PAR L. BORDAS
Docteur ès-sciences, Docteur en médecine Chef des Travaux de Zoologie à la Faculté des Sciences de Marseille Mémoire de 100 pages avec 40 figures intercalées dans le texte.
Ce travail est actuellement terminé et paraîtra incessamment dans les Annales de l’Institut colonial de Marseille.
Les matériaux de ce mémoire proviennent d’envois divers faits à l’Institut colonial de Marseille et qui nous ont été très obligeamment communiqués par le directeur, M. le professeur Heckel, à qui nous nous empressons d’adresser tous nos remerciements.
On sait combien sont considérables les dégâts causés par certains Orthoptères (Acridiens) et les pertes énormes, se chiffrant par millions, qu’ils occasionnent chaque année dans la plupart des contrées du nord de l’Afrique, l’Algérie surtout. Jusqu’à présent, on n’avait signalé nulle part, sauf quelques légères déprédations produites dans nos jardins par les Gryllotalpa (courtilières), de ravages
dus à des Gryllides. Il existe cependant un Gryllide géant, le Brachytrypes , dont la taille atteint jusqu’à 5o millimètres, qui exerce actuellement ses ravages dans les plantations de café de certaines régions du Tonkin. Cet Orthoptère se creuse des terriers, sortes de galeries souterraines sinueuses et irrégulières, coupe les racines, ronge les radicelles et amène ainsi la mort de nombreux plants de caféiers. Les ravages occasionnés par cet Orthoptère sont parfois si étendus qu’ils ont fini par attirer l'attention des agriculteurs tonkinois.
Il était tout naturel de chercher tout d’abord à connaître l’anatomie et l’organisation interne de cet insecte, afin d’aviser ensuite aux moyens à employer pour sa destruction.
Le Brachytrypes, n ayant pas encore été étudié, nous a présenté une structure fort différente de ses congénères de la même tribu et nous a permis de faire de nombreuses et intéressantes observations scientifiques toutes nouvelles , que nous avons consignées dans le présent mémoire.
Sans négliger le côté pratique, consistant à rechercher les procédés à mettre en usage pour amener une destruction rapide des Brachytrypes et circonscrire ou même arrêter leurs ravages, nous avons soigneusement étudié, au point de vue scientifique, son organisation interne. Ses différents organes: Tube digestif Glandes salivaires, Tubes de Malpighi, Système nerveux, Organes reproducteurs, Musculature , etc., ont été l’objet d’études histologiques et anatomiques spéciales.
Les Chapitres concernant Y armature buccale, les appendices thoraciques et l’appareil digestif ont été surtout développés avec ampleur, attendu que les organes qui y sont décrits sont, pour l’insecte, les instruments les plus actifs mis par la nature à son service pour exercer ses dépradations. — Chaque description est accompagnée d’une figure représentant l’organe en question.
L’armature buccale comprend le labre, les mandibules, les mâchoires (antérieures et postérieures) et le labrum.
Les mandibules sont chitineuses, courtes, trapues, à base élargie, très fortes et actionnées par de puissants faisceaux musculaires. Leur
extrémité libre antérieure est recourbée et constitue une dent très acérée. En arrière de celle-ci et du côté interne, existe une surface aplatie et tranchante, suivie de 4 ou 5 denticules coniques. La forte musculature basilaire met en mouvement la mandibule qui fonctionne à la façon d'une scie et peut ainsi couper les fibres ligneuses les plus résistantes.
Les mâchoires antérieures sont caractérisées par la forme et la puissance du lobe interne. Ce dernier est long, recourbé, et représente exactement la forme d’une faucille. Son bord interne est tranchant, son extrémité libre, arquée et pointue porte, vers le quart antérieur de sa courbure, une légère denticulation hémisphérique. Le rôle des mâchoires, agissant à la façon des sécateurs est évidemment de concourir avec les mandibules pour couper et broyer les racines et les radicelles.
L'appareil digestif du Brachytrypes , organe d’herbivore, est remarquable par sa longueur et les nombreux replis que forme l’intestin moyen. — Comme jusqu’à présent il n’a été donné aucune description anatomique ni histologique de cet appareil, nous allons tout particulièrement attirer l’attention sur ses parties principales : jabot, gésier , intestin moyen et tubes de Ma/pighi.
Le jabot est une vaste poche large, sacciforme, cylindrique en avant, renflée et terminée en cæcum en arrière. 11 présente, par sa forme, un terme de passage entre le jabot des Gryllus et celui de la Gryllotalpa. Ses parois internes sont recouvertes d’une mince membrane chitineuse, plissée et portant de fines soies cornées. Un appendice tubuleux, fixé excentriquement et partant de sa région postéroinférieure, sert à unir le jabot au gésier.
Le gésier est un organe globuleux, à parois musculaires très épaisses et recouvertes intérieurement par six rangées de dents chitineuses, très puissantes, très acérées et implantées perpendiculairement à l’axe. Ces dents lont l’objet d’une description spéciale et ont pour fonction de broyer les particules ligneuses ou autres qui ont échappé à la trituration des mandibules et des mâchoires. L’ensemble des dents du gésier constitue un appareil masticateur
d’une grande puissance et son mode d’action sur les particules solides s'effectue à la façon d’une râpe.
L’intestin moyen porte, à son origine, deux volumineux cæcums ou appendices intestinaux, de nature glandulaire et entourant latéralement le gésier. Le reste de l’organe est cylindrique, plissé et reçoit, à son extrémité postérieure, le conduit excréteur unique des Tubes de Malpighi.
On sait que les Tubes de Malpighi sont des organes urinaires et représentent l’appareil rénal des insectes (V. notre Mémoire : Tubes de Malpighi des Hyménoptères, in Bulletin Scientifique de la France et de la Belgique, avec trois planches, 1895). Ceux des Brachyirypes sont remarquables et affectent une disposition anatomique très curieuse et non encore décrite. Chez les Grillons, ces organes forment une touffe, s’ouvrant au sommet dilaté du conduit excréteur. Chez le Brachytrypes, le conduit excréteur, qu’on peut comparer à un uretère, se bifurque à son sommet et donne deux volumineux cæcums, longs, cylindriques, sortes de vessies urinaires dans lesquelles viennent déboucher les tubes de Malpighi. Ceux-ci, de couleur blanchâtre, très nombreux, forment un chevelu inextricable et vont déboucher dans les canaux récepteurs fixés au sommet de l'uretère.
Le système nerveux sous [intestinal, le système nerveux sympathique, les organes reproducteurs mâles et femelles ont, de même, été décrits et forment autant de contributions nouvelles à T anatomie entomologique.