CHAPITRE XII
C'étaient chaque jour. des nouvelles de plus en plus douloureuses. Seule de sa race au milieu des ennemis de son pays^, Giselle était obligée^, vingt fois par heure^ de se tenir le cœur à deux mains, pour ne pas le laisser éclater.
On avait installé dans la salle d'étude une grande carte du théâtre de la guerre^ et les jeunes filles^ le journal en main^ suivaient pas à pas^ à l'heure de la récréation^ la marche de Tarmée victorieuse;
Giselle^ tout en reproduisant sur son métier les fuchsias et les scabieuses^ qui avaient enfin reçu l'approbation de M™^ de Gastein^ entendait la lecture de ces odieux journaux, les injures adressées à la France, et les accents du triomphe le plus insolent et le plus dur à supporter pour une oreille française.
(( Allons^ enfants/ dit la comtesse en entrant Tin matin à Timproviste auprès de ses filles, voici que je vous apporte encore un drapeau à planter. Après Wœrth, après Frœschwiller, après Wissembourg, voici KeischofFen. Retenez bien ce nom, chères filles, ce sera une page glorieuse de plus pour rhistoire de notre vieille Allemagne.
— A moi, à moi, s'écrièrent les deux aînées, en tendant les mains vers le petit pavillon aux couleurs sinistres de la Prusse, que leur mère sortait d'une boîte en ébène incrustée de nacre.
— Non, non, Bettina, laissez ce plaisir à votre petite sœur ; Frida est maintenant d'âge à comprendre autre chose que ses jeux; il faut qu'elle sache prendre sa part de nos joies patriotiques. ))
Frida, qui habillait sa poupée pour la vingtième fois au moins depuis le déjeuner, fit semblant de ne rien entendre, et mit tous ses soins à chausser (( sa fille » d'une certaine paire de bottines mordorées.
« Ne m'entendez-vous pas. Mademoiselle, reprit la comtesse de sa voix de commandement? »
Il n'y avait plus moyen de faire la sourde oreille.
« Si fait, maman, répondit enfin la petite fille, qui attachait le dernier bouton de la bottine droite, mais j'aime mieux jouer avec ma poupée. C'est' l'heure de ma récréation, et vous savez que je n'aime pas la géographie. »
Pour Frida, une carte pendue à la muraille, représentait fatalement la science aux noms barbares qui lui était odieuse.
« Il ne s'agit pas de géographie, Mademoiselle, reprit la comtesse d'une voix de plus en plus sévère, mais d'histoire, de l'histoire de votre pays, et la plus glorieuse qui se soit jamais faite. Maintenant, j'ordonne; nous verrons si vous oserez me résister davantage. Venez ici. Et vous, M^^° Duparc, détachez cette carte, et placez-la à la portée de Frida. »
Frida était certes la seule personne de la maison qui se fût jamais mise en révolte ouverte contre M""^ de Gastein. Cette fois encore, la petite désobéissante tint bon ; elle se leva, croisa les bras d'un air de défi, et regarda alternative-
ment sa mère et Giselle^, mais avec une expression toute différente.
« C'est bien, ajouta la comtesse, en serrant les lèvres de telle sorte que les mots qui sortaient de sa bouche produisaient une sorte de sifflement; je devine sans peine qui vous encourage dans votre coupable résistance^, mais je saurai rendre à chacun ce qui lui est dû. Pour vous, stupide enfant, vous serez au pain sec jusqu'à ce que vous m'ayez obéi. »
Et la comtesse , faisant signe à ses filles aînées de la suivre, quitta l'appartement, après avoir lancé à G-iselle un regard qui l'aurait terrifiée, si elle n'avait pas été prête à tout.
« Je ne suis pas une stupide enfant, cria Frida, dès que sa mère eut refermé la porte, et je sais bien que j'ai raison au fond. Mademoiselle, êtesvous fâchée aussi, demanda-t-elle d'un ton plus doux, en se rendant à petits pas vers son institutrice?
— Oui, Frida, ne connaissez-vous plus les commandements de Dieu, qui ordonnent aux .enfants le respect et l'obéissance envers leurs
parents ? Ne vous souvenez-vous plus de l'histoire de Cham^ que vous me répétiez hier^ et des malédictions qui menacent les enfants rebelles ?
— Je ne ressemble pas à Cham, je ne veux pas lui ressembler, c'est le père des nègres, cria la petite fille ; mais je sais bien que ni Sem, ni Japhet, qui étaient obéissants et sages, puisqu'ils ont été bénis de Dieu, n'auraient consenti à planter sous vos yeux « pour vous faire enrager » ce vilain petit drapeau. »
. « Pour faire enrager » était l'expression favorite de Frida. Cette fois, Giselle rencontra une résistance obstinée. Frida déclara qu'elle resterait au pain sec toute sa vie plutôt que de céder, et telle était l'irritation de l'enfant, que la jeune institutrice jugea plus sage de la laisser à ellemême. La question du drapeau n'était pas le seul levain qui fermentât dans ce cœur en révolte.
« Peux-tu te faire punir ainsi pour cette mendiante de Française, lui avait dit tout bas sa sœur Wilhelmine, avant de quitter la salle d'étude ! »
Et ces dernières paroles avaient tellement exaspéré l'âme compatissante de Frida, où la tendresse pour la Française avait déjà poussé de profondes racines^, qu'elle conçut un plan des plus audacieux^ planqui^ dans sa pensée, devait apporter remède à tout^ sauf au pain sec. Mais que lui importait ce dernier détail? Frida se sentait héroïque^ et l'amour-propre satisfait aiguillonnait encore son courage naturel.
Le soir même^ la petite fille^ après une longue conférence avec Schwartz^ se dirigeait^ suivie de son nouvel ami^ vers la salle d'étude, complètement déserte à cette heure. Schwartz, grimpé sur un tabouret^ et tremblant de tous ses membres, décrochait la fameuse carte du théâtre de la guerre.
« N'aie donc pas peur, lui disait Frida, en faisant main basse sur tous les petits drapeaux, qu'elle rassemblait prestement dans leur boîte d'ébène, n'aie donc pas peur comme cela. Puisque je te dis que maman et mes sœurs sont sorties, et ne rentreront pas de longtemps.
Puis les deux enfants traversèrent la terrasse au pas de course, et s'enfoncèrent dans un petit
bosquet^ fermé à tous les regards par une épaisse charmille.
c( As-tu apporté la pelle et la pioche^ demanda Frida à voix basse ?
— Oui, oui^ les voilà^, répondit le petit garçon, du môme ton prudent.
— Eh bien, dépeche-toi alors. »
Pendant quelques instants on entendit la pelle attaquer avec vigueur la terre durcie par la sécheresse^ puis un bruit sourd comme celui d'un corps qui tombe.
« Qu est-ce cela^ demanda Schwartz inquiet, en se penchant vers la petite fosse qu'il venait de creuser?
— Cela, répondit Frida avec un bruyant éclat de rire, oublieux de toute précaution^ c'est mon atlas, car il faut bien profiter de l'occasion, et voici ma géographie, et puis enfin la fameuse carte qui m'a rendue si méchante. Ah I n'oublions pas les drapeaux. Ils seront bien enterrés dans leur belle boîte noire I »
Cinq minutes après, les enfants s'éloignaient sur la pointe des pieds, et un vieux merle, qui
avait considéré toute leur besogne d'un air attentif, se demandait anxieusement^ perché sur une branche de charme où il se disposait à passer la nuit^ si quelque horrible crime ne venait pas de s'accomplir sous ses pieds.
Le lendemain^ le complot de Frida fut découvert; mais on ne connut jamais le nom de son complice^ ni le sort de la belle carte neuve, et elle supporta sans broncher les arrêts de rigueur, accompagnés de pain sec, où on la tint pendant deux jours.
« Tu vois bien^ Schwartz^ dit-elle en embrassant de tout son cœur le petit marmiton^ dès qu'elle eut recouvré Fusage de sa liberté. Ce n'est pas plus difficile que cela 1 II ne faut qu'un peu de patience. Je craignais seulement que tu ne fusses découvert^ car, pour moi, cela m'est bien égal. »
Décidément, la petite Frida ne comprenait rien à la hiérarchie sociale, car, pour conclusion à son discours, elle embrassa encore une fois Schwartz, l'humble marmiton, avec autant d'estime et d'amitié que s'il eût été fils et héritier de quelque noble membre de la chambre des seigneurs.