‹ L'institut de FranceChapitre 8 sur 23 · JOSEPH CHRETIEN · texte numérisé non relu

JOSEPH CHRETIEN

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(Daprè» une c^lampe à l'a<|ualinle, dessinée cl fjravi'c par Ueljamiic.j

nalivciiMMil tous U^s ans, à la Sainl-Jjouis. Vm 1780, un inconnu, (ju'on ne tarda pas à connaître, eut l'idée d'en fonder un autre «pour l'ouvrage de littérature dont il résulterait le plus grand bien pour la société ». Deux ans ajurs il réci<liva en « laveur d'un acte de vertu

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dont le récit devait être fait dans une assemblée publique ». Ces deux })iix répondaient trop aux idées du temps pour ne pas avoir un grand succès. La preinit're l'ois ({ue le second fut décerné, le 2o août 1783, (jUoiqueParisfût fort occupé du premier aérostat (ju'ondevait lancer le surlendemain, on se pressait dans la salle du Louvre oii l'Académie tenait ses séances. Tout le monde écouta avec attendrissement M. de Boisgelin, arclievèque d'Aix, raconter la belle action qu'on allait récompenser et l'émotion fut au comble quand la pauvre femme, qui avait mérité d'être couronnée, se leva de sa place et traversa les raiiî^s de rassemblée pour venir recevoir son prix. Dans les années qui suivirent il se passa encore des scènes toucliantes. L'Académie n'avait qu'un seul prix à donner et elle se trouvait quelquefois embarrassée de cboisir parmi les vertus (|u'on proposait à son suffrage. Un joui- que le directeur, — c'était Target, un avocat éloquent,— avait déploré en termes émus (}ue l'Académie ne disposât pas d'une somme plus considérable, on vit M. de Nicolaï, premier président de la Cbambre des comptes, se lever, prendre la main d'une de ses plus jolies voisines, et faire avec elle la (juète dans l'assistance.

Les deux prix furent supprimés en même temps que l'Académie, et la nation mit la main sur les fonds (ju'avait donnés le généreux anonyme. Mais il vivait encore et n'avait pas perdu la pensée de renouveler sa libéralité : en 1817, il olfrit à l'Académie l'argent nécessaire pour rétablir les fondations qu'il avait faites trente-sept ans auparavant. L'Académie, lieureuse de faire revivre une ancienne tradition, s'empressa d'accepter. D'abord Ki somme était modeste ; bientôt ce fut une fortune. Le donateur de 1780 et <le 1817, M. de Montyon, mourut en 1820, et grâce à son testanjent l'Académie put disposer de près de 20.000 francs pour cliacun des deux prix, au lieu de 1.500 francs qu'elle avait distribués jusque-là. L'exeuiple de M. de Montyon a suscité des imitateurs ; l'élan était donné ; à

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partir de ce moment les fondations en faveur de l'Académie sont devenues de plus en plus nombreuses et importantes. A la place des 300 livres de Balzac, qu'elle avait acceptées avec tant de reconnaissance, on lui laisse de quoi donner des prix de 3.000, de 3.000, de

statue du bari)n de MtMityon.

(Vcstil.iilc .lo la Coupole.)

10 00:) vl ni('me de 100.000 francs. Mais du môme coup ces lil)éralitéslui imposent des devoirs nouveaux et auxquels elle semblait vouloir se ravir. Riciielieu d'abord, puis Napoléon, qui pensaient que la littérature doit ôtre, comme le reste, soumise à une autorité qui la dirif^e, avaient prétendu fain» d'elle un hibunal souverain, qui ju^ei;iil 1rs écrits cl doinn rail des rangs aux auteurs. Le premier lui imposii I.i ( rilicjiir du C/V/, l'autre la chargea de décerner les prix

décennaux. L'Académie n'accepta ces fonctions que de fort mauvaise grâce, et ne voulut pas recommencer : il lui répugnait de s'ériger en tribunal et de prononcer des arrêts sur des écrivains vivants. Elle y est bien forcée aujourd'bui ; ces libéralités dont elle a été l'objet, en exigeant d'elle qu'elle donne des prix, par conséquent qu'elle cboisisse entre les ouvrages publiés dans l'année et qu'elle en apprécie publiquement le mérite, Font amenée à faire ce qu'elle avait refusé à ses grands protecteurs.

Carie d'entrée à une séance do réception de l'Académie française.

Je voudrais qu'il me fut possible de raconter avec quelques détails l'iiistoiro inttVrieure de l'Académie jusqu'au milieu du xix'' siècle. On verrait, si je pouvais la faire, que cette histoire ressemble beaucoup a celle (lu siècle précédent, telle que je viens de l'exposer. x\u début, l'x^cadémie se recruta mal; elle contenait surtout, avec quelques survivants de l'époque antérieure, des écrivains élevés à leur école et qui la continuaient. Or il s'était trouvé, par un étrange contraste, que cette période révolutionnaire n'avait produit en littérature que des conservateurs étroits. Ces gens qui venaient de bouleverser un monde restaient à genoux devant les préceptes de Boileau. Aussi, quand parut une génération jeune, ardente, avide de nouveauté, qui voulait faire autrement et qui espérait faire mieux, tous ces représentants d'un autre âge se soulevèrent contre elle. Les novateurs,

dans les séances académiques, étaient couverts d'anathèmes. Lava les appelait « les factieux de la République des lettres ». Aug^er, quand

rAcadômio française.

Hc(<-j Il (ic M. .\laiiii<;c liiinis, le 17 janvier \'M)'

il reçut SouiiM'I. Ir liinidr Soinncl. (ju'il trouvait trop audacieux, éproiiv.i le Ix'soiii (le le iriiii" en garde contre les excès « des nouv»;mi\ L.iihares ». L'Académie leur était donc rigoureusement

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fermée ; c'est merveille que Lamartine ait pu y pénétrer en 1829. Pour en écarter les autres, on allait chercher des évoques, des politiques, des grands seigneurs : c'était la reproduction de ce qui se passait vers 1730. Cette fois encore l'Académie avait marché en sens inverse de l'opinion ; mais cette fois aussi l'opinion devait remporter. On s'aperçut que la résistance faiblissait quand Casimir Delavigne et Charles Nodier furent élus. La grande difficulté consistait à faire entrer Victor Hugo ; il échoua trois fois, une fois de plus que Voltaire, et ne fut nommé qu'à la quatrième, le 7 janvier 1841. Dès lors la victoire est complète : comme Voltaire, Victor Hugo entraîne tout son monde à sa suite ; Sainte-Beuve et Mérimée sont nommés en 1844, Alfred de Vigny en 1845, Musset en 1852.

Nous pouvons ici nous arrêter ; avec la seconde moitié du XIX® siècle^ nous entrons dans l'histoire contemporaine. Ce qu'a été, depuis ce moment, l'Académie française, beaucoup l'ont vu de leurs yeux^ tout le monde le sait pour en avoir entendu parler ; car on n'a pas perdu l'habitude de parler beaucoup de l'Académie en mal comme en bien. Elle a toujours des ennemis nombreux, et peut-être faudrait- il la plaindre de n'en pas avoir. Comme elle tient par ses racines au passé, il est naturel que ceux dont les regards ne veulent se fixer que sur l'avenir se méfient d'elle. Elle représente la tradition ; mais la tradition aussi est une force. On peut lui reprocher d'avoir, à certaines époques, poussé trop loin l'esprit de résistance aux idées nouvelles ; je ne l'ai pas dissimulé ; mais elle a toujours fmi par céder à l'opinion, et en l'empêchant d'aller trop vite, peut-être a-t-elle rendu sa marche plus sûre et son succès plus certain.

Dans tous les cas, il me semble qu'il serait injuste à l'heure présente de lui faire ce reproche. Ses membres peuvent différer entre

eux de sentiments et de croyances ; elle n'appartient à aucun parti littéraire ou politique. Elle a continué sans doute à s'annexer parfois d'illustres savants, de grands orateurs, des magistrats et même des ministres ; c'est qu'elle n'entend pas être tout à fait une société de gens de lettres. Les sociétés de ce genre sont exposées à devenir des coteries; le souci des intérêts personnels, les amitiés, les jalousies y prennent trop d'importance ; k la longue tout s'y rapetisse et s'y rétrécit. Dès le premier jour, l'idéal de l'Académie fut d'être la représentation de l'esprit français. 11 lui sembla que la littérature dun pays, prise au sens le plus large, n'est pas seulement formée de gens qui tiennent une plume, mais qu'elle contient aussi ceux qui sont capables de comprendre et de juger les écrivains, qui les encouragent, qui les excitent, qui les forcent à s'élever et à se maintenir à une certaine hauteur, ceux enfin qui, dans quelque ordre d'étude et de science que ce soit, renouvellent par leurs découvertes les opinions et les connaissances, qui fournissent les ])('iist't's (|ue d'autres expriment, et forment ces grands courants d'idtW's (|ui se reflètent à leur tour dans les lettres, et dont elles vivent. Cette conception de la littérature, qu'on la blâme ou qu'on l'approuve, est ce qui a donné à l'Académie française, parmi toutes les sociétés littéraires du monde, son caractère original.

Ouaiit aux écrivains proprement dits, poètes, critiques, liistoriens, jihilosoplies, auteurs dramatiques, que c'est avant tout son devoir (!♦' clioisii-, elle a largement ouvert sa porte à cepx à (|iii «'Ile trouve <lii lalciil. cl. si (jiit'l(jiics-iiiis lui oui T'cliapp»' par une lii) piviiiatur*'»' ou |tai (|url(jue circonstance fâcheuse, qu'elle a été la première à déplorer, ou iir |»eul pas dii'e (ju'eHe l'ait fait systématiquement ou par caprice. Ou wa (|u'à consulter ses listes depuis cincjuanle ans, on les trouvera 1res honorai)lement remplies ; et, pour me borner à l'époque où elle a bien voulu m'accueillir dans ses rangs, j'ai

eu riionneur d'y siéger à côté deGuizot et de Thiers, de Victor Hugo et de Leconte de Liste, de Claude Bernard et de Pasteur, d'Emile Augier et d'Alexandre Dumas, de Renan et de Taine ; je doute qu'il lui soit arrivé souvent de posséder à la fois un enst'inhlr d'aussi grands noms.

Gaston Boissier,

Secrétaire perpétuel de rAcadémio française.

Carte d'entrée à une séance de fAcadémie française.

La Bibliolhèque Mazarine.

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