‹ L'Institutrice a BerlinChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

A partir de la funeste journée de Sedan^ Giselle put suivre dans les journaux^ qu'on lisait chaque soir à haute voix, le récit navrant de la marche victorieuse de l'armée allemande sur Paris. Quand elle rentrait dans sa chambre^ après répreuve quotidienne^ c'était pour entendre dans ses longues nuits sans sommeil, et par la plus douloureuse des illusions, le pas cadencé des soldats ennemis, à travers les défilés des Vosges et les grandes plaines de la Champagne.

M""' de Gastein inventait chaque jour un supplice nouveau pour la pauvre enfant. Ignoraitelle donc que « la Française w avait un cœur^ pour frapper sans relâche sur ce cœur à coups redoublés ? Non^, certes ! et c'était précisément parce que la méchante femme avait enfin trouvé

la corde sensible qu'elle redoublait d'inventions ingénieuses et cruelles.

« Dorénavant;, Mademoiselle, lui dit-elle un jour, en sortant de table, vous vous chargerez de la lecture des journaux, qui fatigue beaucoup mes filles. Elles viennent d'être enrhumées et ont besoin de grands ménagements. Et puis, ce sera un excellent exercice pour votre prononciation qui laisse beaucoup à désirer, malgré les satisfecit obtenus au couvent. »

Que pouvait faire Giselle? Elle ne s'appartenait plus, elle s'était vendue sans prévoir que son sacrifice lui coûterait si cher.

Elle obéit donc, et le comte de Kastow put lire sur son visage ce qui se passait au fond de son âme. Il vit sa pâleur quand elle apprenait de nouvelles défaites, ses rougeurs subites, quand il lui fallait lire à haute voix les orgueilleuses expressions de triomphe des journalistes allemands, et surtout les longues tirades où le mépris, la dérision, la calomnie et l'insulte étaient jetés à pleines mains sur les vaincus.

Le Kladderatsch était particulièrement odieux

182 l'institutrice a bsrlin.

à Giselle^ avec ses caricatures sans grâce^ sans esprit, 011 Toffense cruelle n'était pas amoindrie par la vivacité ou le piquant du trait; quelque chose de lourd^, de pédant, de grotesque^ qui écrasait comme un coup de massue. Hélas ! la main qui le portait frappait à coup sûr en dépit de sa maladresse.

M™^ de Gastein ne s'arrêta pas là. Un matin qu'elle entrait à l'improviste dans la salle d'étude, comme elle le faisait fréquemment depuis son retour à Berlin, elle trouva l'institutrice occupée à donner sa leçon de littérature française. On en était à Ronsard^, et Willielmine répétait de sa voix sans accent^ avec cette rude prononciation qui aurait suffi pour enlever toute dou* ceur à Eacine lui-même^ quelques vers du poète de Charles IX :

Soleil, source de feu, haute lumière ronde, Soleil, l'âme, l'esprit, l'œil, la beauté du monde^ Tu as beau t'éveiller de bon matin, et choir Bien tard dedans la mer, tu ne saurais rien voir Plus beau que notre France

A ces derniers mots^ la comtesse; en dépit de sa

froideur accoutumée;, bondit sur sa chaise comme si elle avait été mordue par un serpent. Elle comprit que Ronsard avait été amené là bien moins comme poëte que comme glorificateur de son pays, et elle releva sans tarder^, de la façon la plus blessante^, ce qu'elle considérait comme une offense personnelle.

{( Le tact vous manque^, mademoiselle Duparc^ dit-elle à la jeune fille, qui ne se troubla pas cette fois. Je vous prierai de graver autre chose que de mauvais vers de ce genre dans la mémoire de mes filles. Si votre littérature ne vous fournit rien de mieux que Féchantillon que vous venez de nous donner, vous ferez bien de vous abstenir, et de puiser dans nos poètes allemands, assez riches d'ailleurs pour que nous n'ayons pas besoin de rien emprunter à la France. En outre, ce n'est pas pour entendre faire la glorification de votre pays que je suis venue assister à la leçon. ))

M*"" de Gastein resta présente deux heures durant, suivant les différents exercices, et trouvant dans tous l'occasion des remarques les

plus désobligeantes. Au moment où Giselle la reconduisait à la porte :

(( Il ne me convient plus^ lui dit-elle^ que vos leçons soient données en français^ comme vous le faisiez jusqu'ici. Dorénavant, à l'étude ainsi qu'à la récréation, vous voudrez bien parler en allemand à vos élèves. »

Ce fut là, pour la jeune Française, la plus dure des privations. Il faut avoir vécu longtemps à l'étranger pour comprendre ce qu'il y a de douloureux dans une semblable interdiction. La langue natale résonne comme une musique aux oreilles de l'exilé ! Quand Griselle n'entendit plus que le rude idiome germanique, elle se sentit encore plus éloignée de la France. En outre,^ bien qu'elle parlât on ne peut mieux l'allemand dans la conversation usuelle, certaines de ses leçons lui devinrent plus difficiles à faire, d'autant que M""* de Gastein, heureuse d'avoir une occasion de la reprendre, vint chaque jour, désormais, passer quelques instants à la salle d'étude, pour avoir le plaisir de redresser l'institutrice au sujet d'une prononciation ou d'une tournure de phrase.

Seule^ la petite Frida ne voulut pas se con- "* former entièrement aux ordres reçus^, et, chaque matin, quand elle se jetait à la dérobée dans les bras de son amie^, elle lui disait de sa voix caressante^ et en s'appliquant à prononcer de mieux sa petite phrase de français :

(c Bonjour, Mademoiselle, je vous aime de tout mon cœur. »

Schwartz^ lui aussi^ s'ingéniait de mille façons pour témoigner ses bons sentiments à la Française. Chaque dimanche il allait glaner pour elle les dernières fleurs de Tautomne^, et les bruyères, les colchiques, les grappes pourprées du houx, égayaient toute la semaine la triste mansarde.

« Tu la trouves belle, n'est-ce pas, disait orgueilleusement Frida à son petit ami ?

— Ce n'est pas pour cela que je l'aime, répondit Schwartz, c'est parce qu'elle est malheureuse. »

Tels étaient les deux seuls petits rayons qui venaient de temps à autre caresser le cœur endolori de l'exilée !

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