L'ACADEMIE DU XVII SIECLE
Dès les premières années du xvii" siècle on devait pressentir qu'il se préparait une époque nouvelle où les lettres tiendraient une grande place. Lo goût de la vie mondaine se répandait à Paris : dans les hôtels des grands seigneurs, dans les maisons de la bourgeoisie riche, des réunions se formaient, où les femmes prenaient de plus en plus d'importance. On y venait entendre des gens d'esprit causer de questions littéraires, discuter les succès de théâtre et les romans à la mode; et si quelques-uns d'entre eux pouvaient y ajouter le régal de quelque madrigal ou de quelque sonnet de leur façon, toute l'assistance ne se tenait pas de joie. — C'est d'une réunion de ce genre qu'est sortie l'Académie française.
En 1629, un des poètes connus de ce temps, Antoine Godeau, qui plus tard entra dans les ordres et devint évéque de Grasse, vivait à Dreux, où il était né, fort admiré des gens de son pays, à cause des vers galants qu'il composait et qu'il voulait bien quelquefois leur montrer. Mais ces succès de province ne suffisaient pas à sa vanité, et il désirait se faire connaître aux beaux esprits de Paris. Précisément il était le cousin de Conrart, un secrétaire du Roi, qui cultivait aussi les Muses et fréquentait les gens de lettres. A la demande de son parent, Conrart en réunit quelques-uns chez lui, et Godeau vint leur lire ses poésies ; il faut croire que cette réunion leur causa un plaisir très vif, puisqu'ils désirèrent la renouveler. « Gomme ils étaient logés, nous dit Pellisson, en divers endroits de Paris, et ne trouvaient rien de plus incommode, dans cette grande ville, que d'aller souvent se chercher les uns les autres sans se trouver, ils résolurent de se voir un jour de la semaine chez l'un
d'eux. » Conrart deinsurait au coin de la rue Saint-Martia et de la rue des Vieilles-Etuves, « au cœur de la ville » ; il était commodé-
Sous la coupole. — Salle dos séances de réception à l'Acadéniio française.
ment Iolj»' pdiii k ( . \oir ses amis : c'est donc cliez lui qu'on prit riiahiludc (!«' se ivuiilr.
Parmi ceux (jui lV(;quentaient sa maison se trouvait Hoisrobert, un liiis.Mir de |)clils vers, fort h la mode en ce moment; il vivait
dans la familiarité du cardinal de Richelieu et il avait pour principale fonction de le distraite et de Tégayer. En l'absence des gazettes, qui ne connnencèrent d'exister qu'un peu plus tard, il le tenait au courant de toutes les petites nouvelles de la ville et de la
Antoine Godcau (1605-1672), cvcque de Grasse. (Gravé par Lubin.)
Cour, surtout des nouvelles littéraires. On pense bien qu'il ne manqua pas de lui parler de ces réunions où il trouvait tant de plaisir et de lui raconter ce qu'on y faisait. Richelieu, qui avait sans doute songé plus d'une fois à organiser la littérature, comme tout le reste, vit tout de suite le parti qu'il pouvait en tirer pour ses grands desseins, et il fit demander par Boisrobert aux amis de
Conrart « s'ils ne voudraient point faire un corps et s'assembler sous une autorité publique ».
Il n'y avait pas moyen de refuser les propositions d'un si grand personnage. Il fallut accepter, et même faire à son Eminence de
Valenlin Conrart (1603-1675), premier secrétaire perpétuel de l'Académie française. (Gravé par L. Cossin, d'après G. Le Fèvrc.)
grands remercîments. Pourtant la petite société paraît bien avoir été au |)irmirr iiioiiiciil un peu effarouchée. Devenir un corps ofiiciel, av<'c des règles lixes, n'était-ce pas renoncer à cette aimable liberté des réunions antérieures? Relrouveraient-ils jamais sous la férule du terrible ministre cet âge d'or, conmie ils l'appelaient, « où sans bruit et sans |)ompe, sans autres lois que celles de l'amitié, ils goûtaient
ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus cbarmant » ? 11 est bien probable que, s'ils s'étaient jamais décidés d'eux-mômes à s'ériger en Académie, ils l'auraient fait sur le modèle de ces Académies italiennes de la Renaissance, qui portent des noms si bizarres : les Humoristi, les Lincei, les Fantastici de Rome, les Otiosi de Gènes, les Intronati. de Sienne. Le souvenir était resté très vivant de ces l'êtes élégantes données, vers la fin du siècle précédent, dans des palais décorés de cbefs-d'œuvre antiques et nouveaux, où de grands seigneurs et de belles dames s'entouraient de poètes, d'artistes, de gens d'esprit, pour entendre ces symphonies, d'où Fopéra devait sortir, ou traiter des problèmes de scholastique galante, comme dans les cours d'amour du moyen âge. C'est bien un peu ce qui se faisait d'abord chez Conrart, dans ces conférences qui se tenaient tous les lundis, et où Ton discutait tantôt de l'amour des corps, tantôt de r amour des esprits, et tantôt des conformités qui sont entre l'amour et l'amitié. Il me semble que le choix de ces sujets indique de quel côté penchait la société de Conrart.
L'intervention de Richelieu vint tout y changer. Dès qu'elle a consenti « à former un corps sous une autorité publique », un esprit nouveau s'y manifeste. Et d'abord, quand il s'agit de se donner un nom, — c'est par là qu'il fallait commencer, — elle se garde bien de suivre l'exemple des académies italiennes et de prendre de ces dénominations « de carrousel ou de mascarade w, comme parle Pellisson ; elle s'appelle simplement V Académie francoise. Ce nom indique ce qu'elle veut faire. La grandeur de la France est la première préoccupation de Richelieu, mais il ne lui suffit pas qu'elle domine par les armes; il veut qu'elle n'ait pas de rivale dans les arts et dans les lettres. Le rôle qu'elle a joué plus tard dans le monde pendant deux siècles, grâce à sa littérature, il l'a deviné et préparé; mais pour que sa littérature puisse prendre ce rang dans
Testime de l'Europe, il faut d'abord qu'on puisse lire ses écrivains, c'est-à-dire qu'on comprenne sa langue. Le premier devoir de l'Académie naissante est donc de rendre cette langue digne de cette
Par Aiclchur ■ l'aucrnwr urMWur cl hivriiiuur du Roy mur us '/jiiL's d^u^.Js :::::i^:::\:::! J/l Lljk diL PaldK- fup. le amy. a la Sfkcre "EoYallc
Hichclieu c/itoiir.' (!■■ 40 rais (Allii-inn ,iii\ iii iiiciiiliiv> ,ir l'A •adi'iuio française).
(Gravure alii'f,'i)riinic <ie iMclcIun, la\friiitr.;
!i;iiilr luiliiiH-. cl (•■r>l ce (|ir«'lli' il parfaiteiiieiit compris dès le |.iciiii<T jour. I);iii> les itrojrls (nrdlr l'orme, dans les règlements <|u . II. M' <l()iiiir. il II ( si (juestion ([ue « de travailler à la pureté <!• Il l;iii-ii«', d<; la ih'lioyer des ordures qu'elle a contractées
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par le mauvais usage (ju'on en a fait, de la rendre capable de la plus haute éloquence ». Une des premières fois qu'elle parle au public elle exprime audacieusement cette pensée « que notre langue, plus parfaite déjà que pas une des autres vivantes, pouvait bien succéder h la latine, comme la latine à la grecque ». Ces idées étaient celles de Richelieu. L'Académie s'en inspira et elles ont donné à l'institution nouvelle son véritable caractère. C'est donc avec raison qu'elle honore Riclielieu comme son fondateur et qu'elle date sa naissance des lettres patentes qu'il lui a fait accorder par le Roi en 1635.
Ou dit souvent que ce qui consacre le succès d'une institution et la réputation d'un homme ce sont moins les éloges qu'on leur donne que les attaques dont ils sont l'objet. Les attaques n'ont pas manqué à l'Académie; elles ont commencé dès le premier jour de son existence. Il était naturel qu'elle eût contre elle les ennemis du grand ministre qui la protégeait; ils étaient nombreux et puissants. Il y avait aussi ceux qui, connaissant son génie dominateur, soupçonnaient que cette société qu'il venait de fonder cachait quelque manœuvre secrète contre l'indépendance des écrivains. Balzac, qui vivait dans son château des bords de la Charente, et n'entendait que de loin les bruits de la grande ville, prit l'affaire au tragique. (( On me mande, écrivait-il, que c'est une tyrannie qui se va établir sur les esprits, et à laquelle il faut que nous autres, faiseurs de livres, rendions une obéissance aveugle. Si cela est, je suis rebelle, je suis hérétique, je vais me jeter dans le parti des barbares ». On parvint pourtant à le rassurer, si bien qu'il se laissa nommer de l'Académie. Mais d'ordinaire les ennemis de la nouvelle institution
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