‹ L'Institut de beauté, comédie en 3 actesChapitre 41 sur 45 · ADRIENNE, LA BARONNE · texte numérisé non relu

ADRIENNE, LA BARONNE

La Baronne. — Ma chère amie, vous ne vous imaginez pas comme je suis heureuse de vous revoir...

Adrienne. — Mais moi aussi!... moi aussi...

La Baronne. — Parole?

Adrienne. — Parole.

La Baronne. — Pas de mauvais souvenirs... du {)etit malentendu de jadis?

Adrienne. — Pas le moindre, pas l'ombre. C'a été

charmant, très cordial... On a beaucoup ri... C^est tout ce que je me rappelle...

La Baronne. — J'aurais été si désolée d'amener un nuage entre vous deux... J'ai tant d'affection pour vous et tant d'estime pour M. Lagraine!

AïJRiENNE. — Chère amie, si vous saviez comme tout ça m'est devenu indifférent!... Que mon mari m'ait trompée ou non, quelle importance ça a-t-il, je vous le demande!

La Baronne. — Ah ! bah !

Adrienne. — Et si vous voulez, aujourd'hui, ne vous gênez pas pour moi, je vous en prie! Auriezvous jamais cru?

La Baronne. — Et je ne le crois pas encore... Vous n'aimez donc plus votre mariî... C'est impossible!

Adrienne. — Je ne vous dis pas qu'il me soit désagréable à fréquenter... non... c'est un bon voisin de table, mais pas autre chose!

La Baronne. — Alors, vous n'êtes plus heureuse? Mais c'est navrant! navrant!

Adrienne. — Si! je suis très heureuse! Seulement, mon bonheur a pris une autre direction.

La Baronne. — Comment? Vous?...

Adrienne. — Non, non... ce n'est pas ce que vous pensez... Je ne trompe pas mon mari... je n'aime personne... Seulement, je me suis créé des distractions nouvelles... la littérature, l'art! Je m'instruis, je circule... Enfin ! pour le moment, ça va, ça va... Je ne sais pas trop ce que ça durera, par exemple!

La Baronne. — Pas longtemps, je vous l'affirme... Votre cas est très connu en amour... Et vous ne tarderez pas à revenir à l'état normal.

Adrienne. — J'y serais déjà si Léon avait été plus intelligent... Mais il a été maladroit... pitoyable... bête... Oui... il a été bête! Il aurait beaucoup mieux valu qu'il me trompât carrément, quitte à me l'avouer ensuite! En un quart d'heure c'aurait été une affaire réglée... Je l'aurais traité comme le dernier des misérables et puis je lui aurais fait des excuses... Tandis qu'il a été ridicule...

La Baronne, haussant les épaules. — Ridicule! Lui!

Adrienne. — Il n'a pas su m'enlever des soupçons qui ne reposaient peut-être sur rien. Ça, je ne lui pardonne pas! Et il aurait eu dix occasions depuis de me faire revenir, de me reprendre... Un soir entre autres où j'étais furieuse et énervée... et où je lui ai fermé la porte de ma chambre au nez ! ■

La Baronne. — Eh bien?

Adrienne. — Eh bien! Il est allé se coucher sur un canapé!

La Baronne. — Que vouliez-vous' qu'il fît î

Adrienne. — Ça s'enfonce, les portes! Oui, il est bête! Oui, il est bête!

La Baronne. — Ma pauvre petite... ma pauvre petite!... Bête î votre mari? Mais vous n'avez aucune idée de ce que c'est qu'un homme? Combien en avezvous connu? un! et encore! Vous n'avez pas pu comparer. Je n'en ai pas connu des douzaines, ce n'est pas ce que je veux dire... Mais j'ai tout de même un peu plus d'expérience que vous! Ah! ma chère, si vous saviez ce que c'est qu'un imbécile, un vrai, vous ne seriez pas si difficile pour votre mari!

Adrienne. — Vous n'avez pas la prétention de le connaître mieux que moi!

La Baronne. — Non, mais j'ai la prétention de

l'avoir jugé avec mon instinct et mon œil de femme... Et je vous affirme que votre mari est un homme très bien... un mari de la grande espèce... et d'une forme tout ce qu'il y a de plus rare! Je ne prétends pas qu'il n'y ait pas mieux, il y a toujours mieux. Mais vous êtes tombée sur la première qualité... vous n'avez pas le droit de vous plaindre!... Qu'est-ce que vous diriez, alors, si vous aviez épousé le mien! le premier, le sénateur!

Adrienne. — Vous faites bien l'article!

La Baronne. — Parce que je vous trouve d'une injustice criante et que ça fait pitié de voir des petites femmes comme vous qui ont eu toutes les chances, gâcher leur vie pour des enf antillais. Votre mari! Mais remettez-le donc dans la circulation, pour voir ! Et ce qu'on se jettera dessus ! Tenez, je vais vous faire un aveu qui ne peut pas vous être désagréable et qui même vous flattera, je l'espère. Eh bien, non, je n'ai pas été sa maîtresse, mais j'ai été très amoureuse de lui, vous entendez ! et il a fallu que je sois rudement votre amie pour ne pas le lui laisser voir!

Adrienne. — Ah! ah! si vous croyez que je ne m'en étais pas aperçue, moi!

La Baronne. — Ne faites donc pas la maligne!

vous ne vous étiez aperçue de rien du tout ! Vous avez eu un coup de jalousie, sans aucune raison, mais quant à avoir deviné que je l'aimais, non, ma chère, non, vous étiez trop jeune, vous n'étiez pas encore de cette force-là! Ne posez donc plus à la dégoûtée, vous avez un mari de premier ordre, c'est moi qui vous le dis!

Adrienne. — Et qu'est-ce que vous lui avez dit à lui?

La Baronne. — A lui? Rien.

Adrienne. — Jamais?

La Baronne. — Jamais!

Adrienne. — Et il n'a pas compris que vous l'aimiez?

La Baronne. — Non. De ce côté-là, il n'est pas plus malin que vous!

Adrienne. — Alors, vous me croyez vraiment aussi naïve que ça ! Regardez-moi bien ! en face! Vous? oui, vous... si vous étiez chic... si vous étiez crâne... savez- vous ce que vous feriez ? Vous me diriez la vérité, toute crue, bravement, en camarade et l'œil dans l'œil, avec cet accent spécial que nous avons nous autres femmes quand nous ne mentons pas! Allons! vous avez commencé l'opération, achevez-la !

La Baronne, éclatant de rîre. — Quelle folie, ma chère, quelle folie! Mais il n'y a rien eu...

Adrienne, lui prenant les deux mains. — Allez ! Allez I ne vous arrêtez pas en chemin! Et je suis prête... voyez comme je suis prête... Et il ne me restera pas un atome de rancune contre vous, au contraire, au contraire... ça nous fera un souvenir très amusant!

Allez donc! (I^a baronne l'attire brusquement sur le canapé et se met à lui parler à Toreille. Après un petit temps.) Oh! (Même jeu de la baronne. On n'entend plus qu'un murmure. Adrienne, avec un sursaut.) Ça, par exemple... Ça... par exemple! (Même pantomime de la baronne.) J'étouffe!

Oh!

Elle fait un bond tout à coup. La baronne la retient.

La Baronne. — Et voilà... et voilà... Alors, pour me punir d'avoir manqué à l'amitié, je suis allée immédiatement épouser le comte Travelli, et ditesvous, ma chère, que je viens de vous donner la plus

LA PETITE ILLUSTRATION

îçrandè preuve d'affection qu'une femme puisse donner à une autre!

Adribnne, éclatant. — Ah ! le petit misérable! Ah 1 le:gredin!

• La Baronne. — Bon! Parfait! Vous voilà enfin dans l'état normal!

Adrienne. — Mais j'en étais sûre! Oh! il me le paiera!... Ça va être effrayant!

La BaRonnk. — Mais aussi, après, quelle réconciliation! Et ce sera mon œuvre!

Adrienne. — Nous n'y sommes pas à la réconciliation! Et d'ici là il se passera des choses, je vous le grarantis! Quant à vous, ma chère, je ne vous dis pas que vous vous êtes fait une amie à la vie, à la mort, ce serait exagéré.:.

La Baronne. — Je n'en demande pas tant.

Adrienne. — Mais vous n'avez pas été rosse du tout! Vous ne m'avez dit que le strict nécessaire! Ça ne vaut pas que je vous embrasse, évidemment, mais ça vaut une bonne poigfnée de main. I^a voici.

La Baronne, ^î serrant la main. — Je ne l'ai pas volée! Maintenant, je vous quitte, ma chère... Nous n'avons plus jçrand'chase à nous dire.

Adrienne. — Au revoir, ma chère.

La Baronne. — On s'écrira?

Adrienne. — Souvent... je vous le promets.

La Baronne. — Je ne veux pas déranger votre oncle. Vous lui présenterez mes devoirs.

Adrienne. — Je n'y manquerai pas.

La Baronne. — Le bonjour aussi à Célina.

Adrienne. — Oui... oui...

La Baronne. — Et rap|)elez-moi au souvenir de votre mari.

Adrienne. — Soyez tranquille!

Sort la baronne.

Se: ne VÏII

ADRIENNE, seule, puis BOMBEL

Adrienne, seule. — Maintenant... il me faut une vengeance éclatante... mais laquelle?

BOMBEL, qui a entr'ouvert la poite. — Tu veUX te

venger, Adrienne? et de qui? et de qui?

Aj>rienne. — Je vous raconterai ça, mon oncle... Où est Léon?

BoMBEL. — 11 est sorti.

Adrienne. — Quand il reviendra*., écoutez bien ceci, mon oncle.

Bombel. — J'écoute.

Aj>rienne. — Quand il reviendra, vous lui direz...

Bombel. — Je lui dirai...?

Adrienne. — Et puis non, tenez, je préfère le lui dire moi-même.

Bombel. — Où vas-tu?

Adrienne. — Je n'en sais rien, je vais peut-être faire un voyage ou bien revenir dans cinq minutes.

Elle sort.

Bombel. — Ah! que c'est embêtant!

Entre Célina.

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