‹ L'instituteur primaire par l'auteur du Visiteur des écoles i. e. Jacques MatterChapitre 2 sur 9 · PREMIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SOIRÉE

Première Education et pretniii'ei Etude».

la suis né dans un très petit village de ln hauts AJsaee française, à quelques lieues de Belfort. Tout s'agitait en Franco , tout se discutait et se mettait eu question , en un «int, le besoin d'innover et de changer était généra! , h l'époque où je vins au monde. Mais, dans mou pauvre hameau, régnaient encore le calme le plus absolu , la monotone tradition des siècles., l'antique routine.

Lorsqu'à J'âge de qinq ans je fus conduit i l'école, j'y trouvai , dans un immense fauteuil debois, un vieux maître armé d'un bâton blanc , et une trentaine d'eofans ranges amour d'une large

è Vl INSTITUTEUR PHKiIAIRE.

table , les garçons «l'un côte , les filles de l'autre ; les uns lisant, les autres écrivant ou récitant des

successivement écoutés , grondés et battus par leur maître commun. J'ai fréquenté cette c'cole pondant sept années, c'est-à-dire pendant les trois mois d'hiver de sept années consécutives; j'y ai toujours vu la même chose. Tout comme nous portions les viens habits de nos pareils, nous lisions dans leurs vieux livres déchirés, et imitions leur vieille écriture. Notre accent reproduisait le leur, avec cette seule différence qu'il était un peu plus grossier. L'antique Égypte n'était pas plus immuable : tout se faisait perpétuellement d'après le même type sacré; tout se calquait sur ce qui avait toujours été. On pouvait dire avec vérité qu'entre une génération et l'autre , il y avait continuité.

Ce n'est pas qu'à cette époque on ne s'occupât beaucoup d'instruction et d'éducation. Déjà la discussion était bien engagée. Les méthodes, les théories, les livres se succédaient rapidement; mais c'était pour les enfans bien nés, ce n'était pas pour nous autres misérables qu'on écrivait. Rousseau, qui était né peuple, et. qui resta peuple toute.sa vie , avait dans son Émilc trop affaire à combattre les vices et les préjugés du grand monde, pour pouvoir descendre au petit. Il est vrai que dans les communes , ou, comme on disait alors, dans les paroisses un peu fortes, l'instruction , grâce à l'institution de l'abbé de La Salle, émit un peu raeil-

PHBMLÈHE SOIIlÉli. 7

Jeurc; maïs mon hameau, comme tant d'autres, ignorait complètement l 'existence de la réforme et du réformateur.

L'abandon des écoles rurales était complet. Noire temple des muses était une cabane sans plancher. Le moral répondait au matériel. On mettait deux mois à apprendre les lettres ; le troisième, on commençait à épeler; avec le quatrième se fermait l'école. Le second hiver, c'était à recommencer.

On ne saurait trop le dire, le premier des bienfaits d'un bon gouvernement est la propagation des. bonnes méthodes. Tel est le dégoût qu'aujourd'hui encore m'inspire la routine à laquelle je fus soumis, que j'accueille avec passion toute méthode nouvelle pour apprendre à lire et à écrire aux enfans du peuple. Ce n'est pas en moi que les Lésion, les Dupont, lesLaffore, les Maître, les Jacotot, les Troulot , les Gaultier, ont jamais rencontré un adversaire en fait de découvertes. Avant d'être critique, je suis enthousiaste et prôneur. Tel j'ai toujours été, tel je serai jusqu'à ta fin de ma vie : toute invention qui aura pour but d'instruire l'enfance avec raison , avec méthode , sera saluée de ma part avec des cris de joie.

C'est que j'ai souffert cruellement sous les inutiles exercices de cette déplorable épellation , que la méthode vocale ou phonétique , si vraie et si pleine de curieuses applications, ne lardera pas, je l'espère , à chasser de ses derniers retranchemens.

Je dois l'avouer pourtant : j'appris plus vite i Jire

8" I,' INSTITUTEUR FRIM&tHE»

que le fils de mon seigneur, qui était de mon âge. Emile avait un précepteur. Ses nobles païens n'eussent jamais permis qu'il mît le pied dans l'école des manans. Celle manière de voir choque un peu aujourd'hui : alors elle ne choquait pas. Je conçois même qu'à celle époque un père raisonnable ne fi\t pas tenté d'envoyer ses enfansanx écoles publiques. Quoi qu'il en soit, Emile avait un précepteur plus savant que tout le château et toute la paroisse pris ensemble. Il avait voyagé, il avait étudié âu*. universités de France et de l'étranger ; il savait la pédagogie, qui, dans ces temps, n'avait pas encore de nom en France; il avait adopté une méthode qui me parut délicieuse , mais qui , alors même, ne m* sembla d'une exécution possible que dans les maisons opulentes. 11 montrait à Emile des caractères en bonbon ; il les lui donnait à manger à mesure que le petit parvenait à les connaître. De quel œil d'eu vie je contemplai les opérations de cette méthode! fille ne fut pourtant pas bonne polir Emile : il oubliait le lendemain les lettre» qu'il avait mangées la veille. Il fallut sans cesse recommencer, et, en désespoir de cause, on recourut a l'émulation pour \epousser. Je fus rinstrumentde celte émulation. Je fus admis aux leçons d'Emile, pour le stimuler par ma supériorité, pour le faire rougi r, pour le rendre sludieui. Je me flatte peut-être un peu , ou je me suis flallé a cet âge qui se connaît à peine; mais il me sein' bla bientôt que nous faisions des progrès. ■ ■ ■ ■ .

Malheureusement, pour nous faire avancer plus \ '

PREMIÈRE S0H1ÉE. g

ïite, on eut l'idée de nous donner un livre rempli des images qui devaient nous rappeler certains sons. Dès-lors, adieu l'application ! Nous nous amusâmes a regarder les figures ; nous nous disputâmes : j'eus des coups , je les rendis , je fus mis à la porte. A cette époque, vous le savez, on n'osait pas même rêver encore le règne de l'égalité auprès d'un château.

Emile n'apprit a lire qu'à onze ans. Privé, ou plutôt débarrassé d'images, je fus plus heureux. Je rentrai à l'école. En comparant aujourd'hui les études que j'y fis avec celles que je devais faire en la compagnie d'Emile, je puis établir «n principe que la méthode la plus simple et la plus sévère est aussi la plus éxpédiliveet la meilleure de toutes, pour apprendre ce pauvre petit art de lire., qui absorbe encore dans beaucoup d'écoles quelques une* des plus belles années de l'enfance.

Je crois bien que, si l'on m'eût laissé faire ou que l'on m'eût guidé tantsoitpeu dans un antre sens, j'eusse appris encore plus vile a lire. Dès que j'avais vu les premiers caractères, je m'étais mis à les charbonner partout. En eifet, j'étais réduit à cela : en vain je demandais du papier et de» plumes; ou ne voulut pas m'en donner ; on ne voulut pas que, j'écrivisse : ce n'était pas l'usage de faire écrire des enfans si jeunes.

C'est là aussi une aberration qui commence à, disparaître -maintenant. Nous aurons pourtant a la

io l'instituteur rniMAinE.

combattre longtemps encore, et nous ne saurions l'attaquer avec trop d'ardeur. Pour que la réforme soit complète, il ne faut pas seulement que l'écriture accompagne la lecture , il faut qu'elle la précède ; il faut que l'enfant , apprenant à écrire , n'ait plus besoin d'apprendre à lire. L'enfant aime passionnément les figures, les images; il charbonne sur les murs , il façonne la terre glaise , il trace des caractères dans le sable, il sillonne les ardoises de mille manières : il veut peindre, laissez le peindre, laissei-le se faire ou apprenez-lui à se faire son alphabet. C'est là l'ordre naturel : pourquoi le renverser ? Avant qu'un homme pût lire , un autre avait écrit. L'art d'écrire est le premier des deux. J'espère que bientôt tout ïe monde en sera convaincu ; j'espère que tous les enfans eu seront enchantés, et qu'aucun n'aura plus besoin d'apprendre à lire autrement qu'en écrivant. Que de peines et de dégoûts de moins pour ce bel âge! que de plaisirs de plus! quelle bonne et véritable émancipa- **<■>!

Ou usera peut-être un peu plus de papier ; mais cela même n'est pas nécessaire : on a des ardoises à cinq ou six sous la pièce , et qui peuvent servir pendant six mois à l'enfant le plus actif.

(i) LWeurse rencontre dans ses vœux ayee M. Romain, instituteur primaire à Bagnolj (Gard) , auteur d'une GrapkiaptaUgie(»nAt lire et d'écrire i la foU).

PREMIÈRE SOIBÉE. II

On loue souvent l'ancien temps : je n'ai jamais compris cette erreur ; je porte au contraire une. sorte d'envie à ce qu'on appelle nos jours, jours qui commencent 1. devenir ceux des autres plutôt que les miens. Aujourd'hui , par exemple , on a des modèles d'écriture si nombreux et si beaux , qu'il faut presque vouloir mal faire pour n'apprendre pas tout naturellement à bien écrire. Ecriture française, écriture anglaise, écriture américaine et écriture combinée, chaque genre a sa théorie et ses exemples offerts à bas pris. Je fus bien grand garçon sans rien connaître de tout cela. La très vieille et très mauvaise écriture de notre vieux maître fut mon unique modèle. On eût dit que le salut du village dépendait de la conservation fidèle de ses gothiques caractères. Le maître y tenait luimême comme à ses prunelles. C'est en général le faible des maîtres d'école ; mais je vois avec plaisir que les instituteurs s'en corrigent. On ne saurait trop les seconder à cet égard ; quanta moi, jamais je ne sors content d'une école dont le chef a le ridicule amour-propre du/aire lui-même ses modèles, et de proclamer son écriture le type de la beauté. On assure pourtant qu'il est des écoles normales où cet usage est toléré par les académies. C'est un de ces abus si honteux , dont on rougit de parler. Je n'eusse jamais appris à écrire passablement (car s'il est des choses qu'on apprend encore h. soixante-dix ans, il en est d'autres qu'on n'apprend phis après fiuinze), ja n'eusse, dis-je, jamais su écrire, si un

li l'instituteur primaire.

jeune officier, qui fut logé quelques jours chei mon père, neni 'eût pris en affection, su point de me laisser en partant un cahier de fort beaux modèles. Dès-lors je pus faire de la grosse, de la ronde, de la bâtarde et de la couk'e : je me félicite encore de ne m'en être pas fait faute.

Cependant je m'en cachai bien. J'ai senti, jeune encore, qu'il ne fallait pas irriter les hommes inutilement; et si j'ai eu dans la vie plus de jours tranquilles qu'un autre, je crois que c'est parce que j'ai peu heurté le prochain.

Je n'eus la paix avec mon vieux maître qu'au prix de ma discrétion. Mais je cessai bientôt de la trouver dans la maison paternelle: deux affaires, une

1e bien petite , vinrent la troubler

pour longtemps.

Elles se tenaient l'une l'autre.

Motl père, char|

.entier-constructeur, un peu pro-

priétaire même, :

ivait beSucouj) cl'affairrs d'intérêt ;

il y men.it tin,

; probité parfaite, mais une rai-

denrsi tenace et i

.ni esprit si proKRSsif . qu'il ik'Snlait

serai à cet égard sur des souvenirs

qui me sont bien

pénibles : je ne.pailerai que de ee

qui explique ma

vie. Plus les affaires et les procès

de mon père se m

joie passer des \o

jrnlcs entières à écrire, /juste, -

vocat, et fera de son frère un no-

taire,» se dit-il q

uelqucfois, à demi-voix, devant ma

très; et je vis bien que c'élait un

projet aiyêlé. Bientôt il ne tomba plus dans la maison ni exploit d'huissier, ni paperasse de tribunal,

ni même épître d'avocat , que je ne l'eusse à lire, à copier, je dirai à apprendre par cœur.

J étais pourtant né le jour de la Pentecôte, c'est-àdire le jour où lesdons du Saint-Esprit fi» cent accor-

désaus apôtres, et ma mère avait depuis longtemps reconnu dans cette circonstance ma vocation pour l'église. D'une dévotion profonde, d'un attachement on peu exalté pour tout ce qui tenait à la religion, carrière ecclésiastique uncsorle de t. Au,

te dans tous les procès , et l'existence tout entiè, débats qui désolaient notre intérieur, nia mère envisageait ces carrières avec une vive inquiétude; que dis-je? c'était avec une sorte d'horreur.

C'était là la grande affaire : voici la petite. On parlait dans mon village uu patois qui , depuis de* siècles , régnait sans partage et sans scandale. Tout le monde le parlait dans ma famille ; il n'y eut que moi à qui mon père, toujours sage, quand il ne s'agissait pas de procès, défendît, dans l'intérêt de mon instruction de m'en servir. Je fus obligé de parler français , de m'y exercer sans cesse. Mon père avait voyagé; il avait vu qu'on pouvait être honnête homme et s'exprimer dans la langue française.. H n'eiiétaitpasainsi de ma mère : elle n'était jamais sortie de notre petit pays ; elle n'avait jamais entendu parler français qu'aux huissiers, aux notaires, aux avocats et aux officiers de la compagnie qui avait passé quinze jours au village : tout celan'élait guère

propre a lui faire estimer ce qu'elle appelait le

jargon des beaux messieurs. Ma situation fut des plus pénibles : je ne sus à qui, de mou père ou de ma mère , donner raison ; mais , je me le rappelle fort bien, je me crus malheureux de penser que l'un ou l'autre pouvait avoir tort. Je ne conseille pas aux parens qui tiennent à exercer sur leurs eufans une autorité légitime de les établir juges de leurs divisions. Mes bons parens m'ont fait, je crois, beaucoup de mal , en me voulant faire plus de bien l'un que l'autre. C'était à qui me louerait, me caresserait davantage ; c'était à qui me gâterait. Et que je fus gâté ! A force de soins inutiles, on me fit une santé si délicate , que plus tard, malgré tous mes efforts, il me fut impossible de la rétablir.

Il est pénible de dire du mal de son cœur :

j'aurai ce courage. Je crois qu'on m'a rendu égoïste, et que toutes les épreuves par lesquelles j'ai passé depuis ne m'ont pas encore guéri de ce vice, le plus mesquin de tous. En un mot, quoique, après Emile, je reçusse la meilleure éducation du village (peut-être même la mienne valait-elle mieux que celle d'Emile), je me perdais, sans cet amour du travail qui a fait le bonheur de ma vie , et sans les circonstances qui bientôt me surchargèrent d'occupations , à un âge où d'ordinaire ou ne fait presque rieu.

- L'Instituteur clerc do notaire.

Je fus jeté de bonne heure dans les occupations les plus sérieuses ; je m'y suis peut-être fatigué un peu ; le travail a peut-être arrête' le développement de quelques unes de mes [facultés , mais je crois qu'il a Lien favorisé ma culture morale , et qu'il m'a donné une disposition d'âme que seul il peut donner à l'homme. Qu'on se figure un enfant de onze ans , bien gâté chez lui , lout-à-coup placé à la tête d'nne école', et l'on mé comprendra.

Mon vieux maître mourut [subitement ; il fut remplacé par un autre instituteur d'une trempe différente. C'était un homme d'une quarantaine

l6 1,'lMSTITOTEUIl J'RI maire.

d'années, qui avait une famille nombreuse et elait doué d'une étonnante activité. A peine installé dans le hameau , il se lia avec le percepteur du canton , et en devint le collecteur pour quelques communes ; il se lia ensuite avec le notaire du canton , et en devint une sorte d a clerc ou fonde' de procuration pour certains actes , et le copisle pour les aulres.

Cela se passait en automne, el cela allait d'autant mieux qu'il n'y avait pas d'école ouverte. L'hiver élant survenu el l'école ayant repris, c'était plus diflicile. Un curé sévère, un maire intelligent , un comité zélé pour l'instruction primaire, eût, d'un mot, rappelé à la raison notre cumulant au petit pied; mais les comités n'existaient pas encore ; les curés n'aimaient guère à se faire desaflaires; le maire, qui avait besoin d'un secrétaire et d'un arpenteur, loin d'arrêter les capacités du nouvel instituteur dans l'essor qu'elles avaient déjà pris, leur ouvrit encore de nouvelles carrières. Je dois le dire, toutes ces fonctions furent remplies par M. Pal avec une intelligence, une probité et un dévouement qui le firent estimer de tout le monde , y compris ceux-memes dont la jalousie s'affligeait de ses succès. Cependant, quelque habile qu'on soil , quelque talent que l'on ait de se multiplier, on ne saurait^tre parlout . M . Pal fut souvent absent, et,de tous ses travaux, le seul pour lequel il eut l'idée de se faire remplacer , ce fut celui de l'enseignement. 11 m'en chargea. J'étais plus jeune que plusieurs de ses écoliers; mais j'étais un en-

DEUXIÈME SOIIIKE. 17

fant célèbre au village : on m'obéit, grâce au sceptre de discipline que tenait la main de madame l'institutrice. Nous tînmes souvent classe ; je crois même que nous ne fîmes pas trop mal ; le fait est que personne n'y trouva a redire. Quant à moi , je pris pour ces fonctions un goût si profond qu'il décida de ma vie. Entre l'ancien instituteur et le nouveau, la différence était telle , que ce dernier ne larda pas à devenir l'objet d'une estime , d'une vénération générales. Do ma part , ce fut de l'enthousiasme. Rendre, comme lui , service à tout le inonde, et sous tous les rapports, instruire les jeunes, servir d'exemple aux vieux, partager avec le curé les offices du culte , avec le maire l'administration de la commune , présider à toutes les transactions des ha bilans , régler leurs finances, mesurer leurs champs , prévenir ou terminer leurs discussions , et, par des leçons ou des essais , concourir , comme lui , à quelques améliorations essentielles dans la culture : lelle était la lâche de M. Pal. Elle me parut superbe, elle me parut admirable. 3e voulus marcher en tout sur les traces d'un homme si parfait, dont la conduite attachait tous les regards.

Déjà j'enseignais avec passion , et je faisais avec piété les actes du culte, auxquels concourait le sacristain. Il me semblait que , par mon recueillement, par l'expression que je m'efforçais de donner a toutes les cérémonies , je parviendrais à mieux en faire comprendre ïe sens pour moi si profond, si

l8 L'iKSTITtJTEUR MIMilHE.

mystérieux. Il me restait à étudier l'arpentage: je devais l'apprendre entièrement par la pratique. Je m'y appliquai avec ardeur; je dévorai l'unique traite que je pus obtenir sur cette science , et qui était loin de valoir ceux de Lacroix ou de Lefebvre. J'acquissuccessivemenl, avec les petites sommes que me donnaient mes parens , les instrumens nécessaires. Je fis des progrès ; aujourd'hui je crois presque à la vérité de celte assertion : on peut ce que t on veut. J'arpentai d'ahord des appartemens, ensuite les cours, les jardins, les champs, les bois et les prés de la commune. Ce talent m'a donné tant de jouissances, et m'a permis d'être si utile, que je ne conçois pas d'instituteur ignorant l'arpentage. On a beau dire qu'il nous distrait ; cela est vrai sans doute; mais nous avons besoin de distractions de ce genre : j'entends de distractions «ut nous fassent vivre, et qui Fassent vivre les autres en paix.

Je voulus aussi connaître les principaux contrats de la vie civile : rien ne fut plus aisé. J'écrivais, je veux dire, je coptaishien. M. Pal ne demanda pas mieux que de me faire copier pour lui, et je vis bientôt qu'avec quelques formules, du bon sens et la connaissance des stipulations convenues entre les parties , il n'est pas bien difficile de mettre une affaire par écrit.

Mon maître transcrivait les livres terriers de la commune, pour convertir en mesures nouvelles les anciennes mesureslocales: je me chargeai de ce travail,que je croyais pouvoir terminer en six semaines,

■ DEUXIÈME SMrttï' j(j

et nui me prit deux àns: Ce Wavall flfl étlriHyëiA; mois qu'il fui instructif! Noti seuleroeïft j'-aprjris, à cet âge d'ignorance , a me faire ittla -idée hëtl*' dès possessions de chaque habitant delà eomhtunc , et de la superficie des propriétés de chaque ciillufé , mais encore je fus amené , presque sans efforts [ à l'étudede ce système-décimal , qui est l'une ne* plus belles conceptions' de notre époque , et dont on néglige trop lei appliCilierti^ te mètre tout la base de tout ce système, -«Vmâ dès' mÈsurcï de •oferOde .•l'«e;n'*apt-ai«WcWb 4 dë'dlk'tt*4 **** ) N connus biefl vite les divisions -effet multiples de l'are.'Je fus ist gTorieuï d'avoir dit latin dans IM mots^è tlééi; : de &£B , et

du grec dans ceux de tfi&fc , 4c «Ur, de vtih *i de m/tw, que je les retinsse 1 ! jfue j'y joignis peine celui dVrev ees ttom^ leurs d'une prononciation déliciéuse^éi bien autrement souûrcs que ceux de mise* et de pie a, , de perches , dfrfaucliées^de'bHasses él aulres. J'easlc mCrne engouement pouf tes meshres dë poids et de capacité, celles des iblHes et ïeV-tfonnaiès^i .

J'ai à peine besoin de disque Je joignis a'cMW pratique l'étude <hi calcul décimal. Jclc trouvai d'au tout plus agréable , que là aaliïriv en inspirant à tout le inonde l'idée de compter sur les dol-ts i parait elle-même nous avoir indiqué* ce cilcui.^cé ne fut pi^ un travail poflr (noi, ^dW a p, prendrez «<qri* «Mtedtil'ïe premier ouvragé' |« pu» tittl'prwHintf" -mi) ol- ■■■.y.: y ,...)

30 l'instituteur pbimairb.

Ce serait aujourd'hui, pour les instituteurs, chose plus facile encore d'apprendre ce calcul , au moyen des nouveaux guides, s'il pouvait se rencontrer encore des communes assez négligentes pour n'avoir pas fait depuis longtemps de cette élude une obligation rigoureuse. .

11 n'y eut que. la perception ou la comptabilité de percepteur, que, je. ne. voulusse pas apprendre de M. Pal , et la' musique que je ne pusse pas apprendre de lui. Nourrissant contre les fonctions de percepteur les préventions des gens de ma naissance, je n'en.vo^lus rien savoir.QuanL à la musique,^ mesemblaitque je l'aimais : jefécudiai, j'ejbs un mauvais petit piano ; je copiai de la musique à en. perdre la. vue; j'étudiai las vieilles théories , mais le seul maître dont je plis recevoir les leçons, M. Pal ^ était mauvais musicien. .Malgré tous les efforts que 1 j'ai faits depuis , je n'ai jamais pu me corriger des mauvaises habitudes d'exécution qu'il me donna. Il en ett iloujpurs aiusi : il faut de bonnes dispositions et des maîtres excellens ; sans cela , point de succès en musique. On peut apprendre le. jeu .des. orgUBs , on peut chanter , on peut exécuter sur. divers inslrumeuS:, à la grande satisfaction d'un public faciie , : mais on n'est pas musicien.; îvh -lyjq.uw -j-j a-iU'I a! M )

■Ma dpuiièrae ; .anaée s'élail. fortement- avancée, au milieu de; ces . nombreuses .occupations et de toutes ces éludes. Mou père et,„ma mère souffraient également de me voir m'éloiguer ainsi des

deuxième soiitÉjr. < si carrières qu'ils me destinaient; ils n'osaient pourtant pas trop me contrarier, pour ne pas mé pousser à quelque résolution plus conforme à mes gotits qu'à leur pensée. Une catastrophe qui nous frappa subitement, en les rendant .malheureui , leur donna à l'un et à l'autre plus de droits à ma soumission, et j'eus besoin d'une circonspection estréme , pour me dérober encore à quelque engagement définitif. Mon père , à force de procès , s'était ruiné; tout ce qu'il avait gagné s'était fondu en frais de justice. D'un autre côté, ses pratiques ûe se souciaient guère d'avoir à faire a un homme qui plaidait si volontiers. Lft famille était nombreuse et mon pèreâgé; je connus la pauvreté: Mes frères et mes sœurs, maries et bien dorés à l'époque de Jeur mariage , s'empressèrent de restituer la majeure partie de leur dot, pour faire une pensiotià mon père, et pour mettre à ma d isposi lion une petite somme qui donnât les moyens à mon jeune frère et à moi d'entrer dans une carrière. On le devine ; désormais il ne s'agissait plus de faire de nous un avocat et un notaire. Le plus sage parti eût été peut-être de nous faire apprendre quelque métier; on ne le voulut pas. La vanité des parens est d'autant plus invincible qu'elle asa source dans le cœur, les lycées étaient créés depuis quelque temps : on s'y préparait à toutes les carrières, à celle des armes surtout : c'était la seule que j'eusse préférée à celle d'instituteur. Mes protecteurs crurent trouver , dans les décret» et les réglcmena,

22 L'iBsTITUTEUft PfllMilr.i:.

des, articles qui me permettaient d'obtenir une hourse. Je fis une pétition au proviseur du collège spisiu. ï)*après sa réponse , ■« il était bien afflige' de ne pouvoir me donner île grandes espérances «. J'ai appris depuis que les régi eniens sont toujours contraires à cens (|uî manquent de protecteurs puissaiis : faits pour empêcher le mal , ils deviennent souvent des moyens de paralyser le bien. Cette réfleiiou a peut-être un peu d'amertume : jo la maintiens : elle montra combien le refus que j'éprouvai me fut alors sensible. Aujourd'hui, on 1« croira facilement je ne voudrais, pour rien au inonde avoir suivi une autre carrière que la

Quoi qu'il en soit, ma mère fut ravie de mou échec; je rentrais dans ses projets. Déjà s'était trouvé un ecclésiastique qui nie préparerait pour le séminaire , pour lequel je ne me sentais aucune espèce de vocation. Mon père eut presque la même joie que ma mère. Il avait trouvé un notaire qui promettait de me recevoir dans son étude, et qui me laissait entrevoir qu'en ne faisant rien que tout ce qu'il devait faire , je pouvais espérer de ne pas précisément mourir de faim dans sa maison. Quand on est jeune, on aliène volontiers un peu d'indépendance, à condition qu'il y ait une fin à lou( service, et qu'on redevienne soi-même, avant que les marques du, co]Jier de servage soient devenues trop profondes. Sans cette chance , tout homme qui se loue à un autre est perdu pour la vie. Je

DEUXIÈME SOinÉE. 33

ne me rendais peut-être pas un compte fort net de tout cela; mais j'en sentais bien la ve'rilé, et pourtant je capitulai encore une fois avec mes parens. Je crois bien que j'y mis un peu d'adresse ; je puis néanmoins me rendre ce témoignage, de (es avoir chéris d'une respectueuse tendresse, malgré les divisions toujours plus prononcées qui désolaient notre intérieur. Peut-être y avait-il dans mon cœur une sorte de prédilection pour mon père, dont l'esprit était très sublil ; mais pour cela même , je me rangeais toujours du coté de ma mère, qui ne brillait que par le cœur , qui était souffrante, et qui, par sa qualité de femme, me semblait avoir plus de droits à mes égards et à ma soumission. Je déclarai donc que, tout en refusant d'entrer dans le clergé ou dans-le notariat, je désirais faire, auprès de l'ecclésiastique le plus instruit qui fût à notre connaissance, un cours d'études un peu supérieures, pour me préparer i tout événement. On s'adressa àM.Orlot, qui desservait une paroisse d'un site délicieux. Il accepta. Ma pension fut bientôt réglée avec M. le curé : on lui donna à peu près rien. Mon trousseau fut bientôt fait : je ne sais en quoi il consistait. Je fus installé. Je ne lardai pas à me trouver au comble de mes vœux : je me sentais auprès, d'un excellent homme

M. Orlot était vieux, taciturne et sévère. Une vieille gouvernante, qui dirigeait la maison, était plus sévère encore : elle était morose; elle était, en

a4 l'ihstituted» primaire.

un mot, la perfection d'une gouvernante insupportable, et quelque service qu'on lui rendît, on était toujours mal avec elle. Mais , d'un autre côte, M.Otlot, donnant des leçons ou des conseils, e'tait admirable. li exposait avec nue simplicité' et une nelletc parfaites; habitué à se rendre raison de tout, il rendait également raison de tout à ses clàves. Quelles excellentes leçons de yt:rçns|)liie et d'histoire il me donna ! Les livres qu'il me mit entre les mains étaient un peu vieux, les cartes un peu usées ; et c'est là uue faute que font généralement les vieux maîtres; mais, par quelle précieuse direction cette faute fut compensée à mon occasion l D'abord , je fus appliqué à faire toutes mes cartes moi-même : je les calquai , je les copiai, je les coloriai, je les rectifiai , je les réduisis, j'y indiquai les méridiens d'après différens points do départ; j'y portai la hauteur des montagnes, j'y marquai les principaux produits : il en résulta que je sus parfaitement tout cela.

Il en fut de même pour l'hisloire. Je fus tenu à faire moi-même mes tables chronologiques , mes cahiers d'annales. Je pris ainsi non seulement l'habitude d'approfondir et de savoir exactement , mais encore celle de rédiger , qui est si utile dans la vie moderne.

M. Orlot m'exerçait & la rédaction à tout propos. Je tenais ,un journal de tous les éyénemens du jour, et comme tous, à peu près, étaient des travaux intellectuels, je faisais chaque jour la ré-

DEUXIEME SOIIIÉE.

vision de tomes les opéra tionsMe mes facultés. Je contractai de la sorte des hahitudes de réflexion et de moralité, qu'on ne saurait donner trop tôt à la jeunesse. ■ , ■. ,- .■ '.

Ce qu'il y avaii peut-être de plus original dans tout cet enseignement, c'étaient nos éludes de physique et d'histoire naturelle. Nous avions plusieurs livres, mais nous n'avions rien de boa', c'est-àdirè rien qui fût à ma portée. Mon maître, avec un talent admirable , avec une activité digne de mes éternels hommages , sut rattacher ses leçons aui phénomènes les plus ordinaires que nous observions ensemble dans les différentes saisons , au foyer domestique et à la cuisine, dans les airs ou sur le sol lie la (erre. Par ces moyens, j'eus à, la fois des notions de physique et de météorologie ; l'astronomie populaire elle-même ne fut pas oubliée. '"..")-

Il en fut autaut de l'histoire naturelle. A l'c'tude de l'organisation et des mœurs des animaux domestiques que nous avions sous les yeux , M. Orlot sut joindre un petit cours de zoologie (i). Malheureusement la botanique at la minéralogie lui étaient à peu près inconnues : sans cela je les saurais aujourd'hui. Les meilleurs livres n'ont pu m'apprendre ces sciences. Il est vrai qu'à celte époque on n'avait pas encore l'excellent Précis

(■JEiude du règne «nirosl.

£ Histoire naturelle, par M- Delafosse, dont je conseille la lecture à tout le monde.

Pour que la critique ait aussi sa part, je dirai que la méthode de M. Orlot offrait un inconvénient l>ien grave: onapprenailbeaueoupde choses, l'esprit s'enrichissait , toutes les facultés se développaient à la fois , et l'on était heureux de la conscience de ces progrès, car on se reconnaissait être raisonnable et intelligent! maison allait lentement, trop lentement , pour être de niveau avec la marche des écoles publiques. A quatorze ans , tout mon savoir eût à peine suffi pour me faire recevoir dans une septième. J'avais négligé surtout l'élude des langues. J'avais entre les mains une grammaire latine et les fables de Phèdre i mais j'apprenais a mon chois et à mon gré. Ce fut mie grande faute. Le meilleur élève a besoin d'un guide , d'une volonté supérieure à la sienne, d'une direction forte et régulière. Mous n'estimons guère que ce qui est estimé des autres. Le maîtro qui se laisse aller, ou qui laisse aller ses élèves , qui n'est pas plein d'ardeur pour ce qu'il enseigne, enseigae mal.

Mais je me haie de revenir de la critique a l'éloge, car c'est par l'éloge que jeveuï terminer. J'ai vu, ce qu'ont vu peu d'hommes, un simple ecclésiastique faire une réforme immense el complète dans une paroisse de douze cents ames. Je crois qu'il faut, pour toute espèce de réforme, un grand dévouement ei des moyens simples. C'est ce

qui se rencontra dans noire commune. M. Orlot, plein d'une piété Siige et profonde, d'une piété de» vieux leinps , voulut lu communiquer , sans lutter et sans heurter. Aux champs, la pie'lé est dans les oeuvres, la foi est delà morale : point de doute, point de discussion à cet égard. Cette piéié-la se prêche bien un peu par de boas prônes , bien courts, bien populaires ; mais ce n'est là , pour la nourrir , qu'un moyen tçè un meilleur, c'est l'esempl Il invita les pauvres a le pi de leurs besoins en j dresser à d'autres qu'autant qu'il ne pourrait pas les satisfaire. Il en résulta une jalousie d'un nouveau genre. Les familles aisées se pla.gnirent de ne pouvoir plus exercer de charité; qu'on en usurpait le monopole. M, Orlol les admit au partage. Il se fit Vaumâflier général. Chacun s'imposa : on lui donna bientôt plus qu'il ne donnait lui-même aux pauvres, et il fut à même de faire apprendre des métiers aux uns, de payer les petites rétributions scolaires des autres. Quand j'arrivai dans cette commune , il y avait encore des pauvres ; mais il n'y avait plus de misérables. La même émulation existait toujours entre les riches j un esprit d'ordre et d'économie, un sentiment de haute rivalité pour les bonnes -œuvres se remarquaient chez les jeunes comme chez les vieux.

C'était un côté de la réforme. M. Orlot avait vu que les travaux m peu pénibles de la ,oam-

•jS l'i instituteur primaire.

pagae affaiblissent la réflexion et disposent aux jouissances matérielles. Ii se garda bien d'attaquer ce penchant pour les plaisirs du corps, cette antipathie pour ceux de l'intelligence. Il se saisit pourtant des jeunes et des vieus, du même coup. Après avoir suivi , pendant cinq ans, toutes les petites études d'une génération ; après l'avoir exercée, dans l'école, à l'art de se rendre compte de ses études, à réunir quelques idées, 1 mettre par écrit quelques faits, il annonça , en chaire, qu'il serait bien aise que chacun lui présentât, les dimanches et les jours de fête, une page proprement écrite, contenant les principales pensées de son prône. On était exercé a se rendre compte de ses leçons faites à l'école, on avait l'habitude d'écrire : on ne fit pas trop mal ce qu'il désirait. 11 lut au prône du soir ce qu'on avait fait. On se porta en foule à ces conférences. L'émulation des familles s'en mêla. La rédaction de ces pages de religion et de morale devint bientôt, pour chacune d'elles , une véritable affaire. Chacun y prit part, chacun voulut y contribuer. Dès-lors, tous les prônes furent suivis , furent écoulés , furent reproduits avec une attention extrême. Je n'ai pas besoin de dire ce que cette institution donna de développement aux plus belles qualités de l'intelligence et du cœur. Tout ce que je dirais de la raison, Su bon sens , de la piété et des vertus qui régnaient à celte époque à Valdenay paraîtrait exagéré. Ce que j'ai vu là me semble bien extra-

deuxième soiitiE. 2g ordinaire a moi-même ; je ne l'ai plus vu ailleurs , et depuis quelque temps je ne revois plus ce village : M. OrJot l'a quitté il y a vingt ans.

Je le quittai trop rôt aussi , trop tôt pour moi , car j'y apprenais beaucoup : j'y travaillais ; j'y étais heureus au-delà de toute expression. On suppose quelquefois que la jeunesse aime de préférence ou même exclusivement les plaisirs vulgaires; c'est une erreur; elle a pour les jouissances morales un sens sï pur et si profond, qu'elle y est infiniment plus sensible que tout autre 5ge. J'étais sous le charme des sensations les plus douces, les plus ravissantes. Je me rendrais ridicule, si je vous parlais d'extase : il est convenu qu'il n'y en a plus, pas même pour les jeunes gens; cependant je crois pouvoir dire que je la comprends, que je l'ai entrevue, que je l'ai vue de près.

Dans les derniers temps de mon séjour à Valdenay, j'aidais a l'instituteur dans ses leçons: c'était imiterM. Orlot. Je pouvais continuer ccS fonctions ; elles devaient m'assurer une espèce de sort. Mais une ère nouvelle s'était ouverte pour moi , une ère de raison et d'indépendance : je résolus d'y entrer, après avoir entrevu que le travail dont j'étais capable me donnerait du pain partout.

L'rtiSUTOTEtin PRIMAIRE,

VieiMélhude.Ecoles el Ouvrage* deFeslatoizi.— CollabofSteort et imilaleurs de ce célèbre Instituteur, Schinid, Kiederer, Fellenberg.

Valdehaï n'est qu'à quelques lieues du paysallemand de l'Alsace. M. Orlot connaissait l'allemand; je le parlais moi-même, c'est-à-dire que je cohnaissaisde cette langue ec que l'on sait presque toujours dans les provinces frontières, ce qui en esl indispensable pour les relations les plus ordinaire* de la vie. A cette époque, une science nouvelle: j celle de l'éducation, oi» la pédagogie, brillait en AHemagnedu plus vif éclat. Rochow, Basedow, Campe et Salzm a nn, avaient établi debrillan tes théories, et , plus sages que Rousseau , qui avait provoqué leurs essais, ils en avaient montré L'appli-

TROISIÈME SOIRÉE. 3l

cation dans des écoles qu'ils avaient créées. M. Orlol aussi avait entendu parler de leur mérite; cependant il ne connaissait guère les journaux littéraires de l'Allemagne ; et je n'eusse pas appris non plus i apprécier ces travaux, si lout-i-coup un homme qui devait éclipser tous ses devanciers ne les eût répétés près do mon pays. Cet homme, l'un des plus laborieux que nous ayons vus dans ces derniers temps, Pestalozzi , fit bientôt retentir le Lruil de son nom et de ses méthodes jusque dans nos vallées. M. Orlot se familiarisa aussitôt avec ses livres, m'en parla avec éloge, et finit par m'inspirer, sans le vouloir sans doute, le projet d'aller étudier la pédagogie sous un tel maître.

Je mis bien sis semaines , ou plutôt les nuits de sis semaines, à méditer l'exécution de ce plan ; car c'est la nuit que j'ai le plus d'élan dans l'imagination. Quand mes niées furent arrêtées , je nie rendis auprès de mes pareils pour leur en faire part et obtenir leur approbation. Je cessais désormais d'être à leur charge. Il n'y avait pas moyen de me refuser: j'obtins même Ironie francs pour mon voyage de Belfortà Yverdun. Je me présentai à i'eslaloïii avec la confiance du jeune âge; je lui demandai sa bénédiction, sa bienveillance, ses directions; j'offris mes services : il les accepta. Je devins son commensal et l'aide du dernier de ses colla ho l'a te tirs. Je fus au comble de mes veaux. I.e jeune lieutenant qui essaie son épauletle et demie ; le brave guerrier que le général décore de sa croix, ne sont pas pins «

3 a l'icistitctjbur primaire.

heureux que je le fus alors. Mon. bonheur éprouva un léger échec, quelqueshcurcs après: je m'aperçus, au premier repas, que jen'élaispas dans une maison catholique , et j'en fus un peu ému. Je résolus d'être encore plus pieux qu'auparavant , elde surveiller nia foi avec une sorLe d'inquiétude; mais je ne tardai pas à voir que toutes les communions chrétiennes étaient représentées dans la maison. D'heure en heure je me sentis plus heureux, et bientôt l'admiration que je conçus pour l'estalozïi cl ses collaborateurs fit si bien taire mes scrupules, qu'il me serait impossible de dire ce qu'ils sont devenus. Si tout le monde pouvait, comme moi, apprendre à connaître les différ entes communions par les hommes les plus vertueux qu'elles possèdent, les préventions in m liera lent bien vite.

Pestalozzi, né à Zurich en 17^6, avait été élevé d'abord par sa famille dans les senlimens d'une piélé tendre et d'une profonde boulé de cœur. Les éludes religieuses et morales qu'il avait faites un peu plus tard n'avaient été que la suite de ses premières habitudes , et il s'était persuadé que sa vocation était celle d un ecclésiastique. Il n'avait pas tardé à se détromper en montant en chaire , et bientôt il s'était appliqué à la jurisprudence. En cela, il avail encore suivi une fausse route. Pesialozzi eut été pour le vulgaire un mauvais avocat, un mauvais juge , un mauvais législateur. 11 s'en aperçut à temps. La lecture de VËtttilè de Rousseau l'arracha au droit, comme il

TROISIÈME SOIfiÉE. 33

s'était arraché lui-même à )a théologie. Ce livre pensa l'égarer d'abord; il le mil pourtant sur la voief ou plutôt, comme tous les hommes supérieurs, PestalozEi s'élança dans sa carrière, au moment même où il en paraissait le plus éloigné. :

Rousseau, qui n'avait pas fait d'études régulières dans sa jeunesse ; qui s'était appliqué plus lard avec peu de succès au latin , à l'histoire , aux mathématiques, à la musique, a la botanique ; Rousseau qui , en ira mot , fut un grand écrivain , sans être un homme instruit, avait pris un jour, comme il le dit lui-même, le parti de rompre brusquement en visière aux opinions de son siècle. Il combattait surtout avec plaisir l'utilité des sciences, des lettres etdesarts. Son Jivro,quotque consacré à l'éducation, et par conséquent à la science et à l'étude, oppose partout à l'instruction donnée par les maîtres , celle qu'un enfant ou qu'un jeune homme, qui use de sa raison, se donne de lui-même. Partout Rousseau en appelle à la nature, aus een'timens qu'elle inspire, aui lumières qu'elle allume dans notre entendement»

L'Émile de Rousseau, qu'il ne faut lire que dans un âge mûr, Comme tous les livres de cet écrivain, détourna Pestalozii do la carrière littéraire, et le futur réformateur de l'éducation se lit toul-à-coup cultivateur d'un petit bien qu'il possédait à Neudorf, près de Leitshourg.

Cependant c'était là précisément que l'attendait von destin. Là, il apprit à connaître le peuple avec

34 l'instituteur PIUMAIRE.

louie la misère et toute la démoralisation qui sont les compagnes ordinaires de l'ignorance. Là, toutà-coup, avec cefte piété que lui avaient donnée ses éludes religieuses, avec cet enthousiasme que Rousseau lui avait inspiré pour l'éducation de ses semblables, il recueillit uneiroupede petits mendians, résolu de descendre jusqu'à eux pour les éleverjusqua lui. De celte sorte, les circonstances les plus indifférentes et même les plus contraires de la vie semblaient s'être réunies pour le pousser dans sa véritable carrière. Il en est ainsi des hommes qui portent en eux une desline'e un peu remarquable: ils se détournent quelquefois du but, ils paraissent du moins s'en détourner; mais ce n'est qu'une apparence. Dans leursdétours mêmes ils se préparent pour leur vocation ; ils rassemblent à leur insu de riches dépouilles, pour le jour de leur entrée triomphale dans leur véritable carrière.

A JNeudorf , Pestalozzi n'eut qu'une centaine de petits mendians. Bientôt la ville de Stanli, réduite en cendres, l'appela dans ses murs ; il y créa, ou ne saurait dire avec quelles pitoyables ressources, une école remarquable, composée encore de ce qu'il appelait ses petits amis, les vagabonds, les enfans abandonnés ou privés de leurs parens au milieu des guerres de 1798. Tout-à-coup l'invasion des Autrichiens vint le pousser de là à Burgdorf , d'où il ne larda pasà se rendre à ïverdun. Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui étaient parvenues de plusieurs autres villes, il avait préféré

celles d'Yverdun. On y avait mis un château à sa disposition , et on lui avait écrit qu'on y ferait pour lui ce que pourrait faire toute autre commune de Suisse.

En quittant le château de Burgdorf appartenant à la ville de Berne , il avait fait une apparition de quelques semaines, et avait cre'é une école a Buchsée : bientôt il avait laissé à la tête de cet établissement son ami Fellenberg, qui depuis long-temps partageait ses vues, et qui , depuis, a créé à Hofwyl des institutions si admirables.

Quand Pestalozzi m'accueillît à Yverdun, il se trouvait , d'après ses propres expressions , dans un vertige de jouissances morales, de satisfaction intérieure, d'admiration contemporaine, de délicieuses espe'rances et d'illusions ravissantes Sous sa direction florissait, auchâteau d'Yverdun, à côté d'une école de pauvres, un institut de jeunes gens et une école de jeunes filles appartenant aux classes supérieures des principaux peuples de l'Europe. Une douzaine de jeunes gens tirés de la misère s'élevaient dans un institut à part , et chacun d'eux s'habituait à tous les travaux et à toutes les privations du futur instituteur. Un nombreux corps de professeurs, de maîtres et de maîtresses secondaient

1 y. Petto loMi , Meine Lebertsschicklate ail Voriuher nieiner EnichaïujliaUitute in Burgdorf und Iferten. Leipsiek, 1816, * -t «

36 L'rwsTiTUTEun primaire.

les efforts du chef ' , communiquaient ses idées à d'autres , et les développaient avec la libèrté nécessaire à lout enseignement. De tons les points de l'Europe, surtout de France, d'Angleterre, de Russie, d'Italie et d'Espagne, étaient accourues des personnes curieuses d'observer ces belles créations d'un génie phi la n tropique. Elèves , professeurs et curieux , nous rivalisions ensemble do vénération et d'amour pour l'auteur d'une œuvre si belle ; et I'esialozzi , tout en gémissant avec une entière siucôiiiti .sur ce qu'il appelait son incapacité ; tout en professant la plus grande déférence pour ses principaux collaborateurs, put se croire au faîte de la prospérité humaine.

L'exceîlent Schmid , qui se distinguait par sa cordialité, sa franchise, la constance de son attachement pour le maître , son influence sur la direction de l'établissement et sur d'heureuses réformes dans la méthode, me donna quelques leçons. J'appris bien , car j'appris avec le désir de me rendre bientôt utile à mes maîtres. Ma tête s'effrayait d'abord des difficultés sans nombre que pouvait offrir une méthode aussi savante , aussi fameuse que celle de Pestalozzi ; rien ne se fit pourtant plus facilement que cette étude. Au bout de quelques semaines, je pus me rire de mes anciennes terreurs. Ce fut chose de ban augure pour

■ Ces jJH'soimes étaient au nombre de cinquante.

TROISIÈME SOIRÉE. 3j

Ja suite. Eu effet , dans mes travaus ultérieurs, j'ai fini par mo convaincre que rien au monde n'est difficile, quand on a des moyens proportionnés à l'entreprise; il ne faut que deux choses : bonne volqnlé cl persévérance.

Schmid, après m'avoir eïposé quelques idées générales , et m'en avoir montré l'application dans les classes mêmes, me donna quelques livres.*, et , an bout d'un petit rwrjjhue de semaines^ jfp

L'idée dominante du maître était d'une exrrïrac simplicité. Examiner ce qui , dans l'homme , a le plus de puissance pour le former, c'est-à-dire pour donner à ses facultés physiques, intellectuelles et morales, lom leurdévçloppement, toute leur santé, tout leur éclat ; étudier la marche et les lois naturelles de ce développement, et faire de ces lois et de cette marche le point de départ et la base de toute J'édticatjon : tel était le grapd secret de Pestais^-

La nature paraît avoir forméla mère pour être la première et la meilleure institutrice de l'enfant. Elle l'a doue'e pour cela de la tendresse la plus ingénieuse. La mère provoque, par des soins de tout genre , par le sourire et les caresses, les premiers sentimens, les premières réflexions, les premières

i I! faut lire sur cette méthode les lÎTres mêmes de Pesla- Joliî et de Schmid, mais surtout le petit traité de Miemcyer, publié à Halie en 1B10.

38 l'institoteur primaire.

manifestations de l'enfant. Elle cau*e, elle rit, elle montre, elle s'agite sans cesse, pour faire passer dans l'âme et dans le cœur de l'enfant tout son cœur et toute son âme , toutes ses pensées , ses affections, ses goûts, ses idées, ses talens. Et avec quel tact admirable, avec quel instinct providentiel elle évite les peines , ménage les transitions et passe du facile au difficile! La mère fut donc, pour Pestaloziï , le type do maître. Il faut , comme elle, aimer avec un dévouement sans bornes; comme elle, avec une ingénieuse tendresse, aplanir toutes les difficultés, aller toujours de degré en degré, tout simplifier , tout montrer au doigt , parler sans cesse aux sens , surtout à la vue , et procurer à l'enfant le plus grand nombre de ces intuitions, qui sont la source de tant d'idées.

Tel fut le principe général de Pestalozïi.

Il en varia les applications jusqu'à l'infini. Sa vie entière ne fut qu'une étude, qu'une vie d'essais, se succédant sans interruption , et toujours faits avec le même enthousiasme, les mêmes espérances, les mêmes illusions.

Dans son livre intitulé Comment Gertmde instruit ses enfant », Pestalozii s'uïprime en ees termes : » Quand je récapitule ce que j'ai fait réellement pour l'instruction générale , je vois que j'en ai trouvé le principe suprême dans le fait da

' Hume, 1801, 1 vol. in-8°, p.

l'intuition ; qu'en faisant abstraction de tout enseignement particulier, j'ai sondé la nature de l'enseignement , et que j'ai eu le bonheur de découvrir la forme la plus pure, la forme primitive de toute e'ducation , celle qu'indique la nature elle-même; je trouve que j'ai ramené tout enseignement à trois moyens simples, élémentaires, fondamentaux !

que j'y ai rattaché tons les moyens spéciaux , par lesquels le résultat de ma méthode se présente comme par une sorte de nécessité physique. »

Il serait impossible île mieux résumer les essais , les travaux et la méthode de Pestalo/zi. En effet , son affaire ne fut jamaude diriger teilo école ou tel établissement , de faire de* livres , d'acquérir île la gloire, d'amasser de la furtnuc ; son affaire fin d'améliorer, de simplifier l'enseignement ; ce b" celle a laquelle il sacrifia toutes les autres : d négligea pour elle tous ses intérêts, tous ceu* de sa famille.

Ij enseignement supérieur, celui qui ne convient qu'à des hommes faits, qui s'acquiert à un âge où l'on est en état de se faire une méthode, cet enseigneinent-là ne l'occupait guère. Ce qui faisait l'objet de toute sa sollicitude, c'était l'humanité encore dans l'enfance, l'humanité dans l'ignorance, le peuple, et surtout les enfans du peuple. La nécessité de tout ramener, pour cette sorte d'élèves, aux élémens les plus simples lui fit attacher le plus haut priïà Ja simplification des moyens.

Voir 1rs choses , en déterminer les rapports , ou.

Digitizaj by CoOgle

4<J L'INSTITUT EUH MtINAlKB.

Lien les mesurer, les compter, les dénommer ensuite, telle lui semblait toute la science.

L'intuition, on la vue des choses , lui paraissant le fait le plus simple et la source la plus riche de toute instruction , il en fit la base de tout enseignement,

Il avait d'abord cherché à perfectionner les méthodes d'cpeliation et de lecture. Sciant aperçu . que ces exercices en appelaient sans cesse à des idées, en supposaient l'existence dans l'entendement des élèves , il résolut de leur donner auparavant des intuitions et des idées. Il fit composer, à cet effet, par un jeune dessinateur qui eut quelque peine à le comprendre, un ABC de l'intuition.

La plupart des objets se présentent à l'œil, et c'est leur forme qui le frappe le plus. La forme , dans, ses élémens les plus simples , est la ligne, l'angle, l'arc, le cercle. La combinaison de ces simples élémens donne tomes les formes, (ou tes les figures. C'est cette science qui est ébauchée dans l'A B G de l'intuition • , calculé pour des enfans de cinq à huit ans.

Multiplier les intuitions autant que possible fut à ses yeux le moyen le plus simple elle plus fécond de l' instruction.

Cependant il ne suffit pas de voir les choses,

■ Dus ABC dur Aiiscliauung yîi.- Mulfer. L'A B C de l'Intuition , ou Instruction pour rlreiller l'activité des enfant, par le) formes, les grandeur] et les cierriccs de dessin qui s'j rapportent. Zurich et Berne, igoa,in-S°.

d'eu prendre une vue, une idée générale ; il faut en déterminer les rapports , les mesurer, les comf ter. De là l'importance extrême que l'csialoaw donna a la géométrie et 1 l'arithmétique , et aux mathématiques en général.

lia moyen simple, mais Lien imparfait, de mesurer les objets, c'est le dessin. En dessinant, on mesure sans doute, on étudie, on imite, tm calque, on redo.it les grandeurs; mais od ne les détermine pas en termes formels, en nombres, par exemple. Le dessin est pourtant un moyen de répéter l'intuition, de la rendre, en quelque sorte , permanente; et il est préeieui comme tet On cultivait beaucoup le dessin cliea Pesialozzi.

Il en était de même de l'écriture. Elle n'est qu'une sorte de géométrie ; on n'y fait que d«9 droites, des courbes, des arcs, des cercles, des ovales, et on mesure sans cesse; chaque traiique l'on peint embrasse ou occupa un certain espnee. Aussi l'écriture fut-elle enseignée par Pestaloaii , qui écrivait lui-même d'une manière détestable, avec un sain infini. Les proportions de chaque lettre se déterminaient avec la précision la plus rigoureuse. L'emploi de l'ardoise, aujourd'hui si général , est dît à ce grand homme : il ne donnait la plume qu'après avoir conduit l'élève par uue série d'eiercioes gra-, dues avec tant d'adresse, ^u'ila étaient, à peu do chose près , toute difficulté.

Mais, nous l'avons dit, l'écriture et le dessin ne sont que des moyens d'intuition , le dessin repro-

4a I-'lUSTITUTEUIl HfllMAUlK.

duisant l'objet même, l'écriturele rappelant. Ce sont le calcul et ]a géométrie qui en déterminent les grandeurs et les rapports, qui les expriment avec une paralàite exactitude. Le calcul et la géométrie dominaient chez Pestalorai. Ces deux sciences, qui, dans le fait , n'en forment qu'une, et qui effraient un peu les personnes qui ne les connaissent guère, étaient ramenées à des principes si simples, et s'étudiaient dans une suite d'exercices si habilement enchaînés, que les enfans se jouaient, pour ainsi dire , des problèmes les plus difficiles. «Tonte l'arithmétique , nous disait le maître, se réduit 1 ceci i Un et un font deux ; un de deux, reste un. Tout nombre , quel qu'il soit , n'est, en dernière analyse, qu'un moyen d abréger celte forme primitive de compter'. - C'est très vrai; mais l'élève qui aura appris par cœur que sept fois neuf font soixante-trois, sans avoir vu ce résultat, sans l'avoir calculé par toutes les opérations successives, ne sentira jamais cette vérité, et n'aura jamais une idée nette des nombres , de leur formation , de leur valeur. Aussi Pestai ozzi enseignait-il le calcul par l'intuition , r et faisait-il passer l'élève , au moyen de ses fameux tableaux , par tous les exercices les plus simples, et, pour ainsi dire, par toutes les ope ration s 'possi bl es .

Il en était de même de la géométrie-, que Schmid, mon généreux prolecteur , l'ancien pâtre-

' ComnltnlGmiucIesn.mflne ses toftni, p. i3g^

du Tyrol, enseignait avec un talent si admirable, et dont il avait facilité la méthode d'une manière si ingénieuse. C'est Schmid qui a, sinon créé, du moins établi, ce que, dans les écoles allemandes, on appelle aujourd'hui la science des formes

Cependant j'ai eu tort , je crois , d'avoir parlé de la géométrie, du calcul, du dessin cl de l'écriture, avant de parler de la lecture; je ne l'ai fait que pour ne point séparer ce qui est intuition, la forme et la grandeur ne se séparant pas de l'objet, «la méthode de Pestalozzi ne les séparant pas non plus.

Peswlozzi s'appliquait beaucoup à l'étude du troisième clément du savoir, la dénomination de l'objet , la langue.

En effet, quand les objets ont été vus, se sont gravés dans Y imagination , il faut les dénommer; quand leurs rapports ont été déterminés, mesurés et comptés par l'intelligence , il faut dénommer encore ces rapports, ces grandeurs; il faut dénommer aussi ce que nous donnent nos intuitions, c està-dire nos idées ; en un mot , il faut une langue. Sans langue, pointd'ctude, point de savoir. Pestalozai trouvait la haute importance de l'étude de la langue non seulement dans les livres des philosophes : chrétien, pieuï, il lisait avec joie, avec émotion, dans les premières pages du saint Gode ces'remar-

■ Lei Elémen» de la Forme et de la Grandeur, vulgairein«H appelés Géométrie , d'aprêjles principes de Pe s talon». Berne, |8« Q .

44 l'ihstitcteuh pniwAiwB.

quables paroles : Le Seigneur amena devant Adam loin les animaux de la terre , tous les oiseaux sous le ciel, afin qu'il lus vit et les dénommât j et Adam donna à chaque animal son nom. C'était bien là reconnaître la nécessite du langage.

Pestaloizi en distinguait l'e'tude en (rois parties : oeîle des sous, articulations ou syllabes; celle des mots; enfin, celle de la reunion des mots en phrases. De même que pour l' écriture, le dessin, le calcul et la géométrie, il avait fait pour la lecture des travaus immenses, ayant eu la patience de réunir les séries les plus complètes de toutes les articulations , des syllabes el des mots les pïus sim- •plcs ut les plus composés,

L'épellation , que nous avons proscrite depuis, jouait dans sou système un très grand rôle. Encore «laii-ce à ses yeuï prendre l'enfant bien tard que de le prendre au nwmem de l'épellation. Ayant de passer à cet exercice , il doit en avoir fait un grand nombre d'autres; il doit avoir formé ses organes, e» répétant, d'après son meilleur maître, d'après sa mère, tomes les articulations possibles, depuis les plus élémentaires jusqu'au*: plus combinées.

Le ebant, à tout âge , devajt occuper l'élèye : Pestulowi le soignait beaucoup, Après raritbméipq«e et la géométrie, il n'est pas d'étude que son école ait cultivée davantage

■ V. Mageli, le Chant d'apvù les principe! d* Pfistaloni. Zurich, 1810.

TROISIÈME S01HÉÈ. 45

Dès que la lèctùtfe est cofflrflencée , il finit apprendre a l'enfant a décomposer/ les mois en leurs élémens, a en analyser le séria, S en approfondir la valeur et la portée. Plus tard, il faut distinguer et définir les différentes classes de mots , analyser avec les mots les notions qu'ils désignent , et gfûver profondément dans la mémoire toute ide'é claire, précise, complète.

Que l'élève se forme ainsi par l'analyse combi* née de l'intuition et du terme qui l'exprime* C'est li le grand art de l'instruction , dé mettre (OB> jours les choses et les mois en regard. « Quelque jeunes que soient les en/ans, nous disait Pestalotoi, il y a en eux une puissance de connaître ; il Jr a dans leur petite intelligence un fonds d'expérience, qu'il ne s'agit que de bien caltiven Mais nos malheureuses écoles' sont autant d'étouffbire artificiels de tout ce que la nature donne de capacité et d expérience. »

Le Livré des mères 3 , composé avec tant dê idin par PeStalozid, coniicin dans ce genre une fotlle d'eiefciccs, de mots, de phrases; dé défini» tiorJs, d'analyses, dé compositions et de décompt*. lions de ternies , le tout inij à la portée de toute* les intelligences.

Pestalozii en espérait une réforme générale; il

1 PesiaUiei dit éccles antipsycholagiques , c'est-i-dire , écoles qui conlrarienl les facultés naturelles de l'enfonce, qui ne les étudient pas pour les lc-rmer.

• Leipsicli, 180S.

se flattait que ce livre , allant au nord et au sud de l'Europe, se trouverait entre les mains de toutes les mères ; il s'enflammait d'une sorte de colère quand on lui opposait quelque doute à cet égard. « Si les femmes chrétiennes, disait-il , ne veulent pas s'occuper de leurs en fans , j'y engagerai les femmes païennes.» Rousseau avait amené les mères à nourrir leurs enfans, Pcsialozzi se flattait de les conduire un peu plus loin.

Il faisait , quant à lui , du Livre des mères, un emploi si brillant , que peu de femmes eussent pu rivaliser avec lui.

D'ailleurs, sa passion pour renseignement, son eitérieur simple et grave , ses manières brèves et énergiques, l'inépuisable fécondité do son esprit, remuaient jusqu'au fond de l'âme tout ce qu'il y avait de puissance dans un enfant. On pouvait rire de son maintien, qu'il négligeait un peu ; mais un homme de génie qui habite un château, et que l'Europe entoure d'hommages universels , est toujours assez imposant. Dés que Pestalozzi parlait, □n ne Voyait plus que ses souliers n'étaient pas noués , que son bas se roulait sur sa jambe , que le drap de sa redingote était grossier : on s'abandonnait entièrement h l'impression profonde que produisait sa parole; on respirait à peine. .

Il ne faisait pourtant peur à personne. De tous nos maîtres, il était celui qu'on craignait le moins; il s'estimait moins que tous ses collègues, et il me sembla même quelquefois que chacun de ces der-

TH019IBME SOIUÊE. /17

niées se mettait , par ses connaissances, infiniment au-dessus de lui. En effet, ils parlaient de la méthode et de la maison comme de choses admirables, sans égales ; mais il me paraissait que c'était un peu euxmêmes qu'ils entendaient sous ces termes. Ils critiquaient aussi , avec beaucoup de vivacité, les auteurs des méthodes et des maisons d'éducation les plus célèbres. Il me sembla néanmoins que c'était plutôt leur jalousie que leur supériorité qui se manifestait dans ces discours. Je commençai à comprendre, i| d'au-dessus d'eu* et à cfltd de Pe«taloi?.i , il pouvait y avoird'aulres hommes bon» à l'uiisulicr.

J'aurais dti le ravoir depuis loDgierops. Pestalow lui-même n'aimait pa< les pesta loi», le ni absolus. Il ceeeroii le conseils de tous ceui (foi le venaient voir.

Plusieurs étrangers qui habitaient \ veidun ou le château, exerçaient sur lui la plus grande iriflueuoe. Schoud réforma.! la méthode, Nicderer la modifiait , mademoiselle Kjsihofirr l'arrangeait pour les jeunes filles qui lui étaient confiées J'essayai niui-iné'iue guelqiiet variations de syllabes, de phrases et de définitions.

Quelque combinaisons de nombrc> et de figures ne me réussirent pp( irop mal, ci dé» ce moment je me sentis un peu soulagé du poids de mon admiration: respirant un peu librement, je me trouvai encore plus heureni au château.

Une année entière s'était pourtant écoulée. Mon craur avait formé de nouveaux vceux ; je demandai

k Pestalorai, si, avant de rentrer en France, je ne ferais pas bien de voir quelques instituts célèbres des autres pays. 11 me conseilla ce parti , me donna des lettres de recommandation , me fil habiller, et me donna quelque argent pour la route. Un instant, au moment de notre départ, je tir une larme dans ses yeux. Je lui demandai s'il pourrait avoir encore besoin de moi dans la maison; il me dit . qu'il se défiait trop de ses affections, pour pouvoir . me répondre. Tant que je vivrai, je regarderai ces paroles comme les plus douces que j'aie jamais entendues, après celles de mes parens. Mon cœur ne s'est jamais séparé de Pestaloiii. Avec quelle douleur et quelle indignation j'ai appris, plus lard, que la discipline do la maison s'était relâchée, que l'enseignement manquait d'ensemble, que le Gouvernement , pressé par Pestaloizi de Faire examiner son établissement par des commissaires, en avait reçu un rapport peu favorable; que les journaUK avaient, par d'insidieuses déductions, travesti ce rapport en libelle ; que les principaux collaborateurs du maître avaient d'abord, forcé Schmid de le quitter, et l'avaient ensuite quitté euï-inémes, pour établir sous ses yeux des maisons rivales; que Schmid ayant été rappelé, un procès scandaleux avait éclatéentre des hommes faits pour s'estitner, comme les estimait l'Europe ; qu'il l'ingratitude de quelques uns de ses collègues s'était jointe Une sorte de parricide, l'ingratitude de quelques uns do ses élèves, arrachés par lui à la misère ; que,

TROISIÈME SOmEE. 49

ruiné par une administration vicieuse, Peslalozzi, pour s'assurer une retraite, était réduit à solliciter des souscriptions pour la collection de ses œuvres 1 !...

Plus tard, pour faire apprécier la vie, il fut réduit à faire lui - même sa biographie », et il mourut enfin dans la gêne, sans avoir pu réunir les fonds nécessaires pour la création d'une école de pauvres qui avait élé le rêve de sa vie J .

Ainsi sont faits les hommes : leur engouement pour la nouveauté cet extrême; il n'y a que leur indifférence pour ce qui est un peu ancien qui y ressemble. On a exagéré le mérite de Peslalozri. Ses principes ont été outrés; on ne les a pas appréciés ; ils n'ont été ni rectifiés ni complétés ; et enfin on les a rejetés, avec la même légèreté qu'on les avait portés aux nues. Sans doute on a eu raison dédire, dans le rapport du P. Girard et dans les journaux , que ses leçons de religion et de morale n'étaient pas assez précises, celles d'histoire et de géographie trop incomplètes , celles d'arithmétique et de géométrie trop excluivess; que décrire les formes extérieures des objets, en compter les quantités, en mesurer les grandeurs , n'est pas en épuiser l'élude; qu'il y a , dans l'éducation de l'homme, des facultés à former, qui ne se développent pas en comptant et

' Edition deColla, t:n 1819.

• Les Destinées do ma Vit. Leipsick , i8ï6.

s Peslalotiï est mon à Brugg, en ArgoYie, le 17 février

S» l'instituteur primaire.

en mesurant. Mais qu'il était facile de corriger quelques erreurs : que les principes el les vues de Pestalozzi sont admirables! Oui, la base de l'édifice était posée par un maître. Il fallait èu continuer la construction : on a mieux aimé renverser des fondeiuens jetés avec des vues si hautes , avec une connaissance si profonde des besoins de l'homme, de la marche et des lois de son intelligence...

Pour moi , voici des principes qui me paraissent invariables: Il faut suivre avec bon sens et une saine raison les indications de la nature sur le développement de nos facultés; il faut aider celle nature là où elle va bien , la corriger où elle est vicieuse , la fortifier où elle est faible; suivre en tout la tendresse d'une bonne nièce , imiter son dévouement, sa patience et sa persévérance; parler à la vue par des intuitions, des images, des dessins choisis avec soin; à l'oreille , par des articulations , des syllabes, des paroles nettement énoncées.

Cest là préparer l'intelligence ans opérations de l'écriture, du dessin, de la lecture, du calcul; en un mot, c'est former l'homme, que d'appliquer sa réflexion à ces arts premiers que tout enfant est obligé de connaître, et qui constituent tout le cour* d'études du pauvre.

Après tout ce que j'ai vu, et , j'oserai même dire, ce que j'ai fait, l'idéal d'une bonne école et d'un bon instituteur est encore, je le crois, ce que j'ai trouvé à Y verdun ; et si je fus heureux d'apprendre que l'empereur Alexandre avait nommé Pesta-

TROISIÈME SOIEÉB, 5t

lozzi chevalier de Sainl-Walilimir, je suis lieu plus heureux de voir que , sous son nom ou d'autres , ses meilleurs principes sont devenus ceux des bons maîtres de tous les pays. Gloire immortelle a Peslalozzi! Il a atteint son but. Ce n'étail ni la fortune, ni la renommée qu'il cherchait ; il cherchait le honneur du peuple, par une éducation simple et forte ; il cherchait le cœur des mères et celui des maîtres. Je crois qu'il a trouve tout cela, autant que la raison lui permettait de l'espe'rei' dans des temps si orageux

' Yoyel J. Scbmid, Erreurs et Vérités sur Pestaioisl et Son Établissement. — Meyer, Comment ], Schmid dirige l'Institut dePestaloizi.StnUfpci, iSîî.

5a l'institut*: un puimaire.

Visite dans quelque* Ecoles Je Suisse el du pays de Bade. — Ecoles normales de Zuricb, de Rasiudl, de Carlsrube , de Dresde. —MM. Zeller, Demetcr, Dinler.

L'Allemagne , i cet de chefs d'école et la nouveaux pédagogues, q porté à l'ancienne routti ducalion des coups si ) améliorations si lieureuses hrillans , que l'enthousia:

était universel. Tout le m<

le plus beau réve auquel puisse se livrer une nation. Je partageais ce rêve ; je crois l'avoir dit : on le croirait sans cela. J'étais passionné pour l'ensei-

e époque , possédait tant it d'écoles célèbres ; les îc j'ai déjà cités, avaient, e d'enseignement et d'éudes, avaient opéré des •s , et formé des élèves si la pédagogie

gnement et l'éducation : on ne fait jamais rien qui vaille sans un peu d'élan.

Je fus pourtant , je l'avoue encore , effrayé un instant de celte prodigieuse multitude de méthodes, d'écrivains et d'écoles. Il y avait vraiment de quoi s'égarer. Un mot de Pestalozii me préserva de toute aberration ; « Apprenez d'abord, vous irez voir ensuite", m'avait-il dit. Je me conformai à son avis. Je résolus de me rendre à la meilleure des écoles normales des pays que j'allais visiter , d'y rester tant que je pourrais , de voir ensuite les étahlissemens les plus céléhres.

J'appris bientôt qu'il y avait des écoles normales à Zurich, à Rasiadt, à Carlsruhe » -, à Clèves, à Hanovre , à Zullichau, à Dessau, à Berlin, à Dresde; que la meilleure de toutes était celle du pays le plus éclairé de l'empire germanique , celle de la Sase, en un mot. J'allai directement à Dresde , car il m'a toujours paru bon d'aller droit au but.

En effet, je ne m'arrêtai qu'un jour a Zurich, un autre à Rastadt , et un troisième a Carlsruhe.

Zurich possédait à cette époque une institution bien remarquable, bien digne d'imitation , et quelquefois imitée depuis : ce n'était pas une école normale en permanence, c'était un cours extraordinaire pour les maîtres. Un membre du conseil et

■ Dans le pajs, mi&M séminaires pour les instituteurs. ' On prononce Cerlesrouc.

un professeur de l'Académie, réveillés parles efforts de Pestalozzi, avaient représenté un jour du Gouvernement que les écoles du canton étaient mauvaises; que les instituteurs avaient généralement reçu aussi peu d'instruction que d'éducation; que l'on ne pouvait pas plus longtemps tolérer cet état de choses; qu'il fallait au moins essayer ce qu'il serait possihlc défaire, et appeler successivement tous les instituteurs à quelques cours de méthode donnés au chef-lieu. Quelques vieux conseillers , à cette proposition , s'étaient émus avec toute la vivacité que comportait la prudence, craignant encore plus l'appauvrissement du trésor que l'innovation dans les idées. Cependant les deus amis proposent , l'un de donner la maison nécessaire, l'autre les leçons. Dès-lors on permet l'essai. Trente instituteurs sont appelés pour le premier mois, trente autres pour le second , une troisième trentaine termine la première campagne, ou les travaux de la première année.

J'étais arrivé à Zurich sur la fin du troisième mois. Je me promenais le soir au Rietli, lorsque toUt-l-coup je vis, sous un énorme noyer, une trentaine de personnages, la plupart en cheveux tlancs , les uns discutant , les autres écoutant , tous la tete découverte, portant sur leur physionomie l'empreinte d'une religieuse gravité. Je me trouvais près de la maison du généreux conseiller, et M. Auguste Zellcr donnait une leçon sur la méthode. J'en demandai ma part, avec une sorte d'étourderie

QUATMÈME SOIRÉE. 35

et en balbutiant le nom de Peslalozû. Je fus admis, l'appris dans la soirée, que l'on avait essayé d'exposer la méthode d'à près un manuel imprimé que d'abord le langage n'eu avait pas été compris par des hommes la plupart 3gés de cinquante à soixante ans , qui n'avaient lu de leur vie que l'Évangile et le Catéchisme ; qu'ensuite il avait fallu tantd'éclaircissemenSj d'additions etde restrictions , qu'on avait fini par s'endormir k les écouter, et que ce sommeil avait inspiré au professeur l'idée .le «invertir la leçpnen entreliens socratiques, tons en plein air. Jamais entretiens n'ont eu pour moi plus

d'intérêt. Ils roulaient sur u

es questions simples ,

auxquelles se rattachaient to

us les secrets de l'art.

On traita, ce soir, de la divisi

on désolasses, de l'oc-

cupalion simultanée de tous

es enfans , des moyens

de fixer l'attention , île sou

tenir r.pplicaiioO cl

de surveiller l'ordre. Ghaet

;n était prié de dire

L'alors. Et telle est. la

puissance d'un esprit supérl

eur, telle est son in-

fluence sur ce qui F-entourc

que, par une sorte

d'inspiration due à la préseni

:e de M. Zeller, on im-

provisait des choses peu pratiquées peut-être , mais excellentes et de bonne pratique.

J'étais si ravi , que j'allais établir, entre le Rieili et Y Verdun, une comparaison peut-être trop favorable a ce que j'avais sous les yeux , lorsque je vis tout-à-coup Ycnir à nous deux hommes, qui malgré

1 Villaume, Manuel pratique pour les Insli lu leurs,

leur âge, semblaient courir plutôt que marcher, et qui firent mettre tout le groupe sur pied en un clin -d œil. Gelait Gessner, dont les œuvres sont entre les mains de tout le monde, et Pestalozzi. Ce dernier, appelé inopinément dans le sein de sa Famille, fut si ému de l'effet que produisait son nom sur de braves instituteurs qui le voyaient pour la première fois, que, sans écouter ni M. Zeller ni moi, il demanda, quel était le doyen de ces maîtres, et le serra sur son cœur de la manière la plus affectueuse. On avait expliqué et pratiqué sa méthode pour le calcul ; on voulut, pour lui faire plaisir, produire le résultat de ces exercices. « Non, dit-il, je viens apprendre quelque chnse ici. Zeller, vous enseignée la grammaire mieux que moi ; je viens vous entendre. » On fil ce qu'il désirait. » C'est simple, c'est de pratique facile, c'est admirable », dit-il à la fin. En même temps il porta la main à sa bourse. 11 voulait la laisser. Je vis ce mouvement avec une peine extrême. M. Zeller le prévint , en priant son ami de donner un autre témoignage d'intérêt, quelques- uns de ses livres. Que j'eusse rougi, si l'on avait accepté son argent pour le remettre à des instituteurs! Mais c'est ainsi qu'on traitait autrefois les maîtres d'école. On les laissait pour l'ordinaire sous l'accablement du travail et de la pauvreté; dans l'occasion, on leur donnait pour

Pestalozzi revint au Rietli dans la soirée. J'y vins avec lui. Les instituteurs prenaient à ces heures un

verre de vin avec M. Zeller. On pensait que c'était le moyen de se rapprocher, d'apprendre à se connaître , le temps do la retraite étant si court. Chaque pays a ses mœurs. La retraite n'était que d'un mois; c'étaient vingt-six jours de leçons. Dans ce court intervalle, il fallait réformer la lecture, l'écriture, le calcul, le chant, la me'thodc et la discipline gé- .nérale.

On n'avait pas réussi pour Ja première fournée. Au premier appel dans le monde , les* uns avaient secoue la tète , les autres haussé les épaules. Les instituteurs étaient venus avec assez d'empressement, pareequ'on leur avait annoncé la retraite comme une distinction. Mais ils s'étaient imaginé qu'il n'y aurait guère à apprendre et beaucoup à voir. Bientôt la surprise, le désappointement avaient pris la place de la première ferveur qui se ranima dans les derniers jours : mais c était trop tard.

La seconde Journée avait fait beaucoup plus. On attribua ce résultat aux dispositions avec lesquelles les maîtres étaient venus. J'eus la malice de l'attribuer un peu aux directeurs du Rietli , qui avaient acquis plus d'expérience.

Quant à la troisièmejou/wee , les candidats firent tant de progrès, qu'on put les appliquer à quelques exercices de style et de déclamation ; on les occupa surtout dans l'école pratique qu'on avait mise a la disposition de l'établissement.

Je présume que le Gouvernement n'a pas tardé ? se convaincre qu'il-vaut encore mieux instruire

58 l'iBSTlTUTEDIl PRIMiffiE.

des jeunes gens que des vieillards , et qu'il est plu* facile de former que de réformer des maîtres. Zurich, je le pense, n'a pas tardé à fonder une école normale. La chose me paraissait d'autant plus nécessaire que la population y e'taitplus ignorante. En effet, dans quelques paroisses, ou ne tarda pas à accuser les nouvelles méthodes; ou les qualifia de nouvelles doctrines; on soupçonna le 'Gouvernement d'en vouloir à la religion. La gravure ou l'image, comme disatt le peuple , qu'on avait mise à la t<Hc du petit manuel distribué aus maîtres , pouvait conduire au catholicisme. Les signes astronomiques dés jours dû la semaine se prenaient pour des notes de sorcellerie. Les résultats mêmes qu'on avait obtenus au moyeu des lableaux furent attribués à des billets magiques, qu'on aurait fait avaler aus enfans La lance d'Achille guérissait les bles, sures qu'elle avait faîtes. C'est l'image de l'instruction. Le Gouvernement de Zurich a pu s'en convaincre , comme tous les Gouvernemens du monde. L'instruction seule peut détruire le vice et l'igno-

Je m'arrêtai à Rastadt autant de temps qu'à Zurich. Je m'y plus moins. C'est un désert depuis que les margraves n'habitent plus leur immense château. Un prêtre plein de goût et d'ardeur pour l'instruction primaire, M. Démêler, est venu jeter un peu

' Rapport >ur la nouvelle Ecole normale pour les Instituteurs ramai du canton de Zurich. WinlertW, 1807.

de vie dans cette solitude , en y fondant une école normale. Il la dirigeait encore ; il rédigeait en même tempâ un guide pour ses élèves ' , et entretenait avec le plus populaire de nos préfets de France , M. Lezai-Marnésïa , une active correspondance sur la fondation d'une école normale à Strasbourg

Ce qui me toucha le plus dans l'école de M. Démêler , ce fut le sentiment de profonde estime pour les fonctions de l'instituteur que l'on respirait , pour ainsi dire , dans toute sa maison. Démêler lui-tnâme était pénétre de sa propre dignité. Quelque chose de grave el de religieux présidait à ses rapports avec ses élèves. Son école , je le sais, a formé d'exceUens sujets. Celle de Carlsruhe est aussi excellente. On y exige, pour l'admission h l'école, ce que l'on demande ailleurs à la sortie, par exemple : les élémens du calcul y compris la règle de Irois, la connaissance des principales figures géométriques, la pratiqué de l'arpentage, les principes de l'horticulture et. de la greffe des arhres fruitiers. J'aurais peut-être hi en faîtde suivre celle école; mais c'est l'originalité, c'est l'homme émineat , c'est l'homme célèbre que l'on recherche le plus à dishuit ans. Je courus à Dresde ; j'y trouvai de tout cela.

■ Cet ouvrage a paru en 181 i ; il a eu trois éditions. 'Cette fondai™ s'est faite eu i8i5. Ce fut la première ilos (■colei normale] qu'eut la France pour l'instruction primaire. ,

6o l'ihstitutbur primaire.

Le directeur de l'école de Dresde, Dinter, avant d'être appelé à ce poste, avait formé quelques instituteurs distingués, avec les seules ressources que lui offrait un petit village de Saxe. En même temps il avait établi dans ce village une belle école, et depuis longtemps on venait de loin dans sa commune , «oit pour voir l'école, !>oit pour y chercher des instituteurs. Dinter, à la vérité , n'avait pa* à i*tle époque la réputation colossale que lui ont faite depuis quelques ouvrages publié» sur l'éducation ; il passait pourtant pour l'uu des plus ardens et des plus habiles propagateurs de l'instruction populaire. D'après toute celte renommée , je me l'étais figuré à la téte d'une vaste école , occupant une sorte de palais , entouré d'un nombreux personnel. Je fus bien désappointé. Tout était chez lui d'une simplicité extrême, et si la petitesse des moyens fait l'éloge des résultats, Dinter est un grand homme. Il avait alors eu tout quarante élèves Sa maison était petite* il j occupait deus petites chambres, et disposait de deux autres réduits. Son traitement était inférieur à celui dont il avait joui au village ; et pourtant , à côté des travaux de la direction , il donnait vingtdeus leçons par semaine dans rétablissement ; il

' Douze boursiers royaui , trois boursiers de la nublesse de Misnie; te reste, des pensionnaires. Dinter, dans sa Biographie, oaiT»ije a u9s i bizarre qu'instructif, confirme les détails de notre

en employait trente-deux autres à inspecter les différentes classes de l'école de ville , dont il était recteur , et où il faisait lui-même l'enseignement pendant die heures. Cette activité parait prodigieuse ; elle est rare dans d'autres pays ; on la trouve toute simple en Saxe.

Le corps des professeurs étant peu nombreux , et les élèves les plus avancés donnant des leçons en ville , je fus accueilli avec empressement comme maître de français ; on m'offrit une assez belle rétribution. 3e ne demandai que la permission je prendre ma part à l'enseignement : je n'y perdis

L'enseignement de l'école n'était ni très riche, ni porté très loin; mais il était fortement raisonné. C'était un axiome de Dinter : plutôt moins de connaissances , mais une clarté parfaite dans les idées et une grande facilité à rendre bon compte , à chaque instant, de tout ce (rue l'on sait. L'esprit d'une école normale allemande diffère essentiellement de l'esprit qui règne parmi nous. Ce sont des choses du même nom, mais il y a entre elles la distance d'un pâle i l'autre. Tout est raisonnement, examen , esprit philosophique , au-deli du Rhin , avec cette restriction, que toute cette étude de philosophie , toute cette raison est au service de la religion. La religion, l'art d'en prouver la céleste origine, d'en faire comprendre les dogmes, d'en exposer les principes, d'en découvrir les obligations dans la nature et dans la destinée de l'homme, occupe le

premier rang sui' Je lableau des cours. C'estsurtout au talent de faire jaillir, desrécits de l'histoire sainte, des simples leçons du catéchisme, les idées religieuses les plus profondes et les senlimens de piété les plus tendres , que s'appliquent les chefs de ces établisse mens. On appelle cela l'art de catéchiser; et, quoique les paroles de l'Evangile en soient l'objet habituel, on fait remonter cet art à Socraie.

quoiqu'ils se fissent peu dans ma communion.

J'étais assez âgé pour discerner le bien du mal , l'utile de l'inutile. J'aurais cessé de suivre à la première parole qui eût été contraire à mes croyances. Cela ne m'arrïva pas. Ces catéchisât ions étant chose neuve me frappèrent au point que je serais en élat d'en rapporter plus d'une , sans me tromper , je crois , d'un mol.

Après l'enseignement religieux, c'était celui de l'histoire combinée avec la géographie, de l'histoire naturelle et delà physique, qui tenait le plus de place. Ces études ont l'avantage d';i«i :\\n\\r la sphère de nos idées. Dans l'une, ce sont les destinées du genre humain , celles d'une foule dépeuples, qui se présentent à nos pensées, r;t notre esprit se promène à travers une longue série de siècles. Dans l'autre, dans la géographie, nous concevons les idées de l'espace , que nous appliquons d'abord au globe terrestre, ensuite aux corps célestes, enfin à l'univers.

L'arithmétique n'était poussée que jusqu'à l'ei-

QUATKIÈME SOIRÉE. 63

traction lie la racine cubique. La géométrie et le dessin me parurent aussi un peu faibles. En revanche, la lecture v.t la grammaire étaient l'olijet d'un enseignement aussi ingénieux que complet; Le cours des leçons était de trois années ; mais j'ai déjà ' tiit que les élèves de la troisième année , après les heures d'étude , donnaient des leçons en ville. Dinter les recommandait dans les meilleures familles, les y installait, les y suivait, y interrogeait de temps à autre les élèves de ses élèves , et prodiguait à ces derniers les conseils de sa vieille expérience. C'est peut-être ce que j'ai trouvé de mieux entendu dans mes longs voyages.

En général , nous jouissions , dans la maison , d'une grande liberté. Après les leçons, chacun allait en ville , où hon lui semblait, avec la seule obligation d'être à l'école pour la prière du soir. Le chef voulait nous habituer de la sorte à notre future émancipation. 11 faut le calme des sens et la froide raison qui caractérisent les peuples du Nord, pour autoriser des mesures de ce genre , ou plutôt cette absence de précaution. Il y eut pourtant des séducteurs et des victimes; mais ou n'expulsa que les premiers, Il me parut qu'il eût bien mieux val a empêcher le mal que de le punir.

Le mal fut rare , grâce à l'admirable talent du chef pour l'enquête. Ce talent avait unesourcebien simple, /.près les leçons , le directeur travaillait au milieu de nous , lions admettait à sa chandelle (on manquait un peu de luminaire), nous permei-

64 l 'instituteur pmmaiiii:.

lait de causer, de rire, de travailler ou de dormir. Ce laisser-aller continuait pendant le souper, et devenait complet au lever de table. Minier , le dos appuyé à son grand poêle, contait, faisait des vers, écoulait des histoires, provoquait des questions, nous mettait sens -dessus-dessous , et apprenait ainsi nos pensées, nos affections, nos habitudes les plus secrètes. Je l'avoue , quoique élève de Pestalozzi, l'homme et le grand-prêtre de la nature, je fus quelquefois effrayé de tant de liberté. Je crois qu'il faut être un homme d'une haute supériorité, et se trouver, pour ainsi dire, dans des circonstances uniques, pour tant oser. Là, jamais on n'entendit un mot déplacé. Les anciens, ceux qui avaient le droit de se rapprocher davantage du maître, avaient pris, auprès de lui, un ton de décence qu'aucun nouveau n'eut osé blesser. Seulement il me parut quelquefois que , pour nous donner celte promptitude de répartie et cet imperturbable sangfroid , auxquels on attachait tant de prix, on nous permettait de nous attaquer entre nous avec irop peu de façon. Il est vrai que , dans l'ancien ordre des choses, le maître d'école, en ses qualités de sacristain , â'horloger, de sonneur , de chantie , ^organiste , etc. , se trouvait dans des positions si délicates, qu'il n'était pas inutile de le former a la répartie.

Mais, je le répète, il y aurait un véritable non-sens, à vouloir faire en France ce que j'ai vu admirer en d'autre! pays.

QUATRIÈME SOtlŒE. G5

Dinier aimait avec passion l'école de ville qu'il dirigeait, et qui nous servait d'école-medèle et d'école d'application. 11 nousy conduisait souvent, pour écouler les leçons, pour en donner : en un mot, pour nous apprendre à faire notre métier. Cette école , comme toote autre, était soumise aux inspections. On s'y amusait beaucoup à faire des urars aux inspecteurs. On présentait en longs programmes les matières vues pendant le semestre ; on invitait les visiteurs à choisir, en leur faisant observer que, de cette manière, ils étaient sûrs de prendre les élèves à l'improviste. Cependant on avait commencé les examens quinze jours auparavant, et on n'avait porte au tableau que ce qui était bien su. C'était chose d'autant plus indigne, que nous avions pour inspecteurs des hommes aussi honnêtes qu'instruits. t'rtn d'eux , que nous remerciâmes un jour de son indulgence, nous dit avec émotion: «Ne vous pressez pas; je n'aime pas affliger les maîtres. Dans les bonnes écoles, j'interroge moi-même; je laisse faire l'instituteur dans les autres. Si je vous ai donné quelques cncmiragemens en public, nous causerons plus franchement on particulier, n II fut franc: il nous dit qu'à la troisième question, il avait vu que tout était arrangé, préparé. Les yeux des élèves le lui avaient dit. Nous reconnûmes ce qu'il y avait de blâmable dans ce charlatanisme, et nous ne fûmes plus tentés de tromper.

Au bout de l'année, je crus assez bien connaître les écoles de Dresde pour les quitter, et renti er en

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66 I.'l INSTITUTEUR PBIMÀIRE.

France , en visitant encore quelques villes célèbres par leurs établissemens d'éducation. Ce projet eut l'approbation du directeur; mais il exigea quu j'allasse voir l'école de Rekane, et que je visitasse sur ma roule les institutions les plus renommées de l'Allemagne, Je ne lui fis aucune objection. Il devina celle qui expirait sur mes lèvres, et il me mit dans la main des argumens irrésistibles : c'étaient vingt frédérics d'or, qu'il me donna à titre d'honoraires , et que je reçus comme un cadeau.

CINQUIÈME SOItlÉE. 6?

Ecolei de Bchaae, de Berlin, de Desiau , de Halle, de Weimar, dcGolha, d'Eisenack. — MM. de Rnchow, Basedow, Niera ejer, Camps, GulhBinuihs, Glati, Schmilt, Wilmica, Bob».

De toutes les écoles d'Allemagne, celle île Reliane, où l'on m'envoya, était la plus célèbre. On y allait, comme en pèlerinage, de toutes les parties de l'Allemagne; on prenait mauvaise opinion de tous ceux qui se mêlaient d'éducation .sans y avoir été. Quand j'y arrivai , son illustre fondateur, H. de Rochow {noble Berlinois, qui s'était distingué dans k guerre de sept-ans, et qui s'était retiré dans ses terres, couvert d'honorables blessures, mais plein de vues philantropiques ), venait de mourir.

Je trouvai l'école belle encore : on me disait partout sans cesse que l'âme qui l'avait vivifiée en avait disparu. R est vrai que la tristesse était dans

lous les cœurs , comme l'éloge de Rochon était dan» toutes les bouches. Ses études avaient été faibles dans sa jeunesse; mais, depuis sa retraite, il les avait portées sur tout ce qui peut intéresser l'humanité. Dans une épidémie effrayante, il avait vu des paysans se refuser même à des secours gratuits, et négliger, pour des pratiques de eharlalans, les avis les plus salutaires. Loin de s'en irriter, il avait eu pitié de tant d'ignorance, et avait résolu de vouer le reste de sa vie à l'instruction de la jeunesse.

Son premier travail fut un Essai d'un livre d'école pour les enfans des paysans , ou Instruction pour les maîtres des classes inférieures. Cependant il ne se borna pas à faire des livres. Il fil bâtir des écoles dans toutes ses terres, conseilla lui-même les maîtres, et leur procura de la considération et de l'aisance. Ses éi;o)(\s fûiiin'renl d'excellens sujets: ce fut là le moindre bienfait de leur influence; elles servirent de modèle de près et au loin. Bientôt, il fui de bou Ion, pour les seigneurs de la Prusse et ceuv des pays voisins , d'avoir de bonnes écoles. Rochow enseignait lui-même avec le pins rare talent. Le chapitre d'Halbersladl, dont il était membre, fonda, à sa demande, la première école normale de Prusse, et madame Rochow secondaft son mari dans la direction des écoles de filles, avec tout le dénouement d'une belle âme.

Ce n'était pas tout d'avoir des écoles normales, de bons maîtres honnêtement pavés et des salles habitables ; il fallait encore que les livres élémen-

CINQUIÈME SOIHÉfc. 6q

Uiiros fussent donnes gratuitement aux autans trop pauvres pour pouvoir eu acheter à leurs Irais, ttochow en composa, et les distribua, avec autant de générosité que de discernement. Son Ami des en/ans fut traduù daiM toutes les langues de l'Europe.

Tel était le fondateur lie l'école de Rekatte. Pour moi, qui avais vu Pestalozzi cl Dimer, il me sembla, d'abond qu'il n'y avait là. rien de bien eslraordinaire. Cela était vrai, et c'est ce qu'il y avait de ulus beau. Tout, était, en efîet, d'uue sjaiplilM d'une raison pariàites./^iuï occuper sans cesse tous les élèves. Il faut soigner les- petits comme les. grands. Il faut que les en/ans comprennent ce que le maître enseigne : il convient, par conséquent, que celui-ci médite bien ses leçons; que ceux-là les écoutent avec attention; que leur intelligence ait d'abord saisi ce que leur mémoire doit retenir. De plus, il faut que C école cesse d'être pour les enfai/s un lieu de supplice ou- de contagionj ils doivent donc y respirer un air pur, y fouir a"^ne liberté raisonnable, être traités auec douceur, avec bonté; s attacher à leurs maîtres comme à leurs pères; se fortifier sans cesse sous le rapport intellectuel comme sous le rapport moral. Enfin , le maître doit cou/vn/ier son œuvre , en donnant à ses élèves le besoin ,, l'amour et la conscience de leur amélioration , de leurs progrès. Ce triple sentiment sera ht base sacrée de leur étemel attachement pour lui, de leur inaltérable gratitude pour des peines, que

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