ça! Allez!

Le Chauffeur. — Bien, monsieur.

Il sort

Bombel, tapant sur répauie de Léon. — Toi, mon garçon, tu es en train de te préparer une bonne

LA PETITE ILLUSTRATION

petite neurasthénie, dans le genre de la mienne... Indécisions, colères... Résolutions brusques immédiatement suivies de résolutions non moins brusques en sens inl^rse! Je reconnais tous les symptômes! îkléfie-toi! méfie-toi!

LÉON. — Indiquez-moi un remède!

BoMDEL. — Eh bien, mon garçon, il n'y a qu\ui remède... un seul: l'énergie!

LÉON. — Sacrebleu ! Vous avez raison... Oui, l'énergie... Changement d'existence et fin de l'incohérence ou je casse tout!

BoMBEL. — Non... non... Ce n'est pas la peine de casser... On ne doit rien casser... ça vaut mieux...

LÉON. — Elle va voir... elle va voir... J'ai un projet... un projet... Patience! patience! Ah! mon oncle, c^est vous qui avez trouvé la véritable solution de la vie tranquille: la gouvernante!

BOMBEL, gêné. — Oui... OUI... la gouvernante. (Brusquement.) Ecoute, mon ami, écoute. J'ai un petit remords, il faut que je t'avoue... J aurais même dû le faire pluç tôt... Enfin! Ecoute-moi!... Célina... tu entends... Eh bien,' Célina n'est pas seulement ma gouvernante.

LÉON. — Mais je le sais, mon oncle... je l'ai deviné.

BoMBEL. — Ça se voit?

LÉON. — D'une façon éclatante.

BoMBEL. — Ça s'est fait avec une simplicité... car j'étais à cent lieues de m'attendre...

LÉON. — Cent lieues dans cet ordre d'idées ce n'est rien!

BoMBEL. — Oui, mon ami : il était onze heures environ, je me rappelai... c'est bizarre, l'enchaînement des choses... je me rappelai qu'il y avait à droite de mon lit un tableau qui était tout de travers et qui, le matin, en me réveillant, m'agaçait l'œil... Je dis à Célina : « Ai)portez-moi donc une petite échelle, que j'arrange ce tableau... » Elle alla chercher la petite échelle et, comme je voulais monter, elle m'arrêta : « Non, non, monsieur Bombel, pas vous, vous pourriez glisser et vous faire mal. » Et elle monta elle-même... devant moi... Et, à mesure qu'elle grimpait, je voyais ses hanches qui se balançaient, ses mains qui glissaient légèrement le long de l'échelle... Parfois, elle se retournait pour bien poser son pied et elle me regardait en souriant... Je me sentais dans un drôle d'état, mon ami... une espèce de désir vague... le désir d'une surprise... et à la fois la surprise de ce désir... et en même temps une sorte de curiosité intense de savoir comment tout ça allait finir... Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ?

LÉON. — On ne peut mieux, mon oncle, on ne peut mieux.

BoMBEL, modeste. — Que te dirai-jeî

LÉON. — Rien, mon oncle, ça suffit.

BoMBEL. — Mais où nous sommes dans l'invraisemblance, c'est que Célina était... encore...

LÉON. — Je sais, mon oncle, je sais...

Bombel. — Comment! Tu sais ça aussi!

LÉON, lui serrant la main. — ToutCS meS félicitations.

Bombel. — Ne te hâte pas de me féliciter... Car Célina, sous j)rétexte qu'à mon âge on ne doit pas se surmener... Non ! Non ! je ne veux pas entrer dans certains détails... ce ne serait pas convenable!

LÉON. — Avec moi! Mon oncle, voyons!

Bombel. — Eh bien! Célina en est arrivée, sous

le prétexte de ma santé, à m'imposer de véritables l)rivations... Je suis encore très vert, moi! Ahl mon îimi, avant d'avoir passé une nuit auprès d'elle je ne soupçonnais pas la chasteté de cette fille-là!

Entre le chauffeur.

Le Chauffeur. — Ce sont les Russes, monsieur m'a dit de les conduire...

LÉON. — Où ils voudraient.

Le Chauffeur. — J'ai bien compris, mais je dois prévenir monsieur qu'ils ont parlé de la frontière !

LÉON, furieux. — De la frontière! Mon auto! J'en ai besoin! Je la prends!

Le Chauffeur. — Alors, les Russes f

LÉON. — Fourrez-les en taxi!

Il sort.

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