L'INSTITUTEUR PH1MA1RË
fut trouvée trop longue. On l'abrégea ; on écrivit en lettres les noms des choses, au lieu de figurer les choses elles-mêmes. Cependant l'intention, est toujours la même: le mot écrit est l'imago de l'objet; ei l'art d'écrire, qui s'appelle encore vulgairement l'art de peindre les lettres, se pratique avec les mêmes organes du corps , et avec des instrument et des matériaux analogues à ceux que demandent le dessin et la peinture.
Partout où la chose est possible , il f;tut encore réunir le dessin et l'écriture: Le dessin est peut-être moins nécessaire a la campagne que dons les villes, mais il est utile partout. J.e cultivateur assez instruit pour esquisser au crayon les nouveaux înstrumens , les outils qu'il fait fabriquer, les bâtimens qu'il élève , les champs qu'il vend ou qu'il achète , aura d'immenses avantages sur celui qui est privé de ce talent, et qui souvent ne parvient pas à se faire comprendre. Quand on considère que ces avantages sont le fruit de quelques mois d'application , comment n'y mettrait-on pas ce peu de temps?
11 faut combiner les deux arts , l'écriture et le dessin. Je ne dirai pas qu'il faut commencer par le dessin; il serait désirable, mais cet usage est contraire à l'opinion reçue, aux habitudes .générales. Cependant tout le inonde comprend qu'il est plus facile de faire de grandes lignes que de petites, et de faire des traits qu'il vous est loisible de corriger cent fois de suite , que d'en faire d'autres qui ordi-
naireiuent ne peuvent plus se changer. Dès-lors, on comprendra aussi qu'il est plus facile de dessiner que d'écrire. Commencez pourtant par l'écriture, puisque tel est l'usage ; niais au moins faites d'abord écrire dans le sable ou dans la sciure de bois , soit avec le doigt, soit avec une baguette taillée en crayon. De là, vous passerez à l'écriture sur planche noire avec du blanc , et à l'écriture sur ardoise ou ardoise -car ton avec un slilel également eu ardoise. Vous ne donnerez des nlumes, de l'euccc et du papier qu'après ces épreuves successives, et que quand votre élève aura acquis certaines habitudes d'ordre et de propreté; car l'ordre, la propreté, sou venez-Vous- cil , sont lés deux premières qualités que vous aurez à donner à vos élèves.
Dés qu'on arrive à la plume et au papier, il faut aborder les principes. Ce qui se fait auparavant est une sorte de mécanisme sans raisonnement. Aussitôt que commence la véritable écriture, 11 faut des principes, et il faut les plus simples, les plus purs. Les principes se réduisent à peu de chose. Il y a des droites et des courbes ; des droites plus ou moins inclinées, des courbes plus ou moins circulaires. Apprenez d'abord à faire beaucoup de droites et de courbes. Après cela, il y a des traits fins et des traits forts, ou des pleins cl des déliés. C'est là toute l'écriture. Combiner des déliés et des -pleins-, des courbes et des droites, tel est l'art de peindre Je discours.
2S4 l'iHSTITUTEUII PMMiTtlE.
I! faut cependant y ajouter une chose essentielle. L'écriture est non seulement un dessin ou une peinture , mais cneore une sorte de géométrie ou d'arpentage. En effet , chaque lettre a ses deux dimensions , sa hauteur et sa largeur; chacune embrasse un certain espace, espace qui se mesure non pas à chaînette d'arpenteur, mais à largeur de bec , sauf les déliés, dont la largeur est à peine perceptible. Savoir donner à chaque lettre les proportions qui lui conviennent, et bien marquer, eu droites, en courbes, en pleins et en déliés, les contours de l'espace qui lui appartient, c'est écrire en perfec-
II faut pour cela une bonne théorie qui réveille le goût et trace les lois ; it faut ensuite une série d'exercices faits d'après de bons modèles. On en a beaucoup, et, dans le nombre, il y a du bon. . . »
D'ordinaire on fait bien , pour façonner la main successivement, de commencer par la grosse. Elle est à la portée de tous ceus qui commencent à écrire. Elle fortifie la main délicate, et donne à la main rustique un premier degré de flexibilité.
Delà grosse on passe à la moyenne, de la moyenne à la fine ou cursive , qui est celle de tout le monde. Depuis quelques années, l'Angleterre, qui donne souvent ses modes et ses manières à la France qui, à son tour, les perfectionne et les épvTe pour les livrer ensuite à l'Europe , nous a transmis une écriture qui est préférée dans quelques écoles de fa-
DIX-SEPTIÈME SOIRÉE. a ai)
briqne. Les juges impartiaux aiment mieux la demianglaise. L'anglaise est trop fine, trop alongëe, et demande des becs trop alongés et trop lins. Pour la pratiquer avec succès , il faut sans cesse tailler la plume. Il vaut mieux la modifier cl lui donner un peu plus de corps , pour que la plume ellemême puisse en conserver davantage.
La ronde et la gothique ont à-peu-près un genre égal de mérite; elles sont curieuses pour l'amateur , inutiles pour les affaires. Il en est de même des autres variétés et des genres ornés en général. Ce sont des jeux d'artiste. Libre aux artistes de s'y livrer : vous en dispenserez vos élèves.
L'écriture est, plus que beaucoup d'autres travaux, un moyen de solide instruction : elle bannit la distraction, elle commande une sorte de réflexion et d'étude favorahles au développement des idées. Voyez cet homme embarrassé dans ses récils , dans ses discours; dès qu'il écrit, il est éloquent, il lui vient des idées nombreuses, belles, élevées; il trouve des expressions charmantes, des tours de phrases riches et harmonieux. G'est que l'écriture fait réfléchir.
Il faut tirer parti de cette disposition. Donnez à vos élèves des modèles, non seulement qni soient bien peints, mais encore qui contiennent de bonnes et belles maximes à la portée de la jeunesse. Aussitôt que la main est un peu exercée, faites rédiger quelques petits récits; de là, passe* à tous les genres
220 L 'INSTITUTEUR PHIMÀIRE.
de composition qui peuvent entrer dans renseignement général.
L'écriture est d'ailleurs un excellent exercice pour apprendre l'orthographe, et il faut encore l'employer à de fréquentes dictées. Tout se lie daus la nature et dans l'intelligence de l'homme. Une belle écriture conduit naturellement à l'écriture conforme aui régies de la langue et à l'orthographe ; l'élève attentif à la forme des lettres est aussi celui qui étudie le mieux leur combinaison.
Il faut presque ranger parmi les règles de l'orthographe la propreté des cahiers et la netteté des devoirs qui s'y inscrivent. Ces deux choses aussi se lient. Elles méritent l'une et l'autre des primes d'encouragement. Pour moi, par exemple, j'aime les inspections qui commencent par les cahiers ; des cahiers proprement tenus donnent une idée générale de l'école.
Il est une condition plus impérieuse que les autres pour avoir une belle écriture : c'est d'avoir une bonne plume. La plume n'est pas assez appréciée. En effet, les hommes les moins sujets aux illusions ont fait la remarque, que les pensées se présentent plus nombreuses et plus nettes, que la phrase coule plus élégante, et que l'image éclôt plus pure sous nue plume bien taillée que sous une autre. Ecoutez le langage général : on dit d'un écrivain distingué, quV/ a une plume bien taillée. Il y a du vrai dans cette ligure. Je n'en veux pour-
DIX-SEPTIÈME SOI11ÉE. Ilf
tant déduire que ceci : apprenez à vos élèves à tailler leurs plumes , à les bien tailler , à ne pas se contenter dune mauvaise. 11 est un préjugé barbare et qui pourtant se maintient toujours , c'est que, pour avoir l'air comme il faut, il convient d'écrire en caractères à peu près illisibles. Faites que cette absurdité passe de mode eu France , comme elle est déjà discréditée ailleurs, et, chez nous, ainsi qu'en Angleterre par exemple, on regardera une belle écriture comme nu signe de bonne éducation. On ne souffre pas un bommequi parle mal : ne souffrez [>as celui qui écrit mal.
Déjl le dessin est envisagé sous ce point de vue : il annonce une éducation un peu soignée. C'est à bien juste titre que je vous recommande de le propager. Il donne des goûts dont rien ne peut tenir lieu. C'est d'ailleurs un art si facile ! je l'ai dit : qui sait écrire sait dessiner, qui sait dessiner sait écrire. C'est le même art sous deux formes , et ces deux formes se secondent mutuellement, au point que, pour bien les acquérir, il convient de commencer par le dessin, de passer ensuite à récriture, et de finir par le dessin.
Un effet, les lignes droites, les courbes, les angles, les ovales , les canes , les Inangles , les poly-
Jans le sable, sur le tableau noir, sur l'ardoise , stinl les élémens, les traits fou dament aux des lettres. Dès que l'élève est capable de traeor ces lignio d'une manière supportable, il faut le faire écrire;
2î8 l'instituteur frimaire.
dès qu'il «aura écrire lisiblement , il convient de le perfectionner simultanément dans la calligraphie et le dessin.
Le dessin linéaire doit précéder le dessin ombre'; sans cela point de progrés. D'ailleurs, le dessin linéaire suffit dans la plupart des conditions. Quand il est bien enseigné, il développesingulièremeniles facultés de l'intelligence. Les procédés en sont bien simples : montrez d'abord la manière de tracer la figure et nommez-la j puis, faites-la faire , faitesla nommer, et exigez que vos élèves en fassent euxmêmes la définition. Ce dernier point est l'essentiel. Les premières définitions qu'ils balbutieront pourront être mauvaises ; la trentième vaudra mieux que les vôtres ; elle aura sur les vôtres l'immense avantage d'être comprise. J'ai vu des maîtres se donner une peine infinie pour faire des dessinateurs et des raisonneurs; je les ai vus raisonner et dessiner sans cesse en place de leurs élèves : c'est la plus maladroite de toutes les méthodes. Prenes un recueil de dessin avec ses explications. 1 ; faites copier les planches, et apprenez les explications pour vous. Elles ne vous seront véritablement utiles qu'autant que vous les emploierez à vérifier les définitions que vous ferez faire à vos élèves.
Quant aux procédés pour apprendre à calculer, il
■ Cours méthodique de Dessin liaéairt, applicable i tous les modes tt enseignement, par M. L. Laroolte ; ouvrage recommandé: pour loi écoles primaires par le Conseil royal de l'Instruction publifjue. * i'ï
dix-septième soirée, aag n'en est pas qui puissent tenir lieu d'une tète bien exercée sur les chiffres. C'est par là qu'il faut commencer. Expliquez bien ce que vous entendez par nombre, unité, dizaine, centaine; faites un peu comprendre les mille et entrevoir le million ; prenez pour cela de petites pierres, des grains, quelque autre objet; ensuite passez à des lignes et à des chiffres. Expliquez en&u les demies , les tiers, les quarts, les cinquièmes, les dixièmes, les vingtièmes, les centièmes, les millionièmes.
Sans ces explications préalables n'espérez rien de vos élèves. Une fois données, elles serviront de base aux opérations ordinaires des quatre règles et du système décimal. Mais, eo général , faites peu calculer par écrit ; ce calcul me les jeunes intelligences : c'est la léte qu'il faut occuper; les doigts ont peu à faire. Le calcul sur ardoise et tableau , s'il n'est accompagné du raisonnement, fait des machines qui cessent d'aller du moment que le maître ne les pousse plus.
Pour le système métrique , il n'y a qu'un seul procédé qui donne des idées u elles: c'estde présenter des modèles de tous les genres de poids et de mesures. Commencez d'abord par faire comprendre, sur un globe, ce que peut être le mètre ou la quarante millionième partie d'un cercle terrestre. Montrez ensuite le mètre , le décimètre , le centimètre , le millimètre en bois et sur le papier, et obligez chaque élève de se faire à lui-même celles do ces mesures qui sont praticables. Il n'est pas de ba-
a3o l'instituteur primaire.
guette , pas de bande de carton qui ne soit bonne à
Après le mètre , faites faire le mètre cube en bois ou en carton, pour montrer le stère et ses divisions; le décimètre cube , pour montrer le litre et ses parties décimales; le centimètre cube, pour donner l'idée de la quantité d'eau distillée qu'il peut contenir, et qui pèse un gramme. . .: .
Faites faire enfin, sous les jeux de vos élèves, ou bien par eus, un poids de cinq grammes, dont neuf dixièmes de cuivre et un dixième d'argent , pour avoir le poids du frane, et vous aurez donné, en huit jours , plus d'idées saines que d'autres en sis. mois Je théorie.
En touto chose vous ne sauriez trop, maîtres de la jeunesse, vous appliquer à rendre votre enseignement pratique. C'est le seul moyen d'être utiles, et de vous faire apprécier.
Vos leçons de lecture graduée, d'orthographe, de grammaire, d'analyse grammaticale et d'analyse logique, ne vaudraient rien elles-mêmes, si elles n'étaient pas essentiellement pratiques. Dès que l'élève se dit de vos exercices , que faire de cela î dès qu'il ne voit plus à quoi ils peuvent être lions, vous avez perdu sur lui la plus belle partie de votre amorilé. -Ce moins que vous ayez à faire , est de le convaincre sans cesse que, dans chacune de vos leçons, son intelligence se fortifie, et acquiert plus de capacité.
DÏT-HUITIÈMB SOIRÉE. ' 2 3*
DIX-HDITIÈME SOIRÉE.
Lecture graduée— Orthographe. — Cacographie.— Grammaire. — Analyse grammaticale. — Analyse logique. — Analyse des pensées , des choses. — Etude de quelques écrivains
La lecture, d'ordinaire si péniblement acquise et considérée comme science si précieuse, sert malheureusement à peu de chose pour la plupart des écoliers. Us ont peu de livres instructifs, ou ne lisent pas ceux qu'ils ont. C'est la suite des habitudes prises à l'école. En effet , un enfant qui a lu ses tableaux de lecture et appris son catéchisme , a peu lu ou plutôt n'a rien lu, car l'étude des tableaux et du catéchisme est une étude , ce n'est pas une lecture. On a , dans beaucoup d'écoles , le Catéchisme historique deFleury, quelques volumes d'Histoire deFrance, Maître Pierre: c'est encore peu de chose. Maître Pierre est un livre d'étude, qui a besoin de beaucoup d'explications ; l'Histoire de France , encore assez mal faite , n'est pas. comprise par les enfans, et l'excellent Catéchisme historique ne peut don er que ee qu'il renferme, des connaissances
d'un ordre religieux. Un bon ouvrage de lectures Lien graduées , donnant dans un siyle bien populaire les connaissances les plus utiles sur l'homme , le corps et l'une, le ciel, la terre, la nier , les rivières, les montagnes , les peuples, les villes, les pays, les produits du sol , l'agriculture , l'économie ru-i raie et domestique, le jardinage, l'hygiène, l'admis nistration, la police, la loi municipale; un ouvrage de ce genre nous est absolument nécessaire
Ne perdons pas de vue qu'il est impossible de tout enseigner dans les écoles; il serait d'ailleurs malentendu de le vouloir, et il est, au contraire, très avantageux que les élèves acquièrent certaines connaissances par eux-mêmes , qu'ils lisent quelque ouvrage qui leur apprenne à réfléchir sur leurs occupations etleurs intérêts de chaque jour , et qui les guide encore quand le maître n'est plus à leurs cotés,
Cependant si un volume de ce genre est d'absolue nécessité" pour la campagne , il ne suffit peut-êtfe pas pour les villes. Là, une. suite, une collection de petits traités qui seraient en nombre dans chaque école, et pourraient être communiqués aux élèves,
■ Mous pouvons annoncer que l'instituteur qui parle a composé un volume do ce genre.
Nous recommandons aussi ie Premier livra de Lecture, qui iàit suite ù V Alphabet As Ecoles primaires , dont noua ayons déjà parlé, et l'outrage deM. Théodore Soulke, quj, sous le titre de Premières connaissances, raplique tout ce qu'il importe à un écolier de savoir sur la cosmographie, les trois régnes de ta nature, la chronologie et l'histoire. Priï, cart., $a cent.
DIX-HUITIÈME SOIRÉE. l33
peuvent seul» répond re à tous ] es besoins, et arracher enfin noire instruction primaire à cet élat de pauvreté, j'allais dire d'inanition, qui l'accable encore.
L'amener la est, à mon avis, rendre au pays le plus grand des services ; c'est rendre plus honorable, en l'instruisant miens, cet état de cultivateur ou de campagnard, que l'on fuit trop parecqu'on l'a trop dédaigné , trop négligé , je n'ose pas dire trop abruti. Ilelevez-le , vous retiendrez, dans des travaux honorables et utiles à l'Etat, une foule d'hommes que la vanité en écarte aujourd'hui. Je sais bien qu'il existe une opinion contraire, que l'on redoute un peu plus d'instruction, précisément par la raison qu'elle pourrait enlever encore des bras à l'industrie et à la culture. On a raison , dans
tion. Celle qui ne s'applique à rien a de grands inconvénient; la bonne instruction, celle qui améliore le bien-être physique et les qualités morales de l'homme, l'attache au travail, ù ses champs, à son atelier, à ses foyers.
Si vous voulez coucowir à cette belle œuyra , graduez vos lectures, et faites en sorte que l'art délire soit bon à quelque chose , à une étude un peu continuée, à une instruction progressive, prolongée au-deJà des années d'écple.
A côté de ces lectures si utiles , il est des localités où il peut être bon d'en faire d'autres , des lectures, de goût, d'agrément, d'instruction supérieure,
Jeunes maîtres dit village , du bourg , ilu hameau , vous serez, appelés a donner des leçons particulièrés dans les familles les plus aisées: ee sont là des devoirs moins obligatoires que ceux qui vous sont prescrits par la commune, des devoirs auxquels vous ne sacrifierez jamais ceux de votre place , mais qu'il vous convient encore de remplir. Ils vous perfectionneront d'ailleurs. Mais, pour donner ces leçons avec succès, il faut y être préparé avec soin; il faut un esprit un peu riche, un peu orné; il faut connaître surtout nos meilleurs auteurs. Vous le savez , il n'est pas de Français tant soit peu instruit qui ne les connaisse nu peu. Vous lirez Fénélon , le Télémaque 'surtout , qui est devenu le sujet d'un enseignement tout entier et le point de départ d'une méthode ; vous lirez quelques discours de Bossuet , pour connaître ce que l'éloquence de la chaire et la langue française ont produit de plus grand, de plus majestueux; vous lirez quelques volumes de Buffon , pour voir ce que la nature inspire à l'attention de l'homme de génie ; vous lirez Potyeitcte et Je Cid de Corneille, Eslker et Athalie de Racine, et quelques livres du poème de la Religion, de son fils, pour vous former quelque idée de ce que la poésie dramatique et religieuse a produit de plus pur et de plus élevé; vous lirez enfin quelques beaux vers de Delille, X Homme des Champs, les Bègnes de la Nature, pour goûter avec l'un des esprits les plus ingénieux et les plus
dix-huitième soirée. a55 délicats les plaisirs innocens et toujours nouveaux qu'offrent la pompe et la richesse de ce sol que nous foulons à nos pieds.
' Il y aurait une sorte de cruauté, de. la part des autres, à refuser ces livres à un maître de la jeunesse; il y aurait de votre part une témérité extrême à vouloir donner des leçons particulières, sans avoir fait ces lectures.
Cependant gardez- vous- de la folie des lectures. Ou lit trop de nos jours, on lit beaucoup trop, parce qu'on lit mal. Lisez peu et relisez beaucoup. Tous mes conseils sont là . Décomposez bien ce que vojis lisez , analysez. L'analyse grammaticale est utile; l'analyse logique est plus utile encore : la plus utile c'est l'analyse pragmatique , ou celle des choses.
L'analyse grammaticale est souvent pratiquée trop tôt. Il faut savoir un peu raisonner pour comprendre la nature du nom substantif et le rôle que joue ce roi de la phrase, soit en personne , soit par le pronom , et par le verbe , quand il est sousentendu. L'homme ne doit pas être machine à l'école. Ne faites pas analyser machinalement. Bornezvous d'abord à faire comprendre et reconnaître le substantif et son remplaçant, le pronom; vous passerez à l'article quelques jours plus tard. Quand vos élèves connaîtront encore le verbe et Vadjectif, vous pourrez lenr donner de longs délais pour le reste; et, pour achever leurs études mus ce rapport, vous leur ferez comprendre enfin le parti'
Digilized by CoogI
a36 l'instituteur primaiw:,
cipe , Y interjection , la préposition , Vadverbe , et
tout à la fois la conjonction.
Vous ne leur donnerez de grammaire ou de tableaux de grammaire qu'à celle époque ; et, si vous faites bien , avant de leur faire lire quelques lignes de grammaire , vous leur en expliquerez toujours oralement le contenu. Les enfans ne comprennent pas la grammaire- Notez-vous bien ce fait là , il est constant. Peut -être la comprendront - ils , quand vous l'aurez expliquée d'abord, jamais autrement : encore faut-il une grammaire quisoitàleurportée.
En général , pour les écoles populaires , la grammaire n'a d'autre avantage que d'apprendre Y fattbographe et de former le raisonnement. La grammaire, oo l'a dit, mais on peut le répéter, est la logique du peuple. N'en exigez pas d'autre résultat. Mais que vos élèves sachent l'orthof-r^phe. Soyez pour cela d'une exigence pleine et entière : demande! que le point , la virgule, le point-ct- virgule , les deux points, le point d'exclamation et le point d'interrogation y soient ; qu'il n'y manque ni accent grave, ni accent aigu, ni accent circonflexe, ni apostrophe; que chaque lettre, ou fausse, ou surabondante ou absente, soit comptée comme faute. Cette exactitude a peu d'importance comme orthographe; mais elle est d'une importance majeure comme moyen d'éducation. Taime beaucoup les leçons, les dictées , les thèmes , les e'tudes d'orthographe : ces exercices apprennent à faire attention, a réfléchir, }l comprendre une faute, à l'éviter, à vouloir s'en
Diï-aurriÈMB .soirée. ?3-; corriger. Je vous demande sî ce ne sont pas là autant de choses de haute importance.
J'j attache un tel prix , que j'ai une horreur invincible pour les fautes d'orthographe et une horreur bien plus grande encore pour toute indifférence qu'on affecte à cet égard. Je dois condamner ici un moyen détestable qu'on emploie dans quelques vieilles écoles; j'entends la cacographie ou l'écriture fautive , qu'on fait corriger. Je ne conçois rien de plus maladroit, j'allais dire de plus coupable. Quoi ! vous ne vous contenteriez pas des fautes que feront naturellement vos élèves, vous leur en trouveriez , vous leur en supposeriez d'autres , vous les leur dicteriez ! Vous désirez leur montrer le bon chemin, et vous les conduiriez auparavant par tons les mauvais que vous pouvez imaginer ! Autant vaudrait, pour leur faire pratiquer la vértu , les faire passer auparavant par tous les vices ! Non , cela n'est pas tolérable. Vous proscrirez la cacographie , invention déplorable de quelque cerveau malade , et que des hommes d'ailleurs estimables ne suivent pins que sur l'autorité de conseillers imprudens. Vous ferez autre chose. Vous prendrez les devoirs de vos élèves tels qu'ils sont ; vous en corrigerez publiquement les fautes; vous rendrez raison des règles qu'ils ont violées; vous ferez, des erreurs de quelques uns, des leçons pour tous. Ce sera bien assez de cacographie : il y en aura trop peut-être. . v
Pour aller un peu au-delà des études d'orthogra-
phe , de grammaire et d'analyse grammaticale , voua ferez faire à l'élite de vos élèves l'analyse logique des phrases. J
L'analyse grammaticale se borne aux mois; elle fait reconnaître à laquelle des huit ou neuf classes chacun d'eux appartient. L'analyse logique décompose le sens même d'une proposition renfermée dans une ou plusieurs phrases, ou dans une période qui n'est qu'une réunion de phrases offrant une idée plus ou moins complète.
Tout, dans l'analyse logique, se rattache donc à la proposition. Ou appelle proposition une opinion , une pensée, un jugement qu'où énonce, qu'on expose ou qu'on propose. Les mots Dieu est juste renferment une proposition. Chacun de ces mots a une fonction différente à remplir dans la phrase. Dieu : c'est le sujet , c'est-à-dire la personne ou la chose dont on parle. Est : c'est le verbe , c'est-à-dire le mol qui exprime ce qui est , ce qui se fait , le rapport qu'il y a entre Dieu et juste. Juste : c'est l'attribut, c'est-à-dire le mot qui désigne la qualité qu'on attribue à Dieu.
Le sujet est ordinal rement exprimé par un substantif, mais il peut 1 elre aussi par on pronom : il fait chaud ; par un adjectif : le bleu repose la vue; par un infinitif : médire est une infamie,- ou même par une autre proposition : pkotégeh les mechaws est nuire aux bons.
Souvent l'attribut et le verbe sont réunis en un seul mot. Les deux mots je lis tiennent lieu de ceux-
ci : je suis lisant. Quelquefois le sujet , le verbe et l'attribut se confondent en un seul mot. Oui, veut dire /'ai entendu, ou j'ai été entendant, ou la chose est entendue , ou même la chose est entendue par moi comme par vous..
A l'attribut, au verbe el au sujet se joignent souvent d'autres mois qui les expliquent, les modifient , ou en complètent le sens. Dans cette phrase , l'homme avare est toujours) un être malheureux , avare complète l'idée A 'homme j toujours détermine la durée de la chose; mallieureux complète l'idée d'être.
Souvent, pour compléter uneproposition, ony en joint une autre : Les passions rendent malheureux. Cette phrase paraît complète , elle se comprend; cependant elle se complète davantage et se comprend mieux, si j'ajoute une autre proposition, celleci , par exemple : Les passions rendent malheureux ceux qui s'y livrent en aveugles.
Quelquefois des phrases entières , qui devraient compléter une proposition , sont sous-entendues. Voilà veut dire voyez ici la chose , ou voyez ici la chose dont il est question et que vous désirez voir, que j'ai promis d'expliquer.
On le voit, un seul mot, une seule phrase, une seule période de phrases peut renfermer plusieurs propositions. Si elles sont quelquefois sous-entendues, elles sont communément exprimées.
Les heureux qui se livrent à Forgueil, ks malheureux qui s' abandonnent audésespoir, les grands
a4o l'ikstituteur primai as.
qui ne connaissent que {ambition , les petits qui se plaisent dans {intrigue , sont à plaindre. Celle période renferme quatre jugemens, ei par conséquent quatre propositions : Les heureux sont à plaindre, les malheureux sont à plaindre , les grands sont à plaindre , les petits sont à plaindre.
Cependant la proposition ne dit pas que foi» les heureux, tous les malheureux, tous les grands, tous les petits, sont à plaindre ; il n'y a que les heureux qui se livrent à {orgueil, les malheureux qui se livrent au désespoir, les grands qui ne connaissent que l'ambition, les petits qui se plaisent dans {intrigue, qui soient à plaindre. Ces petites phrases qui déterminent ceux des heureux , des malheureux , des grands et des petit» qu'on doit plaindre , se nomment des phrases incidentes, déterminantes.
H y a aussi des phrases incidentes explicatives. Mon père , qui a quatre-vingts ûnr , n'a pas pu se rendre à la réunion qui s'est tenue ce matin. Les mots quia quatre-vingts ans constituent unepAnwe incidente explicative j les mots qui s'est tenue ce matin constituent une phrase incidente , qui peut être à la fois explicative et déterminative.
Tels sont les principes généraux de l'analyse logique. On fait encore beaucoup d'autres distinctions ; on dislingue les propositions principales relatives des propositions principales absolues , les sujets et les attributs simples et incomplets des sujets, des attributs composés et complexes. V*ms
DIX -HUITIÈME SOJIiËE. 2^1
ferez fort bien de suivre plus loin celte curieuse étude , et les guides ne vous manqueront pas à cet égard 1 , mais vous auriez tort d'y entraîner vos élèves , même les plus forts : ces éludes leur seraient inutiles.
En général, ce que l'analyse logique offre de plus instructif, ce ne sont ni les termes de l'art, ni les formes de la phrase ; c'est l'examen des pensées elles-mêmes. Elle conduit la, elle doit y conduire; car l'analyse de la pensée ou de la chose exprimée par la phrase est plus importante que la décomposition de sa forme logique. . . -,
On lie s'imagine pas combien ce«g analyse des choses est nécessaire, est indispensable. Pouf le comprendre, voyons une seule ligne d'un ouvrage que tout le monde s'imagine entendre, qui se trouve souvent entre les mains des jeunes gens, et dont on a fait un ouvrage élémentaire : j'entends le TéUmaque. Prenons - en la première phrase. 3e suppose qu'un élève un peu ignorant, mais spirituel, curieux , de bonne foi , lise cette ligne : Caifpso ne poumil se consoler du départ d? Ulysse. Je suppose que cet élève désire comprendre cette ligne , qu'il fasse des questions i son maître , que son maître soit instruit, qu'il veuille répondre et qu'il réponde bien. Voici le dialogue qui s'éLablira entre eux :
Analyse Inique, p«r MM. Nnêlet Ch.ips»V
142 i.' instituteur primaire.
L'élève (lisant). « Gilypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse.
(Questionnant.) (Qu'est-ce que Calypso?
Le maître. Une déesse.
L'élève. Je ne savais pas qu'il y eût des déesses.
Le maître. Il n'y en a pas ; mais les Grecs se sont imaginé qu'il en existait.
L'élève. J'ai pourtant entendu dire queles Grecs étaient chrétiens; qu'ils avaient, par exemple, la croix sur leur bannière.
Le maître. Je ne parle pas des Grecs modernes , mais des Grecs anciens.
L'élève. En^xiste-t-il encore des Grecs anciens?
Le maître. Non , il n'y en a plus. Ceux qui vivent dans les temps modernes se nomment Grecs modernes.
L'élevb. Celui qui a fait ce livre élail-il Grec moderne ou ancien Grec?
Le maître. Il était Français , et se nommait Fénélon.
L'élève. Qui éiàit-il? quand a-t-il vécu?
Le maître. 11 était archevêque de Cambrai , sous le régne de Louis XIV.
LMLÈvE.EtuQarchevëqiieduiempsdeLouisXIV croyait a l'existence de la déesse Calypso?
Le MAÎtrb. Non , il n'y croyait pas, et il entendait que ses lecteurs n'y crussent pas non plus.
L'élève. Et il a fait un gros livre sur Calypso?
Le maître. Vous savez ce que c'est qu'une fable :
DIX-HUITIÈME SOIEÉeT" ' *43
ce iivre est une belle et grande fable, pleine de leçons d'nne sagesse très pure , écrite dans un style admirable: c'est, en un mot, ce qu'on appelle en littérature et en morale un chef-d'œuvre.
L'élève. Jecrois que je comprends; c'est une morale pour leâ déesses; c'est comme qui dirait pour les auges. Cela doit être superbe : je veux lire, je veui apprendre , je veus comprendre cela d'un bout à l'autre. Je veus faire comme Calypso.
Le maÎtbe. Je ne vous y engagerai pas dû tout. Le Télémaque n'est pas un livre pour des déesses ni des anges; c'est un livre pour les jeunes gens. Fénélon la composé pour l'éducation d'un jeune prince, leducdeBourgogne, petîWilsde Louis XÏV:
L'élève. Est-ce que cela peut-être bon pour moi, le livre d'un prince?
Le maître. Il y a dans ce livre de bonnes et do belles choses pour tout le monde.
L'élève. Le duc de Bourgogne en a-t-il profité?
Le maÎtub. Il était d'abord fort peu studieux, fort mauvais élève ; il est devenu ensuite fort sage , et le Télémaque lui a sans doute inspiré une partie de ses bons sontiniens ; niais il est mort jeune.
L'élève. Pourquoi ce livre se uomme-t-il le Télémaque?
Le maître. Il y est souvent question de ïélémaque, fils d'Ulysse.
L'élève. Qui était Ulysse?
iG.
■■ont le siège de Troie cl qui renversèrent celle ville. L'élève. Qu'est-ce que la ville de Troie?
Le maître. C'était une ville de l'Asie mineure , •iluec.'i quelques lieues des bords de la mer. L'élève. A qui ap\panenait-elle ?
Le maître. A son roi , Priam , père de cinquante enfans, dont l'un se nommait Hector; un autre, Par»,, , , .. '■
. L'élève. Pourquoi les rois de la Grèce allèrentils assiéger cette ville?
Le maîtub. Paris, dansson voyage en Grèce , avait enlevé Hélène , femme de Ménélas , roi de Sparte. Le» fois des Grecs firent la guerre à Priam , pour le forcer de rendre Héli'ne à son époux..
L'élève. Et ÏViam ne l'a pas rendue?
Le maître. Non ; il a mieux aimé soutenir une guerre de dix ans, et exposer sa capitale, son royaume , lui et son peuple aux vengeances des Grecs, à là ruine'.' '
L'élève. Quel faible père! quel mauvais roi! Il n'y aurait plus aujourd'hui , je pense, 1 uï père ni foi comrne'iiii:'"' " ; ''" '" ! '' " Le maître. Certes , non. 1 L'élève. Qu'est devenue la ville deTroie?
'Lé maître. Une ruine; à peine en distingue-ton les vesliges aujourd'hui.
L'^iÈvn. Mais tonn.:ela est-il vrai, ou en esi-il d'Ulysse, de Télémaque; de Troie, de Priam, d'Hélène, de Paris et d'Hector, comme deCalypso?
dix-huitième soirée. a45 Le MiÎTnE. La ville de Troie, Ulysse elles auires personnages que vous nommez ont existé; mais on a débité beaucoup de fables sur ces sujets.
L'élève. Vous me direi toujours ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas : cela tous fatiguera peutêtre ?
Le maître. Non, mais je serai souvent embarrassé : on ne sait plus guère distinguer la fable de l'histoire.
L'élève. Je pense que Fénélon a écarté la fable, et qu'il s'est attaché à 'l'histoire autant qu'il a pu.
Le maître. Vous êtes dans l'erreur : il a pris les ' traditions telles quilles a trouvées dans les auteurs grecs , et il les a souvent amplifiées.
L'élève. Il a eu tort, à moins que cela ne soit plus amusant.
Le maître. El plus instructif.
L'élève. Je profiterai de tout ce que vous m'expliquerez; mais je n'en sortirai pas, je crois. Par exemple, vous dites qu'Ulysse a existé, que Calypso n'a pas existé , et que Calypso ne pouvait pas se consoler du départ d'Ulysse. Comment une personne qui n'a pas existé a-t-elle pu ne pas se consoler du départ d'une personne qui a existé?
Le maître. Ce n'est pas moi qui vous dis que Calypso ne pouvait pas se consoler; c'est le livre qui suppose que Calypso a existé.
L'élève. C'est juste; mais on ne dit pas ni d'où ni pourquoi Ulysse csi parti?
Le maître La suite du livre vous le dira.
246 l'ihstitutrub PnuUIRE.
L 'élève. Continuons-en la lecture. »
La plupart des jeunes gens continuent cette lecture sans s'interrompre et sans qu'on les interrompe. Qu'on juge du profit qu'ils en tirent! Vous voyez combien de questions fait naître une seule ligue. 11 n'est aucune de ces questions qui ne soit nécessaire; il en est cent autres que j'ai supprimées, qu'un bon maître doit élever et doit éclaircïr, s'il veut faire lire avec fruit. On voit, par ce seul exemple , combien l'analyse des choses est importante, qu'elle est mille fois plus utile que l'analyse grammaticale ou que l'analyse logique , si instructives elles-mêmes. . • - ■ Je sais bien que le Têlêmaque n'est pas lu dans beaucoup d'écoles , que les livres qu'on lit ordinairement demandent mofns d'eï pli cations ; cependant un autre exemple va nous faire voir combien il est nécessaire de faire analyser des choses que tout le monde croît comprises par les élèves, et qui ne le sont pas.
Voici cet exemple ; je le prends dans la Géographie, étude qui ne peut plus manquer désormais dans aucune bonne école. L'élève lit dans son petit Jbïégè cette ligne qui se trouve à peu près dans tous : Paris, situé sur la Seine, l'une des plus grandes villes de la terre , est la capitale du royaume de France. Qui ne s'imagine qu'un écolier comprend une phrase si simple? Que de maîtres qui passent là-dessus sans faire aucune question! Que d'élèves qui apprennent à réciter ces
DIX.-HUITIÈMB SOIRÉE. 3^7 mots comme des automates ! Eh bien ! je suppose un élève habitué à demander des explications suc ce qu'il ne comprend pas., et je suppose un maître qui désire qu'on l'interroge pour s'instruire :. voici le dialogue qui s'établira sur la phrase en question ;
■ L'élève. Ce nom de Paris est-il le même que celui de Paris, dont il est question dans le Téiémaque ?
Le maÎtke. On a cru cela, on l'a dit autrefois; mais il n'est plus personne qui ait cette opinion.
L'élève. Sait-on d'où vient ce nom?
Le maître. Oui, d'un peuple ou d'une population qui habitait ce pays anciennement, au temps de Jules-César, par exemple.
L'élève. 3e ne sais pas quand a vécu Jules- César, ni qui il a été.
Le maître. Général en chef, consul, et à-peuprés empereur des Romains.
L'élève, A-t-il fait une visite aux Parisiens?
Le maître. Oui , les armes à la main. Il a conquis ou subjugué la Gaule ou l'ancienne France.
L'élève. Y a-i-il longtemps de cela ?
Le maître. C'était cinquante ans avant Jésus- Christ, ou avant le commencement de l'ère, du millésime que nous comptons aujourd'hui.
L'élève. Comment Paris est - il situé sur la Seine? Est-ce comme Venise, qui est située dans, la j»er?
3/|S l/irfSTITUTECJR PRIMAIRE.
Le HAÎTnE. Je sais ce que vous voulez dire ; c'est une manière de parler, une locution incomplète, pour dire sur les bords de la Seine, sur les deux rives de la Seine.
L'élève. La Seine est-elle un grand fleuve? '
Le maître. Il y en a de plus grands en Europe , le Danube, par eïemple , dont le volume d'eau est plus fort cl le cours plus long; mais la Seine est la plus grande rivière de la France.
L'élève. Y a-t-il de plus grands fleuves dans les autres parties de la terre?
Le maître. Oui , le Nil en Afrique, le Gange en Asie , le fleuve des Amazones dans l'Amérique du Sud , le Mississipi dans l'Amérique du Nord.
L'élève. On dit que l'eau de la Seine est mauvaise J Paris , qu'elle rend malade : papa , qui en a bu, me l'a assuré.
Le maître. C'est une erreur : l'eau est très bonne à Paris; mais il faut la faire filtrer avant de la boire.
L'élève. Qu'est-ce que cela veut dire?
Le maître. Il faut la faire passer sur du sable ou du charbon. On a pour cela de grands vases de grès, ou des fontaines, qui contiennent un fond de sable ou de charbon a travers lequel on fait passer l'eau de la rivière. Au moyen de cette précaution elle est excellente.
L'élève. Je lis que Paris est une des plu* grandes villes de la terre : n'est-ce pas la plus grande de
Le maître. C'est la plus grande des villes de France.
L'élève. Dans quel pays en trouve-t-on de plus grandes?
Le maître. En Angleterre et en Chine.
L'élève. Comment Paris est-il grand? Est-il deux ou trois fois plus grand que Lyon ?
Le maître. Voulez-vous savoir quelle place , quelle surface Paris occupe , ou quel est le nombre de ses habitansî
L'élève. Je pense que, si l'espace qu'il occupe est grand , il y a d'autant plus de maisons et d'autant plus d'habitans.
Le maître. Il y a des villes qui occupent un pins grand espace que Paris, etqui comptent moins d'habitans.
L'élève. Comment cela?
Le maître. Moscou, par exemple, renferme beaucoup de jardins dans son enceinte; les maisons y sont moins élevées et moins habitées qu'à Paris. Cela fait que Moscou occupe un plus grand terrain que Paris, et renferme cependant une population moins nombreuse.
L'élève. Je comprends cela; mais combien Paria compte -t-il d'habitans.
Le maître. Désiicz-vous savoir la population lise ou la population flouante?
L'élève. Je ue sais pas ce qu'on appelle la population flottante.
25o [l'mSTITUTBUK PRIMAIRE.
Le maître. On compie à Paris beaucoup d'étrangers ijui n'y sont pas établis, qui n'y font qu'un séjour passager : les uns pour faire des études , les autres pour apprendre des métiers ; d'autres pour suivre des affaires de commerce, d'industrie, des intérêts de position sociale : d'autres encore pour voir ce que Paris offre de plus curieux : c'est ce qu'on appelle la population flottante. Elle est tantôt forte , tantôt faible. Quand les Anglais affluent un peu extraordinairement, quand rCgne la paix , quand les arts et le commerce fleurissent , on peut compter de trente à quarante mille étrangers à Riris : il y a d'ailleurs de sept cent cinquante mille à huit cent mille habitans.
L'élève. C'est donc plus de cinq fois la population de Lyon?
Le maître. Oui, on compte à Lyon de cent trente mille à cent quarante mille habitans; cependant Paris n'occupe pas un espace cinq fois aussi grand que Lyon , parla raison qu'à Paris les maisons sont généralement plus élevées et plus habitées.
L'élève. Paris seul renferme doue autant d'habitans qu'une centaine de villes grandes comme Quimper ; et l'Angleterre et la Chine , dites-vous , ont des villes encore plus grandes que Paris?
Le maître. Ou compte un million d' habitans à Londres, capitale de l'Angleterre, et deux millions à Pékin , capitale de la Chine.
L'élève. Pourquoi ces grandes villes se nomment elles capitales?
DIX-HUITIÈME SCIHIÉE. a5i
Le. maître. On ne donne pas ce nom aux grandes villes, mais à celles où réside le chef de l'État : cela vient de caput , mol latin qui signifie tête et chef.
L'élève. Puisqu'il y a des villes plus grandes que Paris, il y a sans doute aussi des royaumes plus grands que la France?
Le MiÎTKE. La Russie est plus grande que la France ; elle forme la neuvième partie de la terre habitable ; mais elle n'est pas un royaume , elle est un empire. On donne aux pays des titres analogues à ceux que portent les chefs qui y régnent. Avezvous autre chose à me demander?
L'élève. Je crains d'avoir abusé de votre complaisance à me répondre. »
Je supprime, en effet, beaucoup de questions que ferait ici encoreun élève un peu curieux-, cl qui seraient de nature à rendre une leçon de géographie encore plus instructive et plus amusante.
L'analyse des choses sera la fleur de votre enseignement. Vous appliquerez cette analyse à toutes les parties des études, quelque populaires, quelque élémentaires qu'elles puissent être. Sans cette analyse, vous n'apprenez -rien à vos enfans; vous en faites des machines de lecture, d'écriture, de dessin , de calcul , de récitation j vous n'en faites pas des hommes.
Mais je vois bien quelles sont vos résolutions : je connais votre dévouement ; je sais que les facultés inîelluclu elles et morales de la jeunesse trouveront en vous (les guides éclairés; ci c'est avec ravis-
25a l'instituteur pkimaiiib.
sèment que je pone mes regards sur l'avenir des
communes de France qui vous appelleront dans la
carrière.
Mes leçons sur ces parties de l'enseignement étaient ordinairement les dernières ; quelquefois j'y ajoutais une leçon de plus sur les ouvrages à consulter par les maîires, sur ceux à donner en prix aux élevés, sur la bibliothèque de lecture à former dans les écoles. Mais chaque année changeant les indications de ce genre, je ne consignerai ici qu'un petit nombre d'observations un peu plus générales.
Bibliothèques populaires; bibliothèques pour ics écoles: bibliothèques pour les maîtres ; bibliothèques pour les pères de famille. — Fête? de la jeunesse : distribution des prii , précédée d'examcni , accompagnée d'œuires de charité. — Récitation publique lie l'ailles, (lisc.ouj-.-i et dialogues jiaf les élèves.
On parle beaucoup <ie bibliothèques populaires , de la nécessite' d'en fonder, des qualités qui doivent distinguer les livres propres à y entrer, des lumières et de la moralilé qu'ils contribueraient à favoriser. On parle de cela depuis dis ans , depuis vingt ans : déjà une foule d'ouvrages sont faits, une foule de philamropes sont disposés à les donner aux écoles, a us communes, et cependant il n'y a pas encore de bibliothèques populaires S'il y en a, elles sont en si petit nombre, que c'est comme s'il n'y en avait pas. C'est donc encore chfte à faire, et c'est chose belle à faire , car c'est chose neuve et ce sera œuvre utile. En effet, la création de ces bibliothèques, l'un des plus beaux rêves qui aient jamais occupé l'humanité, notre âge est appelé spécialement à le réaliser. A chaque âge son œuvre. L'antiguité civilisées couvert la terre de monumens;
le moyen âge, de cathédrales; notre siècle, à côté île ses innombrables fabriques, de ses éternelles maisons d'industrie, doit fonder des écoles et des bibliothèques populaires, pour ne pas se perdre loul-ifait dans les imérèls matériels.
Il y a dans cette mission générosité bien entendue, jouissance véritable, utilité générale, facilité d'exécution.
Il y a générosité bien entendue: si c'est faire une aumône louable, <[ue d'assurer des alimens au pauvre affamé, c'est une charité non moins noble que d'accorderà l'homme du peuple, qui en est avide, un peu d'instruction. L'homme du peuple porte si volontiers sa part du fardeau de la vie sociale, qu'il y aurait cruauté à ne pas l'admettre au partage des plaisirs les plus purs de la civilisation. Pourquoi le condamnerions-nous toujours aux grossières jouissances des sens? Pourquoi son cœur, sou esprit, son j ugemeut, sa raison, ne recevraient-ils pas aussi
Offrir une nourriture spirituelle à celte intelligence souvent si étonnante de l'homme du peuple, a son jugement toujours si sain , à son cœur si aimant; l'attacher par les leçons de la prudence et de la sagesse aux intérêts de la morale , de la reli-
déceptions qu'elle favorise; lui montrer dans le chemin de l'honneur celui du bonheur véritable, n'est-ce pas une jouissance pour vous ?
Il y a plus que de la jouissance pour vous dans
DIS-NEUVIÈME SOJitÉE. a55 cette œuvre; il y a utilité générale. Ces passions si brutales, ces Laines si fortes, ces violences si odieuses, cette astuce si profonde, cette férocité d'ame si révoltante, où les trouvea-vous encore au milieu de notre haute civilisation? Dans quelles classes de la société? Quel mal n'y produisent-elles pas? Voulez - vous toujours laisser circuler ces flammes incendiaires , ces élémens de désordre , ces germes de perturbation? Non, sans doute, vous ne le voulez pas. Eh bien! le seul moyen qui -puisse diminuer ces maux , s'il ne peut les faire disparaître, c'est un peu plus d'instruction, un peu plus de réflexion , un peu plus de pouvoir de l'homme du peuple sur lui-même , un peu plus de calme et de raison. Et comment lui donnerez-vous tout cela? Il n'y a que la religion qui soit assez forte pour dompter les passions. i> Je le sais; mais elle n'est forte que là où elle est : elle n'est pas partout. Elle est un peu ébranlée dans les esprits, et il ne dépend pas de vous de la rétablir à votre gré dans toute sa puissance. Faites ce que vous pouvez. La religion a souvent préparé les voies à la morale, permettez qu'à son tour la morale prépare les voies à la religion. La raison publique, l'antique bon sens , la sagesse des peuples , tout cela aussi a son pris. Votre mission est de faire valoir tout cela, et votre devoir est d'y employer non pas les moyens qui sont à la disposition des autres , mais votre propre influence.
On s'effraie soi-même des difficultés; on abat
chez d'autres un courage fjiii existe à peine. « Les frais serom énormes, le resuhatesiinceriaiii, le danger esl possible: à d'autres à faire le premier pas. u Non , i) n'appartient pas à d'autres de faire le lien que vous sentez, que voire conscience vous inspire et vous montre. Le danger esl dans le mauvais chois des livres et dans l'abus : mais vous ne ferez pas de mauvais chois , et l'abus des jouissances intellectuelles ne doit guère vous alarmer. II y a quelques savans qui lisent trop; il n'y en a pas beaucoup. D'ailleurs, ce n'est pas de savans qu'il s'agit , c'est de paysans. Pour eux , le résultat d'un peu plus d'instruction ne sera qu'un peu moins d'ignorance, el ce résultat, quel qu'il soït, ne peut manquer d'être avantageux. Quelques bonnes idées qui vous arrivent vous font du bien , à vous qui recevez l'instruction de toutes paris; jugez du bien immense qu'elles feraient à celui qui n'a aucun moyen de s'éclairer. Quant à l'énormité des frais, ce n'est pas une objection sérieuse : Dieu merci, l'argent ne manque en France pour les bonnes œuvres ; il n'y a vraiment qu'à les proposer, et, l'argent arriv.e.
En effet , il n'y a chez nous que le premier pas qui coûte. Ce premier pas, pour avoir des bibliothèques populaires, sera un premier livre. Ayezen un seul , bien choisi , bien facile , bien intelligible, bien populaire; qu'il soit goûté', qu'il fasse plaisir, qu'ii fasse du bien dans quelques familles, dans une commune , dans une éeole , vous obtiendrez secours et assistance partout. - , ■'
DlX-flBUVlÈMB SOIRÉS. 1$-}
Vous seriez bien pauvre, eL il n'y aurait pas un bon citoyen dans votre commune , dans voire canton, si vous ne trouviea pas avec lui quelque moyen de vous procurer un volume utile , et si vous et lui vous ne parveniez pas à joindre un second volume au premier.
Mais non , ce ne sont point les secours qui manquent. Je n'aime pas d'ailleurs les gens qui ne savent rien faire sans commencer par tendre la maiu auprès des autres. Vous commencerez autrement , mes jeunes amis ; vous ferez le premier fonds ; vous aurez ce mérite, vous vons donnerez cette jouissance , vous vous placerez a la tête du mouvement. Cest votre affaire, votre mission spéciale, et vous ferez volontiers les premiers frais pour l'accomplir.
Il y a trois espèces de bibliothèques populaires, qui sont de votre domaine : celle des instituteurs du eanton, du comité ou de l'arrondissement; celle de la commune , pour les pères de famille , et enfin celle de l'école, pour vos élèves.
La première est la plus pressante ; elle vous est indispensable. De quel droit porteriez-vous, auire T gârds de tout le monde, le titre d'instituteur public, si vous ne saviez pas ce que l'instruction primaire est dans les meilleures écoles , si vous ignoriez ses besoins, ses progrès, ses méthodes? Et quel autre moyen ayez-vous de vous mettre au courant de ce qui s'est fait ailleurs, et de ce qui se fait, si ce n'est l'étude des bons livres qui se publient sur votre tâche, sur votre travail de chaque jour? Une asso-
l58 L'iNSTITUT BU H PRIMAIRE.
ciation entre vous et vos collègues, une réunion (le vos moyens et de vos efforts peut seule suffire pour vous permettre d'acheter et vous faire comprendre les journaux , les brochures , les traites d'éduca-
Première obligation pour vous : vous réunir à ceux de vos collègues qui sont dignes du titre de maître, qui ont du ïèlé et de la capacité'; vous concerter avec eux, sous les conseils de celui des membres de votre comité qui vous inspire le plus de confiance, pour l'établissement au chef- lieu du canton d'une blibliotkèque des instituteurs. Le maître du chef-lieu sera votre bibliothécaire , votre caissier, recevra vos petites cotisations , fera arriver les livres, les inscrira sur un registre, les mettra en circulation , les recueillera et en répondra à l'association. Tous les trois mois, vous vous assemblerez pour débattre vos intérêts; tous les deux ans, voua vous partagerez les volumes que vous aurei acquis de vos deniers, à moins que le comité ne trouve moyen de prendre votre fonds de livres à sou compte.
Seconde obligation {car ce n'est pas là ce qu'il y a de plus important) : ce qui vaut mieux, ce qu'il faut absolument , c'est qu'en lisant vous fassiez des notes, des extraits; que vous confériez de vos lectures avec vos collègues ; que vous mettiez votre savoir, vos idées en commun, et que vos études se débattent en conscience. Un livre n'est rien, c'est ce qu'on y apprend qui est tout.
Drx-HEUTIÉHE SOIRÉE. aâg
Cependant, tous faire une petite bibliothèque j
un nécessaire d'instruction primaire pour les maîtres, ce n'est proprement qu'un bel égoïsme. Il faut faire plus : il faut une petite bibliothèque pour les pères de famille , bibliothèque que vous consulterez encore, mais qui profitera aussi à d'auircs. Un bon livre tiendra lieu de cabaret, de brasserie, de café. Quand il y aura quelques bons volumes de plus dans une commune , il y aura beaucoup de querelles de moins entre les hommes, el beaucoup moins de scènes pénibles entre les femmes et les maris qui, si souvent, dépensent en quelques minutes la petite épargne dont ta famille vivrait toute une semaine,
J'avais établi à Cerisaye une hibliothèque de trente à quarante volumes à mes frais. Je donnais le volume à lire à un centime pour ceux qui étaient en état de payer : je n'acceptais rien des autres. Quand on eut vu l'utilité de ces lectures^ on se cotisa, tout le monde voulut donner; nous eûmes les movens d'acheter plus de livres qu'il n'y en avait de bons. Eh bien '. aujourd'hui que tout le monde applaudit à des efforts de ce genre, et qu'il se publie d'excellens volumes , ce que j'ai fait à Cerisaye peut se répéter partout. Mon premier fonds se composait des f ojragesàe Campe.Que d'eicellens voyages nous avons eus depuis , que de beaux livres de tout genre ! Remarquez cependant que rien n'est parfait , que chaque localité a ses besoins particuliers : aussi me borné - je à vous recom-
afo 1,'lNSTITUTEUIi NllUiUFtE.
mander de faire vos choix avec l'homme du canton qui connaît le mieux l'habitant du pays. J'ajouterai qu'il faut proscrire toute espèce de contes inutiles, propres à exciter l'imagination plus qu'à former le jugement: les contes de fées, par exemple, qui sont si absurdes partout, et qui feraient tant de mal dans les campagnes. Il en est de même de tous les livres où l'on fait fortune à si bon compte, et oùd'imprucfaus auteurs passent si gaîment sur les peines inséparables de la vie humaine.
Il y a pour vous un avantage immense à conserver, par ijes lectures populaires, quelques rapports avec ceux, qui ont quitté votre école. Jusqu'à présent, le jeune homme n'ayant plus rien de commun avec vous , dès qu'il n'a plus rien à apprendre de vous, dédaigne souvent vos fonctions ou affecte même de vous humilier. Si , au contraire , vous continuez à l'instruire, à fe guider ; si, jusqu'à la fin de sa carrière , vous restez son conseiller et son maître , votre position est toute autre ; vos moyens de faire le bien sent infiniment plus nombreux.
Le respect de vos écoliers pour votre personne est toujours conforme à celui qu'ont pour vous leurs familles. D'un autre côté , il y a réciprocité d'influence. Les familles vovs estiment en raison de l'affection que vous portent vos élèves, et je considère la troisième branehe des bibliothèques populaires, la bibliothèque de l'enfance, comme l'un des meilleurs moyens de gagner cette affection. -. Il y a, le dimanche , les jours de fêtes , et même
presque chaque jour de l'année, bien des «ioniens
que vos élèves devront employer à quelque lecture. C'esi à vous de leur fournir des livres. Ayez une trentaine de volumes et vous serez pourvu pour quelques années. Hahiiez-vous une ville, choisissez des livres où figurent de bous , d'honnêtes, de loyaux artisans ; êtes-vous au village , que ce soient des histoires de laborieux, de sobres , de pieux cultivateurs. Ne vous imaginez pas que tout livre d'enfant puisse être mis indistinctement entre les mains de tous les cnfsns, et que les contes du château puissent être utiles dans la chaumière. A chaque classe de la société, ce qu'elle peut comprendre, ce qu'elle doit imiter. Les Idylles de (ïessner sont charmantes; mais , croyez-m'en , ces délicieuses fictions ont fait à celui qui vous parle un mal infini. Il a eu longtemps l'imagination remplie de bergers et de bergères comme il n'y en a point, comme il ne peut pas y en avoir, même dans les plus romanesques vallées de la Suisse.
Cependant tous les volumes de cette bibliothèque de l'enfonce ne doivent pas se trouver dans l'armoire de votre école; il faut répandre quelques volumes dans les familles.
Le moyen d'en répandre, vous le savez, c'est une distribution de pris , chose si belle , qu'elle me paraît ce qu'il y a de plus heureux , de mieux ima-
Unc distribution de prin, on effet, est une fêle générale pnui le maitre , pour les élèves, pour les
3Gï L'INSTITUTEUR PRIMA IHE.
porcs de famille, pour les autorités. Emotions délicieuses des mères , venez attester le bonheur que donnent tes fêtes ! Souvenirs du jeune homme, souvenirs du vieillard, venez déposer en faveur de ces solennités! 11 n'en est pas qui procurent des sentimens plus doux, il n'en est pas qu'on se rappelle avec plus de bonheur. Oui, telle est la beauté, l'influence morale , l'excellence de ces fêtes , qu'il y aurait barbarie à ne pas les instituer dans chacune de nos communes. Ii faut des fêles au peuple. Les classes élevées en ont moins besoin ; elles trouvent assez d'heures de loisir et de méditation dans leur genre de vie; leurs jours s'écoulent assez doucement. Le peuple manque de cortaines époques dans la vie qui le saisissent un peu, qui le mettent en présence de sa pensée, qui lui fessent quelques impressions morales. Jadis il comptait dans son almanacb, une foule de fêtes : fêles religieuses, fêtes do mœurs. Avec d'autres mœurs et d'autres idées, la plupart de ces solennités ont dû être abandon^ nées; elles ne parlaient plus & l'a me et avaient l'inconvénient de faire perdre beaucoup de temps. On a quelquefois essayé de les remplacer par des fêtes nouvelles , politiques et nationales ; mais ces fêles ne sont plus populaires dans le monde moderne : nous ne sommes ni des Grecs ni des Roniaîns.Xes fêtes que je propose, que tout le monde propose , les distributions de pris , prendront peu de temps, répandront beaucoup d'idées, intéresseront tous les figes, et exerceront, sur les rapports
B1X-SEUFIÈME SOIRÉE. aG3
4es différentes classes de la société, l'influence la plus heureuse. C'est à vous, maître» de la. jeunesse , à les fonder partout. ...
On vous objectera peut-être leur inutilité. On a eu, en effet, la malheureuse idée de dire qu'il ne convenait pas d'exciter l'émulation par des prix,, que c'était établir une sorte de marché entre le travail et la récompense , que c'était détruire 3a vertu dans ses germes, que c'était réveiller l'amour-pro.pre, l'envie, toutes les passions les plus funestes. C'est être bien sévère , et bien éloquent eu pure perte. En effet, ce sont là des objections si fuliles, si mal fondées, qu'elles ne. sauraient éblouir un homme de sens. Il peut y.avoir de l'envie et de la jalousie de la part des élèves qui ne remportent pas de pris ; mais ou le cœur de l'enfant est plus, mal fait que celui de l'homme, ou l'enfant quj a peu de moyens se résignera à son sort , et celui, qui n'a pas travaillé travaillera, se laissera gagner par l'émulation générale. Or, c'est là précisément le but éminemment moral de cette institur lioQ , c'estque, en récompensant le travail, elle punit la paresse , et fait voir à l'enfant, dès le las %e, ce qu'il verra dans le monde , pendant toute la durée de sa carrière , que l'application et la botine conduite assurent des avantages. Récompenser le travail, n'est pas établir: un marché entre la vertu et son. prix, c'est suivre la nature ou, pour mieux dire, la Providence. Accorder à la jeunesse les encouragemens qu'elle mérite, ce n'est pas eiciter des pas-
2Ô4 I.'iSSTITUTEUR PHIMAtltE.
sions qu'elle n'a pas, c'est donner ans sentimens que Dieu a mis dans le cœur de l'homme la direction la plus convenable, c'est les attacher aus lois ci ans voies de la vertu. Ne voyez-vous pas que l'homme, à tout âge, a besoin d'encouragemens 1 que celui qui les mérite les obtient? Je ne vous parle pas de titres, de places et d'honneurs qui, quoi qu'on en dise , font plaisir à tous les gens de mérite ; je veux bien que ce ne soient pas là les récompenses les plus douces ; je veux bien que de libres témoignages de confiance soient plus honorables; mais ce sont là précisément ces en'couragemens dont je vous parle , puisqu'ils sont toujours le partage de celui qui s'en rend digne.
Promet lez-moi donc, jeunes maîtres, que vous instituerez des distributions de prix; que vous essaierez d'en établir dès votre entrée en fonction, et qne r si vous échouez une première fois contre quelques diflîcul lés , vous ne cesserez de faire tous les ans de nouveaux efforts , jusqu'à ce qu'enfin vous ayez réussi, il faut toujours de la persévérance dans le bien. Mettez-y quelquefois de l'obstination.
D'abord, fixez un jour, un beau jour de printemps ou d'été ; qu'à défaut de salle votre féle ait lieu en plein air et que toute la commune y prenne part. Votre jour fixé et annoncé , chacun recevra de vous sa tâche eL vos instructions pour la remplir. Vous verres que, dès ce moment vous tiendrez des notes plus exactes, 1rs élèves prépareront mieux leurs leçons, seront plus attentifs aux vôtres , soi-
DIX-NEUVIÈME SOIRÉE. a65
gneront mieux leurs dessi ns cl leurs cahiers , chanteront avec plus d'attention et prendront, à l'aspect du public, qui, dans leur imagination, les observe déjà , un peu plus de gravité , une meilleure tenue. Quand legrand jour approchera , ce sera par vos élèves mômes que vous ferez faire le relevé de vos registres et de vos notes; ce seront eux-mêmes qui , d'après ces livres de jugement , se décerneront les pris. Vous assisterez à leurs opérations, vous les dirigerez conjointement avec quelque membre du comité; mais vous garderez, comme cet assis 1 tant, l'impartialité la plus complète. Vous ne favoriserez pas les riehes, cela serait odieux; vous ne favoriserez pas môme les pauvres , parcequc faveur n'est pas justice.
11 y a mieux à faire pour les pauvres, lierai â vous dire ce que j'ai vu, heureux si les impressions qui vous resteront de mes paroles peuvent guider un jour votre coeur. Remarquez que je ne vous parle pas de ce que j'ai vu au village. La il y a peu de pauvres; là , tes instruire et les habiller par charité est peu de chose , c'est un devoir facile à remplir pour les familles aisées. 11 n'en est pas de même dans les villes. Les pauvres y sont nombreux, très nombreux depuis beaucoup d'années. Eh bien ! dans une de nos villes de l'Est ; j'ai vu naguère se former successivement dis-huit écoles gratuites pour des enfans de six 1 quatorze ans; huit salles d'asile pour des enfans de trois a six ans; quatre ouvroirs pour de jeunes filles pauvres desepi
36ti l'ibstitutrub primaire.
à dix-sept ans. Le jour de la distribution , des prix ont clé donnes à tous ceux qui en méritaient : ces prix étaient des pièces d'habillement de la valeur île deux à quatre francs. Quelques semaines avaient suffi pour tout préparer. Un appel avait été fait aux dames ; les unes s'étaient réunies pour travailler en commun au milieu d'innocentes et utiles distractions; les autres avaient employé, chez elles quelques momens que leur laissaient les soins de leur ménage. Beaucoup d'hommes avaient associe leur» dons à ces travaux. Personne n'avait fait d'efforts qui ne puissent se répéter tous les ans.
Remarquez que c'était à la fin d'une année malheureuse; qu'une partie de la province avait été inondée; que des quêtes et des souscriptions extraordinaires avaient déjà sollicité la charité des habitant, et que , vingt jours après la distribution dont je vous parle , ou a pu réunir de nouveau , pour une loterie en faveur des pauvres, quatre cent cinquante ouvrages encore offerts par les dames, et que le produit du tirage a été de huit mille francs. Telle fut la générosité, telle fut l'ingénieuse bienfaisance d'une population peu nombreuse et peu aisée , qu'on eût dit qu'un ange de charité avait commua nique ses nobles inspirations et ses inépuisables trésors à tous les cœurs.
J'ai vu, au collège, des distributions de prix plus animées, plus bruyantes et non moins belles.: elles étaient encore accompagnées de dons pour les pauvres; mais, de plus, elles étaient précédées de
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courses et d'épreuves gymnastiques , et suivies de légers repas , le tout au milieu d'une vaste plaine ou plutôt sur l'aride plateau de hautes montagnes.
Ce fut un seul citoyen, un vieillard, un homme d'étal jouissant de toutes les douceurs d'une retraite honorable, qui dirigea la féte. Il en avait le droit; 11 avait dirigé les écoles du canton depuis plusieurs années.
Jeunes amis qui lises le Télémaque, je puis vous dire qu'un jour dans ma vie, ce fut la jour de cette fête, j'ai vu le sage Mentor, non pas attaché aux pas d'un seul prince, mais à la iète d'une jeunesse pauvre et nombreuse , encore plus ravie de sa présence que de ses dons.
Je le sais, il n'est pas facile de faire la même chose dans des circonstances diffère ni es , dans d'autres localités. Je ne vous trace pas de règles, je vous propose des exemples, et j'en appelle à votre
ambition. Vous ne tromperez, pas mon attente; vous ne vous livrerez pas à l'inertie. Vous ne vous endormirez pas dans la routine j vous vous instruirez sans cesse ; vous vous essaierez beaucoup : c'est le seul moyen de remplir sa tâche à une époque de progrès.
■ Cependant , pour que vos distributions de prix soient réellement fructueuses, il faut toujours qu'elles soient précédées d'examens.
C'est chose difficile que de bien examiner une école. Il est des examinateurs qui sont niaisement
a68 l'instituteur primaire.
faciles , indulgens à l'escès , toujours ravis, constamment, enchantés d'apprendre que les enfans savent quelque chose. Cette classe d'examinateurs est un fléau pour les études, 11 en est d'autres qui tombent dans les défauts contraires : ils se plaisent à étaler leur science , à parler eux-mêmes , a bavarder sans cesse. Leurs questions sont au-dessus de la portée des élèves ; leurs jugemens sont trop sévères ; le tuhumeur est âpre ; leur présence décourage : ils ne
font que du mal. Il en est qui font toi
a en courant ;
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tachent à quelques élèves de prédilec
qui n'interrogent que sur leurs élude
en est beaucoup de mauvais. Je cro
is en effet que
les bons examinateurs sont aussi rare
i que les bons
Il faut des esamens précis, sevér
consciencieux ; mais il faut que le c
ceur soit pour
quelque chose dans la manière d'interroger comme
dans celle do juger les enfans : le meilleur exami-
nateur est le bon maître. Quant aux
étrangers, ils
savent si rarement leur métier, que je les aime
miens visiteurs qu'examinateurs ; ri
facile que de faire le bien comme simple visiteur '.
Faites en sorte , jeunes amis , que ce soit toujours vous qui dirigiez les examens; montrez-vous capables de cette tache, et on vous la laissera. Mais faiies-la en conscience : que chacun de vos élèves puisse se faire valoir lui-même ; n'en faites valoir
' Vojei le fisiteur des Écoles.
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aucun. Ils sou a perce vrai en 1 unis, eivous en voudraient tous. Il est -des maîu-es qui ont ce ion : ils font briller quelques uns de leurs disciples aux dépens de tous les autres; ils s'imaginent que, de cette manière, on verra mieux ce qu'ils sont capables de faire 1 c'est une erreur. On ne voit là que leur complaisance pour quelques favoris. Le maître est là pour tous : sacrifier la majorité (le ses élèves au petit nombre de ceux dont on espère ou récompense ou honneur, c'est manquer à tous les devoirs.
Vous suivrez tous vos écoliers avec lé même dévouement; vous leurs tiendrez compte de leurs progrès avec une égale impartialité ; vous les mettre! tous à même, par de fréquentes répétitions, de répondre aux examens d'une manière satisfaisante. Au bout de l'année , c'est vous qui aurez eu , il est vrai , le plus de peine , et ce sont vos écoliers qui recevront leplus d'éloges; mais dites-vous bien que c'est à vous que s'adressent ces encourage mens , si toute l'école est bonne. Quand il n'y a que trois ou quatre élèves distingués, c'est à leur ardeur extraordinaire , à leur capacité spéciale , ce n'est pas à vous qu'on attribue leurs succès.
La plus grande distinction qu'on puisse accorder à des élèves, c'est de leur permettre de parler euxmêmes nu public , de réciter des fables , de» dialogues, des discours. Rien n'est plus ambitionné par les jeunes gens que cet honneur; c'est une raison pour ne l'accorder qu'avec une grande oirconspection. En effet, la jeunesse en lire vanité et ces
l'iMTITUTEUR PRIMAIRE.
paradet om de graves inconvéniens. Il y a un moyen bien simple d'y remédier : le maître doit connaître sea élèves , et choisir toujours ceux qui n'y voient qu'un simple amusement d^écolier ou un exercice de mémoire.
Au moyen de ces précautions j vos exercices publics, vos examens, vos distributions de prix ne produiront que du bien , et en produiront beaucoup.
Ce n'est pas sans une jouissance profonde que je me rappelle tous les détails de la dernière de ces solennités où j'ai joué un rôle. Quelle attention, quel silence , quelles touchantes émotions , quels affectueux rapprochemens entre les familles, entre les citoyens et les fonctionnaires, entre les élèves et le maître , j'ai pu observer dans ce beau jour Oui , ce fut l'un des plus beaux de ma vie.
Je vous dirai ce qui s'y est passé , bien simplement , bien incomplètement : vous verrez que chacun de vous en pourra faire autant, j
Le programme des examens et de la distribution des prix avait été arrêté par.le comité, et sur ma proposition , de la manière suivante. : i 1 ■