‹ L'Institut de France et le second Empire: souvenirs anecdotiques d'après des documents inéditsChapitre 2 sur 6 · CHAPITRE PREMIER l'élection d*odilon barrot(I · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER l'élection d*odilon barrot(I

Gomme autrefois, à Rome, l'avènement d'Auguste, en France, le coup d'État de Décembre et la restauration de l'Empire avaient, selon le mot de Tacite, pacifié l'éloquence. La tribune

(i) Tous les faits consignés dans cette étude sont empruntés soit aux procès-verbaux des séances de TAcadémie française et de FAcadémie des Sciences morales et politiques^ soit aux Souvenirs inédits de M. Dubois de la Loire-Inférieure. Les passages entre guillemets, qui ne ^portent pas de référence, font textuellement extraits de ces Souvenirs,

était muette, la presse enchaînée ; la chaire elle-même surveillée et contenue (1). Mais, chez nous, la Fronde ne perd jamais ses droits. Elle se réfugia dans les salons et dans les académies.

De rinstitut, notamment, partaient, à chaque instant, de vives épigrammes, flèches légères qui allaient frapper T entourage du maître, parfois le maître lui-même. En apprenant la confiscation des biens de la famille d'Orléans, un académicien célèbre par ses bons mots (2) ne s'était-il pas écrié : « C'est le premier vol de Taigle. »

Cette petite guerre n'était pas bien

(i) Après un sermon prononcé à SaintrRoch, Lacordaire fut invité à ne plus prendre la parole à Paris.

(8) M. Dapin aîné.

dangereuse. Des traits qu'oo y lançait le poète antique eût pu dire, ou à peu près :

Telum imbelle, sine ictu.

Et pourtant, tout inoffensifs qu'ils étaient, ils avaient la double vertu d'amuser ceux qui les aig^uisaient et d'exaspérer ceux qui en recevaient les coups.

Le choix des membres appelés par les Académies à combler les vides qui se produisaient dans leur sein ne s'inspirait guère non plus du désir d'être agréable au nouveau pouvoir. Il se portait, la plupart du temps, sur des hommes qui étaient notoirement ses adversaires; sur ceux, tout au moins, qui,

SOUS les précédents régimes, avaient défendu la liberté et le Self-Govemment, par Téloquence de leur parole ou Téclat de leurs écrits. C'est ainsi que, le 22 février 1852, r Académie française appelait à siéger dans ses rangs Berryer, le grand orateur de nos assemblées politiques. Le 18 mai 1854, elle choisissait Mgr Dupanloup, qui passait, lui aussi, pour un ennemi de TEmpire.

L'esprit n'était pas autre à l'Académie des Sciences morales et politiques, où siégeaient la plupart des hommes qui s'étaient illustrés dans la politique sous la monarchie constitutionnelle.

A la fin de l'année 1854, la mort de M. Blondeau, survenue le 12 novembre, laissa vacante une place d'académicien

libre. M. Blondeau était un professeur de droit, un savant jurisconsulte. Quel* ques membres de T Académie songèrent, pour le remplacer, à un avocat illustre, qui était en même temps un homme politique, M. Odilon Barrot. M. Barrot n*avait £ait aucune visite, aucune démarche. Mais, à peine posée, sa candi-»

dature avait trouvé faveur.

Ce bruit vint aux oreilles du ministre de rinstruction publique, M. Fortoul^ qui en prit ombrage. Il ne pouvait rien contre les épigrammes académiques ; mais devait-il rester sans influence sur les élections? Déjà, /juelques mois auparavant, quand M. Yitet avait dû se présenter à l'Académie des Beaux-Arts, il avait eu des velléités d'intervention.

Il arait fait interroger TEmpereur par une personne qualifiée. Napoléon III haussa les épaules : o Eh ! qu'est-ce que cela me £ait ? répondit-il ; qu'ils nomment qui ils veulent. » Malgré cela, et bien que M. Barrot fût Tun des anciens ministres du Prince-Président, et lui eût même rendu quelques services, M. Fortoul apprit ou supposa que sa candidature était particulièrement désagréable en haut lieu et résolut de manœuvrer pour la faire échouer.

Le 26 janvier 1855, un des membres les plus respectés de TÂcadémie, que sa vie laborieuse et sa modestie avaient toujours tenu éloigné des agitations po« litiques, M. Damiron, recevait une lettre du ministre qui le priait de venir

immé(£iatement à son cabinet. Un peu surpris et ému de ce message inattendu, ne sachant ce qu'on lui veut, Damiron se rend au ministère et est aussitôt introduit.

Le ministre le £ait asseoir, lui adresse force compliments, puis, à brûle-pourpoint :

« — Savez-vous quels sont les candidats à TÂcadémie ?

— Oui et non. Oui, par bruits, non, par démarches directes.

— Mais M. Barrot?

— Ah ! oui !

' — Mais c'est là un choix périlleux pour TAcadémie. Non pas de ma part !

à Dieu ne plaise ! J'estime, j'admire et j'honore M. Barrot. Mais il n'a rien

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écrit, n'a point de titres, et, si on va le chercher, ce n'est que pour ibire niche au Gouvernement. L'Académie doit pourtant y songer; non, à Dieu ne plaise, que le Gouvernement lui veuille du mal. Nous concevons son utilité et nous acceptons parfaitement les termes des discours de MM. de Tocqueville et Guizot : a Qu'elle soit aujourd'hui, comme l'a dit celui-ci, le seul lieu où la politique ait la parole qu'elle perdrait sous l'anarchie ou sous le despotisme (1). » Gela nous convient et nous honore; mais c'est à la condition qu'elle se tienne où elle est et ne cherche pas

(i) Ces paroles sont empruntées au discours prononcé par M. Guizot à la séance publique du 16 décembre 1854. Elles ne sont pas tout à £ait exactes.

à blesser le Gouvernement. Car enfin, si, pour moi, je puis souffrir ses malices, il pourrait y avoir tels conseillers qui ne penseraient pas de même ; et, i tel jour, à tel moment donné... Et encore une fois, cette élection de M. Barrot, c'est une niche.

— Mais, reprend Damiron, que voulez-vous que j*y fasse ? Je ne connais pas M. Barrot; je ne lui ai jamais parlé.

Je me mêle peu d'élections en général, surtout quand elles ne touchent pas i ma spécialité. Je vois peu d'académiciens.

— Gela est vrai, mais vous êtes estimé, écouté, à cause de votre caractère, et précisément parce que vous êtes plus modeste, plus éloigné de toute coterie;

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et, vraiment, il y a intérêt à éclairer TAcadémie.

— Mais comment et en quel nom parler? Aborder le côté politique, con* trairement à toutes mes habitudes? Gela ne pourrait se faire qu'autant que je serais autorisé à donner Tavis en votre nom. M'y autorisez-vous ?.. . »

Ici, assez grand embarras et grande hésitation du ministre.

— Cl Mais, reprit-il, le Gouvernement ne se mêle pas des élections académiques. Ce n'est pas en son nom que vous pouvez parler ?

— Est-ce au moins au vôtre, comme conseil? Autrement, je ne vois pas comment je pourrais dire un mot autorisé.

ET LE SECOND EMPIRE It

— Eh bien ! oui, nommez-moi ayec la réserve que vous saurez y mettre. »

Puis M. Fortoul insista de nouveau sur le peu de titres de M. Barrot.

— Mais, reprit Damiron, ce n*est qu*une place d'académicien libre ; et M. Blondeau, qu'il s'agit de remplacer. . .

— Oui, je sais bien, M. Blondeau...

Mais M. Barrot, c'est une hostilité évidente ! M. Mignet se montre bien jeune en tout cela ; car c'est lui qui mène toute l'affaire. Il y avait d'autres candidats, M. Baude, par exemple, M. Pellat, etc. »

Puis, après un nouvel appel a à la prudence et au zèle académique de Damiron « , le ministre le congédie gracieusement.

bonne grâce, saurait discerner et faire ce qui conviendrait, et parler en tel ou tel sens, selon qu'il le jugerait utile (1) » .

Fallait-il également prévenir M. Cousin? Damiron fut d'avis de ne pas lui en souffler mot. « Il redoutait ses paroles en tous sens et ses grands bras tragiques. »

Mis au courant, M. Mignet ne voulut voir dans tout cela qu'une petite intrigue du ministre, sans péril sérieux.

Dans la séance du 13 janvier, l'Académie avait déclaré la vacance ; dans celle du 20, elle avait élu a une Commission de six membres pris dans les cinq seo-

(i) Dubois, Souvenirs inédiu.

lions et parmi les académiciens librespour présenter une liste de candidats (1) » . Il n'y avait qu'à laisser aller les choses. Toutefois, comme Cousin feisait partie de la Commission, M. Mignet insista près de Damiron pour que, malg^ré sa répugnance, il allât le voir.

Damiron se rendit chez Cousin et lui fit part de sa conversation avec M. Fortoul.

— Ah ! reprit Cousin, que ne m'a-t-il parlé de cela, à moi ! Je lui aurais dit :

Parlez-en à TËmpereur, et vous aurez une jolie rebuffade !

Puis il ajouta :

(1) Procès-verbal de la séance du 13 janyîer. La Commission se composait de MM. Cousin, Bérengei:, Louis Reybaud, Duchâtel, Mignet et le duc de Broglie.

— L'Empereur est le premier homme du temps.

Et il développa ce thème « en variations de toute sorte » .

La Commission était convoquée pour le 27 janvier à 11 heures. Elle délibéra, arrêta son choix; et, le même jour, au Comité secret, Cousin, qu'elle avait désigné comme rapporteur, fit connaître qu'elle présentait :

En première ligne : M. Odilon Barrot;

En deuxième ligne : M. Baude.

Il fallait justifier cette présentation.

— Instruit qu'il était des sourdes menées du ministre et des hésitations d'un certain nombre de membres, Cousin ne s'avança « qu'avec réserve et sur

la pointe du pied. » « Bien qu'il ne soit pas, dit-il, de stricte obligation pour TAcadémie, quand il s'agit d'un académicien libre, de remplacer un légiste par un légiste, si, cependant, parmi les jurisconsultes, il se rencontrait un homme qui, bien que n'ayant rien écrit, eût, par les fonctions occupées, par les études de toute sa vie, par la nature et l'élévation de son esprit, la dignité et la modération de son caractère, l'aménité de son commerce, conquis une haute situation au Palais et dans les assemblées politiques, n'aurait-il pas sa place marquée à l'Académie? Et M. Barrot n'est-il pas précisément cet homme-là? »

L'Académie ne proposa aucune adjonction aux deux noms que sa Commis-

sion présentait. Mais un membre demanda pourquoi la candidature de M. Barrot survenait ainsi d'office sans qu'il eût fait aucune démarche. Le Président lui-même se plaignit de n'en avoir pas été informé.

— Voulez-vous donc, s'écria à son tour, avec sa fougue ordinaire, M. Dupin aîné, imiter les habitudes et les procédés de l'Académie française, où l'on fait présenter des espèces de marquis, salués membres avant de l'être?

— Sans doute, répliqua Cousin, il eût mieux valu que M. Barrot eût annoncé son désir par lettre ou autrement. Mais il n'était pas au courant des usages de l'Académie et eût fait tout ce qu'on eût exigé. D'ailleurs, le régler

ment n*a rien de précis à cet égard ; et, même, des hommes considérables, M. Droz, notamment, ont pensé que les exposés de titres par les candidats eux-mêmes et leurs visites devraient être supprimés; que la notoriété des hommes doit suffire quand on sait qu'il y a vœu d'être admis. Et puis, de hauts personnages, membres de F Académie, ne doivent-ils pas à M. Barrot la réparation d'oublis malheureux des Gouvernements antérieurs?

Allusion habile à M. Troplong, appelé par M. Barrot, pendant son ministère de la Justice, à la première présidence de la Cour d'appel de Paris.

— Et quelle estime ne doit pas faire d'un pareil homme M. Dupin, si long-

M. Villermé se plaint que le règlement n'ait pas été observé et que la Commission n'ait pas joint à sa proposition un exposé des titres du candidat qui permette une discussion précise.

M. Lucas demande à son tour la parole. Il proteste de son admiration, de son respect, de sa vénération pour M. Odilon Barrot, mais, ajoute-t-il, «je cherche ses titres écrits et je ne les trouve pas. Je crains que la politique ne se substitue à la science et que T Académie ne se donne par là un carac^ tère qu'elle ne veut certainement pas affecter et qui la ferait sortir des limites si bien tracées par MM. de Tocqueville etGuizot » . (C'étaient les paroles mêmes àe M. Fortoul à Damiron,et il était aisé

d'en conclure que le ministre n'avait pas parlé qu*à lui, et a qu'il s'était fait vraiment gprand électeur n .) — a Un pareil rôle, ajoute M. Lucas, ne serait pas sans danger. L'Académie pourrait attirer sur elle des sévérités. Certains académiciens, M. Cousin, entre autres, parlent de cela fort à leur aise. Ils ont l'Académie française pour s'y réfugier.

Mais il en est d'autres, comme moi, dont le suprême honneur et toute la vie académique sont attachés au titre d'académicien delà section des Sciences morales et qui ne sauraient faire aussi bon marché des chances de péril... »

 ces derniers mots, de violents murmures s'élèvent. M. Cousin, qui s'agitait sur son fauteuil, bondit, crie, pro-

s» L'INSTITUT DE FBANGE

teste vertement; le Président devient rouge et se voit forcé de rappeler à Torateur qu'il ne saurait o être question de prévisions semblables. L'Académie n'est nullement menacée. »

A son tour, M. Michel Chevalier se plaint que la Commission n'ait pas indiqué les titres et les moyens de les vérifier, a Pour m'édifier, dit-il, j'ai été obligé de chercher dans le Moniteur; et de 1820 à 1848, je n'ai trouvé, comme travaux de législation de l'honorable M. Barrot, que deux rapports sans importance. »

Alors, après quelques généralités de M. Cousin, M. Mignet lit un long et exact relevé de consultations, de plaidoyers, de discours politiques sur des questions

de législation, et il ajoute : « M. Barrot n'eût-il rien écrit du tout, son éminente parole et son activité continuelle comme membre des législatures suffiraient, et bien au delà. Telle a été Topinion unanime de la Commission. »

M« Naudet se lève. Avec beaucoup d'art et de bon goût, il peint son embarras entre M. Barrot, son ancien élève et son ami à ses débuts dans le monde, emporté depuis lors dans une carrière étrangère aux études de son maître, mais resté dans son cœur; et, d'un autre côté, M. Baude, son allié et aussi son ami. « Dans cette perplexité, dit-il, j'ai bien et longuement délibéré avec moi-même, et enfin, cédant à mes goûts et à ce que je regarde comme la mis-

sion de T Académie, je me décide en faveur de la science seule contre la politique. Il faut craindre de pencher d'un côté toujours périlleux pour la paix des études. » A mesure que M. Naudet développait sa pensée, on voyaitM.Dupin aine donner des signes d'assentiment et sa figure s'illuminer.

a Ce récit, dit Dubois, dressé d'après les souvenirs fidèles de Damiron, peut offrir des omissions, mais point d'exagérations ni d'erreurs. Ce qu'il ne peut rendre, c'est la vie du débat, les attitudes de chacun^ la mimique de Cousin, les colères contenues de Mignet, la sérénité triomphante de Guizot, la paix caustique de M. de Broglie, les froides ironies de Duchàtel; les inquiétudes

affectueuses de Barthélémy mêlées aussi de colère (1). »

Le samedi suivant, M. Barrot était élu par 15 voix contre 13 données à M. Baude.

Le lendemain, le Constitutionnel publiait la liste des votants avec Tindication de leurs votes. Étaient donnés comme ayant voté pour M. Barrot :

MM. Thiers, Mignet, Guizot, Cousin, Bémusat, Duchàtel, Damiron, Barthé* lemy-Saint-Hilaire, Michelet, de Beaumont, Dunoyer, de Tocqueville, Louis Beybaud, deBroglie, Moreaude Jonnès; — comme ayant voté pour M. Baude :

MM. Dupin aîné, Dupin Charles, Troplong, Giraud, Lélut, Villermé, Lucas,

(i) Dubois, Souvenin inédits.

Amédée Thierry, Michel Chevalier, Naudet, Bérenger, Benoit de Chàteauneuf, d'Ârgoult.

Cette publication fit scandale. Le soir même avait lieu, chez le baron Thénard, une soirée où se trouvaient un grand nombre de membres de Tlnstitut. On y parlait beaucoup des incidents de TAcademie et de la liste donnée par le Cons^ titutionnel.

— Qui donc présidait? demanda Thénard.

— Thierry.

— Comment, Thierry?

— Ah ! s'écrie Cousin, ne confondez pas avec notre bon Thierry Taveugle!

— Alors, c'est bien le clairvoyant.

Mille autres plaisanteries volent de

tous côtés. — Il n'est pas étonnant que le Constitutionnel ait écouté aux portes.

— C'était une affaire d'État.

Allusions aux menées de M. Fortoul.

Et chacun de vouloir justifier sa conduite et expliquer son vote.

Un membre, présent à la soirée, s'approche de Cousin :

— Je ne voulais pas aller à la séance.

Mais, à onze heures, j'ai reçu une sollicitation à laquelle je ne pouvais résister.

J'ai dû céder en écrivant à Barrot que j'aurais la douleur de voter contre lui.

Un autre déclare que tous ses vœux étaient pour M. Barrot, mais que, « dans sa position, il a dû sonder la pensée du chef de l'État. »

Quant à M. Dupin aine, il alla trouver M. Barrot.

— Je voulais voter pour vous, lui dit-il; mais les voix de Guizot et de Duchàtel vous ont enlevé la mienne..*»

Avec les doctrinaires, jamais.

Quelques jours après, dans le cabinet de Villemain, Montalembert félicitait chaudement Damiron de sa résistance aux séductions ministérielles et de son vote courageux pour Barrot, « Thomme désigné » .

L'élection fut approuvée dans la forme ordinaire par un décret impérial en date du 14 février; et, à la séance du 17, M. Odilon Barrot fut introduit et prit séance.

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