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CHAPITRE XIII

Le troisième jour après ces graves événements, les joies du triomphe se mélangèrent d'amertune pour les habitants du château. On apprit que le « neveu bien-aimé » de M""^ de Gastein, le colonel Heinrich de Kastow, avait été blessé grièvement à l'épaule par un éclat d'obus.

Pendant deux semaines, qui parurent fort longues à la comtesse, du moins elle ne cessa de l'assurer à chaque heure, les médecins n'osèrent promettre la guérison, car ils ne parvenaient pas à extraire le projectile.

Enfin, un jour, le télégramme annonça que la science du major avait triomphé de l'obstination de la blessure, que tout danger avait disparu, et qu'à la fin du mois, le patient arriverait à Berlin pour y passer' sa convalescence.

c< Mais il faudrait des mois entiers de repos et

de soins assidus^ disait le lendemain une lettre du chirurgien^ adressée à M'"' de Gastein. »

On fit donc immédiatement les préparatifs de départ ; la lourde berline armoriée fut tirée de la remise^ les malles descendues du grenier, les rideaux démontés^ les tapis pliés^ les meubles recouverts de leurs housses^ et un beau matin^ toute la famille^ suivie d'un grand fourgon où se trouvaient les bagages et les domestiques, reprit la route de Berlin.

Au moment où Giselle, après avoir vu monter en voiture la mère et les filles^, s'apprêtait à francliir le marchepied, et à prendre place, comme toujours, sur la banquette de devant, M™^ de Grastein la repoussa avec un geste plein de hauteur :

« Il fait trop chaud aujourd'hui pour nous empiler six dans cette voiture, dit-elle ; montez sur le siège de derrière, à côté de Gretchen. En ouvrant votre ombrelle, vous y serez fort bien. »

Gretchen ricana de son air le plus insolent quand elle vit la Française s'asseoir à côté d'elle; mais pendant tout le voyage, le petit mouchoir

de Fricla s'agita à la portière^ et à chaque halte^ Schwartz, sautant à bas du fourgon^ accourait offrir à sa grande amie des mûres sauvages et des prunelles noires, recueillies le long des haies, ou bien encore quelques fleurs champêtres ramassées à la lisière des bois.

Arrivée à Berlin, M'"® de Gastein, comme un fourrier en campagne, désigna les logements de chacun. Ce fut un branle-bas général qui ravit les jeunes filles, très-heureuses d'ailleurs de revoir leur cousin, qu'elles connaissaient à peine. On prépara au premier étage une enfilade de vastes pièces pour le service particulier du jeune colonel, et la salle d'étude fut organisée au rez-dechaussée dans un tout petit salon voisin de la bibliothèque, et qui avait jadis servi de fumoir.

Quant à la chambre de Gi selle, elle fut réservée sans doute pour quelque hôte inattendu ; au moment où la jeune fille, chargée de son sac de voyage et de différents paquets, allait prendre la route du grand escalier qui menait aux étages supérieurs, elle fut arrêtée par Gretchen, à qui la comtesse avait dit quelques

mots tout bas. Sur les lèvres de la grande dame errait un sourire dédaigneux et méchant^ qui se refléta aussitôt sur la physionomie de la soubrette avec une dose d'insolence très-prononcée.

(( Que mademoiselle Duparc veuille bien prendre la peine de me suivre^, dit la camériste^ en affectant un respect qui ne présagea rien de bon à Giselle. »

La jeune fille se mit en marche précédée de Gretchen ; on traversa le vestibule^ la cour d'entréC;, puis un petit passage voûté conduisant à la cour des cuisines. Là se trouvait un escalier roide et étroit qui donnait accès au logement des domestiques. Tous couchaient dans ce corps de logis^ où le soleil n'arrivait guère , sauf les femmes de chambre^ installées auprès de leurs maîtresses. On monta deux étages^, on traversa tin long corridor obscur^ puis Gretchen^ mettant la main sur un loquet^ ouvrit une petite porte en disant avec un sourire de plus en plus satisfait : (c C'est ici ! » Alors elle fit une révérence ironique, et se retira en laissant retomber la porte, sans se donner la peine delà fermer.

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Certes Gretcheii et Dorothée auraient refusé de coucher dans cette chambre froide et nue^ avec son plafond bas et enfumé^ et ses murailles où le papier tombait en lambeaux. Pas de rideaux au lit^ non plus qu'à l'unique fenêtre^ pas de tapis sur le carreau à moitié usé, pas même un de ces poêles en faïence que connaissent les plus pauvres dans l'Allemagne du Nord. Giselle^, bien qu'elle fût résignée à tout^ se sentit le cœur serré en entrant dans cette triste mansarde. Certes le bien-être physique ne lui importait guère^ mais elle se demandait avec un certain effroi jusqu'où pouvait aller M™^ de Gastein dans la voie 'des persécutions.

(( La force^ prime le droite » cet axiomC;, devenu depuis si tristement célèbre en politique^ M'"° de Gastein s'efforça de le mettre en action, jour par jour^ heure par heure^ à l'égard de la jeune fille qu'elle tenait courbée sous sa volonté tyrannique, avec une satisfaction indicible. Elle déploya mille ressources dans cette petite guerre, où les femmes excellent, lorsqu'elles sont dépourvues de la bonté naturelle à leur

sexe ; mais en dépit de tout^ elle ne put parvenir à faire sortir Giselle de la froide réserve qu'elle s'était imposée, ni de la résignation un peu hautaine avec laquelle elle faisait face chaque jour aux procédés les plus injurieux.

Ah! si la cruelle comtesse avait pu lire au fond de ce cœur qu'elle s'efforçait de déchirer, c'est là qu'elle aurait trouvé sa vengeance !

Le lendemain soir, en rentrant dans sa chambre^ après une de ces journées laborieuses c( où elle avait si bien gagné son argent^ » comme disait M"" Hamon^ Giselle trouva le lit défait^, et sa malle vide^, encore dans le coin où. elle l'avait laissée. Il était évident qu'elle ne devait plus attendre de service de personne^ et qu'il ne lui fallait compter que sur elle. Qu'importe ! Voici la fin de la semaine. On touche au dimanche^ à ce jour béni de repos et de prière,, où Giselle va se retremper au milieu de la petite colonie catholique de Sainte-Hedwige. Là, elle est aimée^, là elle se sent au milieu d'une famillC;, là surtout elle trouve le Dieu « qui console et réjouit sa jeu.li esse. »

Le dimanche^ c'est une oasis de paix où elle se repose de l'aridité de la semaine; c'est un de ces moments de relâche dont les âmes les plus fortement trempées ont besoin de temps à autre pour respirer et reprendre courage. Elle va retrouver la bonne M'^^Hamon^ qu'elle n'a pu faire prévenir encore de son arrivée. Comme elle est gâtée^ choyée^ caressée^ par cette excellente fille! Après la grand'messe^ quand elles rentrent toutes deux dans le petit salon élégamment décoré^ comme Giselle trouve un air hospitalier au fauteuil qui l'attend, à la petite table placée au coin du feu ! Comme ce bon sourire l'égaie et la réchauffe ! Non, l'orpheline n'est pas abandonnée avec un pareil dévouement auprès d'elle.

Cejour-là, par un hasard dont Griselle s'étonne^ M""" Hamon n'est pas à sa place^ à côté du troisième pilier à gauche ; Giselle la cherche dans l'église^ l'attend à la sortie : peine perdue ! On ne verra plus la brave fille arriver aux ofiices de Sainte-Hedwige^ avec st)n air empressé; on ne l'entendra plus mêler sa voix fausse à la voix des chantres et des enfants de chœur. M"' Hamon

est partie aussitôt la déclaration de guerre ; elle est retournée en France auprès de sa sœur malade^ dont les enfants peuvent se trouver orphelins d'un instant à l'autre ; tout cela elle le dit à Giselle dans quelques lignes émues que le curé de Sainte-Hedwige s'est chargé de remettre à la jeune Parisienne. Les larmes de Giselle coulent doucement en lisant ce tendre adieu ; elle peut pleurer ici : elle pleure sans contrainte en présence de Dieu^ et sous le regard du bon pasteur dont elle est une des brebis privilégiées

c( Allez en paix^ mon enfant;, lui dit il^, lorsqu'elle va prendre congé de lui après les vêpres ; la paix de la conscience^, la paix avec Dieu^, cela vaut plus que toutes les joies de ce monde. A dimanche^ nous prierons ensemble. D'ici là je ne vous oublierai pas au saint autel. »

Il n'en fallait pas plus pour rafraîchir le cœur de Giselle. Chaque dimanche elle rentrait mieux résignée à subir son dur servage ;, et c'était presque le sourire aux lèvres qu'elle reprenait la tâche ingrate^ interrompue quelques heures à peine. Mais il était dit que cette journée ne

serait qu'une suite de déceptions pour la pauvre enfant. En rentrant à Tliôtel^ un peu avant l'heure du dîner, comme c'était la coutume^ elle fut avertie que M""" de Gastein la demandait sans retard. Qu'était-ce encore? Eien de bon à coup sûr !

« Mademoiselle^ lui dit la comtesse de sa voix la plus acérée, et avec son regard le plus froid, ces longues absences commencent à me déplaire. Je vous ai garanti le libre exercice de votre culte, mais non pas une indépendance complète, comme vous semblez le croire, chaque dimanche. J'ai pris mes informations. Il y a une messe à six heures ; elle vaut celle de dix, je le suppose. Vous voudrez donc bien vous rendre à la première. J'ai besoin de vous pour huit heures auprès de mes filles. C'est vous qui dorénavant les conduirez au Temple. »

Comme toujours, Giselle s'inclina sans répondre. M'"*' de Gastein reprit alors sa lecture. Une grande Bible in-quarto reliée en chagrin noir avec des fermoirs d'argent était posée devant elle, mais tout en lisant, un sourire

errait sur ses lèvres. Pour cette âme perverse, c'était une joie étrange que d'avoir infligé une peine nouvelle à la jeune fille qu'elle tenait sous son joug.

« Elle souiFre, j'en suis sûre^, dit-elle au bout d'un instant en fermant le livre saint, mais ne parviendrai-je donc pas à lui arracher une plainte?... )>

Oui, Griselle souffrait ; à cette heure même, réfugiée dans sa chambre, à genoux au pied de son lit, elle pleurait, elle priait, mais ne se plaignait pas.

« Mon Dieu, disait-elle, que votre volonté soit faite ! que la coupe d'amertune déborde, si vous le voulez ainsi, mais étendez sur Raoul et sur mon pauvre pays un regard miséricordieux. »

Et elle s'en voulait de songer à elle ; elle se reprochait comme une faiblesse coupable les regrets de son dimanche perdu. Oh ! les pompes de l'Eglise catholique, qui réchauffaient son âme, la parole divine descendue sur elle, du haut de la chaire de vérité, les accents de l'orgue qui parlaient à son cœur!

« C'est fini, pensait-elle ! Il ne me reste plus rien. Le dépouillement se fait peu à peu. Mon Dieu, élevez mon courage à la hauteur de mes peines. Je ne vous demande rien de plus. »

Lorsque Giselle descendit de sa chambre, il faisait presque nuit, la lampe du vestibule venait d'être allumée; elle éclairait des valises, des sacs de nuit, des couvertures jetées pêlemêle sur les banquettes, et deux grandes caisses de voyage en cuir noir. A Fétage supérieur on entendait un bruit inusité, et dans l'escalier les domestiques allaient et venaient en toute hâte, dirigés par la voix impérieuse, mais contenue, de leur maîtresse.

(( Que se passe-t-il donc ici ? pensa la jeune

fille, » et pour ne pas rencontrer la comtesse, elle

se hâta de se rendre à la salle d'étude, où elle

avait laissé les devoirs de ses élèves, qu'elle

voulait corriger pendant la soirée du dimanche.

Elle ouvrit la porte de la bibliothèque, et fut

surprise de voir briller un grand feu par cette

chaude soirée. A la lueur d'une lampe, posée

sur la table du milieu, elle distins-ua un homme

étendu près de la cheminée;, sur un lit de repos, et couvert d'épaisses fourrures. Il avait Tair de sommeiller; mais il dressa la tête au bruit que fit la porte en s'ouvrant, et plus encore au formidable : Wer ist da poussé par un soldat en uniforme;, placé comme en faction derrière la porte.

Giselle murmura quelques mots d'excuse^ et se retira doucement.

Ce soir-là on ne vint pas l'appeler pour souper, ni pour faire de la musique au salon, et elle resta seule dans sa chambre, songeant à son frère et à la France.

« Tant mieux! pensa-t-elle. Oh ! si je pouvais ne jamais rencontrer cet officier prussien, qui arrive des champs de bataille où notre pauvre armée a été vaincue ! »

Mais le lendemain, après le dîner^ elle dut suivre ses élèves dans la bibliothèque, où le convalescent était installé sur un lit de repos, devant iitie table chargée de journaux et de papier. M™^ de Gastein, assise déjà auprès de son neveu, lui faisait la lecture du journal.

« Ah ! voici les enfants et leur institutrice.

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dit-elle avec un accent si doux que Gis elle en tressaillit d'étonnement. Ne faites pas de bruit^ mes chères petites; à cette condition ;, votre cousin vous permettra de passer la soirée auprès de lui.

— J'exige qu'il n'y ait pas de conditions^ dit le malade. «

Sa voix était décidée^, sa parole brève^, mais sans brusquerie.

« Qu'il en soit comme vous le voulez^ mon cher Heinrich^ reprit la comtesse en lui lançant un regard caressant. Personne ici ne voudrait vous contrarier. Mais, tenez^ voilà Bettina qui ne demande pas mieux que de me remplacer dans ma lecture. Vous savez que j'ai toujours eu la gorge un peu délicate.

— Je vous supplie de vous arrêter^ ma tante. Comment n'y ai-je pas songé^, en effet! »

Giselle contmuait a s'étonner. Etait-ce bien son altière maîtresse qui déployait tant de grâces affectueuses et de coquetteries maternelles? Etait- ce cette femme dont le dédain cruel pesait sur riustitutrice à toute heure du jour, qui se

montrait en ce moment douce^, aimable^, prévenante à régal d'une simple bourgeoise? Ce regard froid comme Facier^ blessant comme une pointe aiguë;, pouvait donc s'attendrir? Cette voix impérieuse savait donc trouver des accents doux à l'oreille ?

M™^ de Gastein se levait à tout instant pour baisser un abat-jour^ arranger un rideau, redresser un coussin derrière les épaules du blessé, ou bien encore lui présenter une cuillerée de la potion prescrite, tout cela avec tant de douceur, de caresse, de bénignité, que Giselle ne se lassait pas de s'émerveiller.

La pauvre enfant avait sa part de bénéfice dans cette transformation incompréhensible. Pour la première fois, elle passait une soirée paisible ; aussi, bien qu'elle se fût promis de détourner les yeux de l'ennemi héréditaire , de VErhfeind , comme disent les Allemands, en dépit de sa volonté, ses regards s'arrêtèrent plusieurs fois sur le puissant personnage qui détournait d'elle la fcadre toujours prête à éclater.

Le comte Heinrich de Kastow n'avait rien du

type prussien. Lorsque Giselle le regarda à la dérobée^ elle vit devant elle un front austère, un peu dégarni vers les tempes, mais jeune encore en dépit des rides qu'y avait creusées la réflexion, un regard pénétrant et sévère profondément enfoncé sous d'épais sourcils; mais ce regard finissait par devenir sympathique, les yeux d'un gris-bleu s'éclairaient de lueurs inattendues, tandis que les lignes du visage, un peu froides dans leur immobilité habituelle, s'animaient tout à coup, plutôt sous l'influence de la pensée que sous l'empire des choses extérieures. Dans ces moments-là, on s'étonnait de trouver tant de chaleur et de condescendance sous cette rigide enveloppe.

ce Le baron d'Osterwald, » annonça un domestique presque à voix basse.

La figure d'Heinrich se rembrunit subitement; néanmoins il fit à la comtesse un signe de tcte qui pouvait passer pour un acquiescement.

Le baron d'Osterwald, grand maître des eaux et forêts, n'était pas d'un aspect séduisant. C'était un petit homme, gros et court, dont la

tête sortait immédiatement des épaules^, comme si on la lui eût rajustée après Tavoir au préalable débarrassé de son cou. Ses cheveux blancs se dressaient en l'air, et se réunissaient sur le front en une sorte de toupet;, dans Tespoir, disaient les mauvais plaisants^, de grandir un peu leur propriétaire par l'élévation de sa coiffure. Ses mouvements étaient brusques^ en même temps que^, par un contraste singulier^, sa parole était emphatique et compassée; sa tête, si mal emmanchée^ se tournait cependant de droite à gauche, et presque de l'avant à l'arrière^, avec une vivacité qui tenait du prodige. Enfin, il y avait dans ses moindres discours une solennité si étrange que, pour vous demander : Comment vous portez -vous ? il prenait autant de précautions oratoires qu'un avocat qui se dispose à faire avaler au jury quelque énormité.

Tel qu'il était, le baron d'Osterwald, avec ses favoris d'un rouge ardent, et ses ridicules sans nombre, paraissait un des familiers de la comtesse, et, si on ne l'avait pas encore vu depuis le retour de la campagne, c'est que lui-même était

arrivé du matin seulement de sa station thermale.

Après les compliments d'usage^ il promena autour de lui Fair important et satisfait d'un homme qui se sent porteur de quelque grande nouvelle^ et qui juge que sa valeur intrinsèque va augmenter de toute Fimportance de sa communication; puis^s'adressant particulièrement à M. de Kastow :

<( Savez-vous que je viens de quitter le baron deSchœmmering^ qui lui-même sortait du palais?

— Comment pourrais-je avoir deviné une chose pareille ? répondit Heinrich avec un sourire distrait.

— Eh bien! mon cher comte^ ajouta le gros petit hommC;, en frottant avec enthousiasme ses mains gantées étroitement, devinerez-vous au moins ce que m'a dit le baron de Schœmmering?

— Pas davantage^ je vous assure.

— Alors^ comtesse, apprêtez-vous à illuminer demain soir toutes les fenêtres de votre hôtel ; faites sortir de sa précieuse enveloppe notre glorieux drapeau ; demain, sur tous les murs de

IGO l'institutrice a berlin.

Berlin, vous pourrez lire la grande, Tadmirable nouvelle...

— Mais parlez donc, pour Famour de Dieu ! interrompit Heinricb, que le grand maître des eaux et forêts commençait à impatienter singulièrement.

— Oui, oui, parlez; qu'y a-t-il? crièrent à la fois M™'' de Gasteiii et ses filles. »

Giselle, toujours penchée sur son métier, ne releva pas la tête, mais Taiguille s'arrêta entre ses Qiains, qui furent prises d'un tremblement subit.

a Ce qu'il y a, reprit le nouvelliste avec un sourire de triomphe, et en appuyant sur chacun de ses mots, qu'il détachait les uns des autres, comme pour les faire mieux entrer dans l'oreille de ses auditeurs ! Il y a qu'à l'heure où je vous parle. Napoléon III est prisonnier avec toute son armée, Mac-Mahon blessé à mort sous les murs de Sedan. Nous sommes maîtres du sort de la France ! Enfin nous la tenons à merci, cette orgueilleuse nation ! »

M. de Kastow s'était relevé brusquement sur ses coussins.

l'institutrice a BERLIN. IGl

« Avoir manqué ce triomphe , s'écria-t-il ! Maudite blessure qui m'a privé d'une telle journée ! Mais avez-vous des détails^, mon cher baron?

— Aucun; rien que le télégramme du roi à la reine^ que j'ai copié sous la dictée de Schœmmering. Yous pouvez lire. »

M™^ de Gastein s'empara de la dépêche et lut h haute voix, après avoir jeté un coup d'œil sur Giselle:

u Guillaume à Augusta :

« Eendez grâce avec moi au Dieu des armées. L'empereur m'a remis son épée en personne. Toute l'armée française est prisonnière. Je vous enverrai demain de plus amples détails. »

— C'est la revanche d'Iéna^ reprit le baron, en continuant à se frotter les mains de plus belle. Quelle page d'histoire ! »

Que devenait Giselle pendant ce temps ? Pâle, immobile, retenant son souffle, prête à se trouver mal, il lui semblait que la terre s'entr'ouvrait sous ses pieds. Un nuage voilait ses yeux. Elle voulait regarder et elle ne voyait plus ; elle

voulait écouter, les paroles n'arrivaient pas jusjusqu'à ses oreilles. Un seul mot restait distinct dans son esprit troublé : « L'armée est prisonnière ! Il n'y a plus d'armée î » Hélas^ Raoul vit -il encore? ))

« Demain^ reprit le baron^ qui tenait à ne rien laisser échapper^ il y aura un service solennel d'actions de grâce. Vous irez sans doute auprès de la reine^ chère comtesse^ et je vous y rencontrerai.

— Bien certainement. Venez donc me prendre, de cette façon" nous serons sûrs de ne pas nous manquer.

— Et nous, chère maman, demanda Bettina au nom de ses sœurs ?

— M'^^ Duparc vous conduira. Nous serons avertis de l'heure, et je vous ferai prévenir. Mainte* nant nous voudrions un peu de musique pour finir la soirée. Jouez nous donc, enfants, votre polonaise de Weber h quatre mains, ou plutôt encore l'ouverture du Freyschutz, si admirablement arrangée par Lechmann. Votre cousin, je me le rappelle, a toujours été passionné pour Weber*

l'institutuige a bermn. lOo

— Je joins mon humble prière à la demande de M"' de Gastein^ dit le petit baron^ qui se leva tout d'une picce^ et s'empressa d'aller offrir galamment la main à Bettina et à Wiihelmine. Moi aussi;, j'ai un faible trcs-prononcé pour' Weber, et en particulier pour le Freyschutz. Est-ce mon vieux métier de forestier qui me fait tant aimer le chantre des bois? Je ne sais^ mais quand j'entends le Freyschutz, je me sens transporté dans ces forêts mystérieuses et profondes qui couvraient encore notre Allemagne au moyen âge ; je crois assister à ces incantations diaboliques^ à ces évocations de l'esprit du mal auxquelles se livraient nos bons aïeux. Gare à nous! Voici d'étranges accords ;, des gammes dune tonalité bizarre qui semblent présager quelque apparition fantastique. Puis^, tout à coup, du fond de ces ténèbres, une mélodie ailée^, radieuse^ triomphante^ qui nous emporte d'un coup d'aile ! Au milieu de la senteur des bois^ parmi les souffles enivrants qui passent dans les sapins, des voix mystérieuses vous appellent. Ce sont les esprits de l'air...

— Bravo ! baron , dit la comtesse , qui jugea prudent d'interrompre ce long monologue. Vous êtes en musique^ comme en toutes choses, un critique aussi élégant que judicieux. J'espère que mes filles , animées par votre enthousiasme;, vont nous faire entendre quelque chose digne de vous et de l'immortel Weber. »

Bettina était debout depuis un instant, et parlait tout bas à sa sœur et à Giselle, qui n'avait pas l'air de l'entendre.

(( Qu'y a-t-il donc ? demanda M™® de Gastein d'un ton mécontent. 11 n'entre pas dans votre coutume de vous faire prier. Est-ce une mode parisienne? Le moment serait mal choisi. Mademoiselle Duparc, veillez, je vous prie, à nous organiser le concert.

— M"^ Bettina me dit qu'elle n'est pas assez sûre de sa partie de haute, qui est très- difficile, répondit Giselle d'une voix si faible, qu'on l'entendait à peine.

— Eh bien, nous nous passerons de M"^ Bettina, continua la comtesse d'un air de gaieté

cruelle^ et nous ne perdrons rien à entendre à sa place M"** Duparc. »

Giselle regarda M'"^ de Gastein d'un air bouleversé ; ridée ne lui venait pas qu'on pût lui demander de la musique ce soir-là. Mais la comtesse l'entendait bien ainsi. Jamais aucune mélodie ne lui semblera plus douce que celle qui va s'associer au désastre de Sedan, et à la blessure profonde que vient de recevoir la Française. Cette âme de femme était faite ainsi; elle sentait plus vivement la haine que la tendresse, et les plaisirs de la vengeance, ces plaisirs des dieux, lui paraissaient autant d'ineffables jouissances. Enchantée de son inspiration cruelle, elle lança à la jeune fille un de ces regards impératifs qui commandaient l'obéissance absolue. Giselle connaissait leur pouvoir de longue date. Elle se dirigea donc vers le piano. Vaincue d'avance, il lui semblait plus digne de déposer les armes avant d'entamer le combat.

« Vraiment, chère comtesse, dit le baron en se penchant à l'oreille de M™^ de Gastein, vous accomplissez des prodiges, et vous parviendriez

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à faire chanter les rossignols en cage. L'ouverture du Freyschutz, jouée à Berlin par une Française^ le soir même de Sedan,, c'est une idée victorieuse comme il n'en vient qu'à vous. Je croyais que vous rencontreriez plus de résistance.

— Il s'agit de vouloir, répondit la comtesse ; là est tout le secret de mon autorité. J'ai voulu^ et tout ce que je veux^ je le peux. )>

Le baron lui baisa galamment la main, puis^ regardant Bettina et M. de Kastow^ il lança un regard d'intelligence à la comtesse :

(( Peut-être, )> murmura-t-il si bas qu'elle .^eule put l'entendre.

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