‹ L'Institut de France et le second Empire: souvenirs anecdotiques d'après des documents inéditsChapitre 3 sur 6 · LE COUP D'ÉTAT ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

LE COUP D'ÉTAT ACADÉMIQUE

DU 14 ATBIL 1855

LES DÉCEMYIRS

Ce fut le coup de grâce.

Deux mois ne s'étaient pas écoulés que, le 14 avril, paraissait un décret impérial qui n'était que la réponse à cette triple élection.

Ce décret contenait deux parties :

Tune qui s'appliquait à l'Institut tout entier, l'autre qui était spéciale à l'Académie des Sciences morales et politiques.

Parlons d'abord de celle-ci.

« Considérant, disait le décret, que l'Académie des Sciences morales et politiques compte un nombre de membres inférieur à celui des autres Académies, et qu'en portant à quarante le nombre de ses membres il sera possible de faire représenter dans une section nouvelle les Sciences politiques, administratives

et financières dont la culture est Tun des principaux objets de l'institution de cette Académie ; — qu'aucune présentation ne doit être faite en section pour la première nomination des membres d'une section nouvelle ; — il est créé, à TAcadémie des sciences morales et politiques, une section nourelle sous le titre de Politique, Administration, Fi^ nances, laquelle sera composée de dix membres, de manière à élever à quarante le nombre des membres de ladite Académie. »

Un second décret du même jour nommait les dix membres de la Section nouvelle (1).

(1) C'étaient MM. baron d'Audiffret, Barthe, Bî- Beau, Pierre Clément, vicomte de Cormenin, Gréterin, Laferrière, Armand Lefebyre, Mesnard, baron

L*émoi fut grand dans la Compagnie.

Elle s'occupa d'abord des dispositions qui la visaient spécialement. Accep* terait-on ce coup d'État qui substituait à ses libres suffrages le choix du gouvernement? — Fallait-il se retirer en masse? — Fallait-il au moins protester?

Sous quelle forme et dans quelle mesure? Toutes ces questions étaient vivement agitées.

L'installation des membres nommés par décret devait avoir lieu le 21 avril.

Longtemps avant l'heure de la séance, une partie des anciens se réunirent (2) .

Pelet. — Un seul, M. Bineau, dam une lettre du 9 juillet dont le tecrëtaîre perpétuel donna lecture à la féance du %i, refusa, en déclarant « qu'il ne pou- Tait accepter une nomination d'office » . (Procèsyerbal de la séance du 21 juillet.)

(S) M. Guisot, retenu par une séance publique

« — Ne ferons-nous donc rien? dit M. Dunoyer. Ne pouvons-nous pa& trouver un moyen de protester ?

— Je suis prêt à tout, dit Tocqueville, jusqu'à la démission.

Cousin approuva cet esprit de résolution et se déclara prêt à prendre la parole. Mais que pouvait-on foire?

Protester? Alors, il fallait aller jusqu'au bout et se démettre. La protestation sans la démission, c'était le ridicule.

Parler de façon à marquer son mécontentement, avec le plus d'adresse possible? C'était ouvrir une discussion, personne n'était maitre d'arrêter le débat, et où irait-il?

de la Société protestante qu'il présidait, s'était fait excuser.

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S*en aller et ne pas assister à la séance? Mais le secrétaire perpétuel ne peut pas s'absenter, et c'est le laisser seul. M. Mig^et dit qu'il n'ira pas seul, qu'il aime mieux donner sa démission.

Le sage Damiron déclare qu'en effet cela n'est pas possible; quant à lui^ il reste à côté de M. Mignet. »

On décide alors que tout le monde assistera à la séance, qu'on ne se lèvera pas quand les nouveaux membres seront introduits, que pas un mot ne leur sera adressé.

La séance est ouverte. Les anciens prennent leurs places. Le secrétaire perpétuel lit le décret de l'Empereur.

Le Président donne l'ordre d'intro-

duire les récipiendaires. M. Pingard, en grand costume, sort pour les cher^ cher. La porte s'entr'ouvre et le Président se lève « avec une solennité empressée. O surprise! Ce sont les figures de M. Odilon Barrot et de M. Barthélemy-Saint-Hilaire. Rire général et vite étouffé de TAssemblée, et le Président, déconcerté, se rassied. »

La porte s^ouvre de nouveau. Cette fois, c'est tout le cortège. Ils entrent.

Conformément au programme arrêté, les anciens demeurent assis et immobiles.

Les nouveaux se casent comme ils peuvent dans un vide laissé à leur usage et a que M. Naudet élargit en se réfugiant dans un petit coin » . Une nouvelle leo-

ture est donnée du décret, et la séance continue (1).

Restaient les mesures qui concernaient rinstitut tout entier.

a Considérant, disait le décret, que la protection des arts, des sciences et des lettres est une prérogative essentielle de la Couronne ;

« Que, pour foire utilement concourir rinstitut impérial de France à

\ (1) « Je ne sais pourquoi le ministre ni ti flanqué

à TAcadémie » , disait en sortant le yieux général Pelet.

rezercice de cette prérogative, il importe d^approprier ses statuts à Tordre que nous avons établi dans TÉtat. «

En conséquence :

Il fixait au 15 août, jour de la saint Napoléon, la séance publique annuelle commune aux cinq classes de Tlnstitut ;

Donnait au ministre de Tlnstruction publique le droit de régler, par décision spéciale, Tépoque et Tordre de toutes les séances publiques, particulières aux cinq Académies, et lui conférait la police des séances et la distribution des places ;

Décidait que les concours, pour les prix à décerner, soit pour chacune des Académies, soit pour les Académies réunies, seraient jugés suivant les formes déterminées par Tarticle 3 de Tordon-

nance du 3 mars 1824, c'est-à-dire par quatre commissaires nommés par le Gouvernement, auxquels s'adjoindrait le bureau de T Académie, et conférait au ministre le droit de nommer les fonctionnaires préposés à la bibliothèque et aux divers services de l'Institut (1).

Deux autres dispositions décidaient, l*une : qu'un prix d'une valeur annuelle de dix mille francs serait, tous les trois ans, décerné à l'ouvragée ou à la découverte que les cinq classes auraient jugée la plus propre à honorer otn à servir le pays ; l'autre : qu'un rapport ^annuel sur les travaux de l'Institut serait kirrété en

(i) En exécution de ce dernier article, : troii «rrètéê minittérieli du 17 avril nommaient les V fonction'* iiaires de la bibliothèque, du secrétariat ef des archÎTet.

assemblée générale et présenté à l'Empereur.

Cette seconde partie du décret souleva une émotion plus vive encore que la première. L'Institut se sentait atteint à la fois dans son organisme et dans sa dignité.

Un certain nombre de membres de TAcadémie des Sciences morales se réunirent.

Étaient présents : MM. Cousin, Mi* gnet, Dunoyer, de Tocqueville, Guizot, Tbiers, Rémusat, Passy, Damiron, de Broglie, Duchàtel.

On tint conseil. Il fut décidé que l'Académie ne devait pas accepter la situation qui lui était faite. Guizot déclara qu'il ne pouvait se dispenser

de parler et qu'il parlerait dans ce sens.

— « Il faut être prudent, dit-il, et je le serai, habitué comme je le suis à être battu.

— Pour moi, répliqua Thiers, je ne parlerai pas, parce que si M. Guizot et moi paraissions ensemble, alors tout prendrait un caractère politique, ce qu'il faut éviter avec soin ; et puis, moi aussi je suis habitué à être battu et, qui pis est, Tun par l'autre.

A ces mots, éclat de rire universel partagé par les deux personnages qui, jusque-là, étaient restés froids et réservés, sans se rien dire, sauf la poignée de main offerte en entrant par Thiers et acceptée par Guizot.

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— Il faut, dit Thiers, nous ranger derrière T Académie française. C'est de là que doit partir le feu ; elle est Tarmée française, et l'agitation et la colère y sont fort grandes. A la dernière séance, tous les membres, moins Sainte-Beuve, qui a déclaré s'abstenir, ont été nets, fermes et amers. De Vigny, qu'on accusait de viser au Sénat, a été des plus décidés; Lebrun très bien, et Philippe de Ségur a traité les décrets d'inconvenants, inexplicables et impraticables. Si le Gouvernement nomme des commissaires, on n'acceptera pas; si, par les billets, il veut composer le public, on ajournera les séances. S'il veut les discours, on les refusera d'une manière péremptoire. »

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MM. Passy et Guizot furent déûgnés pour prendre la parole.

Le samedi 28 avril, le secrétaire perpétuel donna lecture du décret impérial et des trois arrêtés ministériels rendus en exécution de ses dispositions. Puis il fit ressortir les changements que ces mesures apportaient aux attributions et aux usages de Tlnstitut. u Ces changements graves, ajouta-t-il, altèrent notre constitution, dérogent à nos usages, rabaissent notre dignité et compro-

mettent nos travaux. S'ils devaient subsister, le grand corps de l'Institut tomberait, par cet état de tutelle et de suspicion, au-dessous des moindres sociétés savantes. Ils ont été Febjet d'un sérieux examen et d'observations unanimes dans la Commission centrale administrative. Des objections fortes et fondées s'y sont produites, notamment sur quatre points :

« 1** La désignation, par le Gouvernement, des commissaires pour le jugement de la plupart des concours ;

« a^ La fixation et la police des séances publiques enlevées aux Académies et transportées au ministre de l'instruction publique ;

« 3*" La nomination du bibliothé-

caire, du sous-bibliothécaire et des employés enlevée aux Académies et faite désormais par le Gouvernement ;

a V L'adjonction du secrétariat de rinstitut au ministère de Flnstruction publique dont il devient une dépendance et dont le ministre choisit désormais les agents, depuis le chef de cette administration intérieure jusqu'aux huissiers. »

Puis, le secrétaire perpétuel « énuméra sommairement les raisons de droit et de fait, d'usage consacré et d'utile convenance, qui avaient été exposées dans la commission administrative au sujet de ces divers changements, » et qui l'avaient amenée i penser, à l'una*

nimité, que a rinstitut devait réclamer la modification de ces dispositions, et à inviter les secrétaires perpétuels à porter ces considérations devant leurs Académies respectives qui seraient juges et décideraient sous quelle forme, par quels moyens et devant qui il conviendrait de produire leurs réclamations (1). »

Conformément au programme arrêté, M. Passy demande la parole. « Le décret du 14 avril, ditr-il, contient deux ordres d^articles bien distincts. Les uns ajoutent dix membres à cette Académie.

Je me tairai sur eux par respect pour les personnes qui y sont introduites à titre

(1) Procès-verbal de la séance du 88 ami.

nouveau et exceptionnel. » Puis, abor<dant l'examen de ceux qui modifiaient les usages de T Académie, il discuta successivement les quatre points soumis à son appréciation, en insistant surtout sur l'article 3 et la nomination des commissaires par le Gouvernement, a Cette mesure nuirait au but assigné à rinstitut, qui est le développement des sciences. Elle leur enlèverait la liberté et la considération qui sont les moyens et les droits des corps savants dont rbonneur moral et Tautorité intel-t lectuelle sont dans la pleine indépen-» dance de leurs travaux et dans la justice éclairée de leurs jugements. Ni Tune ni Tautre ne seraient possibles avec les commissions instituées . Dans T Académie

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des Sciences morales, par exemple, les sections proposent les sujets de prix, prononcent sur les concours. Elles ont évidemment le savoir nécessaire pour les choisir, la compétence requise pour les juger; avec le nouveau système, toute une section pourrait être exclue des questions qu'elle est seule apte à juger, la compétence cesserait et le yi* gement éclairé des concours deviendrait impossible (1). » Il approuve d'ailleurs les résolutions relatives à la bibliothèque , aux fonctionnaires^ aux billets; et il ajoute que si le Gouvernement prétendait avoir communication des discours ou rapports, le devoir serait de refuser ,^

(i) Prooèc-varbal de U séance du 2S avril.

et que, quant à lui, il ne 8*y soumettrait pas.

Ce discours, écouté dans un silence absolu, rencontre un assentiment général. Après lui, M. Charles Dupin reprend et développe toutes les objections faites aux décrets, ne ménage aucune sévérité et réclame pour la liberté et la dignité de Tlnstitut, abaissées devant tous les corps savants de l'Europe . a II importe de revendiquer tous les droits conférés aux Académies par la loi, toutes les prérogatives qui leur ont invariablement appartenu depuis Louis XIV (1). »

Guizot demande, à son tour, la parole. Avec sa solennité, son autorité

(1) Procèt^verbal de la tëance da 28 avril 1855.

calme et austère, il déclare les décrets impraticables et inacceptables, u L'indépendance est la vie des corps savants et constitue leur droit. La libre disposition des intérêts scientifiques est leur souveraine prérogative. C'est ce qui, dans tous les temps, dans tous les pays, a appartenu à toutes les Académies.

Jusqu'à ce jour, l'Institut a été indépendantdans son existence académique, libre dans son action individuelle. S'il cessait de l'être, lui-même ne serait plus. » Puis, abordant le point, jusquelà laissé dans l'ombre, du droit de nomination des nouveaux membres, il rappelle « que, lorsqu'en 1832, il proposa au Roi le rétablissement de l'Académie des Sciences morales et politi-

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ques, pour combler les vides, il eut recours à rélection, qui est le mode de formation de toutes les Académies, et la, loi de rinstitut. La science doit toujours choisir la science (1). »

Pas une voix ne s'éleva parmi ceux qu*on appelait les décemvirs ; et quand l'orateur, comme conclusion, proposa qu'un mémoire de réclamations firan-* ches et dignes fût adressé au ministre, M. Troplong lui-même déclara que cela était tout à fait nécessaire.

M. Cousin voulut insister dans le même sens que M. Guizot; le président lui retira la parole et déclara qu'il ne laisserait pas discuter les décrets. Il

(1) Procèt-yerbal de la séance du 88 avril 1855.

s'ensuivit une scène violente; Thiers conseilla à Cousin de ne pas insister, et Cousin se borna alors à demander qu'une commission fût chargée de présenter le mémoire au ministre et de lui en bien expliquer l'esprit et la portée.

Le président met alors aux voix l'approbation des résolutions de la commission centrale avec rédaction d'un mémoire qui les développe. Tout le monde, y compris les nouveaux membres, lève la main, et le projet de résolution est adopté à l'unanimité.

L'attitude des membres nouveaux, la manifeste désapprobation de M. Troplong faisaient demander qui avait conseillé le ministre . Les bruits les plus divers circulaieht. Les uns accusaient M. For-

toul d*avoir agi seul, et M. J.-B. Dumas, « qui affectait Finitiation, » prétendait que cette affaire avait ébranlé son crédit.

On allait jusqu'à dire que TEmpereur venait d'offrir le ministère de rinstruc» tion publique au cardinal Mathieu et, sur son refus, à Mgr Menjaud, son aumônier. D'autres se refusaient à croire que M. Fortoul eût agi sans ordres et redoutaient un dessous de cartes. L'agitation était des plus vives.

Tout le monde était d'accord pour juger sévèrement ce ministre qui, hier, sollicitait si vivement son entrée à l'Institut, «et qui, à peine élu (1), payait ainsi sa bienvenue » .

(i) M. Fortoul ayait été éln membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 16 fëyrier 1855, deux mois ayant.

A la séance suivante, à propos du procès-verbal, H. Franck déclara qu'absent, il n*avait pu s'associer aux regrets exprimés par ses collègues, mais qu'il les partageait. Il ajouta qu'ayant eu l'occasion de voir le ministre, il était autorisé par lui à déclarer que l'Académie n'avait pas bien compris sa pensée et que, s'il existait des nuages, ils seraient bien vite dissipés par les règlements.

Le 12 mai, M. Mignet donna lecture du travail qu'il avait préparé. Son mémoire reproduisait les arguments présentés dans les réunions précédentes et discutait avec force et mesure à la fois les quatre points que la Commission centrale avait signalés à l'attention de l'Académie.

Il ne souleva pas d'objection sérieuse et fut adopté par un suffrage unanime.

Il s'agissait maintenant de le remettre au ministre. Qui s'en chargerait? Le président de T Académie, M. Àmédée Thierry, était retenu au lit par une assez grave indisposition. Le secrétaire perpétuel, M. Mignet, qui n'avait peutêtre qu'une médiocre envie de se trouver en face du ministre, se déclara empêché.

Un seul membre du bureau restait, le vicC'^président, M. Bérenger. Il se rendit au ministère.

ttxM. le ministre de l'Instruction publique, dit le procès-verbal de la séance du 19 mai, s'est empressé de répondre, d'une manière générale, que le décret du 14 avril avait été mal interprété et qu'il

n'avait pas Textension qui semble lui avoir été donnée. Abordant les différents points qui ont provoqué les observations de rAcadémie, M. le ministre a ajouté : Relativement au jugement des concours, que la disposition de l'article 3 du décret ne pouvait concerner TAcadémie et que les prix proposés par les sections continueraient à être jugés par les sections ; — relativement à la tenue des séances publiques, qu'elles seraient, à Tavenir comme par le passé, dirigées par le président de l'Académie dans la plénitude de ses droits de police et de surveillance, et qu'il n'était jamais entré dans ses intentions de di-* minuer le nombre des billets revenant à chaque membre de l'Institut, mais sini-

plement d'en faire réserver un certain nombre pour les différents ministères; — relativement à la nomination des employés de la Bibliothèque et du secrétariat, qu'il reconnaissait la convenance d'une présentation de la part de l'Institut, et M. Bérenger, à cet égard, a insisté sur les besoins comme sur les droits d'une élection réelle. Il a, du reste, fait remarquer à M. le ministre qu'une déclaration verbale de sa part ne suffirait pas à interpréter un décret et à en modifier l'application, et il pense qu'on cherchera, à ce sujet, la forme la plus convenable. M. Bérenger termine en disant que, dans ce long entretien, de toutes les paroles de M. le ministre de rinstruction publique ressortaient le

désir d'être agréable à TAcadémie et Tespérance de concilier tous les in*

térét8(l).>»

Que faisaient, pendant ce temps, les autres Académies? Partout la résistance s'organisait.

A r Académie des Inscriptions, il y arait eu également discussion ; et M. Villemain s'était montré plus modéré qu'on ne s'y attendait. La protestation avait été résolue.

(1) Procèt-yerbal de la léanoe du 19 mai i8S5.

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loup y chancelier, et du secrétaire perpétuel, M. Villemain, portait à TEmpereur le mémoire qui avait été rédigée.

En le remettant, M. de Noailles prononça une allocution, qui, au témoignage de ses collègues, a par la dignité et la franchise du langage, parut être la noble et directe inspiration de l'Académie elle-même (1) » . — « L'Institut, dit-il, ne serait plus ce qu'il a été ; il n'aurait plus la même dignité, le même caractère d'indépendance littéraire et d'autorité morale, si on le dépouillait de la nomination de ses commissions^ de la direction de ses séances publiques, de ses prérogatives les plus naturelles

(i) Procèf-verbal de U téance du 16 mai 1855.

dont il a toujours joui... Nous sommes convaincus qu'il n'est jamais entré dans la pensée de Votre Majesté d'abaisser une institution qui a fait tant d'honneur à la France, et qui est l'objet du respect général de l'Europe (I) . »

L'Empereur avait a entendu ce langage avec une bienveillance marquée » .

Il répondit : « Il est bien loin de ma pensée de rien vouloir qu^ diminue l'Académie et Tlnstitut. Jes'tuhaiterais, au contraire, augmenter, s'il est possible, l'illustration de ce grand corps qui a compté et compte encore tant d'hommes éminents. Seulement, pour parler d'une manière tout à fait expli-

(i) Procès-verbal de la séance du 16 mai 1855.

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cite, en reconnaissant le degré d'indépendance qui convient à de grandes institutions littéraires, je ne puis dissimuler les objections auxquelles donnerait lieu un esprit d'antagonisme et de partialité politique (1). » — allya eu, tout au moins, une élection feite et un prix donné sous cette influence, ce qui ne devrait jamais être. » M. Yillemain reprend alors que, pour le prix, on n'a récompensé que le talent et l'utilité morale. L'évéque d'Orléans ajoute que son opinion personnelle était contraire aux doctrines du livre couronné, et à la décision de l'Académie; mais qu'il doit déclarer que la

(i) Procès-yerbal delà séance da 16 mai. Archives 'de V Académie Françaùe,

politique a été complètement étrangère au débat et à sa conclusion. L^Empereur, alors, congédie le Bureau, avec la promesse réitérée de respecter toujours rindépendance académique (1).»

Somme toute, on se retira content.

« Tout est bien quant aux paroles » , disait Villemain. « Les décrets ne seront sans doute pas rapportés, ni modifiés.

Ils resteront comme une arme dans le fourreau. Mais on ne les exécutera pas. i>

Habile et hardie sans bassesse, cette démarche de TAcadémie près de TEmpereur ne rencontra pas cependant une approbation unanime. Dans le public

(1) DuBOia, Souvenirs inédite.

libéral, et même parmi les amis des académiciens, on ne se gênait pas pour la blâmer, a Eh bien ! vous voyes, ils rendent les armes. Les voilà implorant la clémence d'Auguste ! Celui-ci marche sur eux résolument. Je n'ai aucune objection, Messieurs, à ce que vous choisissiez vos employés et vos fonctionnaires. Mais ce qui m'importe, c'est que les prix soient donnés à la vertu, quand il s'agit de vertu, et non à la politique ! » Et, devant ce langage, M. Yillemain rentre toutes ses malices et s'attache à justifier le choix du lauréat. Â la Cour, les railleries vont leur train.

Voyez-vous ces Géronte de mauvaise humeur ! Les voilà adoucis et assoupis. . .

ces grands opposants des livres et des

épig^ammes des Salons, à quels tours de force et d'adresse ils descendent ! »

Cependant, M. de Sacy avait été élu à TAcadémie Française; le 21 juin, TAcadémie avait à fixer la date de sa réception. Tiendrait-on compte du décret et consulterait-on le ministre? Plusieurs membres parlèrent dans ce sens. Mais la majorité fut d'un autre avis. Le Président proposa alors de fixer au jeudi suivant, 28, la séance solennelle. Les mêmes membres protestèrent contre cette date qu'ils trouvaient trop rapprochée. Ils exigèrent un vote. Sur 16 membres présents, 12 se prononcèrent pour le 28.

A la suite de ce vote, le secrétaire perpétuel, conformément à l'usage, se

borna à écrire au ministre, pour Tinfor^ mer delà date de la séance et demander le piquet d'honneur.

Que ferait le ministre? L'émoi était g^and.

Sur les entrefeites, un des membres les plus considérables et , en même temps »

les plus fins de T Académie Française»

M. Saint-Marc^Girardin, était reçu au ministère. Y avait-il été appelé ? avait-il été secrètement député par sa Compagnie? Allait-il simplement, comme il prétendit, pour réclamer des billets, pai^e qu'on lui en retranchait trop?

Toujours est-il qu'il trouva M. Fortoul fort en colère.

— « Mais enfin, dit le ministre, que veut donc l'Académie? Se croit-elle au-

dessus de tout dans *ce pays? Elle semble ne pas s'apercevoir qu'il y a un Empe* reur, un Gouvernement, des ministres*. . .

— Mais, point du tout, Monsieur le Ministre. Pour FEmpereur, au moins, elle en fait si grand cas qu'elle lui adresse ses doléances, ce que, pour ma part, je n'aurais pas voulu*

— Et la lettre de M. Yillemain, pour m'informer que la séance aura lieu jeudi, et que j'aie à envoyer des soldats, espèce d'ordre A un gendarme ! »

— Mais, vous vous méprenez. Je suis bien sûr que c'est une formule d'usage, et si vous rechercbiez les lettres écrites, en pareille occasion, par M. Lebrun, secrétaire suppléant, à

M. Villemain, ministre, je'suis sûr que vous les trouveriez de tous points semblables.

— Mais enfin, à si bref délai ! On n'a pas seulement le temps de rien savoir ni juger sur les discours.

— Voulez-vous donc voir et censurer les discours?

— Je ne dis pas cela. Mais enfin, la réflexion est bonne pour tout le monde, et vous savez ce qui est arrivé pour M. Berryer, des offenses directes, un auditoire composé exprès et avec hosti»

lité.

— Des offenses, non. Mais, si vous voulez, des effets non prévus ; des surprises de la voix et de Taccent de l'orateur que j'ai vu, à la Chambre, produire

des émotions très vives avec des idées et des paroles qui, le lendemain, dans les journaux, paraissaient vides ou vulgaires ; et, quant à Tauditoire, si vous voulez qu'il vous appartienne, ce n'est pas cent billets, c'est toute la salle qu'il faut prendre.

— Non! cela ne peut pas aller comme cela ! Je ne suis pas ici pour être régenté comme un petit garçoa par M. Yillemain. L'Académie se met en dehors de tout et se compromet. E$tce que vous croyez que je ne sais pas tout ce qui s'y dit, tout ce qui s'y passe?

— Mais non^ vous ne le savez pas.

Ceux qui vous renseignent ne le savent pas eux-mêmes ou rapportent mal.

— Mais, cette démarche à l'Empe-

reur dans laquelle on se flattait d'entraîner tout rinstitut?

— Pas le moins du monde. L'Acadé* mie, au contraire, s'est mise à part, et elle a voulu user de son privilège. Bien contre mon gré, vous le savez, et plus que jamais, je le pense. Il n'y avait absolument rien à faire qu'à vous laisser réfléchir vous-même sur ce qu'il y avait d'insolite, d'excessif et d'inopportun dans votre décret. Mais je n'ai pas été écouté ; et, encore une fois, nous avons voulu aller seuls à l'Empereur, parce que nous avons des communications particulières et réglées.

— Je n'en crois rien. On voulait plus. On se flattait d'être suivi, vous dis-je*

— Je vois bien qui a pu vous dire cela, mais on vous a trompé.

— Quoi qu'il en soit, cela ne peut pas aller comme cela. Encore, si, dans les communications, x>n savait garder les mesures, et il y en a toujours de possibles. Ainsi, vous, par exemple, vous savez quelle mesure le Gouvernement garde avec vous, parce que vou3 savez aussi en mettre avec lui. Convenez en. Et que feriez-vous, vous, si vous étiez à ma place? Gomment voulez-vous que je m'y prenne î

— Mais, puisque vous me parlez ainsi, c'est-à-dire de confrère à confrère, eh bien! je vous demanderai, i mon tour, où voulez-vous aller avec votre décret, vos billets, vos exigences pour

la fixation de la séance, par exemple ?

Qu'allez-vous faire? Vous ne voulez pas demander les discours. Ajournerez-vous la séance? Mais alors, mol qui vous parle, je serai aussi hostile que possible, quoique ce soit moi qui Taie hâtée. Eh! mon Dieu! il n'y a pas tous les calculs, tous les desseins que vous supposez.

Mme de Sacy veut aller aux eaux que sa santé exige. J'ai été prié de voir, de presser M. de Salvandy, et celui-ci m'a répondu que, ce mois-ci, il recevrait M. de Sacy sur les pieds ou sur la tête. L'Académie s'est assemblée le 21 et la séance a été fixée au jour le plus proche, et, à la fois, le plus éloigné dans le mois, le 28. Voilà toute la conspiration. Ajourner est

une grosse affaire, je vous le prédis. »

Le ministre se leva et Taudience prit fin. Son habile interlocuteur n'était-il pas, en réalité, un négociateur chargé de ménager entre deux parties dans Tembarras une transaction acceptable ou, tout au moins, de sonder les intentions ministérielles? Plusieurs le pensèrent.

Soit hésitation, soit finesse, M. Fortoul n'avait répondu ni affirmativement ni négativement, quant à la date de la séance. Dans le doute, M. de Sacy hésitait à la faire annoncer dans les Débats.

M. S. -M. Girardin insista pour Tinsertion en déclarant que si le ministre en reculait la date, T Académie n'avait qu'à l'ajourner elle-même au mois de décembre.

Le ministère se borna, en vertu des dispositions du nouveau décret, à réclamer 106 billets, dont 66 du centre : 16 pour la maison de TEmpereur, 10 pour celle de Tlmpératrice, le reste pour le Corps diplomatique et les hauts dignitaires de TÉtat.

Il n'osa pas ajourner la séance, et elle eut lieu à la date fixée.

Ces incidents académiques avaienbils, comme le prétendait M. Dumas, ébranlé la situation de M. Fortoul près

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de l'Empereur? Ce serait peut-être beaucoup dire. II semble bien, toute-^ fois, que le souverain ait trouvé qu'on était allé un peu loin.

Deux jours après la réception de M. de Sacy, le secrétaire perpétuel de FAcadémie des Sciences morales et politiques donnait lecture à la Compagnie d'un rapport du ministre approuvé par l'Empereur et adressé aux cinq Académies, qui avait pour objet d'interpréter les décrets. La première phrase de ce rapport était significative :

« Votre Majesté, disait-elle, a bien voulu me demander les moyens de concilier Tautorité du décret du 14 avril et le désir de témoigner à l'Institut qu'elle accueille avec bienveillance les vœux

dont les Académies lui ont feit parvenir l'expression...

a En suivant les principes qui ont servi de base au nouveau règ^lement, il est aisé de répondre aux réclamations de rinstitut, de manière à satisfaire vos libérales intentions et à les rendre manifestes pour tous les bons esprits. •

Si ce n'était pas un désaveu formel, c'était au moins un recul.

Le rapport confirmait et consacrait ensuite d'une manière officielle l'interprétation bienveillante du décret, promise par le ministre à M. Bérenger.

Quelques jours plus tard, le 10 juillet, le bureau de l'Académie Française présentait à l'Empereur le nouvel élu.

Après avoir adressé i M. de Sacy « les expressions les plus marquées de sa bienveillance et de son estime » » Sa Majesté, se tournant vers le directeur présent, lui dit :

— Les difficultés dont s'était plainte TAcadémie ne sont-elles pas complètement aplanies?

— Sire, le règlement interprétatif laisse subsister encore une restriction fâcheuse des privilèges les plus anciens de TAcadémie.

— Je le regrette. S'il le faut, je m'en occuperai encore. Je désire vivre en bonne intelligence avec l'Académie (1).

L'interprétation sanctionnée par

(1) Procèt-verbal de la séance du 10 juillet 1855.

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l'Empereur et, tout l'indique, provoquée par lui, atténuait, dans une large mesure, les rigueurs du texte primitif.

Si le Gouvernement n'abandonnait pas entièrement le décret, c'était plutôt dans la forme qu'au fond qu'il en maintenait les dispositions.

Et même sous cette forme atténuée, le décret ne s'exécuta guère. Ce que M. Yillemain avait prévu se réalisa. On se borna, comme par le passé, à fixer la date des grandes séances et à en informer le ministre. L'Institut continua à nommer ses employés, en sollicitant du ministre une approbation qui ne fut jamais refusée. Les successeurs de M. Fortoul n'hésitèrent pas, d'ailleurs, A reconnaître formellement ce droit de

nomination (1). Pour la distribution des places, à la tribune qu'il était d'usage de mettre à la disposition du ministre on ajouta désormais six billets de centre (2) .

Et ce fut tout, jusqu'au jour où^ cédant au vœu de l'Académie, un ministre à idées larges, M. Duruy, obtenait de l'Empereur un décret qui supprimait la section nouvelle : Politique, Admi-^ nistration, Finances, en répartissait les dix membres dans les autres sections et donnait à la quatrième section le titre

(i) Lettre du ministre de l'Instructioii publique du 17 décembre 1857. ~ Les 27 avril et 3 août 1861, eurent lien trois nominations d'employés que le ministre se borna à approuver. Archives de Vlns^ titut.

(2) Je dois ees renseignements à Tobligeanoe du regretté M. Pingard*

de : Économie^ Politique, Finances, Sta^ tistique (1). Ainsi disparaissait la dispo-

(i) Décret du 9 mai 1866. Procès-Yerbal de la séance du 12 mai. — L'Académie faisait aux dispositions du décret de 1855 une triple critique : 1* la section nouyelle avait dix membres, les autres n'en avaient que six ; c'était une anomalie ; 2** l'acception des termes politiquey administration y était vague et peu conforme au caractère purement scientifique de l'Académie; 3* enfin, cette organisation séparait l'économie politique des finances, qui en sont une partie essentielle.

Dans la séance du 20 janvier 1866, M. Passy proposa de solliciter la modification de ces dispositions par la suppression de la section nouvelle, la répartition de ses dix membres dans les cinq autres sections dont chacune aurait désormais huit membres au lieu de six et par l'adjonction du mot finances au titre de la quatrième section. Le 3 mai, M. le marquis d'Audiffret fait, au nom de la section nouvelle, un rapport favorable; une commission est nommée. 7 avril, rapport de la commission, également favorable. Le 14, le projet, combattu par Dumon, défendu par Cousin, est adopté par 27 voix contre 7. Le 21, l'addition du mot finances au titre de la quatrième section est également votée par 21 voix contre 10. Le 28, le secrétaire perpétuel transmet la demande au ministre. Le 9 mai, décret

sition la moins justifiée du décret du 14 avril 1855.

Six ans après, M. Jules Simon, devenu ministre à son tour, faisait abroger formellement ce décret et remettait purement et simplement en vigueur Tancienne législation (1).

Ainsi se termina ce conflit qui, pendant quelques semaines, avait si vivement ému rinstitut, où les Académies mirent peut-être un peu de malice, mais défendirent leurs droits avec indépendance et dignité, où le seul vaincu

de l'Empereur, qui accepte. Le 12, le secrétaire perpétuel en donne lecture, et le 26, la répartition t'opère. (Procèi-yerbaux des séances de l'Académie des Sciences morales et politiques des 20 janvier, 3 mars, 14, 21, 28 avril, 12 et 26 mai 1866.

Archives de V Institut,)

(i) Décret du 12 juillet 1872.

fut M. Fortoul, qui n'eut que des vuea mesquines, fit œuvre d*intrigue et de pression, puis de* dépit et de colère ; où l'Empereur sut voir de plus haut et se montra plus sage et plus libéral que soa ministre.

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