CHAPITRE XVIII
Hkl\rich a m. d'Harling.
Décidément les rôles sont changés entre nous^ mon brave Arnold. Te voilà devenu le moraliste, quand je Tavais été jusqu'à ce jour^ et à bon droite 'si ma mémoire est fidèle.
Que crains-tu donc? Crois-tu que j'irais comme un écervelé de vingt ans, comme un écolier tout frais sorti d'IIeidelberg, m'éprendre d'une jeune fille^ sur la foi de ses yeux bleus et de ses cheveux blonds^ quand je ne connais ni son passé, ni son origine, quand surtout cette jeune fille est Française !
Halte-là, mon ami ; je t'arrête dans tes suppositions! Certes, M"° Duparc a dans sa personne une distinction naturelle qui la rendrait digne d'occuper la plus haute situation;
parfois même^ en admirant la simplicité gracieuse de sa mise^ T élégance toute patricienne de ses attitudes, de ses gestes, de ses moindres mouvements, la fierté de son charmant profil, je me dis que ce n'est pas un sang roturier qui coule dans ces veines bleues, sous cet épidémie transparent ; je me prends à songer à quelque princesse déguisée.
Mais bah! il y a, dit-on, à Paris, des filles de portières qui se donnent sans peine des allures de grande dame ; peut-être M"° Duparc a-t-elle reçu le jour dans quelque loge du noble faubourg Saint-Germain, et n'a-t-elle eu qu'à copier, avec un rare talent d'imitation, je dois l'avouer, les visiteurs aristocratiques qui montaient et descendaient chaque jour sous ses yeux.
Feu m'importe après tout 1 Ce que je veux seulement, c'est que tu sois bien convaincu qu'il n'y a là pour moi qu'une question d'esthétique. Je la regarde comme je regarderais un beau marbre, une belle statue, pas autrement. Sois donc bien tranquille.
Pour en revenir à ta lettre, où tu me dis que
je la vois sans doute à travers le prisme de mon imagination surexcitée^ là encore je suis obligé de te donner un démenti. Il est vrai^ je te l'ai dépeinte déjà revêtue du caractère rêveur et presque mystique de la touchante Mignon, de la grâce chaste et discrète de notre Marguerite ; oui, c'est bien cela, mais c'est mieux que tout cela. Ajoute à ces créations du poëte Fidéal chrétien, et tu y atteindras peut-être.
Tu veux son portrait ! C'est là, mon ami, que je me sens impuissant à décrire ; je peux peindre d'un mot ce charme qui lui est propre, et je ne saurais te donner les détails. Comment te représenter ces cheveux qui ont le fauve éclat de l'or, ce blond ardent si cher à l'école vénitienne ! Que dire de ses yeux, profonds et changeants comme la mer, passant comme elle par toutes les nuances les plus variées ! Quand je chercherais tous les bleus du monde, mon ami, je n'arriverais pas à la vérité. Imagine les turquoises et les saphirs, la tendre nuance du bluet ou de la pervenche, l'azur céleste de notre vergiss mein nicht, la teinte sombre de l'ar-
l'institutrice a BErVLIiV. • 189
(loisG;, prends tout ce que peut fournir la palette du plus habile coloriste, et tu seras obligé de renoncer à peindre ces yeux^ ces yeux flamme et douceur I
En vain elle baisse la paupière^ en vain ses longs cils noirs cherchent à dérober à tous l'indignation ou la douleur qui l'agite ; malgré elle je lis au fond de sa pensée ; F âme transparaît h travers l'enveloppe. G-iselle ! ce n'est pas un ennemi qui vous observe, c'est un ami qui vous plaint.
Qu'ai-je dit^ Arnold^ et que vas-tu croire? Mais non ! ce n'est pas un aveu que je te fais là. Seulement^ tu le sais^ je ne suis pas de ceux qui s'en vont répétant : « Malheur aux vaincus^, )) et qui peuvent déchirer un pauvre cœur de femme. Cette jeune fille exilée^ sans défense, en butte aux plus inqualifiables persécutions, personnifie pour moi son malheureux pays; elle est Tallégorie de la France expirante^, vaincue, mais ficre encore, et je me sens pour elle je ne sais quelle pitié profonde^ qui ressemble à delà sympathie.
Mais pourrait -il jamais être question pour moi d'alliance avec cette Française ! Moi, demander la main de M"" Duparc ! Pauvre fou que je serais ! Elle doit me haïr de tout l'amour qu'elle porte à son pays. Mais c'est une alliance de mots et d'idées impossible ! Un Anglais aurait-il jamais pensé;, les mains teintes encore du sang de France^ à parler mariage à Jeanne d'Arc ! Arnold^ cette jeune fille porte en elle une âme d'héroïne ! Elle aussi est comme la touchante incarnation du patriotisme chrétien^, elle aussi souffre et gémit à la vue « du sang de France répandu. »
Si tu savais comme elle sait parler* de son pays, dans le cours d'histoire qu'elle fait d'une façon merveilleuse. Avec quelle habileté touchante elle cherche à faire ressortir tout ce qui dans le passé a pu être à la gloire de la France î Je te disais tout à l'heure qu'elle me faisait songer à Jeanne d'Arc. J'aurais voulu que tu pusses entendre avec quelle éloquence naïve, avec quelle émotion contenue elle dépeint cette incomparable figure. Sans le moindre
lyrisme, sans enthousiasme exagéré, de sa belle voix au timbre d'or^ elle trace^ en quelques lignes^, le portrait charmant et glorieux de cette noble héroïne^, apparition surnaturelle, unique dans l'histoire des peuples, et que tous peuvent envier à la France. Mais, je te le répète, Giselle Duparc est pour moi l'objet d une étude, une distraction d'oisif, une fantaisie de malade si tu veux, mais pas autre chose.
Allons donc ! Moi, le moins Allemand des 769 élèves de notre bon temps de Leipsick, j'irais m' éprendre d'une chimère, voyager dans les nuages à la recherche d'un fantôme, car Giselle la Française, c'est une chimère, un fantôme, une allégorie, tout ce que tu voudras, sauf une fiancée pour le comte Heinrich de Kastow.
Sois donc tranquille, Arnold, et revenons à la guerre. Si je me relisais, bien certainement je ne ferais pas partir cette lettre, tissu d'incohérences et de divagations indignes de toi et de moi, mais j'ai encore de la fièvre, à ce
qu'assure le médecin ; porte donc ces quatre pages stupides au compte de mon accès^ et réponds-moi longuement si tu en as le loisir.
Ton vieil ami^,
Heinrtch.