Scène IV
Les mêmes, CELINA
Cklina. — La baronne m'envoie dire à madame qu'elle sera prête dans un quart dlieure et qu'elle viendra prendre madame.
Adrienne. — Bien, c'est entendu.
LÉON, rcjca niant Célina, — Il me semble quc je connais cette friniousse-Ià !
Adrienne. — Tu as rencontré Célina dix fois dans les couloirs de l'hôtel.
LÉON. — Non... je l'ai vue ailleurs... (A Célina qui sourit.) N'est-ce pas?
CÉLINA. — En effet.
Lkox. — Où doncf J'ai beau chercher...
Adrienne. — Dites, Célina, dites...
CÉLINA. — Si madame veut me permettre de i)rendre un instant l'accent bourguignon que j'ai tout à fait perdu, monsieur me reconnaîtra peut-être.
LÉON. — L'accent bourguignon!
CÉLINA, avec un accent. — Et cx)mment ça va-t-îl, aujourd'hui, m'sieu Léon ?
LÉON. — Mais oui, sacrebleu! je vous reconnais, maintenant... Célina... la petite... la petite qui gardait les oies... Comment, c'est vousî
CÉLINA. — La petite gardeuse d'oies... de la ferme de M. Bombel, votre oncle...
Adrienne. — Vous avez gardé les oies, vous, Célina?
CÉLINA. — Mieux qu'elles ne m'ont. gardée, comme vous voyez.
Adrienne. — Et vous ne m'avez jamais dit ça!...
CÉLINA. — J'ai horreur de raconter ma vie...
LÉON. — Eh bien, vous avez fait un joli chemin ! Quel changement! Quelle élégance! Je dirai même quelle distinction!...
Adrienne. — C'est un véritable roman!
CÉLINA. — Voilà où est votre erreur, madame. Ma vie est d'ime extrême simplicité, au contraire. Oh! oui... oui... ça paraît bizari-e au premier abord... On pense: « Voilà une femme qui, à seize ans, était gardeuse d'oies dans une ferme de la Bourgogne et qui, dix ans après, sait l'anglais, l'allemand et l'italien, et voyage avec une baronne en qualité d'intendante. Elle a dû avoir une existence très mouvementée. »
LÉON. — Il me semble...
CÉLINA. — Eh bien, monsieur Léon, vous vous trompez. Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire... Je n'ai pas même été séduite...
LÉON. — Allons donc! Ah! non... Racontez ça à ma femme, mais pas à moi.
CÉLINA. — Ma parole... Vous vous rappelez le berger de chez votre oncle?
LÉON. — Vaguement.
CÉLINA. — t^n assez beau gars... Il voulait me séduire, j'ai failli y passer. 11 me promettait le mariage. Vous me croirez si vous voulez, c'est ça qui m'a sauvée. Je me suis dit: « Comment, quand j'aurai été séduit* par cette brute, il faudra encore que je l'épouse! Jamais de la vie! » Et j'ai fichu le camp pour Paris.
LÉON. — Oui... mais à Paris f...
CÉLINA. — A Paris, monsieur Ix'un, j'ai eu la veine jusqu'ici de ne rencontrer que des hommes qui me dégoûtaient... J'attends toujours... J'ai été femme de chambre... demoiselle de magasin... Il y a même une cocotte qui m'a appris le piano... j'ai lu... je me suis instruite... et, enfin, j'ai rencontré M"*" la baronne Tournois qui m'a prise en affection et m'a emmenée dans ses voyages. Vous voyez, ce n'était pas la peine de vous raconter tout ça.
T^ÉON. — Mais moi ça m'a fait plaisir.
Adrienne. — Et ça nous a donné une grande sympathie pour vous.
LÉON. — Et y et es- vous retournée, au pays, depuis votre transformation ?
CÉLINA. — Une fois, l'année dernière. Je suis aUée présenter mes devoirs à votre oncle...
LÉON. — ]1 a été étonné?
CÉLINA. — Ah ! le pauvre monsieur, il ne s'étonne plus de rien... C'est navrant de le voir dans cet état-là!...
LÉON. — N'est-ce pas?
CÉLINA. — Il n'a plus d'Age... C'est une espèce de neurasthénie qui l'a pris... Que voulez-vous ?; on ne reste pas impunément à la campagne toute sa vie, au grand air!... à se reposer... Votre oncle n'a pas
vécu, c'est de ça qu'il meurt... (Kntre la baronne.)