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CHAPITRE XV

Le comte IIeinrich au colOxXel d'HarlinG;

Berlin, 8 septembre.

C'est ma plume aujourd'hui, mon cher Arnold, qui remplacera les télégrammes^ et les billets non moins laconiques que t'expédiait mon fidèle Fritz. Je suis tout à fait hors d'afFaire^, mais il parait que j'en ai encore pour longtemps à rester immobile sur ma chaise longue^, dans la position des chevaliers de la Table ronde^ condamnés à faire hommage au grand KTarl de leur attitude silencieuse.

Tu devines que mes pensées sont là-bas auprès de vous ! Je vous vois avançant chaque jour, franchissant l'Argonne^ marchant vers Paris^ et je me répète à toute heure : Que ne suis-je avec eux! C'est à se pendre, comme disait ce Français,

ami de leur roi Henry IV ! En attendant, je ne vis que par les journaux, les cartes, les télégrammes, et tes courtes lettres, qui me disent mieux où nous en sommes que tous les récits , officiels. — Tiens, je donnerais mon régiment et mon brevet tout neuf de colonel pour pouvoir me battre sous tes ordres comme un simple soldat.

Je te quitte. On prétend que je suis fatigué. Ma tante et mes petites cousines m'entourent de leur mieux, mais cela ne m'empêche pas de te répéter que je m'ennuie comme un mort.

Bien à toi,

Heinrich.

12 septembre.

J'enrage, mon cher ami, d'être retenu loin de vous par cette maudite blessure ! Vous verrez que la guerre finira sans que j'aie pu vous rejoindre; et cependant, dès l'abord, j'avais donné carte blanche au docteur Mischler.

« Taillez, rognez, incisez, découpez, savant praticien, je vous laisse maître du champ de bataille, mais pour l'amour de Dieu, faites vite ! »

Mais non ! Il fliut me guérir dans les règles ! Et encore ! J'ai beau me condamner à Timmobilité absolue^ me soumettre au régime le plus rigoureux, ma guérison va goutte à goutte, comme disait^ je crois^, une Française, M™^ de Staël, en parlant de la durée du temps dans notre vieille Allemagne. Tarteifle ! si cette savante dame était encore de ce monde, et qu'elle voulût bien se donner la peine d'analyser mon sang à l'heure présente, elle y trouverait, j'imagine, autant de globules impatients, impétueux, fougueux, bouillonnants, que chez ses extrava^ gants compatriotes. J'ai dépensé tout mon calme, toute ma patience, et je suis à bout.

Plaignez-moi donc, heureux mortels qui volez de victoire en victoire ! Ah ! si vous saviez quelle fièvre me prend en suivant de loin, dans leâ journaux, les péripéties de la lutte ! Que n'ai-je le manteau de Faust, pour courir à vous ! — Mes amitiés à tous, sans oublier le major et le brave Hauptmann Christien. — Félicitations affectueuses et respectueuses au général de Wast-

dorff. La croix de fer ne pouvait être mieux

placée que sur cette vaillante poitrine, qui a tant de fois aiFronté le feu de l'ennemi.

Toujours à toi,

Heinrich.

15 septembre.

« Quel fardeau que la vie I »

Te souviens-tu de cette phrase de ton homonyme dans le beau trio de Guillaume Tell ? — Eh bieU;, mon cher Arnold^ voilà ce que je me chante à moi-même une partie des jours et des nuits. Der Teuffel ! Que crois-tu que je devienne sur ce sofa moelleux^ pendant que vous avancez chaque jour dans Tivresse du triomphe? Je m'entoure de mes cartes, je pointe chacune de vos étapes !

Partout des victoires, et je ne suis pas là! Encore une fois^ maudit l'obus français qui m'a arrêté en si beau chemin.

Hier;, j'ai voulu me remettre à mon ouvrage sur la tactique^ commencé avant la guerre, mais la poudre m'a gâté Fencre, et je ne me sens plus aucun goût pour le métier de scribe. C'était

bon^ comme emploi de mes loisirs, dans la vie de garnison ; mais^, morbleu ! maintenant que toute TAllemagne est en France, il m'est trop pénible d'être caserne seul h Berlin. N'aurait-il pas mieux valu mourir tout d'un coup sur le glorieux champ de bataille de EeisclioiFen, que de périr lentement d'ennui dans ce salon où j'étouffe?

Te souviens-tu de cette belle nuit de Keischoffen ? Je te vois encore penché sur moi, pendant que le major sondait mon épaule. Tu étais bien pfde et bien inquiet, mon pauvre ami ! Je ne pouvais prononcer une parole, mais je voyais tout, j'entendais tout, jusqu'à ta respiration haletante, jusqu'aux hum! hum! de sinistre augure du major, jusqu'à ces brillantes étoiles, qui se laissaient deviner à travers les rideaux de la tente ! — Depuis, les étoiles ont continué à décrire leurs grands cercles ; vous, vous avez poursuivi vos enjambées de sept lieues, et moi je suis là, couché sur le flanc, ou à peu près, rongeant mon frein, et me dévorant moi-même.

Sturm est arrivé, mon pauvre cheval, blessé

l'/2 • l'institutrice a BERLIN.

aussi ! Mais quelle diiFérence ! Il a Tair de ne se souvenir de rien, de ne rien regretter^ et c'est avec des hennissements de satisfaction, m'a-t-on dit, qu'il a refait connaissance avec sa belle écurie^ où tout le monde, va le complimenter^ et le caresser dix fois le jour, à commencer par ma petite cousine Frida^ dont il est devenu le favori. — Ma tante m'inonde d'attentions^, de soins et de livres. Mais je ne puis me fixer à la lecture. Gœtlie lui-même^ mon dieu d'autrefois^ ne m'attire plus! Ce penseur profond;, qui m'enlevait à son gré^ qui m'entraînait partout où bon lui semblait^ au ciel et dans les enfers^ Gœthe me laisse froid, presque insensible. Le temps des spéculations est passé. J'ai goûté aux fruits enivrants de Taction,^ et il ne peut plus être mon homme, ce Gœthe qui s'amusait à composer sa Théorie des couleurs au moment où la bataille d'Iéna allait décider du sort de la Prusse. Quel sang-froid, à la fin de cette campagne qui nous coûta si cherl Vive Dieul nous voilà relevés, j'espère, et le vaincu de 1806 peut enfin dicter des lois à son vainqueur. Adieu, mon vieux camarade*

18 septembre.

Merci de tous les détails que tu as trouvé le temps de me donner au milieu de votre marche en avant^, mon cher ami. — Il me vient beaucoup de visites, mais jusqu'à présent j'ai consigné tout le monde^ et tu sais comment Fritz s'entend à faire exécuter les consignes. Seul;, le baron d'Osterwald parvient à se faufiler auprès de moi. Décidément^, ce gros homme^ que je ne puis souffrir, a le génie de l'intrigue ; il suffit qu'une chose soit difficile à obtenir pour qu'il ne puisse s'en passer, et il en arrive à ses fins ? — Dans le cas présent, j'y aide peut-être un peu^ car je ne voudrais pas contrarier ma tante^, qui paraît coiffée de ce lourd et grotesque pédant ; il serait ingrat à moi de manquer de prévenances envers elle^ qui m'en accable chaque jour.

Tu sais que je n'ai jamais eu grande sympathie pour M'"^ de Gastein ; mais elle m'entoua^e de soins et de tendresses dont je lui suis reconnaissant, peut-être parce que je n'y ai guère été accoutumé dans ma vie solitaire. En outre^, je ne

puis m'empêcher d'admirer le courage dont elle .■ 10.

a fait preuve pendant sa malheureuse union avec le frère de mon père^, et surtout depuis son veuvage, restaurant, à force d'ordre et de sévère administration;, la fortune très-compromise de ses filles. Tu sais aussi que je me suis fait un devoir de réparer autant qu'il était en moi les torts du frère cadet de mon père à son égard. Elle est très-enchantée de se trouver à Berlin, dont elle ne s'éloignait que par raison, et moi je suis ravi qu'elle me donne ce petit plaisir. Tout va donc pour le mieux ! La gaieté des jeunes filles m'amuse, et je trouve même un certain intérêt, tout en faisant la guerre in partibus (vois si je suis dénué de ressources !), à suivre d'une oreille leurs leçons, qui se donnent auprès de ma retraite, dans une petite salle voisine de la bibliothèque. C'est là que j'ai établi mon quartier général ; je n'ai pas besoin de t'envoyer le plan. Tu connais l'hôtel d'ancienne date, et puis un officier d'état-major de ta distinction comprend la topographie à demi-mot. Je me suis opposé à ce que ma tante dérangeât encore une fois son gynécée comme elle en avait l'intention ; ce

mouvement^ cette jeunesse, ce va et vient^ tout cela me fait un peu passer le temps. Tu ne te doutes pas de cela, toi qui emploies si bien tes loisirs,, et je ne savais pas non plus jusqu'ici combien le poids des heures parait lourd, lorsque le corps et l'esprit ne sont pas d'accord. L'un est là^ à Berlin^ étendu paresseusement sur un canapé de soie^ tandis que l'autre s'irrite^ s'emporte^ bouillonne et franchit avec vous les fleuves^ les rivières et les routes^, en dépit des ponts sautés et des tunnels éboulés.

CHAPIÏKE XVL

Ici, une lacune dans la correspondance des deux amis^ ou du moins quelques lettres de M. de Kastow que nous n'avons pu retrouver. On en devinera facilement le contenu d'après les pages suivantes :

Le comte Heinrich au colonel d'Harling^

(c Prends garde ! Heinrich , m'écris-tu. La jeune institutrice t'intéresse pour le moins autant que ses élèves. »

Je ne m'en défends pas^ mon vieux camarade^ et je ne crois pas commettre un crime de lèse -patriotisme en donnant une parcelle de compassion à cette pauvre enfant^ doublement exilée. Ouij'e l'avoue^ je prends plaisir à écouter cette voix claire^, à surveiller cette patience infa-

tigable^ mise souvent à Tépreuve par les têtes bien carrées et profondément teutonnes de mes chères cousines. C'est une netteté d'esprit^ une fermeté de raisonnement surprenante ! Quel jugement précoce et sûr pour toutes choses dans une si jeune fille î Je m'en étonne à chaque heure. Nous ne sommes pas habitués à juger ainsi des Françaises. Mais comme je te le disais Tautre jouî"^ c'est bien plus la compassion que l'admiration qu'elle éveille en moi. Vraiment^ Arnold^ elle me fait pitié ! Songes-tu à ce qu'il y a de douloureux dans cette situation? Etre là, seule, et sans protection d'aucune sorte^, au milieu des ennemis de son pays^ apprendre jour par jour^ heure par heure^ ses sanglantes défaites ! Ne crois pas cependant qu'elle quête la compassion de personne. C'est une nature énergique et fière; elle passe sans lever les yeux sur aucun de nous^ et remplit son devoir avec une conscience qui va jusqu'à la minutie. Longtemps même^ en la voyant si fermement vaillante, je me disais : C'est un beau marbre, et rien de plus ! Qui donc, à dix-huit ans, pourrait ainsi dissimuler à tous

les regards les battements de son cœur? — Eh bien, Arnold, ce marbre vit et palpite ; je la vois tressaillir douloureusement lorsque le soir Bettina et Wilhelmine nous font à haute voix la lecture des journaux, et qu'elle apprend ainsi des détails si pénibles pour son âme de Française. Sa tête reste baissée sur son métier à tapisserie; à peine si ses petites mains tremblent, mais elle pâlit malgré ses courageux efforts, et c'est tout. Le lendemain seulement, elle paraît au déjeuner avec la figure défaite d'une personne qui n'a pas dormi, un léger cercle bleuâtre autour de ses yeux, mais rien de changé à ses allures froides et dignes. Ma tante, hélas ! prend un secret plaisir à tourmenter la pauvre enfant, et ne lui épargne sur la situation de la France aucun douloureux commentaire. C'est le seul point où l'institutrice se montre vulnérable. Pour le reste, elle accomplit si rigoureusement ses devoirs, dans toute leur étendue, dans toute leur plénitude, qu'on a peine à trouver le défaut de la cuirasse. Est-ce sa fierté naturelle, ou plutôt sa piété profonde qui la rend

comme insensible aux déboires et aux humiliations qui ne lui sont pas épargnés? Je le crois, mais en outre Ton sent qu'elle marche les yeux fixés sur un but, dont ses pensées ne s'écartent jamais. Quel est ce but?. .. Son corps est enchaîné ici, mais son âme est ailleurs. — En voilà bien long sur un sujet peu intéressant; pardonne, mon ami, à un pauvre malade qui a la tête encore trop faible pour s'occuper d'un travail sérieux, et qui vendange autour de lui et comme il peut.

Toujours à toi,

Heinrtcii.

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