I. INSTITUTEUR PRIMAIRE
et l'affection peuvent seules récompenser suffisamment.
Voilà , je crois, tous les principes de Rekane. A. ces théories répondait nue pratique qui vraiment ne laissaitVien à désirer. Elle me partit vulgaire à cette époque. J'étais dans cet âge où l'on ne véve que du nouveau , du grandiose , de l'entra ordinaire. Avec plus d'expérience , j'eusse admiré cette école. J'y aurais trouvé bonne la méthode de l'enseignement mutuel, que l'on y pratiquait depuis '7Û 2 'i j'aurais admiré le plan d'accoutumer les enfans aux études, en augmentant par degré pour eus les heures de l'enseignement; j'aurais applaudi plus vivement encore à l'idée de faire, de la première entrée dans l'école, une sorte de fête de famille; à celle de rendre les promotions aussi solennelles , aussi générales que les réceptions, à celle enfin de déclarer honteuse la distinction en école d'hiver et école d'été.
Ce que je reconnais surtout aujourd'hui d'éminemment beau . ce que |e trouvo même sublime, dans ce que je me rappelle de Rckauc , c'est que tout v était si simple, si conforme .'i la raison et a, l.ôn fci,*, que partout a. Meurs, et dans toutes les cireonsUinci's, on pouvait le're produire. Aussi suis-jo bien cogwncn qu'il dépend de la volonté d'un seul homme, qu'il suit instituteur, maire
CINQUIÈME SOIllÉE. 71 ou pasteur de la commune, d'avoir une écolemodèle. Il ne s'agit que de vouloir avec persévérance, et d'employer avec dévouement les ressources qui sont à la disposition de tout le monde, les moyens indiqués par le Lot) sens.
J'étais loin de celte opinion, lorsque je quittai Rekane. J'avais soif de nouveautés. À peine si je m'arrêtai quelques jours à Berlin, pour jeter va coup-d'oùl sur ses belles écoles. Celle de Plamann n'était à la vérité qu'une pâle copie de celle d'Y.verdun. J'aurais pu en voir de meilleures. Le bon éiat des écoles de Prusse remonte a Frédéric-le- (irand. Ce prince avait ordonné, dès 17.1a, la création d'une école bourgeoise uo supérieure, et la promotion des meilleurs élevea de cet institut aux places de maîtres d'école. De celte mesure & la fondation d'écoles normales, il u'yavait qu'un pas h faire. 11 lut bit, et lu Prusse eut d'exccllens tn- Miiuleur*.
Je ImUais d' impatiente d'atteindre Dessau, naguère siège d'un grand novateur eo éducation publique, de Basedow.
yuand j'yarrivai, la fameuse école philantropt- (jus avait déjà cessé. Je trouvai encore des personnes pour m'en parler ; je n'eu trouvai plus qui voulussent partager mon enthousiasme pour son fondateur. Basedow avait bien mérité de l'éducation en général et de celle du peuple en particulier ; mais la violence de son caractère et la rudesse de ses mœurs lui avaient fait de nombreux ennemis. Jeune, il avait
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pris -en horreur les études de collège, et avait conçu le projet d'enseigner les langues anciennes comme on euseigue les modernes. Eu môme temps, il avait résolu de débarrasser toute l'éducation des vieilles routines du moyen-âge, et de faire apprendre des choses utiles, au lieu (le choses savantes. Tout dépendant alors du pouvoir, de la volonté honne ou mauvaise des Gouverucuieus, Basedow avait publié une A dresse aux amis de l'immunité et aux hommes puissans , sur les écoles , les études et leur influence sur le bonheur public , at>eo un Traité élémentaire des connaissances humaines. Cet écrit avait lait une sensation prodigieuse. Basedow, pour publier soa livre élémentaire aver. planches, avait eu besoin de 5,oooocus.Les souscriptions, en peu de temps, s'étaient élevées a i5,ooo. Après eeltepublication 1 , i'auteur avait lait paraître une méthode pour les pères et tes mères , et pour les chefs des' peuples; u ri Livret pour les parens et les maîtres; un Livret pour .les enjaiis. Mais Basedow avait fort bien senti que, pour réformer des méthodes et des écoles , pour changer tout un système d'éducation , il failail antre chose que des livres. Il avait parcouru l'Allemagne-, pour en observer l'instruction publique , et avait fini par fonder à Dessau un Institut
■ Ruedow eu a fait une seconde édition sous ce litre : Traité élémentaire, ou Recueil méthodique de taules les connaissances nécesiaires pour f instruction de la jeunesse, depuil le premier âge jusqu'aux études acadèmiquas , oceompergné de planches et Je traductions f ion fuites et latines- Berlin , !, vol.
CINÇtnÙMB SOIR lie. 73
propre à fournir des maîtres qui pussent répandre partout ses principe». Le célèbre Campe s'était associe' à cette entreprise- Appuyée par un journal particulier, les Entretiens pédagogiques da Dessau, elle avait jeté le plus vif éclat. Des querelles fâclieuscs avec ses collabora leurs en avaient écarté le fondateur, et son œuvre abandonnée avait bientôt disparu avec lui.
Tel fut le récit qu'on me fu dan» la maison mime Aa philantropiiioH. De quelle douleur il remplit mou âme J Dos efforts si nobles, si ingénieux , 11 "avaient laissé après eux qu'une renommée douteuse. Je commentai .î comprendre que, si l'on édifieovsc une sorte de verve «t d'audace, on ne conserve -qu'avec sagesse, avec persévérance; que, si l'on acquiert de la célébrité par l'esprit, on n'a des amis que par le cœur. La leçon fut forte, mais profonde. J'en avais besoin : je crois que j'en ai profilé.
Je vis encore les autres écoles les plus célèbres de ce pays : ceUe des Orphelins de Halle , dirigée par Hiemeyer, l'un des premiers pédagogues de l'Allemagne, auteur d'un, grand ouvrage sur la science de l'éducation Je vis Les écoles normales d'Eisenach et de VVeiimr, dirigées l'une et l'autre par des écrivains distingués. Je vis l'Institut de
' Trois volumes in-8°, C*e»t la résumé de tout es qui paru sur l'éducation avant ce livre.
■ L'école d'Eisenach est surteillée par l'excellent Nebe, auteur du meilleur Manuel pour les Instituteurs.
^4- L'INSTITUTEUR PRIMAIBIi.
SaUmann près de Gotha ■ , maison d'éducation pour les princes plutôt que pour le peuple, et dont le chef, malgré ses efforts pour se rapprocher de la nature , malgré le titre de père qu'il prenait avec ses élèves , malgré le Ion sentimental que respiraient ses paroles , me semblait s'abandonner beaucoup trop à une sorte de charlatanisme, qui peut-être lui en imposait à lui-même.
Lejotir même de mon arrivée, un détachement de trente élèves, qui rentraient avec le directeur d'une de ces excursions dont il publiait si volontiers le récit, me semblaient bien plus contens de l'effet qu'avait produit au-dehors leur uniforme écarlate , que de l'instruction qu'ils avaient pu acquérir. 1,'emphase avec laquelle on me parla de iaféte des censés, qui devait tomber le lendemain, et qu'on voulait rendre plus brillante que la dernière fêle des pommes de terre, m'affecta encore plus péniblement. J'assistai à celte fête , et je la trouvai vide de sens. Une /été de cerises me semble bien belle pour des enfans qui savent ce que c'est que d'élever des cerisiers ; mais une fête de ce genre se célèbre bien simplement : on est en blouse , on a faim, on monte surl'arbre, on se régale, on s'en ya content. Kien de cela n'eut lieu a notre fête. Salzmann avait institué des ordres. Ses bambins se chamarrèrent de décorations. Ou chanta processionnellement des hymnes, on til A' ennuyeux discours,
■ Dans la terre de Schnepfenlbol.
t \ 011 nionyea gravement quelques poignées de cerise* sut des plais superbe».
Tdh c'iait la sewihilM de ces grands et nobles homme» de dix et quinte ai», telle était la inéorîque sympathie de l'inslilut pour la nature, qu'on reproefia vivement au bis d'un gardechasse d'avoir tué un voleur de cerises , un moineau ' ! Je fermailes yeux sur ces extravagances, en m'atlachani a Glaiz et à Guthsmulhsi le premier, auteur de plusieurs ouvrages cliarmans pour l'enfance a ; l'autre, fondalenr (le la gymnastique en Allemagne, rival de M. Citas a Berne, de M. Amoros à Paris.
J'avais souven t entendu nommer Campe ; j avais lu ses Voyages traduits en français; je savais qu'il cuit venu en France ; qu'il était l'un des dix-huit Orangers qui avaient reçu de nos assemblées nationales le titre de citoyen français; mais son école d'Hambourg était formée depuis longtemps. Ce Berquinde l'Allemagne, devenu inspecteur des écoles, s'émit fait libraire. Je ne lui pardonnai pas cette désertion : je n'allai pas le voir. Cependant il ne me convient pas, aujourd'hui que de maître d'école je suis devenu fabricant, de lui garder rancune.
■ SaUmanu s publié beaucoup d'onvrages d'éducation. Le livre de èsemvisse esl celui qui peint le inieui les foutes nue l'on commet ordinairement dans l'accomplissement de celle grande 1 fi eue.
•GUtï n, pour la publication de ses jolis ouvrages , deux li.aui célèbres. Wilmbcn , a Berlin , et Schmilt, à Munich.
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76 l'ibstitu teuu PIUMAIRE.
Ses ouvrages, cl notamment sa petite Analyse des facultés de Vâme pour les enfans 1 , m'ont été trop utiles, jjonr que je ne sois pas tenté de me découvrir chaque fois que sou nom vient sur nies lèvres.
Mais , je le répète , j'étais alors rassasie de lout ce que j'avais vu; jetais impatient de rentrer m France! j'étais peui-clre, sans me l'avouer, un peu fier de faire voir à mes compatriotes lout ce <jne je savais lie neuf, d'original , de digne d'admiration, ! On revient toujours chez soi avec ces prétentions. Les miennes s'évanouirent promptemenl : j'eus le bonheur de me trouver avec des hommes raisonnables et. de le devenir, .le ne regrette pas d'avoir passé deux aimées de ma vie en pays étranger; mais je ■uù aujourd'hui bien convaincu que , s'il faut beaucoup observer chez d'autres, il faut peu. imiter. La earactère et les mœurs des peuples diffèrent encore plus que leurs guùts et leur physionomie. Ce que Von peut rapporter de mieux des pays étrangers, c'est l'émulation; je dirai presque que c'est tout. En effet , j'ai vu se former en France des instituteurs si éminens, j'ai vu. surgir des écoles si belles, j'ai vu paraître coup sur coup des ouvrages si supérieurs , que , dans peu de temps , je compte voir la France à la tête de la science de l'éducation et de l'enseignement populaire , et ce sera grâce à nos travaux bien plus qu'à nos importations.
BubUainnent de l'Enseignement mutuel en France. — Société centrale pour l'Encouragement de lTnalruction élémentaire , fondée à Paris.— MM. de La Rocr.efbur.aud, de Montmorency, deLasteyrn;, de Labordc.de Gérance, l'abbé Gaultier, Laurent de Jnssieu, Jomard, Frantœnr, Decaics, Louis XY1II. — Ecoles modèles. — Ecoles normales. — La France imitée. — MM. Hamel et Gui lot- — Ère nouvelle l'Instruction primaire.
Je viens de ledit*, j'étais tout plein de pédagogie en rentrant en France; j'en étais peut-être tin peu vain. A m'en croire , i'étais pour le moins appelé à changer tout le système d'éducation île mon pays. J'approchais de la capitale avec ce senti ment. (Jtrand je fus dans Paris , je me sentis d'abord un peu ému , un peu effraye" de mes projets. Je me remis; je ne voulais pas avoir tant tu pour rien,
Pottr entamer des relations , je visitai quelques instituCenrs. CetK de Paris ne ressemblent guère a
78 L'iniSTITOTEUR PRiM&IHE.
ceas do la province ni à ceux des pays étrangers ; ils on< des manières à eus, qui se ressentent un peu da la supériorité de la capitale. Je fus pourtant accueilli à merveille, tant que je passai pour un étranger : ce fut autre chose quand on apprit que j'étais de la province. 1 / es 1 li-ce. de bienveillance que l'on me témoigna dès ce moment ressemblait presque à la compassion; mais cela dura peu. Dès qu'on est établi à Paris, on se croit Parisien, et dans ce pays on est si aimable, qu'on vous prend toujours pour ce que vous voulez. Cependant, quand je parlai de ma pédagogie, de mes Instituts, de mes écoles et de mes séminaires de maîtres d'école , on me rit presque au nez. Tout était changé en France , c'està-dire, on avait résolu de tout changer : c'est chez nous la même chose. Dès que, dans notre pays, nous avons proclamé un principe , notre tâche semble finie, le reste va de soi-même. Je m'informai de tous les détails de ce changement. On m'apprit que ce n'étaient plus les maîtres qui enseignaient, que c'étaient les élèves; que lecture, écriture, calcul et grammaire, tout s'apprenait d'après une méthode nouvelle; que livres, bancs, tables, punitions, récompenses , tout était autre ; qu'en un mot , les instituteurs n'avaient rien de mieux à faire que d'oublier vite ce qu'ils savaient, et d'apprendre plus vile encore ce qu'ils ne savaient pas. Je demandai à voir des écoles d'un genre si nouveau ; je m'informai des noms de leurs fondateurs. On me conduisit dans l'école rue Sain t-Jean-de-Beau vais ; j'y vis la fa-
sixième soibée. 79 BieUse méthode de l'enseignement mutuel. On me mena à la Société pour l'encouragement de l'Instruction élémentaire 1 ; j'y vis les hommes célèhres qui l'avaient proclamée en France, MM, de Larochefoucauld , de Montmorency, de Gérando, de Lasteyrie, de Lahorde, l'abbé Gaultier, F rancœur, Jomàrd, et plusieurs autres non moins connus. \
Dès le lendemain, je me fis une fête d'aller voir la plupart de ces messieurs. Ma qualité de voyageur et de futur instituteur me valut, de leur part, un accueil plein de grâce. Je témoignai le désir d'apprendre, de me rendre utile: on m'admit aussitôt au cours normal, on me soutint généreusement, on m'examina au bout de six semaines. J'osai même concourir avec M. Sarrazin et neuf autres maîtres, pour la place de directeur de l'Institut primaire normal , quoique mon âge ne me permît pas d'espérer de nomination. On eut la bonté de me remarquer, et l'on m'employa, à la suite de cet examen , d'une manière qui combla tous mes vieux : on me donna à copier les procès-verbaux et les lettres de la Société. Je fus initié de la sorte à tous les travaux de cette belle association. J'appris bien vite les vrais principes de l'enseignement mutuel, l'origine de cette méthode, ses anciennes applications, les différentes modifications dont elle est susceptible, suivant la différence des pays, des mœurs, de l'âge et des
' Elle est établie rue Tiranoe , il.
éludes de l'enfance; sou influence sur le moral et la santé; sa propagation en France et dans les quatre parties du monde; les ouvrages qui doivent l'accompagner, pour le rendre plu* applicable et plu» complet.
Le grand principe sur lequel repose la méthode de l'enseignement mutuel est cet esprit d'imitation et de communication, qui distingue les enfanselles lie entre eux d'une manière si intéressante. En effet, tout le monde sait qu'ils se comprennent, qu'ils se devinent, qu'ils s'imitent entre eui avec une étonnante facilité. On est parti de ce fait, pour choisir les instructeurs des enfans dans leurs rangs; on a pris les plus intelligent* et le» plus avances d'entre eus, pour en faire les moniteurs des autres. On a été d'ailleurs conduit a cette mesure, par l'impossibilité où se trouve le maître d'une écolo nombreuse de s'occuper en même temps de toutes ses classes, et par la nécessité où il est de les occuper d'une manière quelconque. En séparant les élèves, d'après leure forces, en autant de classes qu'il y a de nuances; en mettant a la tète de chaque classe un moniteur; en indiquant à ebaque moniteur la leçon à faire et la discipline à suivre, la méthode de l'enseignement mutuel est établie.
Dans tout cela il n'y a rien d'extraordinaire, rien qui ne soit tout simple ; il n'y a presque rien qui paisse sefaireautrement; et, si l'ondoit s'étonner de quelque chose, c'est que cetle méthode ne soit pas plus ancienne. On la fait remonter au seizième siè-
clc , au quinzième , au temps de Moïse. Elle remonterait tout aussi facilement à Adam. Le fait est que, au dix-sep Lié me siècle , un voyageur italien , Fietro délia Valle , la Irouva pratiquée dans l'Inde, près de la ville de Goa. Moniteurs, écriture dans le sable, idée d'v eifacer sans cesse irs caractères pour pouvoir sans cesse les reproduire dans le même espace, délia Valle observa toutes les pratiques de l'enseignement mutuel. Il y a plus : en apprenant à lire sans livre, d'après les lettres inscrites dans le sable, on est, k mes yenx, dans un perfectionnement digne d'envie •.
On fut longtemps insensible aux observations du voyageur. En 1747, Ilcrbault forma, dans l'hospice delaPiiic.près du Jardin-des-Plamcs, à Paris, une école de trois cents enfans, qu'il sot d'instruction si rapide, si économie des éloges à cette école , on ne l'imita pas. En 1 772 , le chevalier Paulet fonda, d'après les mêmes principes , une école spéciale pour les/ils des militaires morts ou blessés au service do l'État. Mais, quoique les familles les plus distinguées briguassent l'honneur d'y faire admettre leurs enfans ; quoique Louis XVi dépensât une somme considérable pour soutenir cet établissement, et qu'il en sortît des élèves distingués (le maréchal Macdonald est du nombre ) , la méthode de l'enseignement mutuel succomba encore une fois. Mais , à la fin du dix-
' Voyez ci-dessus, p. io. , :
huitième siècle, un missionnaire anglais, Bell, remarqua le même enseignement près 'le Madras, l'adopta pour ses néophytes, le transplanta en Angleterre et eut, dans la personne de Lancaster, un continuateur aussi plein do 7-èle que lui-même, et encore plus heureux. Adoptée eu Angleterre pour les écoles les plus nombreuses , surtout pour celles des enfans pauvres, la méthode de Belle* de Lancaster ne larda pas a franchir le Pas-de-Calais. On la trouva , plus que toute autre , propre à répandre l'instruction populaire avec promptitude et à peu de finis. C'était d'ailleurs un puissant levier de moralité et de civilisation générale.
A ce titre, l'enseignement mutuel ne pouvait qu'être reçu aux acclamations de la France. Louis XVIII le protégea hautement ; celui de ses ministres qui comprit le mieus sa pensée et qui lui fut longtemps le plus cher , M. Dccazcs , favorisa cet enseignement de tout son crédit. La Société d'Eneouragemeni pour l'Instruction élémentaire f a t fondée dès t8i5,et bientôt préfets, recteurs, colonels, propriétaires et fahricaiis rivalisèrent de zélé pour l'adoption de la nouvelle méthode. Ce fut une affaire de vogue ■ d'engouement , comme cela arrive chez nous; ce fut pour quelques uns une occasion de faire des discours, des rapports et des réglemens, le tout plein de phrases bien ronflantes, d'images bien gracieuses et de tropes bien hardis. Ce fut pourtant une belle époque. Avec quel profond recueillement }e suivais ces séances où se réunissaient
les hommes les plus distingues de la France et de l'étranger; où se lisaient successivement des lettres de tous les pays du monde; où se prenaient les mesures les plus yriitîi-cuses I Ouanil je jelle encore les yeuï sur les membres et les correspondans de cette grande association , il n'est guère de noms un peu célèbres que je n'y trouve avec émotion.
Les départemens, lia colonies, pays lointains, fondèrent des sociétés auxiliaires, des cours et des écoles de mélbode mutuelle. Le Sénégal eut un cours normal pour [renie Africains, et une école de cent cinquante enfans. La plupart de ces élèves firent de tels progrès, qu'on rcsolu[ d'en disperser cent tren[edans l'intérieur delà contrée, pour y répandre leurs connaissances. Plusieurs princes d'Afrique vinrent assistei aut leçons.
Des pays où l'instruction primaire est tombée, depuis, dans Inbuiidiuj , repliaient alors nos essais et partageaient uoselforls. Le Portugal établît une école normale pour quatre-vlu^ls instructeurs dans la caserne de Belem; il eut cinquante-cinq écoles d'enseignement mutuel : quatre mille enfans , deux mille militaires et autant de bourgeois y recevaient des leçons. Sévillc créa une école pour trois cents enfans; Cadix une soc ié lé. La Russie envoya l'un de ses. sa va us les plus distingués, M. Hamël, étudier cet enseignement^ et son rapport, traduit par M. Guizot, est encore l'un des meilleurs éerils sur cette méthode.
L'Italie s'ébranlait à son tour : les villes de Nice,
84 L' INSTITUTEUR P11IMAI11E.
de Florence , de Milan , de home et de Naples eurent des écoles imitées de celles de Paris.
La Grèce et les îles Ioniennes suivirent les exemples de la France et de l'Angleterre.
Il est inutile de dire que la Belgique, la Hollande, laNorwège, laSuède, le Danemarck, l'Allemagne et la Suisse; que les Etats-Unis de l'Amérique, les îles de Saint-Domingue et de la Martinique suivirent nos travaux avec une religieuse attention.
Le mouvement fut général et fut sublime. Paris jamais ne mérita mieux de l'Europe.
Je le dis avec une grande impartialité : ce que l'on fit alors en France pour l'instruction du peuple, les dons qu'on offrit, les livres que l'on publia, les cours d'enseignement normal qu'on établit, les encouragemens et les honneurs qui furent accordés, les exercices que l'on joignit aux éludes , surtout ceux de la gymnastique et du dessin linéaire, surpassèrent tout ce que l'on avait jamais fait ailleurs pour les écoles populaires. Je doute qu'il existe dans les annales des peuples rien de comparable à la circulaire du ministre de la guerre, en date du at octobre 1818, et qui ordonna qne, de toutes les divisions militaires et de tous les corps de la garde, il fût envoyé à Paris un oftîcier et un sous-officier pour suivre un cours normal d'enseignement mutuel, et se mettre en état de professer eux-mêmes u"n semblable cours dans leur division ou dans leurs corps respectifs, aux officiers qui se-
SIXIÈMIt SOÏRÉR. 85
raient envoyés des légions. Eu outre, on créait une école-modèle dans chaque chef-lieu de division. L'artillerie et la cavalerie furent l'objet d'une sollicitude spéciale.
L'an 1819, il y avait en France 1,3^0 écoles d'enseignement mutuel , recevant i54>ooo enfans. Dans le cours de la même année, 139 personnes lurent admises a étudier la méthode à l'école normale. Les principes qui furent proclamés, [es essais qui furent faits, ne produisirent pas tous le même résultat : il y en avait qui ne pouvaient point réussir ; une méthode bonne pour une école de aoo pauvres pouvait ne l'être pas pour une autre ; une méthode applicable à l'écriture , à la lecture , au calcul , pouvait ne l'être pas au grec, au latin , aux sciences et aux arts. Mais la manifestation d'un principe fécond n'en fut pas moins faite avec éclat : le pavillon du progrès et de l'amélioration fut arboré avec enthousiasme; la France donna un spectacle digne d'éloges, et avec elle s'en réjouit l'humanité entière , comme elle fait chaque fois qu'une idée grande et généreuse est mise en avant.
Ce fut là ce que je trouvai admirable , ce que je trouve glorieux encore. Je fus, dès cette époque, assez raisonnable pour pressentir que l'enivrement ne durerait pas toujours; qu'à la première ferveur de l'enthousiasme succéderait le calme de la raison; que les habitudes anciennes, que les préventions invétérées auraient leur temps de rcac-
36 l'ibstitdtbu» pnnuius.
tion. Il ne fallait pas une bien grande perspicacité, pour voir des nuages selever sur l'horizon. Dès l'origine, renseignement mutuel avait rencontré des préventions, et par conséquent des obstacles ; c'était chose nouvelle , chose importée d'Angleterre, chose qui, par les merveilles d'émancipation qu'elle devait opérer , menaçait de renverser à la fois les habitudes politiques, morales et religieuses de la vieille France. A Paris, on fermait les yeux sur les clameurs; mais en province ces absurdités étaient des croyances, elles étaient au moins des opinions, cl cela est tout-puissant, en province comme ailleurs. Tant que Louis XVIII put soutenir M. Decazes, et que M.Decazesput soutenir ses amis, ses préfets et toute son administration, je le pensais bien, notre méthode devait se soutenir ; mais tout pouvait changer d'un moment à l'autre, et, malgré l'éternelle vérité des principes, nos principes pouvaient rencontrer une attaque brusque et violente.
J'étais livré aux plus noires pensées: c'était en décembre, par un vilain temps , un temps venteui qui m'a toujours été contraire , et mon humeur était d'autant plus assombrie , que j'avais reçu du second secrétaire quelques observations trop vives sur mes copies, lorsque je reçus une lettre qui changea tout-à-coup ma position.
SEPTIEME SOÏttBE.
La première place, 011 l'Aide- Instituteur de Village. premier Examen , ou le Brevet du troisième degré. plumier traitement Gie.— Les illusions et Je désappointer! — La pauvre lé , le mépris , la pevsécuiioa. — La résigna et le changement. — Le mariage, — L'avancement.
J'avais à celle e'poqtie mille francs d'appoiutetuens ; «'était peu pour Paris, c'était assez pour moi; car j'ai toujours su dépenser un peu moins que ma recule ; je nte trouvais même fort bien , et je pouvais me costumer avec un peu d'attention. J'acceptai cependant, en échange de ma position dans la capitale, une place de cent francs au village. Cela peut paraître bizarre, -cela me parut lotit simple. Mon père était mort; ma mère et une de mes soeurs avaient besoin de m'avoir auprès d'elles. La place cru 'on m'oCrait me rapprochait toul-a-fail de mon village. Je n'étais qu' aide- instituteur; mais mon patron était vieus , et hors d'étal de faire le service. La place , il est vrai , ne rapportait que cent francs , la table et le logement ; mais la lettre qui contenait ces propositions était écrite par Mario, la plus aimable jeune personne que je
connusse au monde, et c'était auprès de soi» père que je devenais aide. On conçoit que j'acceptai.
J'avais d'ailleurs quelques illusions secondaires. Ou est encore plein de rêves a vingt ans : je serais un savant au village , j'en serais l'oracle ; j'y ferais toutes les réformes que je voudrais; je serais à la tête d'une école superbe; pendant les heures de classe, assis sur une estrade, devant un large bureau, je dominerais cent élèves, avec huit moniteurs sous mes ordres; les dimanches et les jours de fêle, je causerais méthode avec M. le curé , M. le maire et MM. les conseillers municipaux , ou je m'entretiendrais sur les mœurs et la conduite , avec mes meilleurs élèves, à peu près comme M. de Gerville avec Ernest, dans le Journal de l'Éducation ; je serais d'ailleurs le lils adoptif du vénérable patriarche, mou principal. Je ne parte pas de mes attires rêves : Marie y jouait un trop grand rôle.
Mais que les premiers pas dans la vie sont durs pour les pauvres gens, et que mon désappointement fut cruel , lorsque je mis d'abord le pied dans mon école! Point d'estrade, point de bureau, point de sonnette, point de télégraphes, pas même de bancs à pupitre ! Au contraire, une salle basse, de larges tables vermoulues , des croisées étroites , une chaise à trois pieds et sans paille , l'odieux bâton blanc et une odeur infecte. Je changeai sur-lechamp ce qu'il était en mon pouvoir de changer : je rompis le bâton et j'ouvris toutes les fenêtres. Je respirai un meilleur air , mais je grelottai ; les en-
fans grelottèrent ainsi que moi ; ils s'en plaignirent auprès de leurs parens, et les pareils auprès de mon principal. Mon principal me reprit , je plaidai pour l'air pur ; on me traita de fou , et l'on me conseilla de mettre une grosse capote de drap du pays et des sabots, au lieu de mon costume de freluquet.
Quant au dernier point, je n'en fis rien, car j'ai toujours tenu à un costume un peu soigné; mais je fus obligé de fermer les croisc'es, et de m asphyxier avec mes élèves : c'était l'unique moyen d'économiser le Lois du principal.
Ce principal (je crois que sa race disparaîtra bienu'it) était le type du nieuz maître d école , ce mot pris dans le mauvais sens : il était ■ i ■ ■ \ , grossier, buveur, bavard, vaniteux, brouillon, grognard : j'en suis fiché; niais ce portrait n'est pas charge- Ou le détestait dans la commune; il y était puissant néanmoins; tout le monde tremblait devant lui : il était le plus vu m , et il avait élevé, c. est-i-dire battu tout le monde '.
J'étouffais d' humilia tion, de honte, de ilésappoijiteineiis de tout genre, .le tnruWs dans le plu.» sombre désespoir , lorsqu'un rayon de lumière vint lout-à-cuup égayer mon horuon. L'uMpecIcar de l'académie eu tournée me prévint que j'étais prude passer mes esamens, à fin d'obtenir d'abord un brevet de capacité , ensuite une autorisation pour
' J'attribue ,'1 dette détestable habitude de frapper tuutc la ilécomidcralioii qui pèse encore sut l'état d'instituteur dans quelquej localité).
90 l'institutiiuh piijmaike.
exercer. J'allais donc me retrouver en face d'un homme instruit, d'un ami éclaire des écoles, d'un protecteur, d'un autre de Jussieti, d'un autre Gaultier ! 3e ne dormis pas de joie.
Enfin te jour arrive. Mon cœur bondissait d'aise, lorsqu'on m'annonce qne, dans l'examen du troisième degré , il ne s'agit que de savoir lire, écrire et ch iffrer sitffisamment pour en donner des leçons : ainsi le voulait t'ordonnance royale du 29 février 1816. Je fus rouge de dépit et de colère, pendant tout le temps que l'on me tint à lire des imprimés et des manuscrits , à répondre sur les procédés pour enseigner à lire , à peindre lu cursive et la bâtarde en lettres ordinaires et majuscules , à calculer tf après les quatre règles, et à définir les méthodes mutuelle , individuelle et simultanée- Ce fut exactement à cela que se bornèrent les questions de l'inspecteur. Que je lui eusse su gré d'une demande un peu moins sèche , moins étroite, de quelque paroie de progrès , d'amélioration . Mais sa devise semblait être la lettre de l'ordonnance , pas un mot de plus. Je ne pris pas mime congé de lui ; j'eus tort sans doute, car c'était un homme de mérite qui avait servi avec distinction dans le cadastre.
J'allai voir, après l'examen, lê président du comité. Je ne lui parlai pas de cet examen, car j'ai toujours haï le bavardage et méprisé les bavards, mais je lui fis connaître mes tribulations; je le suppliai de venir voir mon école ou de m'envoyee
SEPTIÈME SOlllÉB. (jl
des visiteurs. ■■ Je suis vieux , me dit-il , ma cure me tue; mes collègues ne connaissent pas renseignement, ils ne viennent pas même aux séances du comité : qui voulez-vous qui aille vous voir? Faites comme vous l'entendes , et que Dieu vous bénisse.» Ces paroles ne me fâchèrent pas, elles m'accablèrent. Que les villages diffèrent de Paris ! Qui Paris on connaît peu la province !
On m'avait dit de faire comme je pourrais. Je me le tins pour dit , et je résolus de faire à ma téte , de trancher dans le vif, et de tout changer dans mon école. A peine si je pus attendre le retour au village. Si ce n'eût été la nuit, j'eusse convoqué de suite mes élèves. Le lendemain, je les appelai de grand matin , en tirant la cloche du hameau. Il ne vint que trois peiits. C'était en été. Je versai dés larmes; mais ces larmes me retrempèrent, pour ainsi dire. J'avais lu quelque chosesnr la lutte d'un grand courage contre de grandes difficultés. Je résolus d'entreprendre cette lutte , de la poursuivre avec calme et sagesse. Je donnai ma leçon, et je la donnai avec une affection, une tendresse, un dévouement qui me parurent frapper les élèves. Le lendemain , j'en eus dix. Par des jours de pluie il m 'arriva d'en avoir trente; mais, pendant toute la durée de l'été, je ne pus aller plus loin. ■ ■
. Je me promettais la revanche en hiver et je l'eus; ma salie fut pleine. Je commençai la réforme ; je formai huit -classes, je mis des tableaux sur des planches fixées horizontalement dans les tables, jo
plaçai les télégraphes , je choisis tes moniteurs , je leur donnai mes instructions, je commandai les exercices , j'agitai la sonnette achetée de mes épargnes, comme tant d'autres objets. Je m'étais f ail une fête de ce moment, ce fut celui d'une véritable catastrophe. Les cris , les rires , les querelles , le bruit , les réclamations me firent presque perdre la raison dans cette matinée. Je suspendis la leçon. Je dînai mal, car je ne dînai pas. Dans l'après-midi , je reçus , de toutes les autorités , défense formelle do recommencer mes extravagances du malin , et ordre de remplacer le bâton que j'avais cassé par un autre du même bois , de la même longueur et de la même grosseur.
J'obéis, et les enfans restèrent persuadés que j'avais eu un accès de folie. C'était la vérité; car j'aurais dû savoir qu'il faut préparer des changemens de ce genre, avant de les introduire. J'aurais dù former d'abord des moniteurs, commencer par une seule classe, gagner le maire , le curé et les familles notables, et m' assurer le redoutable appui démon principal, l'ivrogne. J'avais méprisé tout cela, et c'est là qu'était la folie.
Pendant toute la durée de cet hiver, il me fut impossible de faire la moindre amélioration : chacune d'elles eût été un changement, tout changement une innovation périlleuse, l'auteur de l'innovation un fou perdu. En etfet, j'avais alors, en ma qualité de Parisien (moi, né à .une lieue de Vauxhonne), si peu de crédit, qu'il eût suffi que je
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proposasse la chose du monde la plus simple et la plus raisonnable, pour qu'elle fût rejetc'e. Dans tout le village, pas une âme qui sympathisât avec moi. Je fus persuadé que Marie elle-même me méprisait ou «prouvait pour moi une sorte d'horreur : elle m'évitait autant que possible. Elle me supposait de3 opinions fausses et dangereuses; on lui avait ditque j'étais un impie, que j'avais adopté les croyances de l'Allemagne , l'incrédulité des raisonneurs de Paris , que sais-je ? Quand elle était loin de moi, elle pleurait, m'a-t-elte dit, sur les périls que courait mon âme.
Chose singulière! isolé, passant des heures entières à lire, à me promener, 1 méconnu, persécuté sinon de fait, du moins d'intention, je devins pieus et sage; j'étais résigné depuis longtemps; je
par une douceur etun dévouement extraordinaire ; je tins parole.
Je me conduisis
Cola m'était facile ,
S le rendi-
rent bientôt. Us parlèrent de moi avec affection. Ils se battirent pour moi entre eu*; ils me gagnèrent l'amitié de quelques parens. J'eus une majorité, au commencement du second hiver ; j'eus l'unanimité , à la fin de celte saison.
Depuis longtemps je ne proposais plus de changement Toui-à-coup on vint m'en demander. On me dit qu'on voyait bien que j'entendais les affaires de l'école mieux que le village tout entier ; que l'on
o'i l'instituteur pniMAiitE.
savait combien j'étais instruit -et combien je désirais instruire les enfons. On me dit do faire à V école comme je voudrais , et que l'argent ne me manquerait pas. Je demandai des bancs, je lis eus; des ardoises, une armoire pour les livres, un bureau , des tableaux noirs, une collection d'images d'histoire naturelle , un buste du roi ; j'eus tout ce que jcvoulns. 3'cusse demandc'un plauiglobe,b sphère terrestre et la sphère céleste, j'eusse tout obtenu. Je fus obligé d'arrêter cet élan, crainte de l'épuiser. Mon séjour à Yauxbonue fut désormais, sinon exempt de peines et de travaux, du moins plein de charmes : mes enfans apprenaient au-delà des leçons que je donnais ; mes moniteurs furent plus exigea ns que moi-même.
Il manquait quelque chose à mon bonheur, il manque toujours quelque chose a l'homme : dans son heure dernière , il lut reste des vœux à former. Marieme fuyait chaque jour davantage , me parlait avec plus de réserve ; je voyais bien que, chez cite aussi, étaient tombées d'absurdes préven lions; mais sa froideur m'affligeait d'autant plus qu'elle nepou-
je m'elïoi'çais de lui plaire , moins elle se montrait sensible. Si j'avais connu alors la noble délicatesse desessentimenst Elle avait deviné mes intentions, et, cruellement affligée de la déconsidération de son père , elle avait résolu de ne jamais répondre à mes vœux, pour ne jamais m'associer, ni moi ni aucun autre, à ses humiliations.
SEPTIÈME SOIRÉE. g5
A. celte époque, se formaient, dans notre canton comme partout, quoique sous des noms divers, de nombreuses congrégations de sœurs, pour les ceu- Tres de eharité ou celles de l'instruction. Marie , sans manifester ses intentions à qui que ce fût, avait résolu d'entrer dans cet ordre. Dès son enfance , elle avait vu enseigner : elle pouvait se croire appelée a l'enseignement. Son parti pris , elle désira acquérir quelques connaissances préliminaires, et , comme j'étais , au village , le seul qui donnât des leçons , elle m'en demanda. Je me crus un instant au comble dp mes vceus, ne pressentant pas que je travaillais moi-même à la ruine de mes plus chères
Cependant le père de Marie mourut subitement, et tout changea par sa mort. On oublia toutes ses mauvaises qualités, on ne se souvint que des bonnes. Ses fautes passèrent pour des faiblesses; on dit que chacun avait les siennes; on excusa celles du défunt; on finit par en faire un homme de bien. Cette indulgence publique, si humaine , si chrétienne , cette indulgence qui verserait tant de bonheur sur notre existence, si nous n'en ajournions pas toujours la vois jusqu'au tombeau, rendit le courage à Marie. Si j'eusse osé parler, elle eût désormais osé me répondre ; mais, héritière d'un homme plus riche qu'on ne pensait , devant recueillir encore la succession d'une tante qui lui tenait lieu de mère, Marie était pour moi un parti trop beau. Elle n'avait pas voulu m'associer à ses humiliations , je ne voulus pas qu'elle m'associât à sa fortune. Je nie
Cflj l'instituteur primaire.
tus. Ce fui alors moi qui mis , dans mes paroles et ma conduite avec elle, la réserve d'une jeune fille. Heureusement que la tante était là. Les tantes sont un des meilleurs dons du ciel. La mienne, je veux dire celle de Marie, avait lu dans nos cœurs; elle nous unit.
Toutes les épreuves étaient désormais passées pour moi, je le croyais. Epoux d'une femme qui comprenait tous mes senlimens, dont le coeur les réfléchissait tous à un degré plus élevé de pureté' cl d'exaltation ; jouissant d'une véritable aisance et d'une confiance sans bornes dans la commune, que manquait-il à mon bonheur?
Peut-être un peu moins d'ambition et un peu moins de succès. Mais, quand on a vu de si près les plus célèbres pédagogues, les plus illustres philanlropes de son temps, quand on a été leur commensal, peut-on mourir rflaîlre d'école d'un hameau. , breveté au troisième degré? Et quand la Providence veut vous confier quelques travaux de plus, quelque poste plus fatigant; quand elle veut vous appeler sur un théâtre plus vaste, peut-on se dérober à ses desseins? Ajoutez que, si je consentis à un changement , c'est qu'il me sembla voir que Marie jouissait, encore plus que moi, de mes succès. On prête toujours de l'ambition à ceux qui avancent, et je crois volontiers que, si l'on m'en prête, c'est sur bonne hypothèque : je fus pourtant étranger à la nouvelle vocation qui , tout-i-coup , vint m' enlever au village et au bonheur tel qu'on le conçoit au village.
L'Ecole du chef-lieu de canton. — Les maîtres clandestins. — L'eiamen du second degré. — Les risites du comité et de» autorités universitaires. — Rapports avec le collège et l'académie. — L'Ecole de musique. — L'Ecole de dessin appliquée
Les comités cantonaux institues en 1816 par Louis XVIII ou M. Decazes étaient enfin entrés en activité. Le premier choix des membres avait oie malheureux ; on l'avait corrige' un peu plus tard. Des hommes un peu plus jeunes, plus zélés, plus intelligens avaient été reçus dans ces commissions. Deux personnes du comité qui surveillait et encourageait mon école, mais qui ne l'avait jamais vue, en entendirent parler, vinretit me voir, prirent leurs notes, et me firent appeler, quinze jours après ; au chef-lieu du canton, avec un traitement de 1800 francs, quelques hectolitres de blé, trente stères de bois, et un logement convenable. Je ne crus pas devoir refuser. Six semaines après, je fus installé. Je trouvai encore une école détestable, où la lecture , l'écriture et le calcul , qui formaient tout le programme des leçons, étaient également mal enseignés et mal sus. .... > ; -,S ■ ' Je compris cet état de choses : c'est pour ce motif
9,8 i instituts un primaire.
que la commune avait donné la retraite au vieuK maître , et m'avait appelé - à sa place. J'avais donc commission de changer. Je fus pourtant assez sage pour n'en rien faire au commencement. Je m'informai , au contraire , de ce qui s'était fait jusqu'alors; je conservai les mêmes livres, les mêmes heures d'enseignement , la même discipline. Je voulus tout connaître , l'esprit de la commune , le caractère des enfans, le fort et le faible de chacun et de chaque chose, avant de rien entreprendre. On trouva d'abord que j'étais lent a me prononcer; on imagina même qu'on s'était trompé en moi : on vit pourtant bientôt que j'avais raison.
En effet, à l'engouement des uns pour la nouvelle méthode répondait l'antipathie des autres, et s'il y avait chez ceux-ci impatience de la voir s'e'tablir, ceus-tà étaient prêts â intriguer pour en empêcher l'adoption. Tout ayant enfin été préparé par mes soins, les bancs, les tableaux, les télégraphes, la sonnette , les cercles , et surtout les moniteurs , je débutai.
Il y eut un peu de confusion parmi mes deux cents élèves, et quelques amours-propres de famille se crurent blesses par le choix de mes aides. Cela suffit pour faire décrier toute mon œuvre, et pour donner au vieux maître en retraite une popularité dont il n'avait joui de sa vie- Telle fut la vivacité de l'opposition , qu'elle ne se borna pas à me mettre au-dessous d'un vieillard tombé eu enfance. Un vrai misérable, un homme
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qui avait fait dans nos montagnes lotis les métiers qui donnent du pain on des pommes do terre, fut appelé dans la commune pour y dresser autel coni re autel, c'est-à-dire enseignement individuel contre enseignement mutuel.
Ce malheureux s'établit au rez-de-chaussée d'une maison tombant eu ruines, parqua ses eufans dans une pièce de quarante pieds carrés en surface , à moitié remplie de lits pour sa nombreuse famille, et d'un foyer où se préparaient de grossiers alimens'. On préféra cette école à la mienne.
Le maire, le curé et le juge de pais me soutenaient de toute leur autorité ; le procureur du Roi et la gendarmerie étaient, de plus , à ma disposition pour faire cesser cet enseignement clandestin : eh Lien ! tout cela ne suffit pas pour ine débarrasser de mes obscurs maisméchans adversaires.
Le premier empoisonneur d'enfans était à peine traîné devant les tribunaux, et condamné par eux, qu'un autre venait en continuer le détestable enseignement. Nons prîmes enfin notre parti ; nous enseignâmes qui voulait venir, et nous fîmes bien. On délaissa les colporteurs d'ignorance; on vint à
Dès que j'eus un peu de calme, j'allai passer
(i) L'éditeur a va celte école a™ le maire de la commune; il y a trouvé, pendant la tenue de la classe , un enfant malade, qu'on tepait du lit, auprès d'un feu de aS dugrés Rëaumur , au mois de juillet. Aur ineonréniens de cette chaleur, se joignait une insupportable odeur de cboni et d'oignons. C'était en i83i.
l'examen du second degré. Il en fallait le diplôme au chef-lieu du canton. On me fit encore lire des manuscrits et des imprimés, expliquer des procédés pour apprendre à lire , peindre de ta bâtarde et de la cursive , calculer d'après les quatre règles. On ajouta cependant la coulée, \aronde et V anglaise à la cursive et à la bâtarde; les régies de trois et de société aux quatre premières règles de l'arithmétique. On m'interrogea aussi sur le nouveau système des poids et mesures , sur le calcul décimal , les deux méthodes [mutuelle ei simultanée), Yanal/se grammaticale et V orthographe. Mais des questions sur l'éducation générale, sur les facultés, le caractère, les mœurs de l'enfance, point; des questions sur la géographie ou l'histoire, point. On eut dit qu'un instituteur du deuxième degré était dispensé, par autorité supérieure, d'être' une créature pensante. Ainsi le voulaient l'ordomianec (le 1816 et l'instruction ministérielle qui était venue après elle fixer le programme de l'examen. Elle n'allait pas an-delà de la lettre morte. C'est la lettre qui tue : on s'imagine quelquefois que c'est l'esprit.
On me demanda pourtant si je connaissais le plain-chant et le dessin linéaire; mais c'était pour mémoire : ces connaissances étaient non-exigibles. Que je plaignis l'inspecteur chargé d'un tel eïamen ! C'était un homme fort instruit, je le crois du moins; car il faisait, d'un air fort ennuyé, les questions qu'il laissait tomber de sa bouche. Il me sembla pourtant qu'en le quittant j'eus un re-
gard qui m'annonçait une inspection un peu exigeante Il ne fallait que cela pour aie réconcilier avec l'examen. J'aime les inspections sévères j elles sont les seules bonnes; ce sont les seules qui fassent effet sur les élèves et les maîtres; elles donnent aux uns et auï autres un merveilleux élan ; elles ronn peut enfin la monotonie de la routine, qui lue à la fois les écoles', les élèves et leurs chefs. Je ne tardai
Je commençai par l'extérieur. J'ai toujours pense qu'en France, surtout pour un inspecteur, l'eïjé- I rieur était une chose essentielle. Dès le soir, je d& clarai à ma domestique que désormais ma cjassq serait balayée le soir à la sortie des classes, et.le lendemain , par duplicata , à troisheures du.Watini que je ne voulais plus avaler de poussière ni en fairij avaler i mes enfans ; que, de cinq heures du soir a huit heures du matin, portes et croisées resteraient ouvertes sans interruption ; que, dans la saison des fleurs, il ine fallait sur le bureau un énorme .bouquet, tuais qu'en hiver je me contesterais de quelques branches de verdure, dç branches, de sar
' II s'agit, je crois , de l'éditeur de ces pages. Je me rappelle bien ce regard d'estime; mais je ne pensais pas <jue celui qui me l'arracha iraAi loin. Si j'eus l'air ennuyé on l'examinant, ce n'est pas que je méprisasse Us questions que j'avais M»™.i je n'étais pas ennuyé, j'étais eïcédé. Il élail cinq heures du soir, je venais de terminer l'inspection d'un établissement, où j'étais entré à sept heures du matin, dont j'oyais eu lieu d'être peB îatisfait, et dont tous' les fonctionnaires avaient demandé de l'avancement et des éloges.
I09 LINSTITUTEUH PHIMAIRJi.
pin surtout. Ma Servante rii beaucoup de ces injonctions; M arie elle-même en sourit d'abord, mais bientôt cette habitude leur parut si douce, et la recherche de la propreté dans les appartenons , le soin de la pureté île l'air fut poussé si loin dans ma maison, qu'on vînt me visiter pour en jouir. Aujourd'hui encore, je suis persuadé que cette circonstance, bien plus que mes iravaux, m'a valu la considération qu'on a bien voulu m 'accorder dans celte commune.
De la propreté' du local je passai à celle du personnel de mes élèves, des cahiers, des ardoises et des livres de l'école. Je gagnai d'abord les moniteurs : ils donnèrent à leurs camarades l'exemple que j'avais pris la peine dé leurdonner. Tous les jours, au sortir des classes, ils dirigèrent vers tous les yeux ces mots écrits en gros caractères : Soins de propreté au retour à la maison. Propreté parfaite à l'entrée en classe.
Après cela , je songeai aux manières. J'exerçai les moniteur» à se présenter, à-se tenir, à se mouvoir, à marcher convenablement, à s'énoncer avec netteté, avec politesse, sans balbutier, sans hésiter, sans rougir, sans accentuer à contresens. Je les conjurai de communiquer mes leçons à 1+rs classes, d'exiger de leurs élèves ce que j'exigeais des miens, de l'exiger avec une patience et une douceur inaltérables, mais avec une infatigable persévérance. Je tes priai surtout de corriger leur langage, et de modérer leur voix de manière à ne jamais faire en-
HUITIÈME SU1RBJS.
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tendre do tris aigus. Moi-même, qui avais eu l'organe criard , des intonations de 'maître d'école , j'adoucis mes articulations au point d'éviter toute espèce d'éclat de voix, de son rude ou désagréable. J'avais déjà aperçu que, moins on parle haut, plus les enfans vous écoutent ; ['avais iv marqué, au contraire, que les paroles fortes ci rudes les excitent, au point qu'il devient difficile de maintenir la diseipline dans leurs raugs.
la timbale la plus douce que je pus me procurer; je fis incruster les ardoises dans les bancs , pour faire cesser le bruit qu'elles causaient auparavant ; je tâchai de suppléer aux sons par les signes et les regards, et je m'appliquai à faire particulièrement amortir le bruit du pas militaire, qui accompagnait certains exercices. J'y parvins en faisant chanter quelques airs simples et touchans , et je vis , avec plaisir, que j'enlevais aux pieds tout ce que jo donnais d'activité à la voix.
Je vis, avec bien plus de plaisir encore, que toute cette attention portée sur l'extérieur avait excité l'émulation des enfans. C'était à qui s'observerait avec le plus d'attention , j'oserais dire de goût. J 'eus toujours le même nombre de pauvres; mais je n'eus plus désormais d'enfant sale ni déguenillé.
Vint le tour de la partie morale et intellectuelle. Déjà l'amélioration de la discipline était préparée,
je viens de le dire. J'ouvris quelques re-
io4 l'ikstitdtbur mimaiue.
gislrcs de plus pour inscrire les noms des absens, la bonne ou mauvaise conduite, les récompenses et les punitions; je racontai, deux fois la semaine, des anecdotes propres à reçu m mander les qualités qui distinguent le bon écolier et l'enfant vertueux.
Tout cela se considère souvent comme choses, secondaires, et l'enseignement passe pour le principal. Je ne me dispute plus aujourd'hui avec qui que soit , pareeque je n'ai jamais rien vu résulter d'une dispute; mais je crois que ce dont je viens de parler est l'essentiel , ou est du moins la base de tout bon enseignement.
L'enseignement eut son tour. J'introduisis l'étudo delà grammaire, de la géographie, du dessin linéaire ; j'ouvris même une école de dessin , réellement appliqué ans métiers, pour les jeunes apprentis , et une école de musique pour les jeunes gens de la classe aisée. J'y joignis une école de rédaction, surtout de style épistolaire ; je voulais , en un mot , satisfaire mon inspecteur a l'air ennuyé et au regard sévère.
Cela ne me fut guère possible. Environ trois semaines après mon examen, il vint un beau jour, à six heures du matin, s'installer dans nia salle, voir arriver les enfans les uns après les autres, m'attendre moi-même a mon bureau , diriger successivement , .sans me faire uue seule question , tous les exercices et interroger tous les élèves.
Il nous retint six heures. Personne n'osa quitter la classe. Quand il eut lei-miné, il me serra
huitième soimhi. (Ou affectueusement la main, me dît qu'il était content, m'invita à lui donuer quelques détails sur mes registres, se fit mettre une volaille dans sa voiture et partit. Je me croyais perdu de réputation , tant cet examen avait été subit et sévère. Cependant mes enfans étaient enchantés du Monsieur de la ville , et quinze jours après sa visite, le recteur m'adressa une médaille de bronze de la part du ministre. Qu'on juge de ma surprise!
Dans la tristesse que m'avait inspirée la visite , je n'avais pas trouvé lo courage de donner, sur mes registres, les détails qui m'étaient demandés.
Décoré d'une médaille , je pris la plume et traçai un rapport, qui est encore profondément gravé dans ma mémoire , comme tout ce qui se fait dans un moment d'inspiration. . - .1
■ 11 n'y a rien ou peu de nouveau dans l'arrangement de mes registres , y disais-je. Ce qui a pu vous frapper, en les examinant', ce n'a pu être que la scrupuleuse exactitude avec laquelle ils sont tenus. Voici ces registres.
« j\° 1. Registre d'inscription des élèves , indiquant, avec un numéro d'ordre pour chacun,, la date des entrées, les noms et prénoms, la profession et la demeure des parens, la classe dans laquelle l'élève a été admis , celles dans lesquelles il a passé successivement, sa conduite pendant les différons semestres, ses absences.
« JN* 2. Registre d'appel, pour constater les ab-> wnces de chaque jour. L'absence du matin s'in-
I()6 fc'lNSTl TUTEUR PRIMAIRE.
dique par un trait horizontal ; celle du soir par un iraitvertical: la reuniondeces deux signes en forme de croix indique l'absente du matin et du soir. C'est le moniteur général qui prend les noies. A la fin de chaque semaine , je lis ce registre aux élèves ; à la fin de chaque trimestre , lecture en doit se faire devant les membres du comité ou les pères de famille qui visiteront l'ëcole(je ferai tout au monde pour les y attirer). Ce registre est plus efficace que toutes les exhorta lions , tous les réglemens, toutes les violences : on redoute d'y être porté; on vient en classe, pour ne pas s' exposer & cet affront. Ce registre d'ailleurs m'est indispensable pour ma' correspondance de tous les samedis. En effet, dans la soirée de ce jour, j'adresse aux pères et aux mères dont les enfkns ont manqué aux leçons, le billet suivant :
« Votre fils s'est absenté plusieurs fois pendant la - semaine qui finit. Je vous serai oblige de me faire ■. connaître le motif de ces absences. »
« Un exploit d'huissier fait ailleurs moins de peur que n'en font chez nous ces petites épîtres. Souvent on m'envoie les enfans, pour s'épargner la peine d'y répondre. C'est une sorte de violence que j'exerce, je le sais bien ; mais je l'exerce sur les familles au profit de l'enfance.
> N° 3. Registre des récompenses. Je l'appelle le livre d'or; il est relié en maroquin rouge, couvert de dorures. Cet appareil excite l'émulation, et augmente le plaisir d'y être inscrit. Je n'ai pas à
regretter celle dépense. Quelques jours après que j'en eus fait l'ouverture, mes élèves demandèrent à grands cris d'en faire les frais.
■" « N° 4- Registre des punitions. C'est notre livre noir, c'est l'inverse du n° 3. Je n'ai pas voulu en faire les frais ; mes élèves ne les feront pas non plus : ce sera la commune qui aura cette charge. Toutes mes punitions ayant .pour but une amélioration , aucune ne devant être une simple, peine , la commune retirera , je l'espère, un bon intérêt de son argent.
« N° 5. Registre de correspondance. J'y copie les lettres que je reçois de l'académie, du comité, du conseil municipal ; j'y inscris mes minutes.
JH' 6. Registre des visiteurs. Il est destiné à recevoir les observations des membres du comité et de l'académie qui inspectent l'école. . ..
«Il oblige, je le dis avec un peu de malice, les visiteurs à examiner avec un peu de soin ; il me met dans leur confidence, me révèle leurs vœux, m'adresse leurs éloges , leurs censures , leurs observations et leurs conseils.
« N° 7. Registre ou inventaire du matériel , des tableaux, ardoises, livres, instrumens , etc., ap- » partenant à l'école. -
J'ai vu des instituteurs assez peu instruits pour confondre les propriétés de l'école avec les leurs ; assez insouciaiis pour les dilapider ou les emporter lorsqu'ils changeaient de place. Je n'ai pas voulu qu'un soupçon de ce genre pût jamais s'élever a
I08 ï,'lNSTITUTEUIl PRIMAIRE.
mon égard. Mon registre, contresigné par le maire, de trimestre en trimestre, atteindra parfaitement mon but.
« K° 8. Registre de comptabilité. La commune me chargeant de la plupart des acquisitions qui intéressent l'école, je suis dans le cas de tenir un compte officiel des recettes et des dépenses qui se rapportent à cet objet.
■ H' çj. Registre de comptabdité particulière. Cest le journal de perception de mes rétributions scolaires.
« R° 10. Journal de l'école. J'y consigne les visites , les examens , les distributions de pris et tous les ehangemens un peu notables dans l'enseignement et la discipline. Je m'oblige par ce moyeu à réfléchir un peu mûrement sur ces objets ; car, eu relatant dans ce journal les faits qui s'y rapportent , je me place sans cesse en regard de la' postérité , c'est-à-dire des successeurs que j'aurai un jour dans mon école.
- N° 1 1 . Livrets de conduite pour chaque élève. Ces livrets'appartieniient auï écoliers. J'y inscris leur conduite à la fin de chaque semaine. Les parens apposent leur signature à mes notes, et les accompagnent quelquefois de leurs observations. Je suis devenu , par ce moyen , le conseiller et l'ami de toutes les familles.
„ Vous voyea , monsieur l'Inspecteur, que tout cela est bien simple , etqu'il ne faut , pour l'exécii-
1er partout , qu'un peu de bonne volonté et un peu de réflexion sur ce qu'on fait. »
Je n'eus pas de réponse à ce rapport; mais, dans une instruction que l'académie distribua trois mois après aux instituteurs du ressort, la tenue des registres dont je viens de parler leur fut vivement recommandée. Ces sortes de réponses sont les seules bonnes. Mais je me gardai bien désormais de parler de ce qui s'était passé lors de l'inspection eitraordinaire de mon école; j'excilais déjà trop de jalousie dans l'esprit de mes confrères pour avoir l'idée do leur dire qu'on avait pris chez mot les modèles de ces registres : la moindre indiscrétion à cet égard me perdait. Quand on veut faire le bien dans ce monde, il faut deux choses : savoir agir et se taire.
Mon supérieur suivait cette maxime dans une rare perfection. Une année ne «'était pas écoulée que je reçus par le recteur une commission ministérielle pour organiser une école normale et en prendre ensuite la direction. Cette place ne valait la mienne sous aucun rapport : elle m'enlevait toute espèce de loisir; elle me donnait un traitement inférieur à celui dont je jouissais ; elle m'arrachait à de nombreux amis, et me transportait sur un terrain mobile. %J acceptai néanmoins. Il me parut qu'elle me formerait davantage , et qu'elle me donnerait moyen d'être plus utile. Ce sont là deux motifs, et il y en avait peut-être un troisième ; mais cela se
rencontre. Nous avons le plus souvent, pour nous décider, deux on trois considérations principales , et quelquefois c'est, au fond, une quatrième très secondaire qui l'emporte. J'ignore s'il y eut chez moi une quatrième considération; mais le fait est que, en échangeant le séjour d'une petite ville contre celui d'une plus grande , je descendais encore d'un degré sur l'échelle du bonheur, tel que je l'entends ; je franchis néanmoins ce degré.
Je versai des larmes en quittant le chef-lieu du canton ; mais mon cœur tressaillit de joie quand j'entrai dans le chef-lieu du département. Si j'avais su les peines de tous les genres qui m'y attendaient ; si j'avais pu pressentir que j'y ruinerais ma santé, et qu'un jour je regarderais comme une faveur d'en sortir, j'y serais peut-être allé encore : mais que j'eusse été i plaindre ! Combien l'homme serait malheureux s'il savait ce qu'il brille tant de connaître , son avenir ! Qu'elle est généreuse la Providence qui l'enveloppe pour lui de nuages !
Cependant , avant de commencer le récit de ma nouvelle carrière , je dois dire un mot encore de celle que je viens de quitter. J'avais des jardins et des champs' : on ne s'arrache pas à la nature , sans jeter en arrière un douloureux regard d'adieu , sans éprouver un long serrement de ecettr et d'éternels regrets.
Digiîized by CoogI
L'Agriculture. — L'Horticulture. — L'Industrie. — Moyens de faire sa fortunée! de la garder. — Les placemeni de fonda.
Le séjour à la campagne, dont tout le monde peint les charmes , mais que tout le monde ne sait pas chérir, n'est agréable qu'autant qu'on y vit comme à la campagne , qu'on ysu.it quelques travaux. La nature est belle, vue en grand, vue en ses formes générales, en ses magiques couleurs, vue en poésie ; elle est mille fois plus belle dans les phénomènes de chaque jour, de chaque saison, de sa vie et de sa mort; dans ses produits les plus vulgaires comme dans ses grandes métamorphoses , qui se succèdent depuis janvier jusqu'en décembre. L'homme qui s'intéresse a ce beau drame , qui eu suit, observateur studieux, tous les faits, toute l'intrigue , tout le dénouement , puise à une source sacrée une foule d'idées et de sentimens qui ne se trouvent que là, qu'on ne conçoit que la, et dont l'influence est admirable. Celui qui se livre aux travaux champêtres, qui en fait son affaire, son métier, contracte peut-être, dans les fatigues qu'ils
ii2 l'ihstitutecr pniMAinE.
imposent, quelques habit uil es de lenteur, de gros* sièreté même , je le veux bien ; mais il v trouve toujours un calme et «ne pureté dame , des goûts de modestie et des principes de loyauté qui lui offrent la plus riche compensation. Je ne sais , mais il me semble que celui qui voit chaque jour le lever et le coucher du soleil , celui dont l'œil se
cœur pur et l'esprit élevé.
C'est sous ces points de vue que j'ai appris à connaître la vie des champs. Je me suis conformé à ces principes. Marie avait des terres que son père exploitait , que j'eusse pu exploiter à mon tour, mais que je préférai louer. Il m'a toujours semblé que le maître de la jeunesse ne pouvait pas être laboureur. Je faisais labourer pour récolter les provisions de l'année, je ne labourais pas. Je conçois quoi dans les petites localités, un instituteur puisse être réduit à cultiver ses champs; mais, dans ce cas, ce n'est pas un instituteur qui est paysan ; c'est un paysan qui est instituteur. On peut être, malgré cela , un homme très intelligent et très estimable; mais on est dans un cas d'exception : on fait ce que l'on peut, on vaut ce que l'on vaut; on souffre et on gémit, en attendant mieux, c'est-à-dire, en attendant que les communes , les conseils généraux et le trésor de l'Etat viennent à votre secours, et vous rendent la justice et la position qui sont dues aux instituteurs publics dans un pays civilisé.
Cependant, tout en évitant de me faire labou-
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reur , je me fis agriculteur. Je croyais pouvoir rendre service eu étudiant la culture des champs , en ohservnnt les anciennes pratiques , en comparant avec elles les nouvelles théories, les découvertes , les inventions de tout genre. Quand j'eus acquis un peu d'autorité, je communiquai aux pères de iamille , quelquefois même à mes élèves . le fruit de mes observations. On secoua d'abord la telle; on me lit entendre poliment que je sortais de ma sphère. Je fis alors faire les expériences dans mes champs, l.e succès parla mieux que moi : j'acquis un crédit immense. Le paysan aime mieux voir qu'entendre: mites des essais, ayez des Succès, et vous l'avez conveni.
Cependant les livres et les journaux me manquaient. 11 y avait une société d'agriculture au chef-lieu; elle était composée de rentiers, de gentilshommes, de professeurs et d'employés. On y faisait de fort belles lectures; 'mais on ne plantait pas un arbre , on ne semait pas un grain , on ne fumait pas un are de terre j on ne lisait pas même, le croirait-on, les nombreux journaux d'agriculture qu'envoyaient d'autres sociétés. Je fus informé de celle circonstance : je fis un mémoire, pour devenir le confrère de nos cultivateurs académiques , ou plutôt pour avoir le droit, de Jire les journaux qu'ils déposaient dans leurs archives.
Un travail sur les engrais , (juc je leur adressai, contenait de belles antithèses sur les vils ingrédiens dont ils se composent et le parfum des
fleurs dont ils développent la croissance. On fin content de moi ; j'eus un diplôme de correspondant, des livres et des journaux : je lus encore plus con lent de mes confrères qu'ils ne pouvaient l'être de moi.
Les engrais sont la panacée pour la végétation des champs; les terreaux, pour celle des jardins. Je m'appliquai à en apprendre la composition au village : je fis bientôt des engrais et des terreaux d'une foule de substances qui se perdent ordinairement, qui encombrent toutes les fermes , et dont personne ne s'avise de profiter. Je puisais dans plusieurs bons ouvrages d'agriculture, de physique et de chimie , les notions les plus applicables. Je les expliquais ensuite à mes moniteurs , et je parvins ainsi à les populariser autour de moi. Supérieur par ses études à ceux qui l'entourent, mais familier avec leurs idées et leur langage, l'instituteur doit ainsi mettre à leur portée et traduire dans leur idiome particulier les connaissances qui lui sont offertes à lui-même sous des formes plus difficiles.
Ce qui attache le plus a la campagne, ce sont les bois , les prés et les jardins. Je suis si passionné pour la culture des jardins , que, là , je ne craignis pas de mettre la main à l'œuvre. Planter un arbre ou un ognon de fleurs, ennoblir les espèces parla greffe ou semer les graines et recueillir les fruits , ces travaux m'ont toujours paru dignes de tout honncie homme.
Les peintres commencent par poner leurs des-
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si us et leurs couleurs sur In toile; ils font d'abord le tableau ; ils mettent une sorte de coquetterie à le faire voir sans encadrement : le cadre vient plus tard. Je fis pour mon jardin Loul le contraire : je commençai par la clôture de bois; je la soignai j je lui donnai moi-même cette couleur gris-clair qui fait si bon effet sur le vert de la végétation.
À ce cadre répondait un joli dessin. Je mis quelques touffes de lilus el de roses dans les angles; tout le reste fut pelouse , arbres et arbustes fruitiers , légumes, fleurs; les mêmes espèces réunies, soit par masse, soit en ligne. Toujours l'oeil sur chaque plante , la serpette on main , arrachant le faux bourgeon et la mauvaise herbe à leur naissance) bannissant des chemins toute espèce d'humidité , par leur élévation et une lorie couche de gravier lin. Mon jardin fut ce que doit être un jardin d'agrément, l'endroit le plus délicieux, que possédât son propriétaire.
11 paraît même que le mien le fut trop; j'y eus du moins trop de visites : mon jardin ne fut plus à moi , il fut à tout le monde. Je vis pourtant avec plaisir que l'on admirait plus mes belles pèches, mes grosses prunes, mes bonnes pommes et mes excellentes poires, que toutes mes fleurs les plus rares. On fit mieux, on me demanda des greffes, et l'on greffa avec une telle passion , qu'on ruina mes arbres pour une année entière. Tourne réussit pas , car c'est un art délicat que celui de la greffe ;
cUpendaiii 1 ul fui couronné de succès suffit pouï attirer l'attention des villages voisins sur nos améliorations.
Vous pensez bien que j'avais encore puisé mon savoir dans les livres. Cela est vrai : il en existe tant sur la culture des jardins ! Il n'y en a malheureusement pas un seul qui soit à la portée du jardinier , laboureur ou journalier ; on dirait que nos livres se font pour des castes bien plus que pour des peuples «, C'est , de la part des auteurs , une erreur ou un vice d'amour-propre, qu'on ne saurait trop blâmer. Malheureusement la phrase a parmi nous tant de prix , que longtemps encore , je le crains , nous nous refuserons a ce langage clair et simple, qui est le seul bon, et dont il nous serait plus facile qu'a d'autres peuples de donner l'exem-
Les communes de Vauxbonne et de Cerisaye {c'est le chef-lieu du canton que j'ai habité) avaient quelques terrains à peu près incultes, servant de pâturage, ne produisant presque rien. On avait souvent essayé de les vendre , maïs per-
' Cinq petit! ralumei que vient 4e publier M. Itaspail, ïoos le titra de Cours éUmentaire d'Agriculture et d'Économie rurale , réunissent les avantages d'une instruction solide et d'un langage populaire. Ils embrassent l'agriculture, le jardinage, l'horticulture des plantas et arbus(es . et l'économie rurale. Les termes «cliniques sont mis entre parenthèse,* l'usage des jardiniers MMrailf.
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sonne n'en avait voulu: ils ne produisaient rien. J'en acquis quelques uns. Je les plantai d'acacias et de peupliers (le bois nous manquait) : au bout de quelques années, tout fut acheté, toul fut planté en peupliers et en acacias.
Cet communes auront dans peu de temps plus de bois qu'elles n'en consommeront; elles donneront à celles qui les entourent une leçon qu'on ne perdra pas.
Ailleurs aussi beaucoup de terrains, de places , de grandes routes et de chemins vicinaux manquent encore de cette belle et utile parure que donnent les arbres : je crois les instituteurs appelés à prêcher de parole et d'action pour cette bonne œuvre. Je n'ai jamais vu la nudité de certains cantons de la Lorraine , de la Champagne ou d'autres de nos provinces, sans m'en attrister profondement, ltien ne produit, rien n'embellit et rien n'assainit; comme un arbre bien planté et bien suivi pendant ses premières années.
Mes plantations ne m'ont pas enrichi : je suis pour cela resté trop peu de temps à Cerisaye et à Vauxbonne. Mais ja crois qu'un jour elles rendront richement à ma famille , et feront honneur à mon nom. Les plantations gardent les noms des planteurs : cela me suffit. Je n'avais pâ» besoin de m'enrichir dS ce coté. Ce furent l'économie et l'ordre qui me donnèrent delà fortune. Je fia toujours comme Sully : je mis tous les ans côté. C'est un
n8 l'ihstitoteur piiih&ire.
moyen sûr de faire honnêtement sa fortune, el de la garder intacte jusqu'au bout. Le second point est souvent aussi difficile que le premier. Il y a pourtant , pour garder ce que nous ont valu nos travaux, un moyen bien simple ; c'est d'être honnête homme et de ne faire affaire qu'avec les honnêtes gens. N'achetez jamais à vilprùc; ne traitez jamais avec un fripon ; ne demandez jamais quel est le notaire le plus adroit , mais bien le plus droit ; ne recherchez jamais au-delà d'un intérêt légitime, et ne déplacez jamais un capital bien placé. C'est ma recette pour garder.
Il faut d'ailleurs tout apprendre , observer partout les localités, suivre les circonstances. Ici, il faut acheter des terres; là, des maisons; plus loin , it convient de se borner à des placemens sur bonne hypothèque. J'hésitai longtemps à prendre des rentes sur l'Etat, et a courir les chances de l'industrie. Quand je fus à même de perdre, sans chagrin, quelques milliers de francs , j'achetai des rentes, et je m'associai aus intérêts de votre fabrique. Vous savez combien je me félicite de ce dernier parti. Vous savez aussi que ce fut votre bienveillance qui me le proposa, dans l'intention de me rapprocher de vous. Vous pensiez que mon faible talent pour le dessin, ce que vous appelles mon goût, pouvait être utile dans votre maison. J'avais ,*dc mon côté , un puissant motif pour m'associer à vos travaux. 11 me semblait que j'avais trop d'aisance pour
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un maûiv d'école ; je savais que plusieurs de mes confrères se rendaient odieux ou s'exposaient du moins à l'envie publique, en s' arrondissant trop rapidement et avec trop Je faste. J'étais bien aise de lie plus acheter de terres , de me mettre dans l'impossibilité d'acquérir cette vieille ruine de Blamont, qui me tentait sans cesse, et qui m'eût donné certainement du ridicule. J'éprouvais aussi , de temps à antre, cette perfide velléité de bâtir qui mine l'aisance et le contentement de tant de braves gens , et dont le fils d'un charpentier pouvait être moins sûr qn'un autre de se préserver toujours.
Sous ec rapport encore, je me félicitai d'être toutà-coup appelé à la tête d'une école , dont le département faisait tous les frais. La, je pouvais biilir sans me ruiner. Je ne prévoyais pas. que ces constructions, loin de m'ofirir quelque jouissance, feraient, pendant plusieurs années , le tourment de ma vie. J'étais plus loin encorc.de prévoir toutes les autres peines qui m'attendaient dans un poste si honorable. J'eusse pourtant agi de même, si j'avais tout su d'avance. It faut oser se .sacrifier pour faire un peu de bien.
J'ai déjà dit pourquoi j'acceptai. Il me reste à. dire ce que je fis : ce ne sera pas la partie la plus brève de mon re'cit. Après avoir dit si longuement quelles éludes j'ai faites pour devenir maître, je dois dire non moins complètement quelles études j'ai fait faire k ceux que j'avais à préparer pourl'enseignement.
lao l'instituteur primaire.
L'Ecole normale. — Malériet. — Salle d'Eludé. — Salles d'Enseignement. — Salle à manger. — Salle de bains.— Dortoirs. — Galeries de promenade. — Odéon. — Exercices gymnastique!. — La danse, le maniement des armes. — Billard. — Cafés.— Jardin de lille, — Jirdin à la campagne. — Cabinet de Physique. —Cabinet d'outils pour les métier*. -—Collection d'instrumens aratoires. — Bibliothèque,
Jb commençai par l'esté rieur, comme a l'époque où je prévis une inspection à Cerisaye. Quand il s'agit île maîtres, qui doivent donnerun jour l'exemple dans leur commune, il faut le leur donner d'abord. La jeunesse ne se forme pas autrement. D'ailleurs, l'ordre et la propreté doivent régner au plus haut degré dans toute maison d'éducation. Or, le maintien de l'ordre et de la propreté n'est passible que oà il '.y a place pour chaque chose j car ce n'est que là qu'on peut mettre chaque chose
Je fus longtemps malheureux sous ce rapport ; la place me manquait. Notre école se campa , elle ne se logea pas. Le département , pressé par le ministère , avait bien résolu d'avoir une école nor-
maie, mais il n'avait aucune idée un peu approximative ni îles besoins ni des frais d'un tel établissement. J'avais cru d'abord que , puisqu'il s'agissait de créer, j'aurais à tailler en plein drap, h construire un hôtel avec ses jardins et ses dépendances, à tout arranger au gré de mes vœux. Déjà j'avais jeté sur le papier des projets dignes d'une académie des beaux-arts. Je fus encore une fois cruellement désappointé ; on l'est à tout âge. La nature ellemême le veut : elle nous fait toujours concevoir l'idéal , et la vie ne donne que la réalité. Nous saurons bien un jour à quoi bon cette disposition.
On donna pour demeure à moi et à mes cent élèves les combles du séminaire. A la première connaissance que j'eus de cette mesure, je fis tut signe d'effroi. Ne pas être le maître dans une maison où je dois maintenir l'ordre ! loger sous les combles! J'allais donner ma démission. Les premières impressions, bonnes cbei d'autres, sont toujours exagérées chez moi. Je me ravisai ; je me rappelai que l'on obtient beaucoup quand on sait s'y prendre.
Au bout de six mois, je demandai un changement. On nous mit au troisième étage du collège royal , et mes élèves eurent la desserte des élèves de la maison. Nous avions été dans les mêmes termes au séminaire. J'en fus indigné: on ne doit pas avilir l'homme qu'on veut placer h la tète de la jeunesse. J'eus encore patience. Je vis le préfet, son secrétaire, le» conseillers de préfecture et leurs amis : on m'a-.
cheta une maison. II est vrai , elle était mal située f on y arrivait par un vilain passage ; elle était trop petite ; mais, à force île changemens continués pendant cinq ou sis ans, j'obtins à peu près tout ce qu'il me fallait. Ce uc fut pas sans peine. On a bien raison de mettre les écoles normales dans les petites villes, tant que dans les grandes les haras, les coteries , les théâtres , les salles de bal et les hôtels des administrations prennent tout ce qui a de l'air et de l'espace.
Quand j'eus enfin converti quelques petites pièces eu grandes et quelques grandes en petites , établidans l'aile droite ce que d'abord j'avais mis dans l'aile gauche, payé une foule de plans inutiles, enrichi l'architecte par ceux qu'il eiéeutait et par ceux qu'il n'exécutait pas; quand j'eus cède successivement, pour le service de l'école, toutes les: pièces que je devais occuper avec ma famille ; quand je l'eus mise dehors et que je me fus réduit à mon cabinet, ou fut passablement casé. Il n'y avait pas moyen d'aller plus loin. D'ailleurs, nous n'étions pas mal.
J'avais d'abord établi les dortoirs : c'est l'essentiel dans une maison d'éducation. Il est encore plus nécessaire d'avoir un air pur pendant le sommeil que pendant le jour. Nos dortoirs furent les plus grandes pièces de l'école. Je parvins à y maintenir un bon air.
Les salles de classe ne furent que les salles d'étude : c'était un inconvénient bien grave. Je ne
pus jamais parvenir à y conserver l'air h ce degré de pureté que j'ambitionne avant tout. Une salle toujours occupée est une salle infectée. Pendant l'été, c'était supportable, toutes les croisées étant ouvertes. En hiver, je souffrais le martyre ; la chaleur des poêles , jointe à une atmosphère mille fois res- (lirce par d'autres avant de me parvenir, m'attaquait physrquemenl et moralement. Je mis des ventilateurs partout j ce fut en vain : ou ne parvint à obtenir un air respirable qu'en remplaçant tes poules par des cheminées. On brûla vingt stères de bois (Je plus par hiver j mais qu'est-ce qu'une dépense d'une ceutaîne de francs , quand il s'agit de ta sauté et de la culture intellectuelle de cent jeunes, gens? Ou sait, en effet, qu'il est impossible de rien concevoir ni de rien apprendre dans une atmosphère qui étouffe, qui fatigue tous les sens. Pour ma part, je suis persuadé que le moyen le plus sur d'améliorer le moral de l'homme , et de donner à ses facultés intellectuelles un plus haut degré de développement , c'est de prendre un soin extrême du corps, sous le rapport de l'air, de la propreté et de la tempé-
Nos salles d'étude étaient trop basses et trop petites ; et toute salle qui n'a pas quatorze pieds d'élévation et autant d'espace vide que les élèves en occupent est trop petite. Je fis établir une promenade dans le genre de celle des anciens , une simple galerie de bois allant à l'en tour du jardin.
Ce jardin était petit; mais, en abattant tous, les
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arbres, à l'exception d'un seul qui en occupait le centre, et en établissant les galeries, j'en fis line sorte de salon en plein air. On s'y tenait am heures de récréation , de conversation et de répétition. Les élèves y passaient ces momens, dans toutes les saisons de l'année. Une heure de la matinée élait consacrée à la répétition , une heure de la soirée à la gymnastique.
On attache quelquefois trop d'importance à la gymnastique. Elle sert à peu de chose aux instituteurs. Ceux d'entre eux qui ont des pensionnaires sont dans le cas de les exercer à cet art ; les autres ne sauraient guère en tirer parti. Il n'est pas convenable qu'ils apprennent à leurs écoliers à grimper sur des mats do Cocagne, k montera des échelles de cordes. Les enfans des campagnes prennent ces exercices sans qu'on s'en mêle ; ceux des villes , au contraire, demandent qu'on en fasse nn objet de grande sollicitude : mais c'est à. des maîtres particuliers, ce n'est pas à des instituteurs qu'il appartient de donner ces leçons. Si j'appliquai mes élèvesmaîtres à la gymnastique, ce fut dans l'intérêt de leur santé. Nés à la campagne , transplantés subitement au milieu d'une grande ville , sans cesse astreints ans études , ifs avaient besoin d'exercices un peu forts , pour conserver de la fraîcheur , daDS un âge qui décide de tout l'avenir d'an homme.
Je joignis le maniement des armes aux travaux de la gymnastique; mais, je dois le dire, ce fut en désespoir de cause. 3e m'explique : si j'eusse pu
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leur donner des maîtres a danser, sans m 'exposer
avec eux à
la censure de l'opinion publiai)
e, je l'au-
rais préfér
c. La danse , plus que loule on
tre chose,
apprend a
ii jeune homme à se tenir, à ,
faire de se;
i bras et de ses jambes. C'est ui
i avantage
liais assurer à mes élèves , et, i
l'osant pas
choisir la danse , je pris le maniement des armes , qui y supplée en quelque sorte. Le fusil donne bien, il est vrai, un peu de raideur au maintien; mais celle tenue un peu sévère est peut-être ce qui convient , au village } à la tète d'une école.
L'exercice offre néanmoins un inconvénient. On ne doit pas former dans les écoles normales des caporaux de garde nationale. Je pense que l'instituteur doit remplir , comme un autre et mieux qu un autre, ses devoirs de citoyen; mais il n'est oflicierinsliluieur que dans sa classe; il ne faut pas qu'il le soit sur le préau : ce n'est pas là sa place; ce n'est pas là qu'il lui convient de passer son temps. Il est autre chose qui loi convient encore moins : c'est de battre la caisse. Pour qu'aucun de mes futurs maîtres n'en fût tente, je payai pour tous nos exercices un petit malheureux, à peu près imbécillc, qui fui chargé de remuer les baguettes. Ils ne voudront pas jouer son rôle au village.
Je ne souffris pas non plus qu'on maniât l'épée ni le pistolet ; et, quoique passionné moi-même pour le billard, je le proscrivis dan» mon établissement. Le billard , dans la solitude des terres , offre un
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agréable divertissement; mais l'instituteur qui sort de l'école normale avec une certaine force à ce jeu tient à cultiver son talent; il se glisse bientôt dans les cafés aux heures réservées; il finit par s'y établir à toute heure. Or, le café et le cabaret, je vais le dire , sont pour lui , dans mon sens, des lieux de prostitution , car il s'y perd , il y perd l'estime et la confiance des familles.
Si j'avais pu procurer à mes élèves le travail si agréable et si salutaire -du jardinage , je me serais passé peut-être de toute autre espèce d'exercice , excepté la promenade , le plus salutaire et le plus indispensable de tous. Quelques ares d'un terrain quelconque, un peu hors de la ville , eussent fait mon affaire. Mais telle fut longtemps ma misère, que je n'eus pas même en ville une salle à manger. Nous prenions nos repas dans la salle de l'écolepratique, et il en résultait nécessairement, pour nous qui succédions aux écoliers de. la paroisse et pour les écoliers qui nous succédaient immédiatement , un échange de miasmes qui révoltaient les sens. Ajoutez à cela qu'on m'obligea d'abord de faire faire des lectures pendant ces repas ; usage ridicule et contraire & toute espèce de bon sens , et qui pourtant était si cher à mes collaborateurs que je ne parvins qu'au bout de plusieurs années à le faire supprimer.
Une salle de bains est indispensable dans une maison où il y a cent jeunes gens. Je n'en eus pas;
je n'eus pas môme de cabinet de physique ; je n'eus pas de bibliothèque. Les préfets cl les recteurs se succédaient coup sur coup. A la première visite qu'ils m'accordaient , j'obtenais toutes les promesses; on me battait froid quand je les rappelais un peu plus tard. Sis préfets , trois recteurs et vingtquatre promesses s'étaient succédé , lorsqu'enfin le septième préfet et le quatrième recteur, déférant à mes pressantes sollicitations, me firent avoir des fonds. On en veut beaucoup aux injonctions ministérielles, que n'en. donnent-ils davantage ! Depuis longtemps , les amis de la jeunesse ne venaient plus me voir; ils étaient méconteiis de la maison et ne pouvaient rien y changer.
Enfin, j'avais les fonds, c'est-à-dire des fonds étaient mis à la disposition de la commission administrative de la maison , qui s'assemblait peu , dont je rédigeais les procès-verbaux , et que je menais par le nez; car elle se composait d'hommes aussi étrangers à l'enseignement qu'à la direction d'un pensionnat. En général , les statuts écrits et les statuts exécutés ne se ressemblent pas. Je fis ce que je pus pour tirer parti des fonds et de la commission. Je supprimai un service qui chargeait la maison d'une dépense inutile, pour y mettre l'école - pratique qui était indispensable, et je trouvai moyen défaire enfin de celle-ci, de pitoyable qu'elle était, l'école-modèle del'académie.
Une galerie vitrée, entourant l'unique arbre du
jardin, devint la bibliothèque et le cabinet de physique.
Enfin, j'eus à prix modique un terrain eu quelque sorte abandonné, une espèce de gravière située près de la ville, et dont je lis un verger, et où je parvins , sans trop de peines , à établir un choix des meilleurs instrumens de jardinage et d'agriculture, et un dépôt des outils les plus avantageux pour les principaux métiers. Le conseil général du département donnait annuellement mille francs pour ces objets. Mes élèves les faisaient connaître plus vite dans les communes rurales que n'auraient lait des sociétés d'industrie ou d'agriculture.
La nature défectueuse du sol de notre gravièreme fit donner un cours-pratique sur l'amélioration des terres. Je fis de même pour les graines, les oguons, les arbustes d'agrément, les arbres fruitiers, la greffe et la taille. A coté de la théorie, toujours la pratique, l'application. La main à l'œuvre: c'était la maxime de l'école. On la suivit, l'exemple étant donné par le chef. Quelques excursions au jardin botanique de la ville; d'autres, entreprises dans les vacances, et dirigées tantôt vers les montagnes, tantôt vers de célèbres étabiissemens d'horticulture, complétèrent ces leçons de. culture, les plus douces de toutes celles que j'aie jamais données.
Je considérais ces leçons sous un triple rapport : celui de la santé , celui <3e l'utilité et celui de la moralité. J'ai déjà dit ailleurs que les travaux de
la culture sont mes yens la meilleure hygiène morale. Les instituteurs qui en ont le goût savent que faire des heures de repos et de loisir dont ils ont besoin : ils ne songent jamais à des plaisirs qui dégradent; ils puisent dans ces distractions des sfflïtiraens si purs cl si sublimesdans leorsimpli- ■cilé, que rien au monde ne saurait les remplacer, ïtien ne saurait, en effet, offrir plus de délices que la science de l'amélioration des espèces, soit fleurs , sort fruits. On n'est pas précisément créateur en opérant ces métamorphoses ; mais on se flatte presque d'avoir dérobé ses secrets au Créateur, et l'on comprend en quelque sorte la marche si miraculeuse de notre propre espèce , qui est toujours en progrès , et qui sans cesse va se perfectionnant , suivant sa haute et imprescriptible destinée.
Quand j'eus jardin, cabinet de physique et bibliothèque, il me manquait encore une chose essentielle : c'était un odèon, une salle de ebant et de musique. On parvient à tout, si l'on sait vouloir à temps et avec raison, tandis qu'on nefaitquedes sottises en demandant à tort el à travers. Depuis long-temps je souffrais de la manière dont mes élevés suivaient les exercices du culte dans la chapelle de la maison. Cette chapelle était trop petite; rien n'était moins imposant, rien n'inspirait moins. La religion, comme toute chose, a besoin d'être à sa place pour produire sou effet. Pour le culte intérieur, soyez avec votre conscience et avec Dieu ,
c'est assez : c'est autre chose lorsqu'il s'agit de culte public. Là , soyez avec le public ; plus la réunion des fidèles est nombreuse, plus elle est solennelle, plus elle est religieuse , plus elle est l'image de l'Eglise. Je fis pari de ces pensées à l'aumônier; l'aumônier en parla au curé de la paroisse : le cure transféra le service de la chapelle dans l'église qui y touchait. Notre chapelle fut désormais une salle de musique, de chant, de concert. On y déposa uue fort jolie bibliothèque musicale. Mes élèves y ont passé de belles heures , heures d'étude , heures d'inspiration.
Alors je fus au comble de mes vceus : Veitérieur de ma maison était présentable ; l'intérieur, je vais en parler; seulement je devrai conter d'abord l'histoire des derniers exameus que j'ai subis.
préparer à cet «amen.— Minimum des Etudes de l'Iustilu- UuC primaire. — Plan général de* ËLudes pour lej Elèves- Imliluteurs. — Régleineiu d'udmiisioo, de discipline et de Iriiail. — Ton de l'Ecole. — De la politesse.
On me déclara, peu de jours après mon installation (qui, par parenthèse, fut peu solennelle, quoiqu'il y fût prononcé trois discours, l'un par ]e préfet, l'autre par le recteur, un troisième par moi), que,devanldivi^? i' lc:s <:md?s de lutin s instituteurs, il convenait que j'eusse un brevet du premier degré. Je me fusse passé d'un nouvel examen. On n'aime pas, en général, les examens; ils sont pourtant avantageux pour ceui qui les passent, car ils leur valent des indications précises sur ce qui leur manque. Je me disposai au mien de mon mieux.
Le programme m'intimida d'abord. La lecture d' imprimés et de manuscrits ; les écritures bâtarde , coulée, çûrsive-, ronde et anglaise; V orthographe el Xanaljse grammaticale m'ét;iieiit assez familières, et j'en élais fort aise; car, si jadis je m'étais révolté de la faiblesse de ipieltrues épreuves, je